Scènes de la Bohème, par Henry Murger. Tome 3

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Librairie du Panthéon (Bruxelles). 1851. 3 tomes en 1 vol. in-18.
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Publié le : mercredi 1 janvier 1851
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SCÈXES
DE LA BOHÊME,
PATI
HENRY MURGER.
to'.I m.
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DRtJXEIJLES,
Librairie du PAnthéon,
roe de la Montagne, 94.
1851
SÉRIE, ?
OEUVRES
D'HENRY MURGER.
SCENES
DE LA BOHÊME,
PAR
HENRY MURGER.
ofrne 3.
BRUXELLES,
l ibrairie du Panthéon,
Hue de h Montagne, 9 la
1851
A.. - V A'
XVII
LB MAHCBON DI FRAKCllfl.
1
Parmi les vrais bohémiens de la vraie Bohême,
j'ai connu autrefois un garçon nommé Jacques D.;
il était sculpteur et promettait d'avoir un jour un
grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le
temps d'accomplir ses promesses. Il est mort
d'épuisement au mois de mars 1844, à l'hôpital
Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.
J'ai connu Jacques à l'hôpital, où j'étais moi-
même détenu par une longue maladie. Jacques
avait, comme je l'ai dit, l'étoffe d'un grand talent
et pourtant il ne s'en faisait point accroire. Pen-
dant les deux mois que je l'ai fréquenté, et durant
lesquels il se sentait bercé dans les bras de la mort,
je ne l'ai point entendu se plaindre une seule
fois? ni se livrer II ces Ismerçtations qui ont rendu
6 -
si ridicule l'artiste incompris. Il est mort sans
pose en faisant l'horrible grimace des agonisante.
Cette mort me rappelle même une des scènes les
plus atroces qle j'aie jamais vuesdans cecaravan-
scrail des douleurs humaines. Son père, instruit
de l'événement, était venu pour réclamer le corps
et avait longtemps marchandé pour donner les
36 francs réclamés par l'administration. Il avait
marchandé aussi pour le service de l'église, et
avec tant dinslance, qu'on avait fini par lui ra-
battre 6 francs. Au moment de mettre ie cadavre
dans la bière, l'infirmier enleva la serpillière de
l'hôpital, et demanda à un des amis du défunt qui
se trouvait 1* de quoi payer le linceul. Le pau-
vre diable, qui n'avait pas le sou, alla trouver
le père de Jacques qui entra dans une colère
atroce, et demanda si on n'avait pas fini de l'en-
nuyer.
La sœur novice qui assistait à ce monstrueux
débat, jeta un regard sur le cadavre et laissa
échapper cette tendre et naïve parole :
— Oh! monsieur, on ne peut pas l'enterrer
comme cela, ce pauvre garçon, il fait si froid,
donnez-lui au moins une chemise, qu'il n'arrive
pas tout nu devant le bon Dieu.
Le père donna 5 fr. à l'ami pour avoir une
chemise, mais il lui recommanda d'aller chez un
fripier de la rue Grange-aux-Bel!es qui vendait
du linge d'occasion. — Cela coûtera moins cher,
ajouta-t-il.
Cette cruauté du père-de Jacques me fut expli-
quée plus tard; il était furieux que son fils eût
- 7 -
embrassé la carrière dis ai-U, et s t colère ne s'é-
tait pas apaisée, même devant un cercueil.
Mais je suis bien loin de mademoiselle Franchie
et de son manchon. J'y reviens :— Mademoiselle
Francine avait été la première et unique maî-
tresse de Jacques, qui n'était pourtant pas mort
vieux, car il avait à peine vingt-trois ans à l'épo-
que où son père voulait le laisser mettre tout nu
dans la terre. Cet amour m'a été conté par Jacques
lui-même, alors qu'il était le numéro 14 et moi
le numéro 16 de la salle Sainte-Victoire, — un
vilain endroit pour mourir.
Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce
récit, qui serait une belle chose si je pouvais
le raconter tel qu'il m'a été fait par mon ami
Jacques, laissiz-moi fumer une pipe dans la vieille
pipe de terre qu'il m'a donnée le jour où le méde-
cin lui en avait défendu l'usage. — Pourtant, la
nuit, quand l'infirmier dormait, mon ami Jacques
m'empruntait sa pipe et me demandait un peu
de tabac, — on s'ennuie tant la nuit dans ces
grandes salles, quand on ne peut pas dormir et
qu'on souffre!
— Rien qu'une ou deux bouffées,- me disait-
il,—et je le laissais faire, et la sœur Sainte-Gene-
viève n'avait point l'air de sentir la fumée lors-
qu'elle passait faire sa ronde. — Ah ! bonne
sœur! que vous étiez bonne, et comme vous étiez
belle aussi quand vous veniez nous jeter l'eau bé-
nite!- On vous voyait arriver de loin, marchant
doucement sous les voûtes sombres, drapée dans
vos voiles blancs, qui faisaient de si beaux plis, et
que mon ami Jacques admirait tant.-Ah! bonne
— 8 —
sœur! vous étiez la Béatrice de cet enfer. Si dou-
ces étaient vos consolations, qu'on se plaignait
toujours pour se faire consoler par vous. Si mon
ami Jacques n'était pas mort, un jour qu'il tom-
bait de la neige, il vous aurait sculpté une petite
bonne vierge pour mettre dans votre cellule,
bonne sœur Sainte-Geneviève.
UN LECTEUR.-Eh bien! et le manchon,—je ne
vois pas de manchon, moi?
AUTRE LECTEUR.-Et mademoiselle Francine !—
Où est-elle donc?
PREMIER LECTEUR.-Ce n'est point très-gai, cette
histoire ?
DEUXIÈME LECTEUR. — Nous allons voir la fin.
Je vous demande bien pardon, messieurs, c'est
la pipe de mon ami Jacques, qui m'a entraîné
dans ces digressions. — Mais d'ailleurs, je n'ai
point juré de vous faire rire absolument. — Ce
n'est point gai tous les jours la Bohême.
Jacques et Francine s'étaient rencontrés dans
une maison de la rue delà Tour d'Auvergne où ils
étaient emménagés en même temps au terme d'a-
vril.
L'artiste et la jeune fille restèrent huit jours
avant d'entamer ces relations de voisinage qui
sont presque toujours forcées lorsqu'on habite sur
le même carré; cependant, sans avoir échangé une
seule parole, ils se connaissaient déjà l'un l'autre.
Francine savait que son vnisin était un pauvre dia-
ble d'artiste, et Jacques avait appris que sa voi-
sine était une petite couturière sortie de sa famille
pour échapper aux mauvais traitements d'une
belle-mère. Elle faisait des miracles d'économie
.1 — 9 —
:' pour mettre, comme an dit, les deux bouts e*-
livrable, et comme elfe n'avait jamais connu te
Iaisir, elle ne l'enviait point. Voici comment ils
jen tinrent tous deux à passer par la commune loi
tle la cloison mitoyenne. Un soir du mois d'avril
Jacques rentra chez lui harassé de fatigue, à jeun
depuis le matin et profondément triste, d'une de
ces tristesses vagues qui n'ont point de cause pré-
cise et qui vous prennent partout, à toute heure,
—espèce d'apoplexie du cœur à laquelle sont par-
ticu-lièremeat sujets les malheureux qui vivent
solitaires - Jacques, qui se sentait étouffer dans
1 son étroite cellule, ouvrit la fenêtre pour respirer
en peu. a sairée était belle, et le soleil couchant
déployait ses mélancoliques féeries sur les collines
de Montmartre. Jacques resta pensif à sa croisée,
écoutant le chœur ailé des hàrmonies printanières
I.qui chantaient dans le calme du soir, et cela aug-
menta sa tristesse. Il vit passer devant lui un cor-
beau qui jeta un croassement, et il songea au
temps où les corbeaux apportaient du pain à Elie
le pieux solitaire, et if fit cette réflexion que les
corbeaux n'étaient plus si charitables. Puis, n'y
pouvant plus tenir, il ferma sa fenêtre, tira le ri-
deau-, et comme il n'avait pas de quoi acheler de
l'huile pour sa lampe, il alluma une chandelle de
résine qu'il avait- rapportée .d'un voyage à la
Grande-Chartreuse. — Toujours de plus en plus
triste, il bourra sa pipe.—Heureusement que j'ai
encore-assez de tabac pour cacher le pistolet,
murmura-t-il, et il se mit à fumer.
Il fallait qu'il fût bien triste ce soir-là, mon
ami Jacques, pour qu'il songeât à cacher le pisto-
— tO-
let. C'était sa ressource suprême dans les grandes
crises, et elle lui réussissait assez ordinaire-
ment. Voici en quoi consistait ce moyen. Jacques
fumait du tabac sur lequel il répandait quelques
gouttes de budanum, et il fumait jusqu'à ce que
le nuage de fumée qui sortait de sa pipe, fût de-
venu assez épais pour lui dérober tous les objets
qui étaient dans sa petite, et surtout un pistolet
accroché au mur. C'était l'affaire d'une dizaine de
pipes. Quand le pistolet était entièrement devenu
invisible, il arrivait presque toujours que la fumée
et le laudanum combinés endormaient Jacques, et
il arrivait aussi sou vent que sa tristesse l'abandon-
nait au seuil de ses rêves. — Mais, ce soir-là, il
avait usé tout son. tabac, le pistolet était par-
faitement caché, et Jacques était toujours amère-
ment triste : — Ce soir-là, au contraire, made-
moiselle Francine était extrêmement gaie en ren-
trant chez elle—et sa gaîté était sanscause, comme
le tristesse de Jacques : C'était une de ces joies
qui tombent du ciel et que le bon Dieu jette dans
les bons cœurs. Donc, mademoiselle Francine
était en belle humeur et chantonnait en montant
l'escalier. Mais, comme elle allait ouvrir sa porte,
un coup de vent entré par la fenêtre ouverte du
carré éteignit brusquement sa chandelle.
