Saint Louis en Égypte . Tragédie en 5 actes et en vers, par M. le comte de Dion,...

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impr. de J. Gillet (Londres). 1819. 1 vol. (108 p.) ; in-8.
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Publié le : vendredi 1 janvier 1819
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SAINT LOUIS EN EGYPTE.
TRAGEDIE,
EN CINQ. ACTES, ET EN VERS.
PAR M. LE COMTE DE DION,
MARECHAL DE CAMP, CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL ET
MILITAIRE DE ST. LOUIS.
À LONDRES:
POUR L'AUTEUR, ' ""
DE L'IMPRIMERIE DE J. GILLET, CROWN COURT,
FLEET STREET.
[Juin, 1.819.]
LA Tragédie suivante a occupé à diverses
reprises depuis plus de dix ans les momens de
l'Auteur, et a été terminée l'hyver dernier.
Il avoit dessein de la proposer pour la répré-
sentation lorsqu'il se rendroit à Paris. Il vient
d'apprendre que le Journal des Villes et Cam-
pagnes fait mention qu'une pièce d'un autre
auteur, intitulée St. Louis, a été reçue le 24
Mai dernier au Comité de Lecture du Théâtre
Français. Il a jugé que toutes les convenances
l'obligeoient à faire imprimer sur le champ sa
Tragédie, non pour la publier, mais pour con-
stater l'existence littérale de sa pièce à
l'époque de son impression.
Londres, 16 Juin, 1819.
ACTEURS.
Louis IX. Roi de France.
MARGUERITE Reine de France.
ALMODAN Soudan d'Egypte.
BONDOCDAR -\
OCTAI ' S Emirs.
SORADIN J
SARGINE J
JOINVILLE > Chevaliers de Formée de St. Louis.
CRECIUI 3
BRIENNE "\ .
RENTI §
VILLIERS V Chevaliers des Croisades précédentes
GERBERT \
EBRARD J
MOSTER Confident du Soudan.
CHEVALIERS.
EMIRS.
MAMELUCS.
MIRZAS et SOLDATS du Soudan.
La Scène est à Pharescqur, dans un .Château fortifié,
des Soudans d'Egypte.
Epoque l'an 1250.
ST. LOUIS EN EGYPTE.
ACTE PREMIER.
SCENE I.
Le Théâtre représente une grande salle voûtée, éclairée par
fine seule ouverture d'où F on voit une colonnade, et à
peu de distance les minarets d'une Mosquée. Un grillage
qui borde le haut du mur, à droite, laisse découvrir un
portique adjacent dans Fintèrieur du palais. Le jour
commence: F air par oit enflammé au loin.
BRIENNE, RENTI, VILLIERS, GERBERT.
(Leurs vêtements négligés annoncent une longue captivité,
on voit une croix sur leurs bras.)
BRIENNE.
O Dieu ! qui de ta croix daignas marquer nos jours,
Fais triompher ta cause ; et punis-nous toujours.
RENTI.
Quoi ! le sort des Chrétiens près de nous se décide !
Et nos bras dans les fers !
VILLIERS.
Depuis ce bruit rapide
Qui du plus grands des rois promettant les succès,
Dans l'Egypte étonnée annonça les Français;
Rien ne vient consoler ou combler nos misères.
B
2 SAINT LOUIS EN EGYPTE,
GERBERT.
Voyez dans l'air ces feux, signe éclatant des guerres.
VILLIERS.
Dans cet affreux château par le Nil entouré
Des Soudans autrefois asile retiré
Loin du champ des combats ils cachent leurs victimes.
RENTI.
On vient....
GERBERT.
Soutiens nos coeurs, espoir qui nous animes.
SCENE II.
La porte du fond s'ouvre. Deux Sarresins introduisent
Sargine prisonnier ; mais couvert de son armure. Ils
se retirent aussitôt.
SARGINE.—(En entrant.)
Je te rends grâce, O Dieu ! notre constant appui,
Je revois des Chrétiens.
BRIENNE.
Ciel, verrai-je aujourd'hui
S'eclaircir nos destins et nos vives allarmes?
Un Français !...
RENTI.
Un captif!
VILLIERS.
A l'éclat de ses armes
C'est un chef des croisés.
BRIENNE.
O noble chevalier,
Qu'à vos frères souffrans le ciel daigne envoyer,
Vous les voyez frémir de terreur et de joie.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 3
Captifs depuis dix ans, depuis six mois en proie
A la crainte, à l'espoir, aux plus affreux ennuis,
Le bruit de vos combats, le nom du grand Louis
De ce palais funeste ont pénétré la voûte.
Que fait-il 1... en quels lieux ? ... vous le suiviez sans
doute...
Mais ces tristes liens... ces cruels Musulmans
Accroissent de nos coeurs les noirs pressentimens.
Tout seroit-il perdu !.. . Dieu, des Chrétiens coupables
Reprouve-t-il les voeux ?
SARGINE.
O martyrs vénérables,
Calmez vos nobles coeurs : oubliez vos revers '.,
J'apporte la victoire, en partageant vos fers.
Pris au sein du triomphe, oui, sous ces mains captives
Ont tombé d'Ismaél les troupes fugitives.
Nous sommes opprimés.... mais Louis est vainqueur ;
Et l'Egypte a plié sous la croix du Sauveur.
VILLIERS.
Croirons-nous ?...
GERBERT. '
Quel prodige !
BRIENNE.
O céleste puissance !...
Seigneur, mes yeux vers vous s'ouvrent en confiance,
Et cherchent dans vos traits un confus souvenir
RENTI.
Nos coeurs à tant d'espoir oseront-ils s'ouvrir ?...
SARGINE.
Oui, nobles chevaliers ; oui, croyez en Sargine,
Croyez en un témoin.
BRIENNE.
Quoi, c'est vous qu'à Bouvine
4 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
J'ai vu, d'un âge tendre anoblissant la fleur,
Disputer aux héros le prix de la valeur.
Vous, dont l'honneur modeste et les nobles faits d'armes
Ont de Louis enfant eu les premières larmes.
Hélas ! J'ai vu ces jours prémices des bienfaits
Qu'un roi choisi du ciel préparoit aux Français ;
Et de ses grands destins embrassant la promesse,
L'espoir de le servir eut comblé ma vieillesse.
Mais soldat de la croix, ses saints engagements
Aux rives de Sion réclamoient mes serments.
Né du sang de Brienne, à ce prince intrépide
J'attachai mon destin. J'ai vu d'un cours rapide
Damiette et le Libau ; nos succès,' nos revers;
Enfin ce jour affreux dont frémit l'univers,
Les lieux saints profanés, et leurs ruines fumantes
Etouffer des Chrétiens les troupes expirantes.
Heureux sur leurs débris qui succomba martyr !
Nous des maux de la foi destinés à gémir,
Après dix ans passés d'une funeste esclavage,
De l'Orient Chrétien déplorant le naufrage,
Soudain un bruit nouveau vient frapper nos esprits.
Un peuple de guerriers s'avance avec Louis,
Qui, des siècles passés réparant la misère,
Aux loix d'un Dieu Sauveur va ramener la terre.
Nous tressaillons.... déjà s'annoncoient vos vaisseaux ; ,•-.,
Mais bientôt séparés, traînés dans des cachots,
A peine des combats nous parvint le murmure :
Nos coeurs ménie déjà pleins d'une sinistre augure ...
O généreux Sargine, effacez nos malheurs ;
Contez-nous vos succèsj dissiper nos terreurs !
RENTI.—(Lui détache son casque et lui offre un siège.)
Acceptez de nos soins ces foibles ministères,
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 5
Prenez quelque repos : ces voûtes solitaires
Nous prêtent leur silence ; et nul trouble en ces lieux
Ne s'oppose au récit que pressent tous nos voeux.
SARGINE.
Illustres chevaliers, quel bonheur dans mes chaines
Par ces tableaux divins de consoler vos peines.
