Sacha : étude parisienne (2e édition) / Fervacques

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Dentu (Paris). 1875. 1 vol. (280 p.) ; 19 cm.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1875
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SACHA
LIBRAIRIE E. DENTU
Du même auteur; :
ROLANDE, étude parisienne, 1 vol. grand in-i8. 8 fiV
MÉMOIRES D'UN DÉCAVÉ, lvol. grand in-18. 8
MADAME LEBAILLY, étude parisienne, 1 vol.
grand in*18 3
CUeliy. — lopr. Piti DCHKIT, roo do BK-d'Anltrei, II.
FERVACQUES
SA C H A
ÉTUDE PARISIENNE
« J« *oU quelqu'un qui piite,
qtjl regarde, qui TOit, qol Ie»t, q«i
réMcMi, et qui dit os écrit «♦
qvi le trappe dans la forma U
pUi claire, U plot rapide, U
plat f ropre à M qtfH Tant dire.»
(A. Oeuf, prtlew da
Fili nttir<l.)
DEUXIÈME ÉDITION.
PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
PALAIS-ROYAL, H ET 19, OALERIB D'ORLÉANS
1875
Ton» droit* rftméi
A
ALEXANDRE DUMAS FILS
SON ADMIRATEUR ET SON AMI
FERVACQUES.
SACHA
• Je mil qqelqVua qui passe,
qui regarde, qui toit, qui sent, qui
riflèchit, et qui dit ou ter il ce
qui le frappe dans la Utm U
plee claire, la plut rapide, U
pU» propre a ce qu'il veut dire. »
(A. RMU, préface du
Fit* uaturtt.)
X
RÉGIT.
—• La femme dont vous parlez vous a tous plus
ou moins intrigués ici môme dans une nuit de bal
masqué, dit alors Surgôres; vous avez tous causé
avec elle et vous avez tous été surpris de son
esprit original, primesautier, de ce tour vif et bril-
lant qui la distingue et fait que rien de parisien
ne lui est étranger: elle sait tout, elle connaît
tout, à chacun de nous elle a parlé sa langue*
1
i SACHA.
m \ " il " t ■■■■< ' <■ ■■"*' T.in
Demandez à CabancL si elle juge bien la peinture,
ô Wciss qu'ello a complimenté sur sa récente
nomination, si clic s'y entend en politique
De Pêne vous dira qu'il l'a prise pour une femme
du bâtiment, tant elle est au courant des coulisses
• du journalisme, et Dumas, qu'elle a accaparé
pendant deux longues heures, a failli en oublier sa
l\aino chronique pour le sexe auquel nous devons
Marguerite Gauthier et la baronne d'Ange. A Mon-
tescourt elle a^ar\éccurse8thandicaps,topweights
pedigrees à lui faire croire que l'âme du feu comte
de Gambis ou de Marc de Beauvau était revenue
sur terre pour l'intriguer, et elle lui a désigné,
sans se tromper, les noms des chevaux qu'il pré'
parait en secret pour le Derby, comme aurait pu
le faire le tout le plus malin d'Ascot ou de New-
market. Les histoires du club lui sont familières
— est-ce vrai, Laneuville?— elle connaissait jour
par jour les péripéties de la grande partie, sa-
chant ce que Fréneuse avait gagné et ce qu'a-
vaient perdu Voreskoff et Reginald Sanlley. Elle
a déploré, avec le vieux prince de Sainte-Seine,
la tendance du Club A devenir un tripot. Lui, qui
est de la fondation, a fait chorus tout ravi, et il a
RÉCIT. 3
déclaré qu'elle était: adorable, parole"d'hon*
neuvî Enfin, et pour compléter le tableau, vous
voyez bien ce petit salon, en forme de rotondo, qui
est au bout de la galerie et qui communique avec
lo jardin. Eh bien! là, sur un de ces divans bas et
circulaires qui entourent la pièce; dans la volup-
tueuse atmosphère des violettes et des litas blancs,.
sous la pâle lueur des lampes que tamisaient les
globes dépolis, elle a causé vingt minutes avec
le duc d'Épinay, qui ne l'a pas reconnue. Lui,
croyant à une bonne fortune en retard, s'est mon-
tré pressant et a fini par recevoir sur les doigts
un maître coup d'éventail. Et cependant si quel-
qu'un avait le droit de la reconnaître, c'était bien
le duc. Il avait toutes sortes de raisons pour celai
Quelques physionomies s'éclairèrent d'un fu-
gitif sourire. Les plus malins, ceux qui étaient
le mieux initiés à cette multiple et changeante
comédie parisienne, commençaient à comprendre
et a entrevoir quelques traits vagues sous le mas-
que qui cachait la mystérieuse inconnue.
—Au fait, comment donc était-elle costumée?
demanda lo gros Bernard, en reposant auprès de
lui sa tasse à café vide.
