Sans histoire

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Sans histoire est un roman qui tente par tous les moyens de rester immobile, mais il tangue. Il faudrait que jamais rien ne se passe ; pourtant, des vaguelettes menacent souvent de se former.
Autour de la narratrice, les gens semblent avoir besoin que quelque chose leur arrive et, pris dans un tourbillon, ils retombent toujours sur leurs pattes, s’en sortent avec de beaux mouvements, de grands élans. Elle, voudrait continuer d’admirer leur ballet de loin, sans y participer ; mais est-ce possible de perpétuellement esquiver le monde extérieur, de slalomer entre les événements, de rester spectateur ? Presque, jusqu’au jour où elle se retrouve avec une créature vivante – et vulnérable – sur les bras.
Natashka Moreau est écrivain. Elle a publié tous ses livres aux Éditions Léo Scheer. Sans histoire est son quatrième roman.
Publié le : mercredi 16 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782756109268
Nombre de pages : 169
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couverture

Natashka Moreau

Sans histoire

 

roman

 

Sans histoire est un roman qui tente par tous les moyens de rester immobile, mais il tangue. Il faudrait que jamais rien ne se passe ; pourtant, des vaguelettes menacent souvent de se former.

Autour de la narratrice, les gens semblent avoir besoin que quelque chose leur arrive et, pris dans un tourbillon, ils retombent toujours sur leurs pattes, s’en sortent avec de beaux mouvements, de grands élans. Elle, voudrait continuer d’admirer leur ballet de loin, sans y participer ; mais est-ce possible de perpétuellement esquiver le monde extérieur, de slalomer entre les événements, de rester spectateur ? Presque, jusqu’au jour où elle se retrouve avec une créature vivante – et vulnérable – sur les bras.

 

Natashka Moreau est écrivain. Elle a publié tous ses livres aux Éditions Léo Scheer. Sans histoire est son quatrième roman.

 

Photos : Natashka Moreau par Todd Hart (D. R.)

 

EAN numérique : 978-2-7561-0926-8

 

EAN livre papier : 9782756109190

 

www.leoscheer.com

 

DU MÊME AUTEUR

 

Le Royaume minuscule, Éditions Léo Scheer, 2007

Se hisser, Éditions Léo Scheer, 2009

À bout de bras, Éditions Léo Scheer, 2011

 

© Éditions Léo Scheer, 2015

www.leoscheer.com

 

NATASHKA MOREAU

 

 

SANS HISTOIRE

 

 

roman

 

 

Éditions Léo Scheer

 

Les sujets prometteurs sont toujours les moins bons.

Se contenter de ceux qui ne promettent rien,

on en tire parfois quelque chose.

 

Robert Pinget, Monsieur Songe.

 

I

 

Les gros événements, les gros drames sont pour moi une dentelle inutile, une fioriture, un bibelot qui prend la poussière, une distraction un peu énervante. J’aime mieux quand il ne se passe rien.