C'est vous que nous cherchions .... pour briser vos liens,
Pour rendre au Dieu du Ciel ces lieux jadis Chrétiens,
Louis a pu quitter son thrône et sa patrie.
Dieu même l'inspirait, et sa grâce infinie
Jamais par plus d'éclat n'a marqué ses faveurs.
Comptons sur ses desseins : sa voix parle à nos coeurs :
Son bras nous a conduits.
(Il se lève.)
A peine du naufrage
Nos vaisseaux échappés du Nil voyoient la plage,
Le Roi par un signal appelle sur son bord
Les chefs qui des guerriers doivent régler le sort.
De festons variés les nacelles parées
Portent les fiers Barons de nos nobles contrées :
Le Danois indompté, l'Anglais indépendant,
Et le Belge intrépide, et l'Aquitain ardent,
Ils l'entourent : Louis de sa taille royale
Déploie audessus d'eux la grâce martiale.
Son front noble et serein, où brillent ses ayeux,
Signalait des Chrétiens le chef majestueux,
Et tous les coeurs remplis d'audace et d'allégresse
Du succès dans ses yeux acceptaient la promesse.
Il parle : le respect a suspendu l'ardeur.
" Compagnons de la croix, vous dont un Dieu Sauveur
" Unit les coeurs, les voeux, le rang et la patrie,
" Enfin voici le jour,' qu'appellait notre envie,
6 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
" Où sous un joug de fer six cens ans outragés
" Les Chrétiens doivent être affranchis et vengés.
" Sans doute, l'honneur seul, l'intérêt, la prudence
" Nous pressent d'attaquer l'ennemi qui balance,
" De décider ces coups qui fixent l'avenir.
" Mais nos coeurs vont plus loin : c'est Dieu qu'il faut
servir :
" Abordons l'infidèle, et sans que rien étonne,"
" Ne voyons que la main qui déjà nous couronne.
" Oui, l'un ou l'autre sort va combler nos désirs :
" Vainqueurs, c'est pour Dieu seul, vaincus, mourons
martyrs.
" Ne songez point à moi, si de ma faible vie
" Dieu retranchait le fil, songez à la patrie,
" Aux Chrétiens, au Sauveur pour qui vous combattez."
Il dit : nous approchions. A nos yeux irrités,
Des Maures menaçants les troupes accourues
Hérissoient le rivage, en croissant étendues :
Et l'airain du soleil renvoyant les éclairs
Semble en sillons de feux rejaillir dans les mers.
Aux cors retentissants, aux timbales bruyantes,
Ils mêlent dans les airs leurs clameurs effrayantes.
Louis les voit, s'anime, et devançant leurs coups,
Dieu, dit-il, sers ta gloire, et triomphe avec nous.
Il s'élance. . Aussitôt cent chaloupes pesantes
Fendent en frémissant les vagues écumantes.
L'oriflamme est devant : audessus à nos yeux
S'élevoit de la foi l'étendard radieux,
Cette croix qui soumit le monde à sa victoire ;
Nos coeurs volent après. Jour d'espoir et de gloire l
L'onde roule et blanchit, Louis d'un saint transport
S'est jette dans les flots, et marche vers le bord.
H court, son casque brille, et son glaive étincelle.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 7
Déjà vole après lui sa noblesse fidelle.
Sous les dards le héros est monté le premier.
Nous l'entourons ; les feux jaillissent sur l'acier :
Des Sarrasins brulans la masse nous opprime ;
On pousse, oh frappe, on tombe, ou vainqueur ou victime,
Enfin la foi l'emporte, et des Maures détruits
Le Nil ensanglanté protège les débris.
Sous les murs de Damiette ils vont cacher leur fuite.
RENTI.
O triomphe !
BRIENNE.
O mon Roi !.... mais dans cette poursuite
De Damiette seigneur les remparts redoutés
Ont-ils au loin déjà vu vos pas emportés?
SARGINE.
Damiette au même jour sur ses fières mosquées
Des croisés triomphans a porté tes trophées.
VILHERS.
En un jour !
SARGINE
Dans leurs rangs s'étendit la terreur.
Frappés, ils croyoient fuir le bras d'un Dieu vengeur.
Telle en un jour Solyme aux tyrans dérobée
Vit s'ouvrir ses remparts au héros Macchabée.
BRIENNE.
Seigneur, un tel prodige assure vos succès ;
Mon coeur dès lors plus calme en suivra les progrès.
Du pouvoir qui domine et l'Afrique et l'Asie
La plus forte cité sous vos loix asservie
Au throne du Soudan semble annoncer vos coups.
J'adore un bras divin qui brisa devant vous
Ces remparts des Chrétiens l'écueil ou l'espérance,
Ou des fiers Mamelucs s'étalait la puissance,
8 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Et du grand Saladin l'astre victorieux
Sembloit de son tombeau menacer nos neveux.
Seigneur, j'ai vu Damiette et ses murs redoutables,
Et des Chrétiens ligués les assauts mémorables.
Un an, vous l'avez su, de travaux et d'exploits
A peine sur ses murs nous fit placer la croix.
Et dans nos prompts revers important avantage,
Cette riche rançon nous sauva du naufrage.
Oui Dieu, vrais Cheyaliers, protégeoit vos combats.
Notre roi magnanime est l'homme de son bras.
Aux plus nobles destins il réserve sa vie.
O fortunés exploits, ô faits dignes d'envie,
Des grands desseins du Ciel présages éclatans.
SARGINE.
A peine sur les murs nos drapeaux sont flottans
Plein du Dieu qui l'inspire et d'en haut le contemple
Louis guide nos pas, et nous conduit au temple.
Par l'eau sainte à son Dieu le temple est converti.
L'hymne de l'Eternel a trois fois retenti.
Mais la croix nous devance, et Louis nous appelle.
La reine est près de lui : de son époux fidèle
Le courage, la foi, l'héroïque ferveur
Elèvent son amour et remplissent son coeur.
Damiette doit la voir remplacer sa puissance.
Il part : elle invoquant le Dieu de l'espérance,
Levant au ciel ses yeux qu'embellit la pudeur,
Sa main lui ceint l'écharpe emblème de l'honneur.
Nos coeurs ont tressailli : même ardeur les enflamme ;
Tous ont juré leur foi, leur honneur et leur dame.
L'on marche. Vers Gessen le Nil borne nos pas.
Là sont du vieux Mélec les farouches soldats,
Ce fier Soudan, dit-on, aux bornes de sa vie
Appelle un héritier du fond de l'Assyrie
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 9
Et régnant sous son nom ses.emirs orgueilleux
Brûlent de commander et de vaincre à ses yeux.
Mais qui de ces grands jours vous peindrait les prodiges 1
Nos travaux inouïs, ces magiques prestiges,
Ce bitume enflammé qui pleuvant en faisceaux
Nous bruloit dans nos camps, nous suivait dans les eaux,
Les cris de la frayeur, les accens de la rage
Louis ! ... ah le Ciel même inspirait son courage !
Parmi les traits, les feux, le tumulte et l'effroi,
Grandi par ses dangers, et ferme dans sa foi,
" O Dieu ! sauve mon peuple, et prends moi pour victime,"
Il prie ; et dans nos coeurs la vertu se ranime :
Le Ciel tonne sur nous, un orage fougueux
Suspend des ennemis les efforts et les feux.
On aborde ; on combat. De cette nuit sanglante
Qui dirait les exploits ? Là Joinville et Tarente,
Le Prince des Bretons, Mailly, Soissons, Montfort
Portent de rang en rang, ou repoussent la mort.
Là sous Salisbury, les Preux de l'Angleterre ;
Là des fils de nos rois l'ardeur héréditaire :
Louis est devant nous : de l'ange des combats
L'éclair est dans ses yeux, la force est dans son bras.
Et ce feu qu'un Dieu seul modérait dans son ame,
Terrible, se déploie et porte au loin sa flamme.