4 SACUAy
— En nuit, répondit Surgôres, et si jamais il y
eut au monde nuit plus parfumée, plus provo-
quante, plus amoureuse, plus remplie de pro-
messes, c'était bien celle-là 1 De longs voiles noirs
semés de diamants l'enveloppaient toutcnticro, et
sur sa tôle, posé sur l'opulente couronne doses
cheveux blond fauve, un diadème do brillants
étincelait sur du velours noir. Elle semblait por-
ter au front toutes les constellations de la voûte
nocturne, Orion, Sirius, le Chariot, la Croix du
Sud, que demandait la Palférine à l'amoureuse et
ignorante Claudine, et celte étoile du Berger,
bénie des amants de Provence, qu'a chantés Al-
phonse Daudet, le doux poète, et qui furtifs se
glissent hors des mas sitôt qu'elle monte à l'ho*
rizon, pour aller rejoindre leurs bien-aimées
sous les chênes verts et les micocouliers. Vénus,
astre cher aux amants, astre cher aux pirates, a
dit Musset, Vénus qui a inspiré à Gounod la mér
lodio du Soir; ah 1 c'est surtout celle-là que devait
porter cette femme étrange. Quant à la Voie lac-
tée, il n'y avait qu'à regarder son cou, ses épau-
les et cetto ligne sinueuse qui, séparant lodôs
car le milieu, allait disparaître sous les plis trans*
RÉCIT. 5
parents de là gaze azurée. Sa démarche hautaine
et alliêre, quand elle fendait les groupes étonnés,
s'alanguissait tout à coup quand elle rencontrait
quelqu'un de ceux qu'elle était venue chercher.
Caria vie qu'elle a menée jusqu'ici, qu'elle mène
encore, est si étrange, si invraisemblable, qu'elle
avait saisi avec une joie immense l'occasion qui
lui était offerte de trouver ici, sous sa main, tout
un monde dans lequel elle ne met jamais les pieds
et qui pourtant séduit sa nature ardente, intelli-
gente et excentrique. Pensez donc quel régal pour
une raffinée d'esprit que de pouvoir causer libre-
ment, et sans se gêner, avec ceux qui sont à la tête
du Paris intellectuel, artistes, écrivains, poètes;
de reconnaître de prés ceux dont elle admirait hier
le livre, le tableau ou la statue 1 Quelqu'un qui l'a
beaucoup connue — et qui en est mort, je vous le
nommerai tout à l'heure — me disait qu'elle s'é-
tait fait un portrait idéal, d'après leurs oeuvres, de
tous les écrivains, de tous les peintres, sculp-
teurs ou musiciens qui avaient parlé à ses sens
ou à son imagination. Toutes ces notes intimes
étaient écrites sur un livre relié et fermé d'une
serrure à secret, où elle jetait tous les soirs, en
6 SACHA.
rentrant, quelques notes à la volée, rapidement.
Rien n'était plus curieux, me disait ce pauvre
garçon, que ces impressions personnelles'qu'ello
lui avait laissé parcourir un soir d'abandon, —
ils étaient pourtant rares, ces moments-là 1 — et,
paraît-il, rien de plus exact et de plus vrai que ces
croquis. Il y éclatait une espèce de prescience, une
sorte de seconde vue quasi surnaturelle et qui ne
peut s'expliquer que par un ascendant bohémien;
les qualités maîtresses de chacun, ses défauts les
plus cachés, elle les devinait entre les lignes du
roman ; elle les lisait entre les portées de musi-
que; la joie ou la douleur de l'artiste au mo-
ment où il composait son oeuvre, son ardeur ou
son découragement, tout cela lui apparaissait
clairement. En un mot, elle analysait avec une
sûreté infinie l'homme d'après l'artiste. Comptez
avec cela que ledit recueil était des plus curieux
et dépassait tout en intérêt, même les fameux
Mémoires de la maréchale Esther, qui ne pa-
raîtront qu'après sa mort, et dont le premier cha-
pitre raconte son entrevue avec M. Peyronnet,
alors qu'elle avait quinze ans et qu'ello venait
en pensionnaire solliciter pour faire nommer son
RÉCIT. V
frère vice-consul à Alep ou à Brousse, je ne sais
plus au juste.
— Et il fut nommé, demanda Croixans?
— Plutôt deux fois qu'une, répondit un an-
cien ministre des affaires étrangères. Ah! nos
prédécesseurs valaient mieux que nous.