— Mon Dieu ! que c'est ennuyeux , exclama la
jeune fille, voilà qu'il faut encore descendre et
monter six étages.
Mais ayant aperçu de la lumière à travers la
porte de Jacques, un instinct de paresse, enté sur
un sentiment de curiosité, lui conseilla d'alier
demander -te la lumière à l'artiste. C'est un scr-
- 11 —
vice qu'on se rend journellement entre voisins,
pensait-elle, et cela n'a rien de compromettant.
Elle frappa donc deux petits coups à la porte de
Jacques, qui ouvrit un peu surpris de cette visite
tardive. Mais à peine eut-elle fait un pas dans la
chambre, la fumée qui l'emplissait la suffoqua
tout d'abord, et avant d'avoir pu prononcer une
parole, elle glissa évanouie sur une chaise et laissa
tomber son flambeau et sa clé. — Il était minuit,
tout le monde dormait dans la maison, Jacques ne
jugea point à propos d'appeler du secours, — il
craignait d'abord de compromettre sa voisine. Il
se borna donc à ouvrir la fenêtre pour donner de
l'air, et après avoir jeté quelques gouttes d'eau
au visage de ia jeune fille, il la vit ouvrir les yeux
et revenir à elle peu à peu. Lorsqu'au bout de
cinq minutes elle eut entièrement repris connais-
sance, Francine expliqua le motif qui l'avait ame-
née chez l'artiste, et elle s'excusa beaucoup de ce
qui était arrivé.
— Maintenant que je suis remise, ajouta-t-elle,
je puis rentrer chez moi. >
Et elle avait déjà ouvert la porte du cabinet,
lorsqu'elle s'aperçut que non-seulement elle ou-
bliait d'allumer sa chandelle, mais encore qu'elle
n'avait pas la clé de sa chambre.
— Etourdie que je suis, dit-elle, — en appro-
chant son flambeau du cierge de rérine, — je
suis entrée ici pour avoir de la lumière, et j'allais
m'en aller sans.—Mais, au même instant, le cou-
rant d'air établi dans la chambre par la porte
et la fenêtre, qui étaient restées entrouvertes,
— 42 -
éteignit subitement le cierge,-et les deux jeunes
gens restèrent dans l'obscurité.
— Mais, on dirait que c'est un fait exprès, dit
Francine,—pardonnez-moi, monsieur, tout l'em-
barras que je vous cause, et soyez assez bon pour
faire de la lumière, — pour que je puisse retrou-
ver ma clé.
— Certainement, mademoiselle, répohdit Jac-
ques, en cherchant des allumettes à tâtons, — il
les eut bien vite trouvées, — mais une idée sin-
gulière lui traversa l'esprit, il mit les allumettes
dans sa poche, en s'écriant :
— Mon Dieu ! mademoiselle, voici bien un
autre embarras. -Je n'ai pas une seule allumette
ici, j'ai employé la dernière quand je suis rentré.
— JI espère que voilà une ruse crânement bien
machinée! pensa-t-il en lui-même.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! disait Francine , —
je puis bien encore rentrer chez moi sans chan-
delle, la chambre n'est pas si grande pour qu'on
puisse s'y perdre. — Mais il me faut ma clé, je
vous en prie, monsieur, — aidez-moi à chercher,
elle doit être à terre.
— Cherchons , mademoiselle , dit Jacques. —
Et les voilà tous deux dans l'obscurité en quête de
l'objet perdu ; mais, comme s'ils eussent été gui-
dés par le même instinct, il arriva que pendant
ces recherches, leurs mains, qui tâtonnaient dans
le même endroit, se rencontraient dix fois par mi-
ptte. — Et, comme ils étaient aussi maladroits
fun que l'autre, ils ne trouvèrent point la clé.
— La lune , qui est masquée par les nuages ,
donne en plein dans ma chambre , dit Jacques.
- i3-
M in. 2
9
1 Attendons un peu. Tout-à-l'houre, elle pourra *
éclairer nos recherches. » jw <
e Et en attendant le lever de la lune, ils se mirent
à causer. — Une causerie au milieu des ténèbres,
dans une chambre étroite, par une nuit de prin-
temps, — une causerie qui, d'abord frivole et in- J
signifiante, aborde le chapitre des conndences,
— vous savez où cela mène. Les paroles de-
viennent peu à peu confuses, pleines de réti- *
cences; la voix baisse, les mots s'alternent de sou-
pirs. Les mains qui se rencontrent achèvent la
pensée qui, du cœur, monte aux lèvres, et.
Cherchez la conclusion dans vos souvenirs, ô jeunes
(couples. Rappelez-vous, jeune homme, — rappe-
liez-vous, jeune femme, — vous qui marchez au-
jourd'hui la main dans la main , et qui ne voua
étiez jamais vus il y a deux jours. 0
Enfin la lune se démasqua et sa lueur claire
inonda la chambrette, mademoiselle Francine sor-
tit de sa rêverie et jeta un petit cri. ,:. ,"o'
— Qu'avez-vous? lui demanda Jacques, en lui
entourant la taille de ses bras. --. 81..d.
— Rien, murmura Fralll'ine. J'avais cru enten-
dre frapper; et sans que Jacques s'en aperçût,
elle poussa du pied sous un meuble, la clé qu'elle
venait d'apercevoir. 0' -,48
|« Elle ne voulait pas la retrouver. "î bo
.1..
1 PREMIER LECTEUR. - Je ne laisserai certaine-
ment pas cette histoire entre les mains de ma
fille.
DEUXIÈME LECTEUR. - Jusqu'à présentt je n'ai
point encore vu un seul poil du manchon de ma-
- 14 -
Il
demoiselle Francine, e t pour cette jeune fille, ji lï
ne sais pas non plus Co r-ament elle est faite, si elbiî*
est brune ou blonde. - f1
Patience, ô lecteurs, patience. Je vous ai pro-r f
mis un manchon, et je vous le donnerai à la fin>jt
— comme mon ami Jai ques fit à sa pauvre amiu
Francine , qui était df venue sa maîtresse , ainsC"
que je l'ai expliqué dai s la ligne en blanc qui s( 1
trouve au-dessus. Elle était blonde, Francine ifl
blonde et gaie, ce qui n est p -is commun. Elle avairi
ignoré l'amour jusqu'à vingt ans; mais un vaguo
pressentiment de sa fin prochaine lui conseilla do
ne plus tarder, si elle > oulait le connaître..
Elle rencontra Jacql es et elle l'aima. — LeuiJ »
liaison dura six mois. Ils s'étaient pris au prin-i
temps, ils se quittèrent à l'automne. Francine étailf »
poitrinaire, elle le sai ait, et son ami Jacques le
savait aussi. Quinze jo. rs après s'être mis avec la *
jeune fille, il l'avait appris d'un de ses amis qui* »
était médecin. — Elle £'en ira aux feuilles jaunes, «
avait dit celui-ci.
Francine avait enteu lu cette confidence, et s'a-
perçut du désespoir qi/elle causait à son ami.
— Qu'importe les feuilles jaunes, lui disait-ii
elle, en mettant tout se ii amour dans un sourire,)
qu'importe l'automne, nous sommes en été et les)
feuilles sont vertes, profitons-en, moa ami.
Quand tu me verras prête à m'en aller de la vie,)
tu me prendras dans tes bras en m'embrassant et)
tu me défendras de m'en alWr. — Je suis obéis-I
siinte, tu sais, et je r(- ferai.
El cette charmante < réature traversa ainsi pen-i
d'Iut cinq mois les misères de la vie de bohême,
i
- 43 -
a chanson et le sourire aux lèvres. Pour Jacques,
i se laissait abuser. Son ami lui disait souvent :
-"rancine va plus mal, il lui faut des soins. Alors
Jacques battait tout Paris pour trouver de quoi
faire faire l'ordonnance du médecin, mais Fran-
gine n'en voulait point entendre parler, et elle je-
tait tes drogues par les fenêtres. La nuit, lors-
» qu'elle était prise par la toux , elle sortait de la
chambre et allait sur le carré pour que Jacques
ne l'entendît point.
Un jour qu'ils étaient allés to 's les deux à la
campagne, Jacques aperçut un arbre dont le feuil-
; lage était jaunissant. Il regarda tristement Fran-
cinc qui march ât lentement et un peu rêveuse.
Francine vit Jacques pâlir et elle devina la
• cause de sa pâleur.
- Tu es bête va, lui dit-elle en l'embrassant,
j nous ne sotmnes qu'en juillet, jusqu'à oçtobre, il
f y a quatre mois, en fious aimant nuit et jour,
comme nous faisons , nous doublerons le temps
t que nous avons à passer ensemble. Et puis d'ail-
j leurs, si je me sens plus mal aux feuilles jruncs,
r nous irons demeurer dans un bois de sapins, les
; feuilles sont toujours vertes.