Il vole, il est vainqueur : les chefs les plus hardis
Sous ses coups sont tombés. Un seul sur leurs débris.
Offrait un front terrible, et, fumant de carnage,
Osoit vers le vainqueur se frayer un passage.
J'y cours : son sang jaillit ; le mien coule à grands flots :
Louis sur lui s'avance ; il attend le héros.
Mais soudain d'un regard du Nil suivant les rives,
Il voit jusqu'à Massour ses troupes fugitives.
Il les fixe en silence ; et plus prompt que l'éclair,
c
10 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Tourne et fuit vers Memphis. « Bientôt remplissant l'air,
Mille cris élancés de la troupe infidèle
De la mort du Soudan nous portent la nouvelle.
La défaite des siens a hâté ses moments.
Par Louis renversés, les tristes Mussulmans
Fuyoient ... Je suis de loin ; blessé, seul dans la plaine,
Un groupe de vaincus vient, m'accable et m'entraine.
L'espoir de ma rançon fait épargner mon sang.
Enchainé sur le dos d'un farouche éléphant,
J'ai, du vaste horison embrassant l'étendue,
Partout des Sarrasins vu la foule éperdue ;
Aux crenaux de Massour l'étendard de la croix,
Et volant vers Memphis la bannière d'Artois.
VILLIERS.
Gloire au Dieu des combats !
SARGINE.
Dans leur fuite rapide
D'Etham mes ravisseurs cherchent la plage aride.
Dieu conserva mes jours par l'espoir animés.
Près d'un puits du désert en un camp renfermés,
Trois mois ils m'ont offert sous leurs tentes grossières,
Leur silence farouche et leurs moeurs solitaires.
Un ordre vient : tout part; et la troisième nuit
Du dernier bras du Nil en ces lieux m'a conduit.
J'ai dans l'ombre entendu le bruit confus des armes ;
Vu courir des soldats, tout un peuple en allarmes.
Tels je les vis frappés, fuyant devant Louis.
Seroit-ce les derniers de ces fiers ennemis
Du Nil vers la Syrie achevant leur retraite ?
Trainent-ils leurs captifs pour parer leur défaite ?
Ah ! que la foi triomphe ! heureux sont nos destins.
BRIENNE.
Achève, Dieu puissant ; accomplis tes desseins.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 11
RENTI.
Seigneur je suis surpris : ce Sultan politique,
Almodan de Mélec, héritier despotique
Des rives de l'Euphrate en Egypte accouru,
Devant vous aux combats n'avoit donc point paru?
SARGINE.
Non.
RENTI.
Il est de retour. Au haut de la Mosquée
Nous avons vu flotter l'enseigne révérée,
Qui des nouveaux Soudans proclame le pouvoir :
Et d'Almodan vaincu vous me donniez l'espoir.
Avant que la rigueur resserrât notre chaine,
Ici, dans Pharescour, près ce palais de haine
Que non loin de Damiette ont bâti ses ayeux,
Je connus Almodan. Hardi, fallacieux,
Pour fonder sa grandeur prêt à tout entreprendre,
Ardent à tout tenter, il sçut pourtant l'attendre.
Sous un oncle jaloux il falloit obéir.
Son orgueil gémissant invoquoit l'avenir :
Des émirs qu'il bravoit l'envieuse puissance
L'éloigna. Son renom s'est accru dans l'absence.
Il aura jusqu'au bout défendu son pouvoir.
J'espère sa défaite et voudrois la savoir.
VILLIERS.
Hé bien, dans ce retour qui vous offre un nuage
D'un succès plus certain je reçois le présage.
D'Almodan, des émirs l'ardente inimitié
A servi nos souhaits. Aurions-nous oublié
Quels sont de ce Soudan les mortels adversaires ?
Quel noeud terrible unit leurs milices altières.
Leur glaive indépendant veut protéger les lois.
Ils respectaient Mélec qui confirma leurs droits ;
lî SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Ils combattront celui qui veut régner en maître.
A son aspect déjà la révolte a du naître.
Plus ils l'ont vu puissant plus ils l'auront bravé.
Ceux que de votre fer la fortune a sauvé
Sur un prince odieux ont tourné leur furie.
Si le fier Bondocdar n'a pas fini sa vie,
Jusqu'au Soudan peut-être il a porté ses coups ;
Et nos tyrans cruels ont combattu pour nous.
SARGINE.
J'ai vu de ces émirs l'audace et l'assurance :
D'eux seuls, non du Soudan naissoit leur espérance.
Dans trois sanglants combats Louis les a vaincus.
Que dis-je ? au même jour qui les vit abattus
Alphonse de l'Egypte abordoit le rivage :
Et de Chypre bientôt, ajoutait son message
Les vaisseaux empressés s'allaient joindre au vainqueur.
BRIENNE.
Tout annonce aux Chrétiens leur illustre vengeur.
Vers nous bientôt j'espère .... ah quelle vive attente
Fait palpiter mon coeur ! .... ma voix impatiente
Appelle ce héros favorisé des cieux.
Achevant sa conquête il descend vers ces lieux.
Que dis-je? en peu d'instans tout doit finir nos doutes.
Ces soldats dispersés du Nil suivant les routes,
Ces feux vus dans la nuit, ces bruits avant-coureurs....
O ! Jour tant désiré, fais cesser nos malheurs !
VILLIERS.
Dieu ! soutiens notre Roi.
RENTI.
Quel bruit se fait entendre ?
BRIENNE.
Enfin....
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 13
SARGINE.
Seroit-ce ? ....
GERBERT.
On ouvre.
BRIENNE.
Ali ! nous allons apprendre.
RENTI.
Ce sont nos ennemis.
SCENE III.
LES CHEVALIERS, BONDOCDAR suivi de plusieurs Mame-
lucs et Sarrasins.
BONDOCDAR.
A-t-on dans ce palais
Tra nsporté ces captifs ?
SARGINE.
C'est-lui : ce sont ses traits.
VILLIERS.
Bondocdar !
SARGINE.
Lui!
BRIENNE.
Lui-même.
BONDOCDAR.
Est-ce ici la demeure
Ou vécut Lusignan ?
UN MAMELUC
Jusqu'à sa dernière heure
Lusignan eut ici le destin des vaincus.
BONDOCDAR.—(Après avoir donné
quelques ordres secrets.)
Allez.
14 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
LE MAMELUC
Nous remplirons tes ordres absolus.
SARGINE—Montrant Bondocdar.
Cet Emir qui lui seul aux vainqueurs faisoit face.
BONDOCDAR.—Fixant Sargine.
C'est ce hardi Chrétien d'ont j'admirai l'audace.
SARGINE.
Tu me reconnois ?
BONDOCDAR.
Oui. Ton destin est fatal ;
Mais Bondocdar, en toi, vit un jour un rival.
BRIENNE.
Quel?...
SARGINE.
Garde ta. pitié : que m'importe ma chaine
Quand mon roi de la foi reconquit la domaine ?
En vain traînant ici vos captifs impuissans
Verroient-ils de la mort les apprêts menaçans.
Mon roi poursuit vos pas ; vaincus, cédant sans crainte ;
Vous
BONDOCDAR.
Si j'étois vaincu, vous seriez morts.
SARGINE.
Ta feinte
Ne saurait m'imposer.
BONDOCDAR.
Arrogant ennemi
Tu connoîtras ton sort. (A part.)
Tu te crois affermi
Audacieux Soudan : tremble dans ta fortune.
La gloire qui nous suit malgré toi t'importune.
Je veux plus : je romprai tes perfides desseins.
(A un Mameluc àpart.)
Vas veiller ces captifs qu'on amène en nos mains.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 1S
SCENE rv.
Les Chevaliers seuls.
BRIENNE.
Dans quel trouble nouveau ce barbare nous jette !
GERBERT.
A travers tant d'orgueil son ame est inquiète.
Ne désespérons point.
RENTI.