— Vous jugez, d'après ce que je viens de vous
dire, si notre inconnue s'amusa au milieu de ce
fouillis d'hommes qui piétinait dans ces salons
aujourd'hui déserts. C'était comme un sérail
moral au milieu duquel cette voluptueuse serait
tombée, affamée du plaisir de juger si elle s'était
trompée dans ses critériums à distance. Aussi,
elle s'en donna jusqu'au jour, sans même prendre
le temps do souper; tout au plus si elle avala, de-
bout, deux ou trois verres d'eau glacée. Puis,
hâtive, impatiente, elle reprenait sa course ; se
glissait comme une couleuvre à travers les flots
d'habits noirs qui ondulaient autour, d'elle. Quel-
ques sots s'avisèrent de lui débiter des galante-
ries, elle haussa les épaules d'un air méprisant
et les regarda d'une telle façon qu'ils se lurent
bien vile tout déconcertés. Une femme vulgairo
n'aurait vu dans cette foule d'hommes triés parmi
8 SACI.A.
tout ce'que Paris avait de beau, d'élégant, de
riche, dé noble, de spirituel, de passionné qu'un
bazar vivant où elle pourrait choisir un amant,
elle ne voyait dans cette soirée qu'un moyen de
satisfaire sa curiosité passionnée. Puis, au ma-
tin , elle s'évanouit sans que personne pût la
suivre, etsortit par unopetiteporlesecrète donnant
sur la rue Chateaubriand, tandis que dix ou douze
naïfs guettaient son départ, échelonnés sur les
marches du grand escalier, comme des cent-
gardes les jours de bal aux feues Tuileries. Un
domestique russe, ne parlant pas un mot de fran-
çais, l'y attendait avec un coupé de louage. Elle
.s'enveloppa dans un grand manteau gris blanc,
assez semblable à ceux des hussards de Cala-
trava, et disparut. Elle avait été généreuse jus-
qu'au bout, et avait dédaigné le plaisir facile de
torturer cinq ou six femmes du monde, marquises
ou duchesses, dont elle connaissait les secrets et
qu'elle aurait pu terrifier avec quelques mots.Mais,
disait-elle parfois, je ne fais la guerre auxfemmes
que quand elles m'y forcent absolument. Et alors
malheur à elles 1 Un admirable cabinet florentin,
fouillé et incrusté d'ivoire, contenait dans ses
RÉCIT. ' 9
tiroirs de quoi perdre dix femmes mariées, trou-
bler vingt ménages, causer des duéls*à l'infini,
Ces archives secrètes du high life avaient été
constituées patiemment, avec des documents ar-
rachés un à un, par l'obsession, la prière, ou en
vertu de cette possession quasi démoniaque qui
lui livrait sans défense ceux qu'elle voulait sé-
duire, et cela ne lui coûtait le plus souvent qu'un
sourire en échange de ces papiers déshonorants,
pour celles qui les avaient écrits et pour ceux
qui les lui livraient.
— Ah I Surgêres, tu exagères, dit Courtavel,
le colonel de dragons. Je ne connais pas la pai'ois-
sienne, mais il faut qu'un homme soit bien vil
pour livrer à une femme les lettres d'une autre.
Elle est donc bien belle ?
— Mon cher colonel, intervint alors le maître
de la maison, ce ne sont pas les plus belles créa-
turcs qui sont le mieux et lo plus ardemment
aimées, mais les plus intelligentes et les plus
adroites. J'ai vu dans ma vie bien des femmes,
ajouta-t-il avec un sourire discret et lissant sa
longue moustache argentée, mais je n'ai rien
approché qui puisse se comparer à la très-étrange
10 SACHA.
nature qui nous occupe depuis quelques instants.
Surgéres qui a eu des détails par cet infortuné
Gautier, son ami, n'a pu tout vous dire ; moi qui
l'ai vue tout enfant et qui connais depuis trente
ans sa mère, j'ai été plus que personne à même
de l'étudier, et, je dois l'avouer, je ne suis guère
plus avancé qu'au premier jour. Les sphinx
d'Egypte dont le soleil d'Orient brûle implacable-
ment les croupes polies ne sont ni plus muets, ni
plus indéchiffrables. Encoro sait-on qu'ils sont
de granit et qu'ils ne peuvent s'émouvoir de ce
qui se passe autour d'eux. Immobiles dans leurs
poses hiératiques, ils voient défiler les siècles
et contemplent dédaigneux les caravanes do
l'humanité. Rien n'a d'action sur eux, ni les
ardeurs torrides de midi, ni la fraîcheur des
nuits étoilées, ni le vent embrasé du désert
qui vient des villes maudites avec des senteurs
de soufre et de bitume, ni les torrents d'eau qui
glissent sur leurs flancs délavés sans les entamer
d'une ligno. Eh bien, là nu moins, on est fixé;
mais que dire, que croire d'une nature aussi
changeante que les flots, inconstante comme un
papillon, mobile comme les nuages et comme
RÉCIT. li-
eux se laissant emporter d'un bout de l'horizon
à l'autre, sous le souffle passager de la passion,
variable à l'excès, exagérée avec délices, mais
saillante en tout dans ses vices comme dans ses
vertus. D'abord, c'est une Slave, et il faut con-
naître à fond'le pays qui produit ces plantes-là
pour pouvoir en parler avec quelque chance de ne
pas dire de sottises. La plupart du temps ily a dans
ces caractères-là deux principes opposés qui vivent
à côté l'un de l'autre et qui naturellement, ayant
tour à tour le dessus, font assez mauvais ménage.