Quand je pense aux grands événements de ma vie, je ne trouve pas qu’ils racontent mon histoire. Ils sont comme un cheveu sur la soupe, ils ne se marient pas avec le reste, ils sont criards alors que le reste est pastel. Ces grands événements, je les ai généralement vécus comme de l’extérieur, presque en intruse. Je ne sais jamais comment les accueillir, parce qu’en réalité, ils n’arrivent jamais d’un seul coup, comme un cadeau bien emballé, mais en plusieurs morceaux, comme un puzzle compliqué tout en vrac dont il manque toujours une pièce, qui délaient toujours le vrai moment – et en fin de compte, je ne sais pas quand célébrer l’affaire. Dans une rencontre, est-ce le moment où l’on se rencontre – parfois flou –, le moment où l’on tombe amoureux – qui ne se passe jamais en un jour –, celui où l’on se marie – un peu tard ? Dans un livre qu’on va publier, est-ce le moment où l’éditeur vous passe un coup de fil inattendu pour vous dire qu’il a adoré vos pages – on ne peut pas être sûr à ce moment-là qu’un livre va vraiment naître de cette conversation –, celui où on signe le contrat – qui est loin d’être le meilleur moment, bien qu’il soit rassurant –, ou celui où le livre sort de l’imprimerie, blanc et propre à l’extérieur et noir de mots à l’intérieur ? ou encore celui où on le voit apparaître sur l’étagère d’une librairie prestigieuse ? Mais c’est peut-être finalement plutôt le moment où on lit son premier article dans la presse, où on donne une interview sur une radio nationale, ou celui où on reçoit son premier chèque (non, définitivement pas ça). On ne peut pas ouvrir le champagne à chaque fois. Alors finalement, la bouteille reste au frigo, elle prend de l’âge, et le champagne gagne rarement à vieillir. On n’a pas su quand inviter ses amis pour la partager et un soir, on finit par la descendre en solo sans autre occasion qu’une soif subite après un dîner trop chargé en sauce soja. Et comme on n’arrive pas à la finir tout seul, la moitié remise dans le frigo finit par prendre le goût d’un beurre jaune ou d’une moitié de melon fermentée, par perdre ses fines bulles, et on s’en débarrasse pathétiquement dans l’évier des semaines plus tard, après avoir tenté une gorgée dégoûtante au goulot.

 

Je ne suis jamais aussi heureuse que lorsque je me prélasse et rêvasse. C’est ce que j’ai toujours préféré : rêver (et manger). Ensuite, sur la liste, on peut mettre nager et faire des bisous, mais il peut être tout aussi agréable de le rêver que de le faire vraiment.

Lire un livre est une bonne extension de mes rêvasseries. Lire me donne l’impression de mettre ma tête de côté et d’en enfiler une autre, si le livre est bon.

Aussi, mes livres préférés sont toujours ceux où l’histoire est la plus vague, ceux où la fin aurait tout aussi bien pu être un début, le début un milieu, et où le milieu comporte le moins d’action possible. S’il s’agit d’un écrivain, je préfère qu’il se promène plutôt que d’écrire. De toute façon, le livre finit toujours malgré tout par s’écrire, puisqu’on est en train de le lire, mais sans en avoir l’air. La distraction de l’auteur est beaucoup plus touchante que sa concentration. Son ambition d’écrire à propos d’un sujet préalablement recherché sous toutes les coutures n’est intéressante pour moi que si elle reste au stade d’ambition, sans jamais se matérialiser. Même si l’écrivain à sec est un poncif, c’est un gâteau qui, à mon palais, ne perd jamais sa saveur. Quand l’auteur est trop inspiré, organisé, prolifique, je m’ennuie et trouve le livre stéréotypé, le personnage arrogant et creux. Mettons que le poncif engage un combat avec le stéréotype, c’est le poncif qu’on retrouverait tout sanguinolent sur le bord du trottoir, mais c’est lui que je voudrais choyer et ramener à la maison.

Je préfère une petite histoire minable racontée dans les plus minutieux détails, qu’une histoire formidable forcément un peu bâclée. Aussi, le personnage me plaît davantage s’il est seul. Donnez-lui trop d’amis, et il a vite tendance à me faire pitié.

 

