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Sabliers et Lacrymatoires

De
334 pages

Les arbitres pressés, téméraires, obtus,
Me feront le reproche aveugle et sans portée
De mêler la bataille en mon cœur ameutée
A celle qui, là-bas, exerce les vertus.

Le lecteur qui viendra, comme autrefois Œdipe,
Deviner le mystère où se plaît mon orgueil,
Comprendra que le deuil où chacun participe
Doit permettre à chacun d’y mélanger son deuil.

La Guerre est mon sujet, mon thème est la Blessure,
Mes chagrins ont le droit d’être aussi sur l’autel,
Comme un pariétaire à la racine obscure
Enguirlande l’abaque et fleurit le listel.

Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.


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À propos de Collection XIX

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Illustration

La Douleur de la Terre est toute résumée
Dans le geste éperdu de ce sublime Enfant
Qui voudrait vivre la saison qu’il eût aimée
Mais que l’honneur, plus cher que l’amour. lui défend.

Robert de Montesquiou

Sabliers et Lacrymatoires

Élégies guerrières et humaines

DÉDICACE
A
ANATOLE FRANCE

Cher et illustre Maître,

Quand j’ai fait paraître mes Chauves-Souris en 1892, vous les avez honorées d’un salut gracieux et glorieux1 qui, d’un seul coup, les a tirées de l’ombre.

Vingt-cinq années plus tard, le cruel et magnifique présent que nous vivons m’induisit à donner pour frères aux vespertiliens mystérieux et mélancoliques, d’autres oiseaux, ardents et plaintifs, ceux-là2, pigeons voyageurs ramenés du ciel de 70, et que vous avez bien voulu, eux aussi, honorer d’un salut qui, pour n’être connu que de moi, n’en a pas, à mes yeux, moins de prix.

Depuis longtemps je souhaite de vous remercier pour ces deux faveurs ; voici ce que j’ai inventé : lancer vers votre fuie Tourangelle, qui voudra bien leur servir d’hôpital auxiliaire, un troisième vol, celui des colombes poignardées que représentent, dans l’ordre des ailes, ces poèmes ardents et anxieux.

Puissent-elles vous porter le rameau vert de nos espérances, en même temps que le rameau d’or de mon admiration et de mon affection, de ma gratitude et de mon hommage !

 

 

ROBERT DE MONTESQUIOU.

Sabliers et Lacrymatoires, renversés,
Les uns, les autres pleins d’une liquide peine,
Que ce volume soit une réserve pleine
De vos grains répandus, de vos pleurs dispersés.

 

 

Comme l’orgue de verre1 où l’océan venait
Transposer le sanglot de la vague profonde,
Vous êtes là rangés dans l’ordre lisse et net
Où vient se lamenter tout le chagrin du Monde.

 

 

Un même sens vous fait, de deux formes contraires,
Dire que le jour saigne et la joie a pâli,
Car il nous faut pleurer le malheur de nos frères
Près du sablier vide et du flacon rempli.

MILES GLORIOSUS ET HOMO DOLOROSUS

Le petit nombre de ceux que mes ouvrages intéressent, s’apercevra vite que ces Sabliers et Lacryrmatoires représentent une continuation de mes Offrandes Blessées. Si je lui donne un autre titre, c’est qu’il semble déjà téméraire de compter sur un lecteur pour un volume de vers ; quelles proportions prend alors cette témérité, quand elle parait croire à un renouvellement dans ce genre difficultueux ? Si donc, je fais ici, pour moi seul, l’humiliant aveu de ce triste mystère, c’est sur la foi d’une seconde vérité plus certaine encore, à savoir que les préfaces ne se lisent jamais ; rien n’empêche donc d’y jeter, pour s’en exonérer, les aveux de ses misères secrètes, comme faisait Midas, de la longueur de ses oreilles, dans la profondeur de la Terre.

Le nouvel intitulé offre la chance d’attirer tout au moins le lecteur unique dont je viens de parler, et peut-être de le retenir : c’est celui-là qu’on espère, pour lui qu’on écrit.