Au mois d'oc!obre, Francine fut forcée de res-
ter au lit. L'ami de Jacques la soignait. La pe-
, 4ite chambrette où ils logeaient était située tout
au haut de la maison et donnait sur une cour où
1 s'élevait un arbre qui chaque jour se dépouillait
davantage. Jacques avait mis un rideau à la fe-
., nêtre pour cacher cet arbre à la malade : mais
Fr "fine exigea qu'on relirât e ride u.
i
— 16 —
— 0 mon ami, disait-elle & Jacques, je te don-
nerai cent fois plus de baisers qu'il n'a de feuil-
les. Et elle ajoutait : — Je vais beaucoup mieux
d'ailleurs. Je vais sortir bientôt. Mais comme il
fera froid, et que je ne veux pas avoir les mains
rouges , tu m'achèteras un manchon. — Pendant
toute la maladie, ce manchon fut son rêve unique.
La veille de la Toussaint, voyant Jacques plus;
désolé que jamais, elle voulut lui donner du cou'
rage, et pour lui prouver qu'elle allait mieux, elle
se leva.
Le médecin arriva au même instant, il la fit re-}
coucher de force.
— Jacques, dit-il à l'oreille de l'artiste, du cou-i
rage, tout est fini, Francine va mourir.
Jacques fondit en larmes.
— Tu peux !ui donner tout ce qu'elle dcmin-[
dera maintenant, continua le médecin, — il n'y a
plus d'espoir.
Francine entendit des yeux ce que le médecin
avait dit à son amant.
— Ne l'écoute pas, s'écria-t-elle en étendant les f
bras vers Jacques , ne l'écoute pas, il ment. —
Nous sortirons ensemble domain — c'est la Tous-1
saint — il fera froid, — va m'acheter un man-
chon. je t'en prie, j'ai peur des engelures pour
cet hiver.
Jacques allait sortir avec son ami , — mais
Francine retint le médecin auprès d'elle. — Va
cherche»*mon manchon, dit-elle à Jacques, prends-
le beau, qu'il dure longtemps.
Et quand elle fut seule elle dit au médecin :
- Oh! monsieur, je vais mourir, et je le sais.
— 17 —
v
• tais avant de m'en aller, trouvez-moi quelque
hosequi me domjedes forces pour une nuit, je
* ous en prie, rendez-moi belle par une nuit en-
ore; et que je meure après, puisque le bon
i )ieu ne veut pas que je vive plus longtemps.
I Comme le médecin la consolait de son mieux
- un vent de bise secoua dans la chambre et jeta
ur le lit de la malade une feuille jaune, arrachée
i l'arbre de la petite cour.
� Francine ouvrit le rideau et vit l'arbre dé-
pouillé complètement. — C'est la dernière , dit-
îlle en mettant la feuille sous son oreiller.
| — Vous ne mourrez que demain, lui dit le mé-
decin — vous avez une nuit à vous.
t — Ah! quel bonheur, fit la jeune fille. une
nuit d'hiver. elle sera longue.
i Jacques rentra; il apportait un manchon. ',
I — Il est bien joli, dit Francine, je le mettrai
pour sortir.
Elle passa la nuit avec Jacques.
Le lendemain , jour de la Toussaint, l'Angélus
de midi, elle fut prise par l'agonie et tout son corps
se mit à trembler.
— J'ai froid aux mains , murmura-t-elle ;
donne-moi mon manchon , et elle plongea ses
pauvres mains dans la fourrure.
— C'est fini, dit le médecin à Jacques ; va l'em-
Srasser.
Jacques colla ses lèvres à celles de son amie. Au
dernier moment, on voulait lui retirer le man-
chon, mais elle y cramponna ses mains.
�� - Non, non, dit-elle ; laissez-le moi. nous
sommes dans l'hiver; il fait froid. Ah! mon
- 18 -
pauvre Jacques Ah ! mon pauvre Jacques
Qu'est-ce que tu vas devenir ? Ah ! mon Dieu !
Et le lendennin Jacques était seul.
PREMIER LECTEUR. — Je le disais bien que ce
n'était point gai cette histoire ?
— Que voulez-vous, lecteur ? on ne peut pas
touours rire.
II
C'était le matin du jour de la Toussaint — Fran-
cine venait de mourir.
Deux hommes veillaient, au chevet — l'un, qui
se tenait debout, était le médecin ; l'autre , age-
nouillé près du lit, collait ses lèvres aux mains
de la morte, et semblait vouloir les y sceller dans
un baiser désespéré — c'était Jacques, l'amont de
Francinc. Depuis plusdetix heures, il était plongé
dans une douloureuse insensibilité. - Un orgue
de barbarie qui passa sous les fenêtres vint l'cn
tirer.
Cet orgue j uait un air que Francinc avait l'ha-
bitude de chaatcr le matin en s'évcillant.
Une df ces espérances insensées qui ne pruverlf
naître que rlans les grands désespoirs, traversa
l'esprit de Jacques. Il recula d'un mois dans le
passé — à l'époque où Francine n'était encore
que mourante; il oublia l'heure présente, et s'i-
magina un moment que la trépassée n'était qu'en-
- -19 -
lormie, et qu'elle allait t,'é%-eiller tout à l'heure la
touche ouverte à son refrain matinal.
Mais les sons de l'orgue n'étaient pas encore
fteints que Jacques était revenu à la réalité. La
souche de Francine était éternellement close pour
es chansons, et le sourire qu'y avait amené sa
iernière pensée s'effaçait de ses lèvres où la mort
commençait à naître.
— Du courage, Jacques, dit le médecin, qui
était l'ami du sculpteur.
Jacques se releva et dit en regardant le mé-
decin :
— C'est fini, n'est-ce pas — il n'y a plus d'es-
pérance ?
Sans répondre à cette triste folie, l'ami alla
fermer les rideaux du lit, et, revenant ensuite
vers le sculpteur, il lui tendit la main.
— Francine est morte. dit-il — il fallait nous
y attendre — Dieq sait que nous avons fait tout
ce que nous avons pu pour la sauver. — C'était
une honnête fille, Jacques, qui l'a beaucoup aimé
— plus, et autrement que tu ne l'aimais toi-même;
car son amour n'était fait'Iue d'amour, tandis que
le tien renfermait un alliage — Francine est
morte. mais tout n'est pas fini. Il faut mainte-
nant songer à faire les démarches nécessaires pour
l'enterrement. Nous n )us en occuperons en-
semble, et pendant notre absence, nous prierons
la voisine de veiller ici.
Jacques se laissa entraîner par son ami. -
Toute la journée ils coururent à la mairie, aux
pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques
n'avait point d'argent, e médecin engagea sa
— 20-
montre, une bague et quelques effets d'babillet-t
ment pour subvenir aux frais du convoi qui fut
fixé au lendemain.
Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir ; -
la voisine força Jacques à manger un peu.
- Oui, dit-il, je le veux bien ; j'ai froid, et j'ai
besoin de prendre un peu de forces, car j'aurai à
travailler cette nuit.
La voisine et le médecin ne comprirent pas.
Jacques se mit à table et mangea si précipitam-
ment quelques bouchées qu'il faillit s'étouffer. —
Alors il demanda à boire.—Mais en portant son
verre à sa bouche, Jacques le laissa tomber à
terre. Le verre qui s'était brisé avait réveillé dans
l'esprit de l'artiste un souvenir qui réveillait lui-
même sa douleur un instant engourdie. Le jour
où Francine était venue pour la première fois
chez lui, la jeune fille qui était déjà souffrante
s'était trouvée indisposée, et Jacques lui avait
donné à boire un peu d'eau sucrée dans ce verre.
- Plus tard, lorsqu'ils demeurèrent ensemble,
ils en avaient fait une relique d'amour.
Dans les rares jours de richesse, l'artiste ache-
tait pour son amie une ou deux bouteilles d'un
vin fortifiant dont l'usage lui était prescrit, et c'é-
tait dans ce verre que Francine buvait la liqueur
où sa tendresse puisait une gaîté charmante.
Jacques resta plus d'une demi-heure à regarder,
sans rien dire, les morceaux épars de ce fragile
et cher souvenir, et il lui semblait que son cœur
aussi venait de se briser et qu'il en sentait les
éclats déchirer sa poitrine. Lorsqu'il fut revenu à
lui il ramassa les débris du verre et les serra
- Ji -
ans un tiroir. Puis il pria la voisine d'aller lui
tiercher deux bougies et de faire monter un seau
'eau par le portier.
--Ne t'en vas pas, dit-il au médecin qui n'y
1 angeait » aucunement, j'aurai besoin de toi tout à
heure.
On apporta l'eau et les bougies ; les deux amis
estèrent seuls.
— Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant
Jacques qui, après avoir versé de l'eau dans une
sebille en bois, y jetait du plâtre fin à poignées
égales.
— Ce que je veux faire, dit l'artiste, ne le de-
vines-tu pas? je vais mouler la tête de Francine,
et comme je manquerais de courage si je restais
seul, tu ne t'en iras pas.
Jecques alla ensuite tirer les rideaux du lit et
abaissa le drap qu'on avait jeté sur la figure de la
morte. La main de Jacques commença à trembler
et un sanglot étouffé monta jusqu'à ses lèvres.
— Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et
viens me tenir la séhille. L'un des flambeaux fut
fixé à la tête du lit, de façon à jeter toute sa clarté
sur le visage de la poitrinaire; l'autre bougie fut
placée au pied. A l'aide d'un pinceau trempé dans
de l'huile d'olive, l'artiste oignit les sourcils, les
cils et les cheveux qu'il arrangea ainsi que Fran-
cine faisait le plus habituellement.
— Comme cela elle ne souffrira pas, quand nous
lui enlèverons le masque, murmura Jacques à lui-
même.
— Ces précautions prises, et après avoir dis-
posé la tête de la morte dans une attitude favo-
- 22 -.
rablc,' Jacques commença à couler le plâtre par
couches successives jusqu'à ce que le moule eûl
atteint l'épaisseur nécessaire. Au bout d'un quart-
d'heure, l'opération était terminée et avait com-
plètement réussi. * ..- 1
Par une étrange particularité, un changement
s'était opéré sur le visage de Francine. Le snng
qui R'avJit. pas eu le temps de se glacer entière-
ment, réchauffé sans doule par la chaleur du
plâtre, avait amué vers les régions supérieures,
et un nuage aux transparences rosées se mêlait
graduellement aux blancheurs mates du front et
des joues. Les paupières qui s'étaient soulevées
lorsqu'on avait enlevé le moule, laissaient voir
l'azur tranquille des yeux dont le regard parais-
sait recéler une vague intelligence; et des lèvres
entr'ouvcrtes par un sourire commencé, semblait
sortir - oubliée dans le dernier adieu - cette
dernière parole qu'on entend seulement avec le
cœur.. e~tf "-'
J Qui pourrait affirmer que l'intelligence finit
absolument là où commence l'insensibilité de
l'être? Qui peut dire que les passions s'éteignent
et meurent juste avec la dernière pulsation du
cœur qu'elles ont agité? — L'âme ne pourrait-elle
pas rester quelquefois volontairement captive
dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et du fond
de sa prison charnelle, épier un moment les re-
grets et les larmes ; ceux qui s'en vont ont tant
de raisons pour se défier de ceux qui restent.
- Au moment où Jacques songeait a conserver ses
traits par les moyens de l'art, qui sait —une ; en -
sée d'outre-vie était peut-être r venue réveiller
- 5J3 —
., ranci ne dans son premier sommeil du repos sans
n. Peut-être s'était elle rappelé que celui qu'elle
enait de quitter était un artiste en même temps
[u'un amant. Qu'il était l'un et l'autre parce qu'il
te pouvait être l'un sans l'autre; que pour lui
• 'amour était l'âme de l'art, et que s'il l'avait tant
l' limée, c'est qu'elle avait su être pour lui une
emme et une maîtresse - un sentiment dans une
j r ¡forme. - Et alors, peut-être, Francine voulant
- ilaisser à Jacques l'image humaine qui était de-
J venue pour lui un idéal incarné, avait su, morte,
:. déjà glacée, revêtir encore une fois son visage de
itous Ii s rayonnements de l'amour et de toutes
les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet
d'art.
Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé
vrai; car il existe parmi les vrais artistes de ecs
1 Pygmalions singuliers qui, au contraire de l'autre,
voudraient pouvoir changer en marbre leurs Ga-
lathées vivantes.
Devant la sérénité de cette figure, où l'agonie
n'offrait plus de traces, nul n'aurait pu croire aux
f longues souffrances qui avaient servi de préface à
-~ la mort. Francine paraissait continuer un rêve
f, d'amour, et, en la voyant ainsi, oa eût dit qu'elle
r était morte de beauté.
Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans
un coin.
Quant à Jacques, il était de nouveau retombé
dans ses toutes, son esprit halluciné s'obstinait à
croire que celle qu'il avait tant aimée allait se ré-
veiller ; et, comme de légères contractions ner-
veuses, déterminées par l'action récente du mou-
- 24 -
lage, rompaient par intervalles l'immobilité <jk L
corps, ce simulacre de vie entretenait Jacquet
dans son heureuse illusion—qui dura jusqu'au f
matin -à l'heure où un commissaire vint constater
le décès et autoriser l'inhumation.
Au reste, s'il avait fallu toute la folie du déses-
poir pour douter de sa mort, en voyant cette belle
créature, il fallait aussi, pour y croire, toute l'in-
faillibilité de la science.
Pendant que la voisine ensevelissait Francine,
on avait entraîné Jacques dans une autre pièce, où
il trouva quelques-uns de ses amis venus pour
suivre le convoi. Les bohèmes s'abstinrent, vis-à-
vis de Jacques, qu'ils aimaient pourtant frater-
nellement , de toutes ces consolations qui ne font
qu'irriter la douleur. Sans prononcer une de ces
paroles si difficiles à trouver et si pénibles à en-
tendre, ils allaient tour à tour serrer silencieuse-
ment la main de leur ami.
— Cette mort est un grand malheur pour
Jacques, fit l'un d'eux.
— Oui, fit le peintre Lazare, esprit bizarre qui
avait su vaincre de bonne heure toutes les rébel-
lions de la jeunesse, en leur opposant l'inflexibilité
d'un parti pris, et chez qui l'artiste avait fini par
étouffer l'homme. - Oui, mais un malheur qu'il
a volontairement introduit dans sa vie.-Depuis
qu'il connaît Francine, Jacques estbirn changé.
- Elle l'a rendu heureux; dit un autre.
— Heureux !—reprit Lazare-qu'appelez-vous
heureux — comment nommez-vous bonheur une
passion qui met un homme dans l'état où Jacques
es en ce moment? Qu'on aille lui montrer un
- ts-
bef.d'œuvre- il ne détournerait pas les yeux,
t pour revoir encore une fois sa maîtresse - je
uis sûr qu'il marcherait sur un Titien ou un Ra-
)haël. — Ma maîtresse à moi est immortelle et
le me trompera pas. — Elle habite le Louvre et
.'appelle Joconde.
Au moment où Lazare allait continuer ses théo-
ries sur l'art et le sentiment, on vint avertir qu'on
(allait partir pour l'église.
Après quelques basses prières, le convoi se di-
rigea vers le cimetière. Comme c'était précisé-
ment le jour de la fête des morts, une foule im-
mense encombrait l'asile funèbre.—Beaucoup de
gens se retournaient pour regarder Jacques qui
marchait tête nue derrière le corbillard.
— Pauvre garçon ! disait l'un — c'est sa mère
sans doute.
- C'est son père, disait un autre.
— C'est sa sœur, disait-on autre part.
Venu là pour étudier l'attitude des regrets- à
cette fête des souvenirs qui se célèbre une fois l'an
sous le brouillard de novembre-seul, un poète,
en voyant passer Jacques-devina qu'il suivait les
funérailles de sa maîtresse.
Quand on fut arrivé près de la fosse réservée,
les bohémiens, la tête nue, se rangèrent autour.
—Jacques se mit sur le bord, son ami le médecin
le tenait par le bras.
Les hommes du cimetière étaient pressés, et
voulurent faire vitement les choses.
— Il n'y a pas de discours, dit l'un d'eux. -
Allons! tant mieux. Houp! camarade! allons-là!!
- Et la bière tirée hors de la voiture fut liée avec
-- 26 -
des cordes et descendue dans la fosse; l'homm Ii;
alla retirer les cordes et sortit du trou ; puis, aid
d'uu de ses camarades, il prit une pelle et com
mença à jeter de la teri e - la fosse fut biente
comblée. — On y planta une petit croix de boiî
Au milieu de ses sanglots, le médecin entendi
Jacques — qui laissait échapper ce cri d'égoïsme
— 0 ma jeunesse ! — c'est vous qu'on enterre
Jacques faisait partie d'une société appelée le
Buveurs d'eau, et qui paraissait avoir été fondéi
en vue d'imiter le fameux cénacle de la rue dei
Quatrc-Vents, dont il est question dans le beai
roman du Grand Homme de province. Seulement
il existait une grande différence entre les béro:
du cénacle et les buveurs d'eau, qui, comme tousi
les imitateurs, avaient exagéré le système qu'il *
voulaient mettre en application. - Ct. tte différence
se comprendra par ce fait seu.1 que, dans le livre:
de M. de Balzac, les membres du cénacle finissent
par atteindre le but qu'ils se proposaient, et5
prouvent que tout système est bon qui réussit.)
Tandis qu'après plusieurs années d'existence, la
société des Buveurs d'eau s'est dissoute naturel-i
lement par la mort de tous ses membres, sansi.
que le nom d'aucun soit resté attaché à une œuvre>
qui pût attester de leur existence.
Pendant sa liaison avec Francine, les rapports
de Jacques avec la société des Buveurs devinrent .1
moins fréquents. Les nécessités d'existence avaient
forcé l'artiste à violer certaines conditioLs, signées *.
et jurées solennellement par les buveurs d'eau,
le jour où la société avait été fondée.
Perpétuellement juchés sur les écha'sscs d'un t
— 27 —
• gueil absurde, les buveurs d'eau avaient érigé
i principe souverain d ns leur association qu'on
; devrait jamais quitter les hautes cimesdc l'art,
ïét-à-dire que, malgré leur misère mortelle,
icnn d'eux ne voulait faire de concesion à la
eessité. - Ainsi, le poète Melchior n'aurait
:, mais consenti à abandonner ce qu'il appelait sa
're pour écrire un prospectus commercial ou une
rofession de foi. - C'était bon pour le poète Ro
olphe, un propre à rien qui était bon à tout, et
ui ne laissait jamais passer une pièce cent sous
lovant lui sans tirer dessus, n'importe avec quoi.