Ça tombe bien, je n’ai aucune idée de ce que je vais pouvoir écrire. Ce livre improvisé, si j’arrive à l’écrire, a donc de quoi m’intriguer. Et si je n’arrive pas à l’écrire, cela me satisfera tout autant, et tant pis pour ceux qui auraient aimé le lire (ils ne sont pas nombreux de toute façon, trois ou quatre à tout casser). C’est ennuyeux d’arriver à ses fins, de toute manière, autant pour soi que pour celui qui regarde. C’est vulgaire comme d’acheter ce dont on rêve, on a mieux intérêt à continuer d’y rêver. Il n’y a qu’à, un moment, imaginer que Jean-Philippe Toussaint n’ait fait que se brosser les dents dans sa salle de bains, ou que Le Clézio ait pris une aspirine au lieu de vivre sa fièvre. Le personnage de Gogol aurait aussi pu faire plus attention et ne pas perdre son manteau le jour même où il avait enfin osé se le procurer. Quelle tristesse cela aurait été, quel dommage. La chose dont on rêve n’est un rêve qu’en rêve, une fois en sa possession, on repère vite son inutilité, ses défauts. Quand Akaky endosse enfin son magnifique manteau neuf, il se trouve engoncé, mal à l’aise, son beau manteau qui l’a endetté est inconfortable au possible, heureusement qu’il le perd. Et après s’être vanté de sa nouvelle acquisition auprès de ses proches, on la délaisse, on la cache, et on essaye d’oublier qu’on a dépensé tout son argent pour elle alors qu’on n’en veut plus, qu’on cherche le premier placard où la planquer, parce qu’on n’a même pas le droit de la mettre à la poubelle, toujours, elle continuera désormais à encombrer et à faire honte.

C’est un peu comme les écrivains qui composent des préfaces à leurs propres livres. La plupart du temps, elles se trouvent bien supérieures au livre lui-même. Je ne reproche pas à l’écrivain d’avoir écrit une préface, mais d’avoir écrit le livre. Si seulement il n’était pas passé au livre, mais avait continué sa préface jusqu’à la dernière page. Je ne sais jamais si ces préfaces ont été composées après le livre ou avant, c’est-à-dire si c’est un élan de tendresse après leur bouquin qu’ils ont réalisé être un peu sec ou bien s’ils avaient de bonnes intentions qu’ils n’ont finalement pas honorées. Ces préfaces laissent miroiter quelque chose qui s’avère sans éclat, donnent à rêver alors que le bouquin nous réveille avec un seau d’eau froide sur la tête. Cette préface, entamée dans la librairie, emballe parfois tellement qu’une fois le livre acheté, on ne peut pas attendre d’être assis confortablement dans un bus ou à la maison pour la finir et qu’il faut continuer de la dévorer en marchant dans la rue, évitant de peu les passants mal léchés, leurs enfants mâchouilleurs de Malabar, les trottinettes vacillantes, les poussettes nerveuses. Même pour traverser la route, il est énervant de devoir lever les yeux pour vérifier le passage d’une bicyclette pimpante ou d’une camionnette sur laquelle un doigt a écrit « sale ». Et ce n’est qu’une fois agréablement avachi, la tête sur l’oreiller, alors qu’on s’attaque au premier chapitre, qu’on réalise que la préface qui nous a enthousiasmé comme un petit cochon en pâte d’amande nous a menti ; on ravale sa salive, le livre se révèle tout à fait impersonnel, il se passe tout à coup quelque chose alors qu’on s’était réjoui qu’il ne se passe rien, une histoire s’incruste, s’impose, rote en public. Dans la préface, l’auteur s’adressait à nous, il nous tutoyait, dans le livre il se soustrait à notre regard, ne nous vouvoie même pas parce qu’il nous ignore tout bonnement pendant le reste du bouquin. Il nous fait comprendre qu’il n’est pas du même monde, après nous avoir fait croire que nous aurions pu être tous deux en parfaite osmose. Comme quelqu’un rencontré dans une soirée, avec qui on aurait longuement bavardé, à qui on aurait confié ses problèmes d’hémorroïdes et qui ne nous reconnaîtrait pas quelques jours plus tard, quand on le croiserait dans la rue.

Alors autant le dire tout de suite, ce livre sera, dans le meilleur des cas, une longue préface à propos de rien. Je vais essayer de soutenir votre regard, mais il est possible que ce soit vous qui m’abandonniez en cours de route, ayant trouvé quelque chose de plus constructif à vous mettre sous la dent, car vous êtes peut-être de ceux qui préfèrent les histoires, les événements, les drames. Chacun son truc.