J’ai détaillé, dans l’avant-propos des Offrandes, et mieux, dans la causerie, par moi donnée, à leur sujet, le 20 décembre 1916, au Thédtre Sarah Bernhardt, avec l’admirable concours de Madame Ida Rubinstein, les réflexions relatives à leur genèse, à leur inspiration et à leur art. Je n’y reviendrai que pour dire qu’elles demeurent, ces réflexions, applicables à ce volume-ci. J’ai seulement cru devoir ajouter un mot à leur sous-titre ; celui des Offrandes se bornait à ceci : Élégies Guerrières ; celui des Lacrymatoires est devenu Élégies Guerrières et Humaines. Cette seconde épithète ne fait d’ailleurs qu’insister sur ce passage de ma précédente glose : « Il m’a paru aussi que les secrètes angoisses d’une âme en proie à ses luttes personnelles pouvaient alterner avec les angoisses publiques et se mêler à elles, comme font ces chants intérieurs, tour à tour perceptibles ou dissimulés, dans certaines harmonies concertantes. »

Cest dire qu’une part plus grande encore que celle qui lui fut attribuée dans le premier de ces deux volumes, sera réservée, dans celui-ci, à cette guerre invisible et invincible que nos tristes passions se livrent obstinément et obscurément dans nos âmes.

Peut-être nous pourrons en mourir, tout de même,
Ainsi que d’autres font, du combat et du fer,
Et prouver que ce mal peut aller à l’extrême,
Comme le clair de lune agissant sur la mer.

Certaines pièces de ces Lacrymatoires1,je ne diraipas s’excusent (car c’est bien résolûment qu’elles laissent s’exprimer cette voix alternante), mais s’expliquent sur les raisons que celle-ci croit avoir de se faire entendre, et même de faire s’achever sur cette note presque uniquement sentimentale, un livre commencé dans le bruit des clairons et terminé dans le bruit des lyres.

*
**

Maintenant j’ai à m’accuser d’une faute dont la sincérité n’exclut pas l’erreur, J’ai écrit ceci : « Les aspects du combat sont trop vastes pour tenir dans l’orbite d’un instrument d’approche dont le champ risque de les restreindre ou de les confondre. Je ne connais pas de modèle de la translation littéraire immédiate d’un mouvement de troupes aux prises avec l’ennemi. Le recul est indispensable aux descriptions du bruit et de la mêlée. La fumée qui s’élève au-dessus de ces rencontres voile le spectacle et l’orage qu’elles organisent ne permet pas aux plectres de s’accorder à leurs voix. »

Je reste persuadé que de très belles, de très nobles oeuvres sur la Guerre de 1914 seront écrites par des artistes et par des maîtres évocateurs et quasi visionnaires, à lafaçon de Michelet, qui ne l’auront vue que par la puissance de leur imagination et l’élan de leur sensibilité, mais je n’en suis pas moins convaincu aujourd’hui que de telles œuvres devront se contenter du titre de commentaires, qui d’ailleurs peut aller loin et s’élever haut. Depuis, certains récits ont paru, qui m’ont fait comprendre que le fracas du tonnerre peut parfaitement s’accorder à la voix de Clio.

Encore une fois, je crois que l’illumination de l’âme par les langues de feu du Saint-Esprit, peut, dans une mesure, suppléer à l’embrasement des cieux par les fusées meurtrières et incendiaires ; mais quand le « J’étais là telle chose m’advint » atteint certaines proportions, tout cède à la force de son accent et à la morsure de son empreinte, s’ils rapportent, pour nos oreilles et pour nos yeux, des sonorités et des visions, dont ces organes étaient impuissants à se représenter la sordide splendeur, l’ulcération magnifique, l’héroïsme conscient ou confus, la détresse grandiose et l’horreur désolée.