,e peintre Lazare, orgueilleux porte-baillons,
l'eut jamais voulu salir ses pinceaux à faire le
)ortrait d un tailleur tenant un perroquet sur ses
ioigts, —comme notre ami le peintre Marcel avait
fait une fois, en échange de ce fameux habit sur-
nommé Mathusalem, et que la main de chacune
de ses amantes avait étoilé de reprises. - Tout le
temps qu'il avait vécu en communion d'idées avec
les buveurs d'eau, le sculpteur Jacques avait subi
la tyrannie de l'acte de société. — Mais dès qu'il
connut Francine, il ne voulut pas associer la
pauvre enfant, déjà malade, au régime qu'il avait
accepté tout le temps de sa solitude. —Jacques
était par-dessus tout une nature probe et loyale.
— Il alla trouver le président de la société, l'ex-
clusif Lazare, et lui annonça que désormais il
accepterait tout.travail qui pourrait lui être pro-
ductif.
— Mon cher, lui répondit Lazare, ta déclara-
tion d'amour était ta démission d'artiste. Nous
resterons tes amis si tu veux, mais nous ne serons
— 28 —
plus tes associés. Fais du métier tout à ton aise
pour moi, tu n'es plus un sculpteur, tu es ui
gâcheur de plâtre. — Il est vrai que tu pourra
boire du vin, - mais nous qui continuerons
boire notre eau et à manger notre pain de muni
tion, nous resterons des artistes.
Quoi qu'en eût dit Lazare, Jacques resta ui
artiste. Mais pour consérver Francine auprès di
lui, il se livrait, quand les occasions se préscn.
taient, à des travaux productifs.—C'est ainsi qu'i
travailla longtemps dans l'atelier de l'ornemaniste
Romagnési. Habile dans l'exécution, ingénieux
dans l'invention, Jacques aurait pu, sans aban-
donner l'art sérieux, acquérir une grande réputa
tion dans ces compositions de genre qui sont de-
venues un des principaux élément. du commerce
de luxe. — Mais Jacques était paresseux comme
tous les vrais artistes, et amoureux à la façon des
poètes. La jeunesse, en lui, s'était éveillée tardive,
mais ardente, et avec un pressentiment de sa fin
prochaine, il voulait tout entière l'épuiser entre
les bras de Francine. - Aussi il arriva souvent!
que les bonnes occasions de travail venaient frap-
per à sa porte, — sans que Jacques voulut y ré-
pondre, parce qu'il aurait fallu se déranger, et
qu'il se trouvait trop bien à rêver aux lueurs des
yeux de son amie.
Lorsque Francine fut morte, le sculpteur alla
revoir ses anciens amis les buveurs. Mais l'esprit
de Lazare dominait dans ce cercle, où chacun des
membres vivait pétrifié dans l'égoïsmc de l'art,
— Jacques n'y trouva pas ce qu'i! venait y cher- -
cher. On ne comprenait guère son désespoir,
- 29 —
III. 5
qu'on voulait calmer par des raisonnements —
et voyant ce peu de sympathies, Jacques préféra
isoler sa douleur plutôt que de la voir exposée à
la discussion. — Il rompit donc complètement
avec les buveurs d'eau, et s'en alla vivre seul.
Cinq ou six jours après l'enterrement de-Fran-
cine, Jacques alla trouver un marbrier du cime-
tière Mont-Parnasse,—et lui offrit de conclure
avec lui le marché suivant : — Le marbrier four-
nirait au tombeau de Francine un entourage que
Jacques se réservait de dessiner, et donnerait en
outre à l'artiste un morceau de marbre blanc, —
moyennant quoi Jacques se mettrait pendant
trois mois à la disposition du marbrier, - soit
comme ouvrier tailleur de pierres, - soit comme
sculpteur. Le marchand de tombeaux avait alors
plusieurs commandes extraordinaires, il alla visi-
ter l'atelier de Jacques, - et devant plusieurs
travaux commencés il acquit la preuve-que le
hasard qui lui livrait Jacques était une bonne
fortune pour lui.-Huit jours après, la tombe de
Francinc avait un entourage, au milieu duquel la
croix de bois avait été remplacée par une croix
de picrre, - avec le nom gravé en creux.
Jacques avait heureusement affaire à un hon-
nête homme qui comprit que cent kilos de fer
fondu et trois pieds carrés de marbre des Pyré.,
nées, - ne pouvaient point payer trois mois de
travaux de Jacques, dont le talent lui avait rap-
porté plusieurs milliers d'écus. -Il offrit à l'ar-
tiste de l'attacher à son entreprise, moyennant
un intérèt,--rnnis Jacques ne consentit point. Le
peu de variété des sujets à traiter répuguait à sa
- ZG -
- nature inventive ; - d'ailleurs il avait ce qu'il
velliait,-uo gros morceau de marbre, des elk.
treilles duquel il voulait faire sortir un chef-
d'œuvre qu'il destinait à la tombe de Francine.
Au commencement du prinÍemps, la situation
de Jacques devint meilleure ; son ami le médecin
le mit enrelat-on avec us grand seigneur étranger
qui venait se fixer à Paris, et y faisait construire
un magnifique hôtel dans - un des plus beaux quar-
tiers. - Plusicurs artistçs célèbres avaient été
appelés à concourir au luxe de ce petit palais. O.
commanda i» Jacques une cheminée de salon. —
Il me semble encore-voir les cartons de Jacques ;
c'était une chose charmante : tout le poème de
l'hiver était raconié daQS ce marbre qui devait
scrvirde cadre à la flamme. -L'atelier de Jacques
étant trop petit, il demanda, et obtint, pour exé-.
cuter son œuvre, une pièce dans l'hôtel encore
inhalé. On lui avaixa même une assez forte
soiiune sur le psix convenu de so i travail. Jacques
commença par rembourser à son arnijé médecin,
l'argent que celui-ci lui avait prêté lorsque Fran-
cine était morte. Puis il courut an cimerière, pour
y faire cachçr sous uu champ de fleurs la terre
où reposait sa maîtresse.
3L.is le priBtempa était venu avant Jacques, et
sur la tombe de la jeune fille mill fleurs crois-
saient au hasard parmi i'herbe verdoyante. L'ar-
tiste n'eut pas le courage de les arracher, car il
pc.%sa queues fleurs renfermaient quelque chose
de son amie. Comme le jardinier lui demandait
ce qu'il devait faire des roses et des pensées qu'il
avait apportées. Jacques lui ordonna de Us plaater
- 31 —
ur une fOSle voisine nouvellement creusée? -
pauvre tombe d'un pauvre, sans clôture, et
n'ayant pour signe de reconnaissance qu'un mor-
iccau de bois piqué en terre, et surmonté d'une
couronne de fleurs en papier noirci, — pauvre
offrande de la rloueur d'un pauvre.—Jacques
sortit du cimet ère fout autre qu'il y était entré.
Ili regardait avec une cunosiié pleine de joie ce
ibeau soldi prii>tai<ior, - le même qui avait tant de
fois doré les cheveux de Franeme lorsqu'elle eou-
rait dans la campagne, fauchant les prés avec ses
blanches mains. Toat un essaim de bonnes pen-
sées chantait dans le cœur de Jacques. En passant
devait un petit cabaret du boulevard.extérieur,
il se rappela qu'un jour ayant été surpris par l'o-
rage, il était entré d'aïs ce bouchon avec Francine,
et qu'ils y avaient dîné. Jacques entra et se fit
servir h dîner sur la même table. On lui donna
du iiessert dans une soucoupe à vignettes; il re-
connut la soucoupe et se souvint que Francine
était restée uiie demi-heure à deviner le rébus
qui y était peint, et il se ressouvint aussi d'une
chan!'on qu'avait chantée Francine, mise en belle.
humeur par un petit vin violet qui ne coûte pas
bien cher et qui contient plus de gaité que de
l'aiin, Mais cette crue de doux souvenirs réveillait
son amour alls réveiller sa douleur. Accessible
à !a superstition, comme tous les esprits poétiques
et rêveurs, Jacques » imagina que c'était Francine
qui, en l'entendant marcher tout-à-l'heure auprès
d'elle, lui avait envoyé cette bouffée de bons sou-
venirs à travers sa t ombe, et il ne voulut pas les
mourler d uuc lai'uic. Et il sortit du csbarct,
— 32 —
pied leste, front haut, œil vif, cœur battant, près- w
que un sourire aux lèvres, et murmurant en che-
min ce refrain de la chanson de Franeine :
, L'amour rôde dans mon quartier,
Il faut tenir ma porte ouverte.
Ce refrain dans la bouche de Jacques, c'était en-
core un souvenir, -mais aussi c'était déjà une
chanson,—et peut-être, sans s'en douter, Jacques
fit-il, ce soir-là, le premier pas dans ce chemin i
de transition qui, de la tristesse, mène.à la mé- -
lancolie, et de là à l'oubli.-Hélas! quoi qu'on
veuille et quoi qu'on fasse. rétérnelle et juste foi,
de la mobilité le veut ainsi.