U y a juxtaposition du bien et du mal, les enne-
mis éternels. Vous me direz qu'il en est partout
de même. Oui, assurément, et depuis l'Inde, le
berceau des civilisations et des religions, la lutte
perpétuelle d'Ormuz et d'Ahrimane s'est mani-
festée souvent, mais dans des proportions infini-
ment plus petites. Ici, c'est tantôt le bien qui
domine, tantôt le mal, et les jours où l'âme est
en proie à l'un do ces deux principes contraires,
il no faut pas espérer qu'elle se démentira une
minute. Elle se déchirerait plutôt de ses propres
mains comme ses aïeux, fous chevaleresques,
don Quichotte du Nord, raisonnant avec leurs
ià .;_'.''•■■.'.:;•;.._"• V SÂCIIÀ; ■ ■ • .'.■ ■'.'-..;'■
sabres et affolés d'orgueil, ont déchiré leur patrie
devenue la proie de l'étranger. Il faut la voir
alors. Au milieu de son front blanc qui est déme-
surément haut, — indice de force et de volonté
implacable, — une veine se gonfle et saille bleu-
âtre. Une ride profonde se creuse au-dessus du
nez entre des sourcils noirs très-fournis, très-
arqués et qui envahissent jusqu'à la cavité de
l'arcade. La lèvre inférieure, forte, puissante,
sensuelle, roulée, s'avance dédaigneuse et farou-
che, laissant voir une denture de louve; la supé-
rieure se relève méprisante ; je ne sais quelle
expression féroce se répand sur toute la physiono-
mie et les yeux noirs deviennent cruels. On sent
que ces dents blanches mordraient avec joie, que
ces yeux-là verraient avec plaisir le knout meltro
en lambeaux les chairs pantelantes, savoure-
raient les supplices ; le sang cosaque est à fleur
de peau et ces narines sensuelles qui palpitent
cl frémissent aspireraient voluptueusement l'o-
deur du sang versé. Il y a de l'autocrate dans
cette nature-là, du despotisme dans cette âme, et
si mes souvenirs sont exacts peut-être uno goutle
du sang do Pierre lo Grand, furtivement;intro-
RÉCITA ; : • "»''
duit dans la sève de l'arbre généalogique, n'cst-il
pas étranger à cette volonté tenace et obstinée
qu'on remarque chez elle. Quoi qu'il en soit, tout
ce qu'elle a entrepris lui a réussi : infatigable,
implacable, dure à elle-même comme aux autres,
faisant de son corps le très-humble serviteur de
son esprit, elle, marche dans sa voie, renversant
tout ce qui lui fait obstacle.
Je serais injuste si je ne révélais pas un tout
autre côté de sa nature. Quand le principe
bon domine, elle n'est plus la môme. Tendre,
caressante, dévouée, délicate, charitable, elle
a des enroulements de serpent qui paralysent
et qui étreignent. U se dégage d'elle je ne sais
quelle atmosphère de volupté lourde et d'élec-
tricité qui vous jette pieds et poings liés à ses
genoux, n'ayant d'autre désir que d'y passer sa
vie couché sous le regard de ses yeux noirs deve-
nus subitement tendres, langoureux, éclairés par
uno lueur intérieure qui semble faito d'amour
pur, do candeur et do chasteté. U s'opère alors
en elle une transformation inexplicable, le suc-
cube devient jeune fille, la sorcière se fait vierge,
et do cet accouplement singulier nait le ragoût
14 SACHA.
le plus rare qui puisse flatter les papilles bla-
sées de ceux qui, comme nous, ont tout vu, tout
eu, tout savouré et tout rejeté en cherchant l'idéal
dont nous sommes affamés. N'y a-t-il pas de la
sorcellerie là-dessous? me suisge souvent de-
mandé, et, messieurs, bien que je vous voie sou-
rire, peut-être ne me trompé-je pas tout à fait
dans mes suppositions qui semblent pourtant re-
monter à un autre âge. La princesse, mère de
celle qui nous occupe, appartient à une des plus
hautes et des plus anciennes familles de la Litua-
nie. Elle avait six ans à peine et était déjà douée
d'une merveilleuse beauté lorsqu'elle fut enlevée
par une bande de bohémiens. Le désespoir de la
famille fut immense, on chercha partout les ravis-
seurs, mais infructueusement. Les bandes de
tsiganes qui parcouraient les gouvernements
voisins furent impitoyablement traquées et pour-
suivies. On arrêta beaucoup de bohémiens, on en
pendit quelques-uns, d'autres périrent sous le
knout, mais aucun indice no trahit la retraite de
ceux qui avaient volé l'enfant.