Ces nombreux prisonniers
Rassemblés en ces lieux....
SARGINE.
Ces braves chevaliers
Comme nous en tombant ont pu voir la victoire :
Et ce jour de terreur peut être un jour de gloire.
Louis combat pour nous.
BRIENNE.
Dieu ! soutiens tes enfans !
SARGINE.
Mais pourquoi du dernier des princes Lusignans
Rappellait-il ici la liberté ravie?
GERBERT.
Lusignan dans les fers ici finit sa vie.
Un chevalier français resté seul après lui
D'un garde fait Chrétien ayant reçu l'appui,
S'échappa. Depuis lors leur haine défiante .....
BRIENNE.
Un noir pressentiment malgré moi m'épouvante.
RENTI.
Quoi ! Damiette est à nous, et ces fiers Sarrasins
Sous ses murs, de l'Asie occupent les chemins !
SARGINE.
Quoi, Damiette est si proche !
16 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
GERBERT.
En un jour l'intervalle
Trois fois s'en peut franchir.
VILLIERS.
Cette lueur fatale
Cette nuit dans ses champs marquoit d'affreux combats.
RENTI.
Et ce farouche Emir ; ces captifs sur ses pas ?...
SARGINE.
Du triomphe aux revers quel effrayant passage !
BRIENNE.
Nous nous flattions en vain : près du champ du carnage
Si nos tyrans fuyoient nous verrions leurs terreurs.
Sur leurs fronts insultans ils portent nos malheurs.
VILLIERS.
J'ai compris Bondocdar.
BRIENNE.
O mortelles allarmes !
Jusqu'où vont nos malheurs? jusqu'où le sort des
armes?....
Arrête ! juste ciel !.... protège notre roi....
RENTI.
Quel supplice !
SARGINE.
Ou trouver ?
( On entend un bruit éclatant de cors et de timballes.)
VILLIERS. i
Quel bruit !
BRIENNE.
Signal d'effroi !
J'entends les instramens de leurs pompes cruelles.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 17
SCENE V.
PRECEDENTS, JOINVILLE, CHEVALIERS.
Le fond du Théâtre s'ouvre. On voit un nombre de che-
valiers enchainès, séparés par groupes et entourés de
gardes. Ils arrivent par degrés sur le devant du Thé-
âtre j et les gardes restent dans le fond.
VILLIERS.
O Dieu !
BRIENNE.
Tout est connu.
SARGINE.
L'élite des fidèles
BRIENNE.
Enchainès, entourés de gardes odieux.
GERBERT.
Plusieurs vers nous conduits ....
SARGINE.
Joinville est avec eux,
RENTI.
Ils approchent.
JOINVILLE.
Sargine, est-ce toi ?
SARGINE.
Cher Joinville,
Quel destin ?
JOINVILLE.
Tu l'ignore !*
SARGINE.
Oui.
* La suppression de l'a à la seconde personne du singulier devant
une voyelle est une licence appuyée sur l'exemple de Corneille, &c.
D
18 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
JOINVILLE.
Dieu soit notre asile !
Tout est perdu.
BRIENNE.
Louis?...les Chrétiens?...
SARGINE.
Quel revers ?
JOINVILLE.
Les Chrétiens sont vaincus : Louis est dans les fers.
SARGINE.
Je l'ai vu triomphant ; à Massour ...
JOINVILLE.
O Sargine !
Là devoit nous frapper la colère divine ...
SARGINE.
J'ai vu sur Ismaël s'étendre un bras vengeur
D'Artois jusqu'à Memphis....
JOINVILLE.
Son aveugle valeur
A trouvé le trépas. De ce peuple sauvage
Un Emir intrépide a ranimé la rage.
Nous volons au secours : mais du ciel le courroux
En ce moment fatal se déclaroit sur nous.
Telle à Louis vainqueur se ravit la victoire.
Il court, il nous protège, et venge notre gloire.
Vingt jours d'affreux combats soutiennent notre honneur ;
Et du fier Bondocdar signalent la fureur.
Le sultan vient s'y joindre et ferme la retraite.
Louis rompt leurs efforts et marchant sur Damiette,
D'un peuple d'ennemis nous traversons les flots.
Mais un sort plus cruel alloit combler nos maux ;
D'un mal contagieux l'influence rapide...
VILLIERS.
O, ciel!
SAINT LQUIS EN EGYPTE. 19
JOINVILLE.
J'ai vu tomber sous son flux hommicide
Ces guerriers que jamais n'eût abattus le sort.
Dans nos camps empestés j'ai vu régner la mort.
Le Roi de tous nos maux partager les injures,
De ses sujets chéris soulageant les blessures,
Consolant le trépas, et d'un devoir pieux
Honorant de ses mains leurs restes malheureux,
Image du Sauveur qui porta nos misères,
Je l'ai vu succomber en secourant ses frères.
O mon roi ! mon ami ! surmontant la douleur,
Il nous montrait encore le chemin de l'honneur,
Bravoit de l'Orient la fureur conjurée,
Et mourant sembloit seul la force de l'armée.
Dieu ! sans voix, sans couleur, il tomba près de moi.
Dans mes bras défaillans j'ai recueilli mon roi.
Des Chrétiens près de lui la troupe désolée.
Par des flots d'ennemis est bientôt accablée.
Par leur Soudan guidés les Maures rugissans
Redoublent leurs assauts et pénètrent nos rangs.
Investis, opprimés ... O souvenir funeste !
Jour à jamais affreux ! ah, le ciel, que j'atteste,
Sait si pour notre roi nous avons combattu ...
De fureur égaré, sous le nombre abattu,
Je tombe et crois trouver le trépas où j'aspire,
Et j'ai sortant enfin de ce mortel délire,
Sur un lit de douleurs vu mon roi dans les fers.
BRIENNE.
Dieu !
JOINVILLE.
J'ai vu ce héros sous le poids des revers ;
Son affreux abandon, ses foiblesses mortelles ;
Son ame inébranlable. Ouvrant sur ses fidèles
20 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Ses yeux où se peignoient la souffrance et la paix,
Il calmoit nos adieux, il parloit des Français,
Il nommoit Marguerite, et sa voix affoiblie
Remettait à son Dieu, sa femme, et sa patrie.
Oublions nos malheurs, Dieu nous l'a conservé.
A quelle épreuve, O Ciel, étoit—il réservé !
Arraché de nos bras il connoît quels outrages,
Quels dangers, quels excès vont tenter nos courages.
Seul... de tous nos tourmens le poids est sur son coeur.
Et nous d'un peuple atroce épuisant la fureur,
Sans espoir, sans combat livrés à leurs vengeances . ..
O Ciel, qui nous soutins, tu connois nos souffrances !
Cependant de Damiette un bruit vient jusqu'à nous.
Des Maures sur ses murs repoussant tous les coups,
Audessus du malheur une noble héroïne, i
La Reine, des Chrétiens détournant la ruine,
D'une ville éplorée affermissant la foi,
Ranimoit tous les coeurs au salut de leur Roi.
Et le Sultan déçu plus pressé de réduire
Ces remparts redoutés la clé de son empire,
Fesant à l'intérêt céder la cruauté
Parle de paix, d'échange, et propose un traité.
En ce jour au Roi même, il offre une entrevue
On l'indique en ces lieux : nous espérons sa vue,
Mais du Soudan déjà tout le coeur s'est montré.
Qu'attendre d'un tyran à qui rien n'est sacré?
Dont la paix est un piège, et le pacte un outrage ;...
(On entend le son des timballes.)
RENTI.
De quel nouveau malheur entends-je le présage ?
VILLIERS.
On ouvre.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. ' 2,1
SCENE VI.
LES CHEVALIERS, LOUIS.
Une troupe de Sarrasins amènent le Roi de France, et se
retirent.
SARGINE.
Juste Ciel ! c'est le Roi.
RENTI.
Courons tous ...
VILLIERS.
On l'arrête...
JOINVILLE.