De même que les fleurs qui, nées peut-être du
corps de Francine, avaient poussé sur sa tombev
des sèves de jeunesse fleurissaient dans le cœur
de Jacques, où les souvenirs de l'amour ancien
éveillaient de vagues aspirations vers de nouvel-
les amours. D'ailleurs, Jacques était de cette race
d'artistes et de poètes qui font de la passion un
instrument de l'art et de la poésie, et dont l'esprit
n'a d'activité qu'autant qu'il est mis en mouve-
ment par les forces motrices du cœur. Chez Jac-
ques, l'intention était vraiment fille du sentiment,
et il mettait une parcelle de .•lui-même dans les
plus petites choses qu'il faisait. Il s'aperçut que
les souvenirs ne lui suffisaient plus, et que, pareil
à la'-meule qui s'use elle-même quand le grain lui
manque, son cœur s'usait faute d'émotion. Le tru-
vail Savait plus de charmes pour lui ; l'invention,
jadis fiévreuse et spontanée T n'arrivait plus que
sous l'effort île la patience; Jacques était mlron-
— So-
ient, et enviait pres lue la vie dt; ses anciens amis
4as buveurs d'eau.1
Il chercha à se distraire, tendit la main aux
plaisirs, et se créa de nouvelles liaisons. Il fré-
quenta le poète Rodolphe, qu'il avait rencontré
dans un café, et tous deux se priren WI-tine grande
-sympathie l'un pour l'autre. — Jacques lui avait
expliqué ses ennuis. Rodolphe ne fut pas bien
longtemps à en comprendre le motif.
— Mon ami, lui dit-il, je connais ça ; — et lui
frappant la poitrine à l'endroit du cœur, il ajouta :
« Vite et vite, il faut rallumer le feu là-dedans-$
ébauchez sans retard une petite passion, et les
idées vous reviendront. »
- - Ah ! dit Jacques, j'ai trop aimé Francine.
- Ç'j ne vous empêchera pas de l'aimer tou-
jours. Vous l'embrasserez sur les lèvres d'une
autre.
— Oh! dit Jacques; seulement, si je pouvais
trouver une femme qui lui ressemblât ! - Et il
quitta Rodolphe tout rêveur.
Six semaines après, Jacques avait retrouvé toute
sa verve, rallumée aux doux égards d'une jolie
fille qui s'appelait Marie — et dont la beauté ma-
ladive rappelait un peu celle de la pauvre Fran-
cine. — Rien de plus joli en effet que cette jolie
Marie, qui avait dix-huit ans moins six semai-
nes, comme elle ne manquait jamais de le dire.
Ses amours avec Jacques étaient nés au clair de
la lune, dans-lejardin d'un bal champêtre, au
son d'un violon aigre, d'une contre-basse phthisi-
que et d'une claripette - qui gifflbif comme -un
- 34 -
merle. Jacques l'avait rencontrée un Foir, où il
se promenait gravement autour de l'hémicycle
réservé à la danse. En le voyant pas er raide dans
son éternel habit noir boutonné jusqu'au cou, les
bruyantes et jolies habitudes de l'endroit qui con-
naissaient l'artiste de vue - - se disaient entre
elles : que vient faire ici c e croquemort? — y
a-t-il donc quelqu'un à enfer; ft ? Rt Jacques mar-
chait toujours isolé, se faisan' inté; ieuremerit sai-
gner aux épines d'un touveiir dont l'orcliestre
augmentait la vivacité eu ex éeutaiit une contre-
danse joyeuse qui sonnait I}'U oreilles de l'artiste,
triste comme un De Prof un lis. Ce fut au milieu
de cette rêverie qu'il aperçut Marie qui le regar-
dait dans un coin et riait Cf [Ume une folle, en
voyant sa mine sombre. Jac ju. s leva les yeux,
et entendit à trois pas de lui cet éclat du rire en
chapeau rose. Il s'approcha de la jeune fille, et
lui adressa quelques paroles auxquelles elle ré-
pondit; il lui offrit son bras pour l'aire un tour de
jardin, elle accepta. 11 lui rîit qu'.l la trouvait
jolie comme un ange, elle £o. le fit répéter deux
fois, il lui vola des pommes vertes qui pendaient
aux arbres du jardin, elle le? croqua avec délices
en faisant entendre ce rire sonore qui semblait
être la ritournelle de sa gaitf. Jacques pensa h la
Bible et songea qu'on ne dev¡lt jamais désespérer
avec aucune femme, et encore moins avec celles
qui aimaient les pommes. li fit avec le chapeau
rose un nouveau tour de jardin et c'est ainsi qu'é-
tant arrivé seul au bal, il n'en 4ait point revenu
de même. -
Il Cependant, Jacques n'avait pas oublié Francirie,
- 38 —
— suivant les paroles de Rodolphe, il Ilembrag-
iait tous les jours sur les lèvres de Marie, et tra-
vaillait en secret à la figure qu'il voulait placer
sur la tombe de la morte.
Un jour qu'il avait reçu de l'argent, Jacques
acheta une robe à Marie. Une fobe noire.-
La jeune fille fut bien contente, — seulement
elle trouva que 1»' noir n'était pas gai pour l'été.
— Mais Jacques lui dit qu'il airmit beaucoup le
noir, et qu'eslc lui ferait plaisir en mettant cette
robe tous les jours. — Marie lai obéit.
Un samedi, Jacques dit à ia jeune fille : Viens
demain de bonne heure, nous irons à la eampa-
gne. — Quel bonheur! fit Marie. - Je te ménage
une surprise, — tu verras, demain il fera du
soleil.
Marie passa la nuit chez elle à achever une robe
neuve qu'elle avait achetée sur ses économies, --
une jolie robe r()"c. — Et le dimanche elle arriva
vêtue de sa pimpante emplette à l'atelier de
Jacques.
L'artiste la reçut froidement, — brutalement
presque.
— Moi qui croyjvs te faire, plaisir en me faisant
cadeau de cette toilette réjouie, dit Marie, qui ne
s'expliquait pas la froideur de Jacques.
—Nous n'irons pas à la campagne, répondit
eclui-ci, tu peux t'en aller, j'ai à travailler.
Marie s'en retourna ehrz elle, le cœur gros. —
En route elle rencontra un jeune homme qui sa-
vait l'histoire dJacques, et qui lui avait fait la
cour à elle. — Tiens, mademoiselle Marie, vouit
n'êtes donc plus en denil? lui dit il. - E sU iii,
— 56 -
dit Marie, et de qui ? — Quoi ! vous ne savez pas?
— C'est pourtant bien connu ; cette robe noire
que Jacques vous a donnée. — Eh bien, dit i
Marie? — Eh bien, c'était le deuil : Jacques vous
faisait porter le deuil de Francine.
A compter de ce jour Jacques ne revit plus
Marie.
Cette rupture lui porta malheur. — Les mau-
vais jours revinrent, il n'eut plus de travaux et
tomba dans une si affreuse mit ère, que ne sachant
plus ce qu'il allait devenir, il pria son ami le mé-
decin de le faire entrer dans un hôpital. — Le
médecin vit du premier coup d'œil que cette ad-
mission n'était pas difficile à obtenir. — Jacques,
qui ne se doutait pas de son état, était en route
pour aller rejoindre Francine. — On le fit entrer
à l'hôpital Saint-Louis.
Comme il pouvait encore agir et marcher, Jac-
ques pria le directeur de l'hôpital de lui donner
une petite chambre dont on ne se servait point,
pour qu'il pût y aller travailler. On lui donna la
chambre, et il y fit apporter une selle, des ébau-
choirs et de la terre glaise. — Pendant les quinze
premiers jours il travailla à la figure qu'il desti-
nait au tombeau de Francine. C'était un grand
ange aux aîles ouvertes; cette figure, qui était le
portrait de Francine, ne fut pas entièrement ache-
vée, car Jacques ne pouvait plus monter l'escalier,
et bientôt il ne put pas quitter son lit.
Un jour, le cahier de l'externe lui tomba entre
les mains, — et Jacques, en voyant les remèdes
qu'on lui ordonnait, com prit qu'il était perdu ; -
il écrivit à sa famille, et fit appeler la sœur Sainte.
— 57 —
cnevicve qui l'entourait de tous tes soins*hari-
ibles. — Ma sœur, lui dit Jacques, il y a là-haut
ans la chambre que vous m'avez fait prêter une
i ctite figure en plâtre; cette statuette, qui repré-
i nte un ange, était destinée à un tombeau, -
Mais je n'ai pas le temps de l'exécuter en marbre.
;Iourtant j'en ai un beau morceau chez moi, —
lu marbre blanc veiné de rose. Enfin. ma sœur,
e vous donne ma petite statuette pour mettre
ilans la chapelle de la communauté.
- Jacques mourut peu de jours après. — Comme
ic convoi eut lieu le jour même de l'ouverture du
salon, les buveurs d'eau n'y assistèrent pas. -
; L'art avant tout, — avait dit Lazare.
La famille de Jacques n'était pas riche, et l'ar-
- tiste n'eut pas de terrain particulier.
Il fut enterré en quelque part.
XVIII 4
LES FANTAISIES DE MUSETTE.