Dix ans après, et dans des circonstances roma-
nesques trop longues à vous raconter, la jeune
RÉCIT. 15
princesse fut retrouvée àla foire de Nijni-Nowgo*
rod, par la vieille nourrice qui l'avait élevée et
qui la reconnut à quatre signes bruns, veloutés,
de forme particulière et assez curieusement placés,
que les princesses de cette famille se transmet-
tent fidèlement depuis prés d'un siècle, par un
caprice bizarre de la nature. Naturellement, on
ramena la jeune fille au château de ses pères,
mais la vie étrange qu'elle avait menée lui fit
paraître sa nouvelle existence ennuyeuse et mo-
notone. Elle regrettait l'espace, l'air libre, les
tentes dépliées le soir dans un vallon frais ou au
flanc rocailleux d'une montagne, les accents
sauvages des instruments barbares, et surtout les
applaudissements des hommes qui, au passage
de la bande dans les villes, faisaient cercle pour
la voir danser, la dévoraient avec des yeux lascifs,
et qui émerveillés de la voir blonde, avec des
yeux bleus, au milieu de ses compagnes bistrées,
lui murmuraient à l'oreille des paroles confuses,
en lui jetant les roubles à poignées. Commo une
chèvre attachée au piquet elle soupirait après
l'indépendance. Enfin, après quelques années,
on l'emmena à Saint-Pétersbourg, on la produi-
18 SACHA.
sit dans le monde où sa beauté étrange lui valut
dos succès fous, avec le surnom bizarre de la
Tsigane, Elle épousa un prince torriblomont
laid et riche, qui eut au demeurant le bon goût
de mourir bientôt. Comme on est très-curieux à
Saint-Pétersbourg, on trouva que le bonhomme
avait eu trop d'esprit de la laisser veuve à vingt-
deux ans aveo quatre cent cinquante mille livres
de rente. On jasa, le Trépoff d'alors s en mêla et
l'affaire se compliqua de la fureur d'un grand-
duc quelconque qui avait été éconduit et qui
voulut se venger. Tout compte fait, on ne
découvrit rien. Il fut seulement prouvé que
l'ancienne condition de la princesse avait laissé
en elle des traces ineffaçables. Elle s'occupait
de poisons, de breuvages magiques, de bois-
sons médicinales faites avec des herbes par-
ticulières; on affirmait même que deux ou trois
fois l'an, aux époques dos fêtes célébrées par les
Tsiganos, cllo s'enfuyait do Pétorsbourg et qu'ollo
se rendait déguisée à Moscou. Là cllo so mêlait
aux bandes bohémiennes si nombreuses dans
l'ancienne capitale de la Russie, elle chantait
avec eux,-vivait de leur vie dans les tanières
RÉCIT. It
sombres et enfumées de ce faubourg où ils se par-
tagent au matin les monceaux do roubles gagnés
pendant la nuit. Kilo avait conservé une passion
pour la bonne aventure et elle se piquait de con-
naître l'avenir et de lire dans les cartes la desti-
née. Tout cela fut jugé passablement excentrique
à Saint-Pétersbourg, qui est pourtant un pays où
l'on ne s'étonne pas facilement, mais on ne décou-
vrit aucune preuve contre la princesse et l'ins-
truction commencée n'aboutit pas; La grande
dame avait été vivement froissée et elle so mit à
parcourir le monde, emmenant sa fille née quatre
mois après la mort du prince. Un très-grand per-
sonnage fut parrain de la petite qu'on nomma
Sacha, diminutif d'Alexandrino. Cela fit beau-
coup causer les demoiselles d'honneur du Palais
d'Hiver et les chambellans de l'Ermitage, mais
cette impériale faveur ne suffit pas, paraît-il, pour
calmer la belle offensée qui se mit à courir l'Eu-
rope. Comprenez-vous, maintenant, pourquoi je
ne suis pas si ridicule quand je parle de sorcel-
lerie? Il y a entre la princesse et sa fille une res-
semblance étonnante, tant physique que morale,
et cette grande dame dévenue bohémienne sem-
18 SACHA.
ble avoir légué à son enfant les extraordinaires
faoultés de divination qui of»raotérisent ces hordes
étranges, en mémo tempsqueleurs secrets et leurs
recettes magiques pour se faire aimer.
Quand la princesse arriva à Paris, tout à fait
dans les premières années de l'Empire, elle y pro-
duisit un effet énorme. On était alors en plein
dans cette fureur de luxe et de fêtes qui suivit
immédiatement l'établissement du régime impé-
rial. Les quelques années de République provi-
soire, émaillées des émeutes de Juin et du coup
d'État du 2 décembre, n'avaient pas été fertiles
en amusements; les derniers mois de la dynastie
bourgeoise des d'Orléans non plus. U en résulta
un besoin énorme do s'amuser, et l'on se rua au
plaisir aveo cette ardeur non pareille qui a toujours
indiqué en France le commencement, ou la fin
d'une crise sociale et politique, ceci soit dit en
passant, pour expliquer le règne de Louis XV, le
Directoire, l'époque dont je vous parle et l'année
1869-70. Il y eut bals sur bals, fêtes sur fêtes,
l'oxcmplo partit de haut et fut bientôt imité. Ace
moment-là, on n'était pas blasé sur les étrangères,
et toutes les beautés exotiques qui de la Havane à
RÉCIT, 10
*.