II approche :
BRIENNE.
Embrassons ses genoux.
SARGINE.
Ah Sire !
JOINVILLE.
Je vous vois ...
BRIENNE.
La force m'abandonne ...
LOUIS.
Français !...—c'est ma famille encor qui m'environne !
Dieu ! qu'à nos plus grands maux tu mêles de bonheur !
Généreux chevaliers, modèles de l'honneur,
Dont le ciel anima la constance virile ;
Baujeu, Soissons, Monfort, et toi, mon cher Joinville,
Quel moment pour mon coeur ! ah, Sargine, est-ce toi?
SARGINE.
Le ciel sauva mes jours pour me joindre à mon Roi.
22 SATNT LOUIS EN EGYPTE.
LOUIS—voyant les Chevaliers d'Orient.
Que vois-je ? .saints martyrs de la vertu Chrétienne,
Longtems...
BRIENNE.
Sire !. ..
LOUIS.
C'est vous, respectable Brienne ;
Vous de mes premiers ans fidèle défenseur?
BRIENNE.
Ah ! Sire, en ce jour seul je connois le malheur.
LOUIS.
Digne ami ! saints guerriers dont ma vive espérance,
Déjà brisoit les fers ... unis dans la souffrance
Pour la première fois au milieu des Français,
Je puis....
(Se tournant vers les chevaliers de son armée.) #
J'étends sur vous mes regards inquiets.
De nos derniers malheurs j'ignore la journée.
Du brave Chatillon * quelle est la destinée ?
UN CHEVALIER.
Percé de mille traits il tomba près de moi.
LOUIS.
Jocerant ?t
JOINVILLE.
Il est mort.
LOUIS.
Créqui?
CREQUI.—S'avançant du fond du Théâtre.
Près de son Roi.
* Gaucher de Chatillon, tué à Pharmasac, en défendant, avec une
râleur héroïque, l'avenue de la maison où le Roi fut fait prisonnier.
t Jocerant de Brancion, oncle de Joinville, qui avoit illustré son
nom dans trente batailles.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 23
LOUIS.
Couci?*
JOINVILLE.
Couci n'est plus.
LOUIS.—Soupirant.
Nobles compagnons d'armes !
Amis, à leur destin ne donnons point de larmes.
Ils ont conquis la palme où nous aspirons tous,
Ils ont trouvé le Dieu qu'ils servoient avec nous.
Pour nous vers l'Eternel leur voix s'élève et prie.
Que sait-on sur Damiette?'un immense incendie
Au loin frappoit nos yeux.
CREQUI.
Dans la foule inconnu,
Jusqu'à nous cette nuit un Grec est parvenu.
Les Sarrasins, dit-il, par menace ou par ruse
Aux flammes ont livré, le fauxbourg de Peluse :
Par la reine guidés ses fidèles héros
Tranquilles sur les murs attendoient leurs assauts.
LOUIS.
Ainsi quand tu m'accable, O Puissance Suprême,
Tu couronnes d'honneur la moitié de moi-même !
Veille à ses jours unis au salut des Chrétiens!
SARGINE, avec indignation.
Quoi ! lorsqu'ils combattront, ces indignes liens ....
JOINVILLE.
Opprobre insupportable, et sort vraiment funeste !
D'un si sublime espoir voilà ce qui nous reste.
Nos efforts sont perdus, les Chrétiens asservis,
Et nos fronts rougissant devant nos ennemis.
* Raoul de Couci tué dans le dernier combat.
24 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
LOUIS.
Quoi ! d'un destin si beau qui peut ternir la gloire ?
L'honneur suit le courage et non pas la victoire.
Laissons au choix d'un Dieu le prix qu'il nous promet;
Notre offrande est reçue.—Ah du Ciel satisfait
Si vous sentez en vous les touchans témoignages
Quel sort peut attrister vos généreux courages ?
Nous avons juré tous au Dieu de nos ayeux
De défendre sa cause en soldats valeureux ;
De courir vers le terme où sa voix nous adresse.
Vous avez tous rempli cette sainte promesse :
A ses lois, à l'honneur, nous avons obéi.
Français ! consolons-nous : nous n'avons point failli.
Chrétiens et chevaliers notre coeur fut fidèle.
Rendons grâce au Sauveur qui soutient notre zèle.
Montrant la croix sur son bras.
Ce signe dont le Ciel a daigné nous couvrir,
Soldats d'un chef souffrant nous apprend à souffrir.
D'un combat * généreux achevons f la carrière.
Confesseurs de la croix, enfans £ de la lumière,
Marqués du sceau vivant qui nous suit en tout lieu,
Avançons dans la lice, ou nous précède un Dieu.
Sa voix nous a conduits, son regard nous contemple ;
Des élus de son peuple il veut un grand exemple :
Remplissons ses desseins, acquittons aujourd'hui
Ce serment éternel qui nous unit à lui.
Du Dieu qui nous appelle honorables hosties, §
Mourons si sa bonté daigne accepter nos vies.
Vivons, vivons pour lui, si son adoption
S'est réservé nos jours consacrés à son nom.
* Bonum certamen certavi. t Cursum consummavi.
t Filii lucis estis. § Hostiam viventem sacriflcium acceptabile.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 25
Qui connoit ses décrets ? qui sait, si sa clémence
Ne veut pas faire en nous éclater sa puissance?
N'a-t-il pas sur Damiette, envoyé son secours?
N'a-t-il pas dans ces lieux en nuit changeant les jours
Par l'ange de la mort annonçant son passage
D'Israël gémissant terminé l'esclavage?
Ses bienfaits sur son peuple ont passé ses rigueurs.
Attendons ses momens, et préparons nos coeurs.*
BRIENNE.
Ah ! je crois du Ciel même entendre le langage.
SARGINE.
De Dieu dans notre Roi, nous rêverons l'image :
Du malheur près de lui nous braverons les coups.
LOUIS.
N'espérons qu'en celui dont l'oeil veille sur nous.
SCENE VII.
LOUIS, LES CHEVALIERS, OCTAI, MAMELUCS, SARRASINS.
OCTAI.—Dans le fond du Théâtre.
A un Sarrasin.
Obéis (A-part.)
Quoi ta paix souillerait notre gloire !
Tyran, c'est par le fer qu'il nous faut la victoire.
Damiette attend nos coups avant qu'un vil traité
Te couronne d'un prix par nous seuls acheté.
Au Sarrasin.
Ton sang m'en répondra.
SARGINE,
Que nous veut ce Barbare ?
* Sustine Dominum.
E
J6 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
OCTAI.
Du reste des captifs qu'à l'instant l'on sépare
Le Sultan des Chrétiens.
LOUIS.
Ton Soudan en ces lieux
Un instant m'a rendu mes amis généreux ;
Oses-tu révoquer son ordre et sa promesse ?
JOINVILLE.
Quel-trait ..-
LOUIS.
Suis tu son ordre, Emir ?
OCTAI.
Ta hardiesse
Révolte mes esprits. Tu semble en ton palais
A ton peuple soumis prononcer tes arrêts.
LOUIS.
Par moi de ton Soudan, la parole est reçue.
Aujourd'hui je l'attends.
OCTAI.
Oui, tu verras l'issue.
Contente le : du sort tu verras la faveur.
Et comment un traité peut lier un vainqueur.
LOUIS.
Qui sait garder sa foi ne craint point les parjures :
Que parles tu du sort? Dieu vengeur des injures.
Voilà l'unique arbitre ou je veux m'adresser
Et sous les yeux du quel notre arrêt doit passer.
OCTAI.
Conduisez-les, soldats.
BRIENNE.
Consolante lumière
Tu disparais bientôt.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 27
LOUIS.
La foi nous reste entière,
Chrétiens !...
OCTAI.
Va, ta grandeur est passée.
BRIENNE.
Oses-tu
Insulter au malheur ?
OCTAI.
Eh ! que n'as-tu vaincu ?