On se rappelle peut-être comment le peintre
Marcel vendit un jour au juif Médicis son fameux
tableau du Passage de la mer Rouge, qui devait
aller servir d'enseigne à la boutique d'un mar-
chand de comestibles. Le lendemain de cette
vente, qui avait été suivie d'un fastueux souper
offert par le juif aux bohèmes, comme appoint au
— 58 —
- marché, Marcel, Schaunard, Colline et Rodolph,
se réveillèrent fort tard le matin. Encore étourdi
les uns les autres par les fumées de l'ivresse de 1;
veille, ils ne se ressouvinrent plus d'abord de et
qui s'était passé. Et comme l'Angélus de mid
sonnait à une église prochaine , iis s'entre-regar'
dèrent tous trois avec un sourire mélancolique.
— Voici la cloche aux sons pieux qui appelle
l'humanité au réfectoire, dit Marecl.
— En effet, reprit Rodolphe, c'est l'heure so-
lennelle où les honnêtes gens passent dans la salle
à manger.
— Il faudrait pourtant voir à devenir d'hon-
nêtes gens, murmura Coi line- - pour qui c'était
tous les jours la saint Appétit.
— Ah! les boîtes au lait de ma nourrice, ah Y
les quatre repas de mon enfance, qu'êtes vous de-
venus? — ajouta Schaunard, — qu'êtes-vous de-
venus? — répéta-t-il sur un motif plein d'uue
mélancolie rêveuse et douce.
— Dire qu'il y a' cette heure, à P.ins , plus
de cent mille côtelettes sur le gril, fit Marcel.
- Et autant de hi efteack-s, ajouta Rodolphe.
Comme une ironique antithèse, — pendant que
les quatre amis se posaient les uns aux autres le
terrible problème quotidien du déjeuner, — les
garçons d'un restaurant, qui était dans la maison,
eriaient à tue-tête les commandes des consomma-
teurs.
- Ils ne se tairont pas, ces brigands-là, —
disait Marcel, chaque mot me fait l'effet d'un
coup de pioche qui me creuserait l'estomac.
— Le vent est au nord, dit gravement CoHine,
— 59 —
h indiquant une girouette en évolution sur un
it voisin,— nous ne déjeunerons pas aujour-
i hui, - les éléments s'y opposent, t
I Pourquoi ça? demanda Marcel.;. a****
r — C'est une remarque atmosphérique que j'ai
lite, continua le philosophe; le vent au nord
ignitie presque toujours abstinence, de même
ue le vent au midi indique ordinairement plaisir
t bonne chère. C est ce que la philosophie appelle
es avertissements d'en haut.
> A jeun, Gustave Colline avait la plaisanterie
féroce. -
En ce moment Schaunîtrd , qui venait de plon-
ger jun de ses bris dans l'abîme qui lui servait
de poche, l'en retira eu poussant un cri qui était
rut de poitrine d'une affreuse douleur. q'
f — Au secours ! Il y a quelqu'un dans mon pa-
î letot, hurla Schaunard en essayant de dégager sa
main serrée dans les pinces d'un homard vivant.
! i Au cri qu'il venait de poAser répondit tout à
coup un autre cri. C'était Marcel qui en enfouis-
sant machinalement sa main dans sa poche, venait
d'y découvrir une Amérique à laquelle il ne son-
geait plus. C'est-à-dije les 270 francs que le juif
Médicis lui avait donnés la veille en payement du
Passage de la mer Rouge. <
La mémoire revint alors en même temps aux
bohêmes. f rr «<»
— Saluez, messieurs ! dit Marcel en étalant sur
la table un tas d'écus, parmi lesquels frétillaient
cinq ou six louis neufs. *ft1., tut**
— On les croirait vivants, fit Colline. :N
— 40 —
— La jolie voix, dit Schaunard en faisant chau-
fer les pièces d'or.
— Comme c'est joli, ces médailles! ajouta Ro-
dolphe ; on dirait des morceaux de soleil. Si j'étais
roi, je ne voudrais pas d'autre monnaie, et je lai
ferais frapper à l'effigie de ma maîtresse.
— Quand on pense qu'il y a un pays où c'est
des cailloux, dit Schaunard. Autrefois, les Amé-
ricains en donnaient quatre pour deux sous. J'ai
un de mes anciens parents qui y a été, en Amé-
rique ; il a été enterré dans le ventre des sau-
vages. Ça a fait bien du tort à la fumille.
— Ah çà ! mais, demanda Marcel en regardant
le homard qui s'était mis à marcher dans la cham-
bre, d'où vient cette hêtc?
— Je me rappelle, dit Schaunard , qu'hier j'ai
été faire un tour dans la cuisine de Médicis. Il
faut croire que ce reptile sera tombé dans ma
poche sans le faire exprès, ça a la vue basse ces
bêtes-là. Puisque je l'ai, ajouta-t-il, j'ai envie de
le garder, je l'appr.oiserai et je le peindrai en
rouge, c'est plus gai. Je suis triste depuis le dé-
part de Phémie, ça me fera une compagnie.
- Messieurs, s'écria Colline, remarquez, je
vous prie, la girouette a tourné au sud ; nous dé-
• jeûnerons.
— Je le crois bien, dit Marcel en prenant une
pièce d'or, en voici une que nous allons faire cuire
et avec beaucoup de sauce.
On procéda longuement et gravement à la dis-
cussion de la carte. Chaque plat fut l'occasion
d'une discussion et voté à la majorité. L'omelette
soufflée, proposée par Schaunard , fut repoussée
— 41 —
/ec sollicitude; ains i^que les vins blancs, contre
squets Marcel s'éleva dans une improvisation
ui mit en relief ses connaissances tenophiles. —
e premier devoir du vin est d'être rouge, s'écria
artiste, neme parlez pas de vos vins blancs.
- Cependant, fit Schaunard, le Champagne?
- Ah! bat h. Un cidre élégant! un coco épi-
;ptique ! Je donnerais toutes les caves d'Epernay
t d'Aï, pour une futaille bourguignonne. D'ail.
îurs, nous n'avons pas de grisettes à séduire, ni
e vaudeville à faire. Je vote contre le cham-
agne.
Le programme une fois adopté ,,Schaunard et
:olline descendirent chez ie restaurant du voisi-
lage, pour commander le repas.
— Si nous faisions du feu, dit Marcel.
— Au fait, dit Rodolphe, nous ne serions pas
m contravention. Ce thermomètre nous y invite
lepuis longtemps; faisons du feu. La cheminée
iera bien étonnés. Et il courut dans l'escaiir et
recommanda à Colline de faire monter du bois.
Quelques instants après, Schaunard et Coiline
remontèrent suivis d'un charbonnier chargé d'une
grosse fa lourde.
Comme Marcel fouillait dans un tiroir cher- -
chant quelques papiers inutiles pour allumer son
feu, il tomba par hasard sur une lettre dont l'é-
criture le fit tressaillir et. qu'il se mit à lire en se
cachant de ses amis.
C'était un billet au crayon, écrit jadis prr Mu-
sette au temps où elle demeurait avec M}I cel.
Cette lettre avait jour pour jour lin fin de dav.
Elle ne contenait que et s quelques mots :
— 42 —
-K Mon Clier aMi
« Ne sois pas inquiet après moi, je vais ren
» trer bientôt. Je suis allé me promener un pei
» pour me réchauffer en m irehant, il gèle dan:
» la chambre et lé charbonnier « clos la pau
» piére. J'ai cassé lçs deux derniers bâtons de h
n chaise, mais ça n'a pas brûlé le temps de fairi
« cuire un œuf. Avec ca le vent entre comnif
n chez lui par le carreau et me souffle un tas d(
H mauvais conseils qui te feraient du chagrin si
» je les écoutais. J'aime mieux m'en aller un
» instant, j'irai voir les magasins du quartier. 4n
- » dit qu'il y a du velours à 10 francs le mètre.
« C'est incroyable — il faut voir cela. Je serai
» rentrée pour dîner. Il
n MUSETTE. J>
— Pauvre fille, murmura Marcel en serrant la
lettre dans sa poche. et il resta un instant pen-
sif, la têl e entre ses mains.
A cette époque,*— il y avait déjà longtemps
qqe les bohèmes étaient en état de veuvag:, — à
l'exception de Coli ne pourtant, dont l'amante
était toujours restée invisible .et anonyme.
Marcel et fusettc, après s'être rencontrés deux
ou trois fois, avaient ajoute de pc;Brs post-
soripium à leur liaison, et avaient enfin définiti-
vement rompu.
Phémie elle-même, cette aimable compagne de
Schaunard, avait rencontré qne âme n-avç qui lui
avait offert so i coBur, un mobilier c : aajou, —
et une bague de ses cheveux, des cheveux rouges.
Seulement, quinze jours après les lui avoir don-
— 43 —
t, l'amant de Phémie avait voulu lui reprendre,
ài cœur et son mobilier, — parce qu'il s'était
}l'ÇU en regardant les mains de sa maîtresse,
ielle avait une bague, — en cheveux, — mais
;trc. Et il osa la soupçonner de trahison.
— Pourtant Phémie n'avait pas cessé d'être
ctueusc, — seulement comme plusieurs fois
4 amis l'avaient raillée à cause de sa bague en
t veux rouges, - elle l'avait fait ttindre en noir.
monsieur lut si conti nt, qu'il acheta une robe
toie à Phémie, - c'était la première — le jour
elle l'étrenna, la pauvre enfant s'écria : Main-
aant je puis mourir.