Moscou et de Londres à la Louisiane accoururent
pour boire à môme à la coupe des triomphes
mondains, furent accueilliesaveo un enthousiasme
voisin du délire. Quelques-unes se grisèrent jus-
qu'à en perdre la tête, et retournèrent piteuse-
ment dans leur pays cultiver ce qui leur restait de
cannes à sucre ou vendre les serfs échappés au
naufrage. D'autres, plus avisées, devinrent les
Armides de ces jardins enchantés, elles contrac-
tèrent do brillants mariages, des alliances prin-
ciôres et la fortune leur vint presque en dormant.
La princesse fut le précurseur, le saint Jean-
Baptiste de toutes ces beautés célèbres depuis,
et qui se nommèrent la comtesse de Gastiglione,
mesdames Swyekoska et Rimsky Korsakoff, la
princesse de Metternich, etc. Elle trouvait d'ail-
leurs à qui parler : les hommes de cour d'alors,
les Morny, les Walewski, les Lehon, les La
Moskowa, les Fleury, tous gaillards solides et
bien campés, la moustache en croc, l'air vain-
queur, raffinés d'amour et d'honneur, tenaient
lo haut du pavé. La princesse, jeuno, bello
et riche, se trouva à plein lancée dans co
monde chatoyant et luxueux. Elle y inspira
» SACRA.
des passions profondos et nombreuses, mais t
olle refusa toujours do se remarier, voulant, disait-
elle, se consacrer tout entière à sa flllo qui gran-
dissait peu à peu. Aussitôt que l'enfant eut dix
ans, elle commença à sortir avec sa mère. On les
voyait partout ensemble, au bois dans leur grand
huit-ressorts plume de pie relevé par un minco
filet blanc, l'été à Trouville, à Dieppe et à Bade,
l'hiver aux Italiens ou a l'Opéra. A cette époque,
Sacha n'était pas jolie et les connaisseurs les plus
exercés en matière féminino auraient juré qu'elle
deviendrait laide. L'air grognon et rechigné, le
front plissé, de pauvres petits bras maigres émer-
geant d'une robe en mousseline blanohe, deux
nattes pendant dans le dos sur des épaules d'un
dessin grêle, elle arrivait boudeuso et se plaçait
sur lo devant delà loge de sa mère. Derrière elle
se succédait une procession de ministres, de gé-
néraux, de diplomates, de clubmen qui faisaient
à la princesse une cour assidue. Personne ne
s'occupait do la petite fille qui en était furieuse et
qui se prenait à haïr férocement tous ces gens qui
n'avaient d'yeux que pour sa mère, ses épaules
opulentes et ses beaux bras de statue. Seul, le duo
RÉCIT. «t
d'Epinay, déjà vieux, s'écria un jour sur l'esca-
lier do l'Opéra quo Sacha aurait la plus admi-
rable jambe du monde. Le bonhomme s'y con-
naissait et avait du goût. La petite rougit de
plaisir et, désormais, chaque fois quo loduoonlrait
dans la logo, elle quittait son airrefrogné et dai-
gnait accepter de lui quelques bonbons de chez
Boissier.
Quelquos annéos so passèrent ainsi. Sacha fut
mise au Sacré-Coeur,où elle.reçut l'éducation la
plus distinguée. Ma nièce, la baronne de Varades,
qui y était aveo elle, m'a plus d'une fois dit qu'elle
étonnait tout le monde, élèves et professeurs, par
sa compréhension vive et facile et par son intel-
ligence précoce bien au-dessus de son âge. Elle
était surtout douée d'une excessive faculté d'as-
similation, et elle s'appropriait très-rapidement les
notions de chaque chose. Elle parlait dés l'âge de
quinze ans l'anglais, l'allemand, le français, le
russe, l'italien et le polonais,' tout cela sans ac-
cent, avec celte merveilleuse facilité que possèdent
les Slaves pour les langues étrangères. Musicienne
passionnée, peignant de chic avec une verve et
un laisser-aller prodigieux, elle écrivait si pu-
*l SACHA.
remont le français que nul au monde ne pouvait
lutter avec celte étrangéro. D'uno coquotterie fu-
riouso, elle était renomméo pour la beauté do sa
taille et de sa jambe qui avait justifié les prévi-
sions du duo. Orgueilleuso avec cela, hautaino et
fiôre, elle se tenait â l'écart et n'avait pa3 d'amie.
Un jour elle quitta le Sacré-Coeur subitement, sa
mère étant venue la chercher, et elles partirent
pour la Russie. La vie à outrance qu'avait menée
la princesse avait porté un coup terrible à sa for-
tune et elle retournait dans sa patrie pour y faire
de l'argent en vendant des propriétés.