Et le droit des vainqueurs serait ton privilège.
SARGINE.
Crois tu?
LOUIS.
Songeons Français au Dieu qui nous protège,
Il sait notre courage et l'invite à souffrir.
JOINVILLE.
Adieu, sire ....
BRIENNE Voulant sejetter aux pieds du Roi.
O mon Roi ! ....
OCTAI.
Qu'on les fasse sortir
Enchaînés, hors des murs, qu'ils suivent leur escorte :
(Aux Mamelucs.)
Vous, de ce fier Chrétien, vous garderez la porte.
(On emmené les chevaliers.)
BRIENNE.
Va, loin de notre Roi nos coeurs sont tout à lui.
OCTAI.—Avec colère, aux Mamelucs qui gardent le Roi
Répondez-m'en.
(Aux autres.)
Sortez.
(Les chevaliers et tous les Sarrasins sortent. Les portes
roulent et se referment. Louis reste seul.)
28 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
SCENE VIII.
LOUIS Seul.
O mon unique appui !
Grand Dieu, qui sur mes jours étendant ta clémence,
M'envoyas le bonheur, la gloire et la puissance,
Qui déjà promettois le triomphe à ma foi. . .
De tout abandonné me voici devant toi.
Tu sais si le coeur plein d'une mondaine gloire,
J'ai désiré pour moi l'honneur et la victoire,
Si l'orgueil de mon rang excite mes regrets :
Mais ces fils de la croix, ces fidèles Français,
Qui rangés avec moi sous ta sainte bannière
Croyoient voir ton triomphe à leur heure dernière.
Mais ce peuple chéri dont déjà ta faveur
Me faisoit espérer, préparer le bonheur,
Dont l'amour entoura mes premières années,
Et s'ouvroient devant moi les nobles destinées.
Vous, ma mère ! quel trait va percer votre coeur !
Et toi ! de tous mes jours, l'ornement et l'honneur,
Des dangers d'un époux, compagne généreuse ....
Ah ! combien, séparés, la crainte est plus affreuse !
Dans quels périls, ô Ciel, mon destin te conduit !
Et c'est toi, qui domptant le malheur qui me suit,
De Damiette, en nos coeurs rappelle l'espérance,
Et, seule, à tous nos maux offre encor la balance.
Voulant ravoir ces murs de ses Etats l'appui,
Un Sultan orgueilleux veut me voir aujourd'hui.
Je vais de nos malheurs cachant l'effet funeste
Lui montrer la ressource et l'espoir qui me reste ;
Ce qu'il peut encor perdre, obtenir, redouter.
De sa fortune enfin, il peut encor douter.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 29
Qui connoit des destins dout l'avenir décide ?
Dieu ! soutiens mes efforts, toi seul au sort préside.
Et quand l'homme insensé qu'exaltent ses forfaits,
Livrant son coeur aveugle à l'orgueil des succès,
Croit courber l'univers aux lois de son audace,
Toi seul règles ses pas, et lui marques sa place,
Tu bornes son pouvoir, tu conduis son destin ;
Et le coeur de l'impie est lui même en ta main.
Entends-nous ! de nos pleurs reçois le sacrifice.
Nous ne méritions pas de servir ta justice ....
Non ! ne fais rien pour nous'; mais rends gloire à ton nom.
Montre au monde le Dieu de l'antique Sion ;
Ce monde est à ton fils; rends lui son héritage;
Ces peuples dont l'enfer ose usurper l'hommage.
Mon sceptre est abattu ; mes bras sont dans les fers :
Mais tu règne à jamais, O Dieu de l'univers!
Si tu nous a bénis, si notre encens t'honore,
Ta puissance nous reste, et j'attends tout encore.
FIN DU PREMIER ACTE.
30 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
ACTE SECOND.
SCENE I.
ALMODAN, MOSTER.
Le Théâtre représente un portique du Palais magnifique-
ment orné. - Des Cassoletes d'or fument entre de riches
carreaux. On voit à gauche le grillage adjacent au lieu
des scènes précédentes.
Deux rangées de Sarrasins s'inclinent profondément
devant le Soudan : puis se retirent au fond de la salle.
ALMODAN.
Hé bien, après deux ans tu me vois dans ces lieux
Où longtems m'a caché le sort injurieux :
Où tu vis du repos ma jeunesse indignée,
Près du thrône, essayer sa haute destinée,
Et d'un oncle ombrageux tenter l'autorité.
Ces Emirs, si jaloux du pouvoir contesté
Que leur laissoit saisir une main affoiblie,
Tu sais de quelle entrave entourant mon génie,
Leur haine imprévoyante en provoquoit l'essor.
Trop craint, je m'éloignai. Plus maître de mon sort,
Aux plaines d'Algézir, * j'allai chercher la gloire.
Mais c'étoit pour régner que j'aimois la victoire.
* La dynastie des Aïoubites qui regnoit en Egypte possédoit aussi
le Curdislan, et une partie de la Mésopotamie.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 31
J'étudiai cet art, qui régit les humains,
De connoître les coeurs, de sonder les desseins,
D'enflammer et l'espoir et le zèle et la haine.
Lo sort a fait le reste... et tels qu'une ombre vaine,
Ont passé mes rivaux, ont fui mes ennemis.
Le Chrétien est vaincu, le Musulman soumis,
Ce fameux Roi des Francs, la terreur de l'Asie,
Il est dans mes liens. Damiette ressaisie
Va demain couronnant mes rapides succès
Laisser un champ plus libre à mes vastes projets.
MOSTER.
Seigneur, dans cet éclat de gloire et de puissance
Moster voit son bonheur : à vous dès votre enfance
Partageant vos travaux, vos secrets, votre espoir,
Tout du feu de mon zèle a nourri mon devoir.
Combien je souffre aussi de voir ici paraître
Ces Emirs arrogans, ennemis de mon maître.
Seuls, de votre pouvoir braveront-ils l'effort ?
Quoi ! ces fiers Mamelucs, obcurs enfans du sort
De ce corps monstrueux qu'entoure l'épouvante,
Voudraient vous opposer la masse menaçante?
Des fautes des Soudans, ils ont formé leurs droits.
Mélec laissa son sceptre entravé sous leurs lois :
Ils alloient partager la grandeur souveraine:
Vous l'avez reconquise ; un roi dans votre chaîne,
Ces palmes, ces captifs, et vos braves guerriers
Ont rangé tout l'état auprès de vos lauriers.
Vos vaillants Syriens sont autour de Damiette.
Les Emirs ont plié : mais leur fureur secrète
En menace, en complots déjà s'ose exhaler.
Gardant le Roi Chrétien ils espéraient troubler
Les desseins qui vers lui guident votre prudence.
Vous avez reprimé leur brutale insolence.
3S SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Le dépit, la vengeance éclatent sur leur front.
Mon coeur, de leur orgueil, ne peut souffrir l'affront ;
Et parmi vos succès, à la colère en proie ...
ALMODAN.
Quoi ! leurs murmures vains troubleroient-ils ma joie ?
Je les hais. Mais veux-tu qu'esclave de la peur,
Mon coeur suive sans fruit une aveugle fureur ?
Qu'embrassant des humains la foiblesse commune,
Je cède à ma colère et manque à ma fortune ?
Je songe à les détruire et non à les haïr.
Que dis-je ? à mes projets je veux les voir servir.
Quand j'aurai sur l'Egypte affermi ma puissance,
Je saurai, des Emirs gouvernant l'arrogance,
Lancer dans les combats ces lions dangereux,
Leur montrer une proie et triompher par eux.
Leur orgueil doit encor un tribut à ma gloire.
Au destin Musulman la voix de la victoire
De sa grandeur première annonce le retour.
De notre antique espoir il faut remplir le jour.
Osant de Mahomet balancer le génie
Des Chrétiens trop longtemps l'invasion hardie
Dans l'Orient surpris a repoussé nos pas.