PROLOGUE

I

OFFRANDE ANTIDATÉE

Une chose en suspens dans l’espace et dans l’heure,
Tel un globe ébloui de son propre cristal,
Chose que le désir incessamment effleure
Et que tient encerclée un anneau de métal ;

 

 

Une chose que porte, à son doigt, la Durée,
Comme fait, de la Sphère, un index éternel,
Et qu’une croix surmonte, elle aussi, croix sacrée
Que forment les deux bras du geste maternel ;

 

 

Monde vers lequel sont en marche nos alarmes,
Feu qui se lèvera de ce brouillard épais,
Perle que feront fondre, à la fin, tant de larmes,
Fruit que feront mûrir tant de tombes : La Paix !

II

OFFRANDE BIENHEUREUSE

La Beauté, la Bonté, la Grandeur, la Justice,
Que notre appel souhaite aujourd’hui pour demain,
Ne sont que dans la main du Seigneur qui les tisse,
Et non dans notre pauvre et lamentable main.

 

 

La Bonne Volonté, qui toutes les résume
Et qu’un Dieu demanda sans pouvoir l’obtenir,
Le Monde reforgé sur la terrible enclume
De la Guerre, tressaille en la voyant venir.

 

 

Elle seule contient la Paix Universelle,
L’énorme embrassement des Grands et des Petits,
L’or qui n’hésite plus, l’aumône qui ruisselle...
Sit Pax hominibus bonœ voluntatis !

III

OFFRANDE MULTIPLIÉE

Ce clair Dimanche des Rameaux, c’est le second
Depuis la Passion qui pèse sur le Monde ;
L’atmosphère est paisible et la lumière est blonde,
Et ce jour pourrait être en clémences fécond.

 

 

Au contraire, on le sent affreux ; là-bas, il tonne ;
Une femme, qui passe, emporte un peu de buis,
Je lui demande, avec ferveur, qu’elle m’en donne,
Elle l’accorde, glisse, et je m’éloigne ; puis

 

 

Une autre vient, qui me regarde, et sollicite,
A son tour, de mon geste, un branchage bénit ;
Je le lui donne, elle l’emporte ; une autre hésite,
L’aborde, fait de même... et jamais ne finit.

IV

OFFRANDE AMÉRICAINE

La colombe de Dieu, la colombe de l’Arche,
La sœur du Saint-Esprit de ses ailes couvert,
A notre humanité, dans sa sanglante marche,
Apporte encore un brin du joyeux rameau vert.

 

 

Cette colombe-là sort aussi d’une bouche,
Comme celle que darde, en mourant, Jeanne d’Arc,
C’est la parole ensemble et paisible et farouche
Qui traverse les eaux comme le trait d’un arc.

 

 

Le chef sage et savant que s’est donné pour guide
Le peuple généreux du Territoire Uni
A prononcé ce mot, puissant comme une égide,
Que l’immortel oiseau nous porte de son nid.

V

OFFRANDE EMBLÉMATIQUE

L’oiseau mystérieux, qui porte dans sa plume
Une entaille imitée, à la place du cœur,
Symbolise avec foi le sens de ce volume
Qui peint l’ardeur humaine et l’humaine rigueur.

 

 

La colombe de l’arche est aujourd’hui changée,
D’un déluge de feu son duvet fut rougi,
D’une goutte de sang sa parure est frangée
Et l’abîme des maux par sa courbe est franchi.

 

 

Elle cherche où poser, parmi les casemates,
Son vol qui fait planer une plaie en l’air bleu ;
Et, comme un saint d’église, elle sent des stigmates
Faire jaillir de soi la blessure d’un dieu.

VI

OFFRANDE ASPERGÉE

Ce n’est plus le rameau qui sied à ce dimanche
Où l’homme ne va plus se plaindre ni prier,
Mais demander au ciel une plus forte branche
Pour ce qui vit et ce qui meurt, c’est le laurier.

 

 

Le lierre est humble, il ne croit pas bien haut, la palme
Est trop flexible et se balance dans le vent ;
Le laurier est plus grave et conserve le calme
Même quand l’atmosphère humaine le défend.