—- Savez-vous que tout ceci est des plus pi-
quants et donne furieusement envie de connaître.
votre sorcière, dit au maître de la maison l'ancien
ministre des affaires étrangères. J'adore pour ma
part ces femmes supérieures qui dans les hauteurs
s'appellent Catherine, Elisabeth, Christine de
Suédeet qui, de nos jours, épousent des princes de
Condé, voire des rois de Bavière.ou de Portugal.
Votre fille de bohémienne me plairait et j'aimerais
fort lui être présenté.
— Gardez-vous-en bien, mon cher ministre,
répondit gaiement Surgères, elle vous jetterait un
RÉcit; é
*>^P»ï!«***-»^W«a«^iMMa*e*a«»«Bp**»*i«p»*»w^^p^p^
sort et vous ferait trahir tous vos secrets diploma*
liques sans vous livrer les siens. Et soyez certain
qu'elle en possède quelques-uns, no fût-ce que par
confession. C'est un diable, voyoz-vous, que cette
femme-là. Au moyen âge, la bienheureuse Inqui-
sition l'eût brûlée vive et elle aurait certainement
fini sur le bûcher au temps des Pierre Arbues et
des Claude Frollo. Tenez, tout à l'heure, notre
hôte en parlant d'elle a prononcé le mot succube.
Bien souvent j'ai incarné en elle la fiction tou-
chanto de Balzao dans celui de ses contes qui
porte ce litre. Vous vous souvenez, Excellence,
de l'histoire de cette fille d'Egypte ramassée sous
le porche do Saint-Maurice, baptisée par les soins
de messire Bruyn de la Roche-Corbon, qui fut
son parrain avec la gentille sénéchale sa femme.
Vous n'avez-pas oublié celte diablesse dont les
yeux luisants enflammaient tout ce qu'ils tou-
chaient, qui vivait recluse en sa demeure proche
le Chardonnet et par laquelle sont morts tant de
chevaliers et de gentilshommes qu'il fallut aviser
et qu'elle fut torturée et brûlée vive finalement,
après avoir perturbé l'entendement de ses juges
ecclésiastiques et occasionné une prise d'armos
« SACRA.
en Touraine. Eh bien, rien n'est plus res-
semblant que cette figure. Comme l'EgypIiaque,
Sacha a la passion des accoutrements oxo-
liques ot des costumes bizarres. Gautier avait fait
d'après naturo une série d'aquarelles où on la
voyait telle qu'ello était chez eUo. Chaque jour
une toilette nouvelle. Tantôt la longue robe de
chambre en damas blano frappé, passementé de
perles et de coquilles de nacre, coiffée du toquet
Henri II à aigrette do tisserin. Tantôt en merveil-
leuse du Directoire avec les étoffes rayées et un
pouf de mousseline blanche chiffonné sur la tête,
un Debucourl sorti de son cadre. D'autres fois en
Orientale, un sein nu et l'autre couvert. Toutes les
transformations, tous les avatars, une femme»
sérail, comme dit souvent Barbey d'Aurevilly.
— Au fait, dit quelqu'un, comme le maître
est silencieux! Lui aussi la connaît pourtant., Il
l'a rencontrée une fois â Pau cet hiver, et ils ont
dîné ensemble. Voyons, maître, qu'en pensez-
vous?
L'auteur do la Vieille maîtresse se leva len-
tement. Il promena sur l'assemblée un regard
circulaire, puis, avec ce ton epiquo qu'on lui con-
, RÉCIT. »
naît si bien:** Ellea,dit-il,l'orgueil deGléopâlre,
le coeurde Manon Lescaut ot les sens do cette impé-
ratrice romaine qui fut la fcmmo de Claude dix-huit
siècles avant l'Evangile selon saint Dumas fils 1
Un murmure d'approbation suivit ce diagnostic
si parisien de l'écrivain.
— Tiens, il est deux heures du matin, dit tout
à coup une voix.
Là-dessus on so sépara.
II
COUP D'OEIL EN ARRIÈRE.
Nous avons laissé à la conversation qui pré-
cède son ton familier, sans l'interrompre par
aucune réflexion ni même par aucune présenta-
tion. Tout au plus a-t-on pu deviner qu'elle se
passait dans le ravissant hôtel qu'un charmant
écrivain aimé des grandes dames possède avenue
de Friedland. Nous avons pensé que cela valait
mieux ainsi pour faire connaître aux lecteurs
l'héroïne de cette histoire vraie. En effet, n'est-il
pas préférable, au lieu d'une sèche et froide ex-
position, d'avoir entendu le jugement que portent
sur elle des personnages vivants, experts en la
vie parisienne, pouvant et sachant fout dire,
dans un cercle étroit d'intimité? Ajoutez à cela
qu'on était après dîner, la langue déliée par le
Château-Yquem de l'amphylrion, qu'on prenait
le café dans la galerie, couchés sur des divans de
COUP D'OEIL EN ARRIÈRE. fï
' • ~ *
damas écariate au milieu d'une admirable collec-
tion de tableaux dont les figures semblaient se
pencher curieusement pour écouter, qu'on était
entre soi, que les convives pouvaient compter
parmi les rois de Paris, et vous comprendrez
aisément pourquoi nous avons préféré leur
laisser faire la présentation avec le soin de
peindre en pied cette Sacha dont plus d'un
rêva celle nuit-là.