Saladin a paru : de nos ardents soldats
On revit l'ascendant. Sa haute politique
Sçut connoître, inspirer cette race héroïque
Qui s'enivrant au sein de la fatalité
Combat, triomphe et meurt, avec docilité.
Il vainquit—Il n'a pu consommer son ouvrage
A moi de son destin appartient l'héritage.
Déjà de l'occident répandus à grands flots,
Les Chrétiens plus hardis sous les yeux d'un héros,
Sur l'Orient, tremblant étendant leur menace,
Vaincus et dans mes fers ont payé leur audace.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 33
«Louis est en mes mains ! leur fortune a passé.
Ailleurs doit s'achever ce que j'ai commencé.
Et respirant ici l'encens de la victoire,
J'embrasse au loin l'arène ou m'appelle la -gloire.
Vois le Grec avili chassé de ses remparts,
Le Latin dans Byzance attendant les hazards,
La France, dans le deuil; la craintive Italie,
Repoussant le Germain, par le Maure investie ;
Osons : voici le jour d'accabler les Chrétiens.
Emirs et Mamelucs, vos projets sont les miens.
Votre instinct trop .aveugle eut manqué son ouvrage ;
Je dois le diriger, en tirer l'avantage,
Vous guider, vous abattre et bientôt vous punir.
S'ils ne hâtent mes coups avant d';y parvenir,
Je veux vaincre ; aux heureux tout devient légitime,.
Tel le grand Baladin en conquérant 'Solime
Affermit son pouvoir* Tel ce fameux Gengis
Par qui l'Inde et le Tigre, ont vu leurs flots rougis,
Par leurs propres succès enchaina ses Tartares.
L'Orient étonné du bruit de ces barbares,
Pour retrouver sa force a besoin d'un appui ;
Et s'il voit un vainqueur tous les coeurs sont à lui.
Abattons les Chrétiens : voilà mon grand ouvrage.
Damiette sous leurs loix domine ce rivage.
Là j'ai porté mes coups, le vaillant Fatimas
«Chaque jour.sous ses murs anime mes soldats.
Faut-il que jusqu'ici leur ardeur soit déçue!
Une feinme, au milieu d'une foule éperdue,
Résiste ; et d'Ismaël arrête le destin.
Mais j'en vais triompher dans mon camp sont enfuj.
Ces Corasmins brulans que la mort accompagne,
Qu'asservit à ma voix le chef de la montagne.
J'épargne leur ardeur, ils nie sont précieux.
Xes Maures de Bar.ca vont voler auprès d'eux
F
M .SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Demain je les attends. Leur sang si je l'ordonne
M'assure le succès : mais la paix me le donne,
La paix sans m'affoiblir, assurant mon pouvoir
Des Emirs insolens confond l'art et l'espoir.
Réclamant de vains droits chimère de ces traîtres,
S'ils conquèrent Damiette, ils y seront les maîtres.
Si Louis me la cède, ils tremblent devant moi.
Quoi ! superbe captif, mon sort dépend de toi !
Il me faut ton aveu .... mais l'issue est certaine.
La crainte, l'intérêt à mes desseins t'enchaîne.
Plus j'ai besoin de lui, moins je vais le flatter.
Pour priser mieux mes dons, il doit me redouter.
Roi, je le traite en Roi. Mais après ma victoire,
Et devant les Emirs, je soutiendrai ma gloire,
MOSTER.
L'arrogant Bondocdar ....
ALMODAN.— Se pressant.
Je réglerai son sort.
Le vain nom de leur chef que je lui laisse encor
il est, il sera nul. Mon adroite indulgence
A des fiers Mamelucs séduit la confiance.
J'assemble près de moi, les moins séditieux
Ou gagnés, ou contraints, tons serviront mes voeux.
Le Sultan de Solyme, en les flattant m'offense
Ce jour doit d'un vassal fixer la dépendance
Par l'adresse ou le 1er, la feinte ou la terreur
Sur tous mes ennemis établir ma grandeur.
Cherche le Roi Chrétien : qu'avec pompe il paraisse.
Yn.
UN SARRASIN.—Qui survient.
Bondocdar, seigneur, à la porte s'empresse
H veut entrer.
ALMODAN.
Qu'il vienne, il connoîtra mes droits
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 35
SCENE II.
ALMODAN, BONDOCDAR, SORADIN, SARRASINS, dans le fond.
BONDOCDAR.
De l'indigne repos qui ternit nos exploits
Le coeur des Musulmans et s'allarme et s'irrite
Ils te parlent, Soudan, l'ardeur qui les excite
Demande des combats, du sang. Quel sort jaloux
Nous dérobe Damiette et s'oppose à nos coups ?
Quel sort suspend les tiens ? quoi le Chrétien tranquille
Aux murs de Saladin se choisit un asile
Et tes soldats oisifs entourent ces remparts,
Et des fiers Mamelucs les avides regards
Te demandent en vain d'y porter la victoire,
Et cherchant par la paix un prix fait pour la gloire,
Au plus grand des Chrétiens tu rends la liberté ....
Soudan ! je tais ici ce que j'ai mérité.
Mais j'acquis quelques droits ... tout a du t'en convaincre..
Mon droit est de combattre, et mon honneur de vaincre,
Ma place est à l'assaut, à Damiette, à l'instant.
M'oses tu refuser?
ALMODAN.
Tu vas être content.
J'attends le Roi Chrétien : tu vas juger toi-même
Quel usage je fais de ma grandeur suprême.
Je sais de tes Emirs le bruit présomptueux :
Je brave leur audace, et partage leurs voeux,
La lice des vainqueurs s'ouvre à votre courage.
Mais délivrons l'Egypte, assurons son rivage ;
Obtenons et Damiette et ces riches trésors,
Que l'Occident ravit ou porta sur nos bords,
Qui fuiroient notre attaque, et qu'un traité nous donne.
36 SAINT LOUIS EN ÈGYPTÉL'
Obtenons ces cités que le Liban couronne.
Profitons du destin : sa faveur m'a remis
Le chef qui régit seul nos mortels ennemis.
L'Orient n'aura plus a cïarndre leur menace :
Suivons les .... nos ayeux nous ont montré la trace.
Laissez-moi mes desseins : il&.:passent vos souhaits.
SCENE III.
ALMODAN, BONDOCDtAR, SORADIN, LOUIS.
Quatre mirzas amènent le Roi de France et se retirent
au fond du Théâtre.
SORADIN.
Voila ce fier captif.
ALMODAN.
Monarque des Français,
Sois l'ami du Soudan. Ta haute renommée
De l'aurore au couchant par la gloire est semée.
Ta présence en ces lieux vient croître mon bonheur.
Tu pus de ta fortune accuser la rigueur ;
D'un passé qui n'est plus effaçons les vestiges.
Et moi de ma grandeur éloignant les prestiges,
Je t'offre le salut, la paix, la liberté,
Et l'unique moment d'un important traité
Damiette est sous nos coups : sa chute est toute prête ;
Si le sang Musulman achète sa conquête,
Il n'est plus tems*—Profite ... et préviens Je danger
Dont te menace un peuple ardent à se venger.
Va : reprends ces guerriers qui formoient ton armée*
Retourne en tes climats. La rançon reclamée
C'est qu'en livrant Damiette et les fortes cité»
SAINT LOUIS EN EGYPTE. et
Des rives du Carmel, en nos mains soient comptés'
Cent mille besans d'or.
LOUIS.
Remporte ta balance !
L'or ne pèsera pas le prix d'un Roi de France.'
La puissante cité qui couvre tes états,
Où la Reine commande, où bravant tes soldats
La France de l'Egypte, ouvre aux Chrétiens l'entrée,
Le jour ou je suis libre en tes mains est livrée.
Je double la rançon que tu veux des Chrétiens :
Et de tous tes captifs tu brise les liens.