 

 

Les gouttes dont les flots confèrent à sa feuille
Le pouvoir sérieux d’absoudre en bénissant,
Ne sont plus d’eau lustrale, et la main qui le cueille
Sait qu’il sera bénit, demain, avec du sang.

VII

OFFRANDE MI-PARTIE

A l’artiste, à l’ami, confondus dans le Maître2,
Je dois le plaisir noble et l’ineffable orgueil,
D’avoir vu, par leurs soins, sur ma porte, apparaître,
L’extinction des feux, l’effacement du deuil.

 

 

Car ces deux opposés sont dans le portrait rare
Qui s’obscurcit pour moi, tout autant qu’il a lui,
D’un modèle assorti d’ébène et de Carrare
L’un éclaircissant l’autre et triomphant de lui.

 

 

Diamant et charbon sont frères, comme l’ombre
Est sœur de la clarté, la gaieté du chagrin ;
Et, lorsque le second suit sa carrière sombre,
Le premier, radieux, rayonne dans l’écrin.

PRÉLUDE

VIII

OFFRANDE SIGNÉE

Les arbitres pressés, téméraires, obtus,
Me feront le reproche aveugle et sans portée
De mêler la bataille en mon cœur ameutée
A celle qui, là-bas, exerce les vertus.

 

 

Le lecteur qui viendra, comme autrefois Œdipe,
Deviner le mystère où se plaît mon orgueil,
Comprendra que le deuil où chacun participe
Doit permettre à chacun d’y mélanger son deuil.

 

 

La Guerre est mon sujet, mon thème est la Blessure,
Mes chagrins ont le droit d’être aussi sur l’autel,
Comme un pariétaire à la racine obscure
Enguirlande l’abaque et fleurit le listel.

IX

OFFRANDE ESSAIMÉE

Un livre divisé comme l’est en cellules
Le rûcher où la cire est gardienne du miel ;
Mais, loin des liserons et hors des campanules,
Les buveuses d’aurore ont bu l’horreur du ciel

 

 

Dans le calice affreux des tristes meurtrissures
Dont tout le mal du monde est le sanglant pollen,
Et qui font que le vol d’où partent ces murmures
Semble issu de l’Enfer plus que pris à l’Éden.

 

 

La Mort est le jardin, la Douleur est l’abeille,.
La strophe est le rayon, l’alvéole est le vers,
Et le bourdonnement qu’ils portent à l’oreille
Sort de tout le chagrin qui blesse l’univers.

SABLIERS ET LACRYMATOIRES

X

OFFRANDE IMAGÉE

Sur trois nobles objets mon regard se consume,
Trois images, dont l’une est la Mort, de Ligier,
Élevant, d’une main, tout ce qui la résume,
Ce cœur où notre espoir vient se réfugier.

 

 

L’autre, c’est, de Rodin, l’enfant dont les bras lèvent,
Dans les airs, le fardeau de toutes les douleurs,
Pour obtenir, du Ciel, que nos tourments s’achèvent...
Et qui n’entend nul cri répondre à tant de pleurs.

 

 

L’autre enfin, de Bœklin, représente la Guerre
Qui se change en silex, à force de terreur,
Avant de commencer le mal qu’elle va faire,
Lorsqu’elle ne peut plus qu’en expier l’horreur.

XI

OFFRANDE IMPLORANTE

L’enfant aux bras levés, de Rodin, me fascine ;
Il l’appelait l’Enfant du Siècle, c’était bien ;
Mais ce siècle devait avoir, pour sa voisine,
Celle dont le décours n’est comparable à rien.

 

 

L’enfant s’est ressaisi ; ses bras qui redescendent
Ont étreint le drapeau, les armes et le sac ;
Debout, il s’est rué sur les chemins qui tendent
Vers la plaine où le sang met comme un rouge lac.

 

 

Le chef-d’œuvre survit et devient plus austère,
Car la statue insigne au geste encor tendu
Représente aujourd’hui la plainte de la Terre
Qui pleure pour l’enfant dans son cœur descendu.

XII

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