Il nous faut maintenant retourner en arrière
de quelques années et suivre en Russie la prin-
cesse qui y emmenait sa fille. Les motifs que les
Parisiens viveurs avaient supposé à ce voyage
étaient absolument exacts.
Bien qu'elle fût arrivée à Paris avec plus de
quatre cent mille livres de rentes, comme nous
l'avons vu, la princesso avait mené un tel train
de vie qu'elle avait rapidement écorné le capital.
Un hôtel splendide avenue Montaigne, quinze
chevaux à l'écurie, une table royalement servie
et trente domestiques, voilà pour Paris. Un Châ-
teau admirable à Villequier, sur les bords do la
Seine, un chalet exquis à Deauvillo se parta-
geaient les mois d'été, et il faut citer pour mé-
18 ',.•.•.'..■'"■ SACHA.
moire une charmante maison à Riohmond pour
aller passer la saison depuis le derby jusqu'à la
fin juillet, et une villa à Sorrente qu'elle avait
payée deux cent mille francs au prince de Syra-
cuse, obligé delà vendre à la suite de l'annexion.
Tout cela valait quelque chose. En y joignant
les entretiens de toutes ces demeures, les toi-
lettes, le jeu surtout, pour lequel la princesse était
passionnée, on arrivait bien vite à un total formi-
dable. Bref, pour énoncer un chiffre exact, des
huit millions que la princesse possédait à son
départ de Pétersbourg, il en restait deux à peine.
Six avaient été engloutis et dévorés en dix ans
dans le creuset de ses fantaisies.
La Tsigane était une femme de tête : le jour où
elle s'aperçut de cela, elle prit un grand parti.
Depuisle commencement du règne d'Alexandre II,
la fortune mobilière avait presque doublé en
Russie. L'introduction des chemins de fer avait
augmenté d'une façon considérable la valeur vé-
nalo des propriétés en créant aux grands sei-
gneurs, possesseurs de ferres, des débouchés
pour les produits de leurs domaines. Déjà le
chemin de fer Nicolas, ainsi nommé parce qu'il
COUP POEUYÉK ARRIÉRE, . »
avait été commencé sous le régne de l'empereur
défunt, reliait Moscou à Pétersbourg. Celui qui
va de la capitale à Eydtkuhnen, la frontière
prussienne, et par conséquent en France, était
en cours d'exécution, et on parlait déjà du projet
gigantesque qui rattachera la Chine à la Russie
par la voie de Kiakta et d'Ekatherinenbourg, et
dont le premier tronçon de Moscou à Nijni-Nov-
gorod est achevé. Les bois de construction, les
métaux, les chanvres, les produits de toute sorte
devenaient d'un placement plus facile, et l'argent
allait entrer avec les transactions commerciales
dans ces provinces sauvages si éloignées jusque-
là des centres de la civilisation. La princesse
voulut profiter de ce moment pour réaliser en
hausse une partie des propriétés qu'elle tenait de
feu son mari. Et puis, comme il y a toujours aux
actions commises par les Slaves un double but,
l'un apparent, l'autre lo réel, caché, elle n'était
pas fâchéo do revoir Saint-Pétersbourg après
quelques années d'absence. Elle pourrait y trou-
ver de quoi réparer les brèches faites à sa fortune,
et peut-être un établissement avantageux pour
Sacha. '
30 SACHA.
La princesse n'avait plus de palais à Saint-
Pétersbourg. Il lui fallut donc en louer un, et son
choix s'arrêta sur une charmante et luxueuse ha*
bitation située sur le quai Anglais, au bout d\
pont Nicolas, sur lequel se dresse la petite cha
pelle de Saint-Nicolas le Thaumaturge, toute dé'
corée de peintures byzantines et devant laquello
lès isvostcbiks et les koutchers multiplient les
signes de croix. Des fenêtres de ce palais, aujour-
d'hui occupé par l'ambassade d'Espagne, la vuo
est magique, le panorama indescriptible. Au
pied du quai est la Neva, large comme la Tamise
au London Bridge, couverte d'une épaisse croûto
de glace jonchée de neige. Les piétons qui tra-
versent d'une rive à l'autre sillonnent le blanc
tapis sur de petits sentiers balayés, tandis que
les traîneaux rayent la glace de leurs patins po-
lis en .suivant des chemins indiqués par des po-
teaux de bois noir surmontés de falots qu'on
allume la nuit, alternant avec des sapins plantés
dans la neige. Sur l'autre bord, c'est Vassili Os-
trof, le quartier commerçant, la rue du Sentier et
Lombard Street tout ensemble. Cependant quel-
ques palais et quelques édifices publics bordent

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