A ces nobles martyrs vieillis dans la souffrance
J'ai dévoué mon bras, mon sang, mon existence ;
Leur sort sera le mien. Heureux, ou malheureux,
Le Ciel nous réunit. Quand à ces murs fameux
Qui des monts du Carmel défendent le rivage,
C'est un dépôt sacré commis à mon courage ;
Je ne puis les livrer : ils ne sont pas à moi.
ALMODAN.
Crois-tu que tes désirs m'imposeront la loi ?
Que prétend ta fierté? par quel droit, à quel titre,
Du pacte ou je consens te croirois-tu l'arbitre ?
Je t'ai dit mon attente.
LOUIS.
Et je t'ai déclaré
Mon offre, ma demande, et mon devoir sacré.
A quel prix en tes mains je remettrai Damiette.
ALMODAN.
Est-ce après ta victoire, est-ce après ta défaite,
Que j'entends ces discours ? te crois-tu mon vainqueur?
LOUIS.
Je t'ai dit le traité que me permet l'honneur :
Qu'en ton coeur en secret l'intérêt te conseille.
Zb SAINT LOUIS EN EGYPTE
BONDOCDAR.—à part.
Jamais accent si fier n'offensa mon oreille.
ALMODAN.
Chrétien! veux-tu la paix? remets tous les remparts
D'où l'Europe à Sion peut porter ses regards.
LOUIS.
J'ai tout dit : je ne puis. Non.
ALMODAN.
Quel front tu m'oppose !
Quand ton injuste attaque à nos fureurs t'expose,
Qui t'a fait en Egypte en porter le fléau ?
De ton Dieu parmi nous ; trouves-tu le tombeau ?
Quel titre a pu fonder ton dessein téméraire ?
Aggresseur imprudent tu nous portas la guerre.
Contre son droit fatal tes voeux sont superflus :
Le fer nous a jugés : et malheur aux vaincus.
LOUIS.—Emu, mais d'une voix calme.
Les tiens m'ont vu vainqueur garder d'autres maximes>
Mon succès fut humain, mes efforts légitimes
De Sion aux Chrétiens qui ravit les remparts?
Qui dépouilla ses rois ? de ses enfans épars
Ensanglanta l'asile, et sur eux en Syrie
Des cruels Corasmins, appellant la furie,
De l'Egypte au Jourdain, envoyoit le malheur?
Vous seuls. Et de ta haine indolent spectateur
De la Sainte cité conquérant inutile
Je t'eus laissé sur elle un triomphe facile ?
Ici j'ai reporté les traits lancés sur nous.
Ici j'ai du frapper pour prévenir vos coups.
ALMODAN.
Et pourquoi dans nos champs osant porter leur chaîne
Dans Solime tes Francs, verroient-ils une domaine?
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 3!»
Par quel sort imprévu des lieux ou fuit le jour,
Menaçant d'Ismaél le fortuné séjour,
Les flots ont-ils jette sur ce rivage antique
D'arrogans étrangers un essaim fanatique ?
Attaquant des mortels qu'ils ne connoissoient pas,
Quel droit les appelloit dans ces lointains climats ?
Sous ce ciel fait pour nous, oft des siècles de gloire
Des héros Musulmans consacraient la mémoire.
Quoi ! ne pouvions nous vivre où vivoient nos ayeux,
Cultiver d'Ibrahim* le sol religieux ;
Et du Gange, au Volga, brisant l'idolâtrie,
Des croyans d'un seul Dieu former notre patrie ?
Vous croyiez du prophète abolissant les lois,
Sur nos thrônes brisés planter partout la croix ?
Un siècle a vu passer tout l'orgueil de Solime,
Saladin l'a détruit. La fierté qui t'anime
Te flattait de changer un si noble destin ;
Et déjà l'Orient s'effrayoit sous ta main,
Le glaive d'Ismaél arrêta ton audace.
La victoire le suit. A sa vaillante race
Est promise et la gloire et la faveur du sort.
Et les Chrétiens bientôt l'éprouveront encor.
LOUIS—plus vivement.
Oui dès les premiers jours Dieu de ces tems d'orage
Dans le sang d'Abraham nous a montré l'image.
Et le fils de l'esclave altier et révolté
Au fils de la promesse a toujours insulté.
Leur sang combat encore ; et tandis qu' à la terre,
Du céleste héritier la grâce tutélairc
Versoit les dons de paix promis par l'éternel.
* Abraham père commun des Israélites et des Arabes, qui habita
Arabie et la Palestine.
40 SAINT LOUIS EN EGYPTE.
Et des vertus de l'humble enrichissoit le ciel,
Ismaël indompté dans ses déserts arides,
Menace.... il est sorti : sous ses élans rapides
L'univers a frémi. La force, la terreur
Vont régir les mortels et remplacer l'honneur.
O momens désastreux !
Le Soudan et Bondocdar montrent une forte émotion.
Reprime ta vengeance.
J'ai reçu ton appel: écoute ma défense.
(Bondocdar approuve.)
Au Dieu que j'ai servi je dois ici ma voix.
Dis, qui fut l'agresseur ?... aux enfans de la croix
Ton prophète a porté le glaive et l'esclavage.
Je tais, du monde en pleurs, l'opprobre et le ravage.
Mais il étoit Chrétien !... mais ces peuples lointains
•Qui du culte idolâtre ont passé sous vos mains
De la nature au moins gardoient les lois premières,
.Quoi ! leur nommant un Dieu vos erreurs meurtrières
Leur imposent ces moeurs* de licence et de mort,
•Qui livrent le plusfoible aux vices du plus fort;
;Qui dans l'homme attristé tarissant la nature
Aux vertus, au bonheur font une égale injure.
'Quoi ! des droits les plus saints effrénés contempteurs
Des peuples affloiblis conquérans corrupteurs.
Cinq siècles vous ont vus, d'une fureur nouvelle
Rallumant le flambeau d'une guerre immortelle,
De fléaux destructeurs inonder nos états ;
Et le Chrétien n'a pu vous rendant vos combats,
Repousser loin de lui ces flammes dévorantes,
* La Polygamie mahométane qui par l'abus le plus affreux du
-droit de la force, a fait disparaître d'une partie du genre humain, les
senlimens de père, d'enfant et dépoux, et après avoir enlevé l'homme
à la religion, fa arraché Ma nature même.
SAINT LOUIS EN EGYPTE. 41
Reprendre aux ravisseurs ses dépouilles sanglantes,
Rentrer dans ses foyers, et revoir en vainqueur
L'héritage sacré teint du sang du Sauveur !
Ah ! si des Grecs* longtems vous trompâtes les armes,
Ces Francs qui de l'Europe arrêtant les allarmes
Aux champs de l'Aquitainet ont vaincu vos ayeux,
Ils sont venus vengeurs de la terre et des cieux.
Du Dieu qui les guida l'oeil les soutient encore
C'est lui seul dans leurs maux que leur courage implore.
Sans reproche ., sans crainte, ils ont vu les revers.
Aveugle en tes succès si pour briser nos fers
Me dictant une loi par l'honneur rejettée,
Tu retires la paix que tu m'as présentée,
Au Dieu qui m'a conduit remettant mes destins
Sous l'appui de son bras j'attendrai ses desseins.
BONDOCDAR.
Moi je cours les remplir. (A Almodan.) J'ai reçu ta parole
J'accepte ses refus ; à Damiette je vole.
Combattre ! aux Musulmans tel est l'arrêt du sort.
ALMODAN.
S'il persiste....
BONDOCDAR.
On t'attend.
* Les Empereurs d'Orient constamment attaqués parles Sarrasins
ne cessèrent aussi de faire des efforts pour reprendre les provinces de
l'Empire enlevées dans la première invasion des Mahométans au 7me
Siècle, les derniers succès importans des Grecs avant les croisades,
furent la conquête de la Syrie, par Jean Zimiscès, en 975, et par
Romain Argire, en 1030.
t Bataille de Poitiers, où Charles Martel détruisit les Sarrasins,
en 732.
G

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