 

J’aime faire des inventaires. Des inventaires de choses dans ma tête, quand je suis immobile, ou des inventaires de passants, quand je suis en mouvement. Là, je suis en mouvement. On voit des passants qui savent toujours où ils vont, d’autres qui savent toujours quoi faire. On voit des passants qui ne savent ni où aller ni quoi faire et d’autres qui n’ont pas vraiment le désir de savoir où aller ni quoi faire. Des passants qui s’ennuient et d’autres pas, qu’ils savent où aller ou quoi faire ou pas. Je suis plutôt de ceux qui errent, sans l’avoir choisi, mais sans non plus avoir le désir de savoir où aller ni quoi faire. Je ressens parfois de l’anxiété à l’idée de mon errance et du degré d’incertitude de mon orientation, mais je ne m’y ennuie pas et, la plupart du temps, je ne me débats pas contre elle. Je suis une vraie passante, je ne fais que passer et je peux décider de prendre à droite ou à gauche au dernier moment. Revenir sur mes pas est même une option envisageable.

Ceux qui s’ennuient m’ennuient. Et ceux qui savent où aller et quoi faire me troublent. Ils m’impressionnent parfois, mais surtout ils me désorientent ; je ne les comprends pas ; où ont-ils trouvé ces solutions à l’errance, pourquoi ont-ils ressenti le besoin d’y remédier et d’avoir quelque part où aller ? Sont-ils plus heureux que moi ? Est-ce vraiment rassurant, de savoir où aller et quoi faire ? Ou est-ce stressant ? Il me semble que toutes les fois où j’ai eu moi aussi un but, j’en ai ressenti une sorte de fièvre qui ne m’a guère plu, comme après une trop grande quantité de thé vert, quand tout apparaît sous une teinte hargneuse. Le fait que quelque chose m’attende m’a toujours fait frémir et arriver à l’heure, je n’y suis tout simplement jamais parvenue ; je suis toujours en avance et obligée de glandouiller en attendant que mon rendez-vous se pointe invariablement en retard. Ainsi, même quand j’ai un but, je trouve toujours le moyen d’errer malgré tout. Et si j’ai une histoire en tête, je me dis qu’elle n’a pas besoin d’être écrite, puisqu’elle a déjà sa vie à elle sous la forme qu’elle a choisie, résumée, éphémère, évanescente, sans vrai mot, au chaud dans ma tête (sur le papier, elle aurait vite fait de prendre froid).

Au mieux, je n’écris avec plaisir que si je n’ai rien à écrire et ne marche gaiement que si je n’ai nulle part où aller.

 

Les boulots que j’ai eus consistaient toujours un peu à glander aussi. Soit il n’y avait pas grand-chose à faire, soit ma tâche était ambiguë et, ne sachant quoi faire, je faisais semblant de faire, tout en ne faisant rien ou en faisant autre chose ; lire, écrire, rêvasser. Surtout écrire, finalement, parce qu’écrire fait bonne impression, et à moins de s’approcher, on ne pouvait pas savoir que je n’écrivais nullement un rapport ou une lettre, mais ce qui me passait par la tête et n’avait strictement rien à voir avec le travail pour lequel j’étais payée. Pour lire, il faut se faire un peu plus discrète. C’est comme ça qu’une ou deux fois, prise dans le flot narratif, quand le téléphone avait sonné, j’en avais oublié le nom de la compagnie pour laquelle je travaillais. Toute la matinée, j’attendais l’heure du déjeuner et je passais mes après-midi à faire des allers et retours à la fontaine d’eau pour ne pas m’endormir. Si la vue le permettait, je m’imaginais ailleurs en regardant les nuages et en prenant l’air de réfléchir à mon travail. J’étais un boulet pour la compagnie qui persistait pourtant à m’employer, m’aimait même bien, on ne sait pourquoi.

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