1 Quant à Musette, elle était redevenue ou per-
r nnage presque officiel, et il y avait trois ou
uatre mois que Marcel ne l'avait rencontrée.
iour Mirai, Rodolphe n'en' avait plus entendu
hrler, — excopié par lui-même quand il était
! uI.
- —Ah ! çà, s'écria tout à coup Rodolphe en
oynnt Marcel accroupi et rêveur au coin de la
'heminée. — Et ce feu, est-ce qu'il ne veut pas
rendre?
- - Vo-ilà, voilà, dit le peintre en allumant le
iiois qui se mit à flamber en pétiilaut.
1 Pendant que ses amis s'jgaçaient rappétit en
disant, les préparatifs du repas, Marcel s'était de
icuvcau i-utë dms un coin, et rangeait avec quel-
les souvenirs que lui avait laissés Musette la let-
re qu'il venait de retrouver par hasard. Tout à
Oàp il se rappela l'adresse d'une femme qui était
l'amie intime de son ancienne passion.
— 44 —
- Ah! s'écria-t-il assez haut pour être e
tendu, je sais où la trouver. :
— Trouver quoi? fit Rodolphe, qu'est-ce qu
tu fais là? ajouta-t-il en voyant l'artiste se dis,.
ser à écrire.
— Rien, une lettre très-pressée que j'oubliai f
Je suis à vous dans l'instant, répondit Marcel,
il écrivit':
« Ma chère enfant,
i» J'ai des sommes dans mon secrétaire, c'er
» une apoplexie de fortune foudroyante. Il y a
» la maison UTI gros déjeuner qui se mitonne, d(
» vins généreux, et nous avons fait du feu, à
» chère, comme des bourgeois. —II faut voir et
* ainsi que tu disais autrefois. — Viens passer u
11 moment avec nous, tu trouveras là Rodolphe
n Colline et Schaunard, tu nous chanteras de
» chansons au dessert, — il y a du dessert, -
Il tandis que nous y sommes, nous allons prob
>» blement rester à table une huitaine de jours ]
>■ N'aie donc pas peur d'arriver trop tard. Il y
n si longtemps que je ne t'ai entendu rire. Rodol
» phe te fera des madrigaux, et nous boiron
» toutes sortes de choses à nos amours défunts
» quitte à les ressusciter. Entre gens commi
» nous. le dernier baiser n'est jamais le dernier:
Il — Ah ! s'il'n'avait pas fait si froid l'an passé
i» tu ne m'aurais peut-être pas quitté. — Tu m'a'
» trompé pour un fogot, et parce que tu craignal1
» d'avoir les mairiâ rouges. - Tu as bien fait, j<
» ne t'en veux pas plus pour cette fois là-que pou)
— 45 —
ni 4
Ils autres, mais viens te chauffer pendant qu'il
J a du feu. 1 -
brasse autant que tu voudrai.
» MABCEL. n
lfceUe lettre achevée, Marcel en écrivit une autre
ame Sydonie, l'amie de Musette, et il la
faire parvenir à celle-ci le billet qu'il lui
assait. Puis il descendit chez le portier pour
athatger de porter lts lettres. Comme il lui
rait sa commission d'avance; le portier aperçut
Jl-Pièce d'or reluire dans les maine du peintre,
~E partir pour faire sa course, il monta
~le propriétaire, avec qui Marcel était en
pour ses. loyers.
siett, dit-il tout essoufflé, Y artiste du
a de l'argent ! Vous savez ce grand qui
nez qu-~ je lui porte la quittance.
Oui, dit ie propriétaire, celui qui a eu l'au-
~m'emprunter de l'argent pour me donner
~compte Il a congé.
~, Monsieur. Mais il est cousu d'or au-
urd'hui, - ça m'a brûlé les yeux t; ut à
.donnc des fêics. C'est le bon nio-
effet, dit le propriétaire, j'irai moi-même
Madame Sydonie, qui se trouvait chez elle
~n lui apporta la lettre de Marcel, envoya
~-champ sa femme de chambre remettre la
~à mademoiselle Muselle.
Celle-ci ha-hitait alors ua charmant appartement
~as la Chaussce-d'Antin. Au moment où on lui
— 46 —
remit la lettre de Marcel, elle était en compagnie,
et avait précisément, pour le même soir, un grand
dîner de cérémonie.
— En voilà un miracle! s'écrie Musette en riant
comme une folie.
— Qu'est-ce qu'il y a donc? lui demanda un
beau jeune homme raide comme une statuette.
— C'est une invitation à dîner, fit la jeune
femme. Ilein! comme ça se trouve!
— Ça se trouve mal, dit le jeune homme.
— Pourquoi ça? fit Musette.
- Commûnt!.. penseriez-vous à aller à ce
dîner !
— Je le crois bien que j'y pense. Arrangez-
vous comme vous voudrez.
— Mais, ma chère, cependant il n'est pas con-
venable. Vous irez une autre fois.
— Ah ! c'est joli ÇR ! Une autre fois ! Mais c'est
une ancienne connaissance. Marcel qui m'invite à
dîner, et c'est assez extraordinaire pour que j aille
voir ça en face! Une autre fois! mais c'est rare
comme les éclipses, les dîners sérieux dans cette
maison-là !
— Comment! vous nous manquez de parole
p(;ur aller voir cette personne, dit le jeune homme
- et c'est à moi que vous le dites.
— A qui voulez-vous que je le dise donc?
Au grand Turc! Ça ne le regarde pas, cet
homme.
— Mais c'est une franchise singulière.
— Vous savez bien que je ne fais rien comme
les autres, répliqua Musette.
- Mais que penserez - vous de moi, si je vous
— 47 —
laisse aller, — sachant où vous allez.-Songez-"
Musette, — pour moi, pour vous, cela est bien
inconvenant, — il faut vous excuser près de ce
jeune homme.f t" ,
— Mon cher monsieur Maurice, dit mademoi-
selle Musette d'une voix très-ferme, vous me con-
naissiez avant que de me prendre; — vous saviez
que j'étais pleine de caprices, et que jamais âme
qui vive ne put se vanter de m'en avoir fait ren-
trer un. ;'¡.
— Demandez-moi ce que vous voudrez. dit
Maurice. Mais cela!. Il y a caprice. et ea-
price.
— Maurice, j'irai chez Marcel, — j'y vais,
ajouta-t-elie en mettant son chapeau, - vous me
quitterez si vous voulez : mais c'est plus fort que
moi; c\'st le meilleur garçon du monde, et le
seul que j'aie jamais aimé. Si son cœur avait été
en or, il l'aurait fait fondre pour me donner des
bagues. Pauvre garçon ! dit-elle en montrant sa
lettre. voyez, dès qu'il a un peu de feu, il m'in-
vite à venir me chauffer. Ah ! s'il n'était ps si
paresseux ! et s'il n'y avait pas eu de velours et
de soieries dans les magasins ! ! du matin au soir
de notre jeunesse. nous serions restés ensem-
ble. J'étais bien heureuse avec lui; il avait le
talent de me faire souffrir, et c'est lui qui m'a
donné le nom de Musette, à cause de mes chansons.
Au moins, en allant chez lui, vous êtes sûr que
je reviendrai auprès de vous. si vous ne me fer-
mez pas la porte au nez.
— Vous ne pourriez pas avouer plus franche-
— 48 —
ment — que vous ne m'aimez pas, dit le jeune
homme.
- Allons donc, mon cher Maurice, — vous
êtes trop homme d'esprit pour que nous enga-
gions ta-dessus une discussion sérieuse. Vous
m'avez comme on a un beau cheval dans une écu-
rie ; moi, je vous aime. parce que j'aime le luxe,
— le bruit des fêtes, tout ce qui résonne et tout
ce qui rayonne; ne faisons point de sentiment, ce
serait ridicule et inutile.
- Au moins, laissez-moi aller avec vous.
- Mais vous ne vous amuserez pas du tout, fit
Musette, — et vous nous empêcherez de nous
amuser. - Songez donc qu'il va m'embrasser, ce
garçon, — nécessairement.
— Musette, dit Maurice, avez-vous souvent
trouvé des gens aussi accommodants que moi?
— Monsieur le vicomte, répliqua Muselte, -
un jour que je me promenai:; en voiture aux
Champs-Elysées avec lord ***, j'ai rentré Marcel
et son ami Rodolphe qui étaient à pied, très-mal
mis tous deux, crottés comme des chiens de ber-
ger, et fumant leur pipe. — Il y avait trois mois
que je n'avais vu -Marcel, et il m'a semblé que
mon cœur allait sauter par la portière. - J'ai fait
arrêter la voiture, et pendant une demi-heure
j'ai causé avec Marcel devant tout Paris qui pas-
sait là en équipage. — Marcel m'a offert des gâ-
teaux de Nanterre et un bouquet de violettes d'un
sou que j'ai mis à ma ceinture. Quand il m'a eu
quittée, lord *** voulait le rappeler pour l'inviter
à dîner avec nous. Je l'ai embrasé pour la peine.
Et voilà mon caractère, mon cher monsieur Mau-
-. -
rice, si ça ne vous plai! pas il faut le dire tout de
suite, — je vais prendre mes pantoufles et mon
bonnet de nuit. ,
— C'est donc quelquefois une bonne chose qi e
d'être pauvre! dit le vicomte Maurice avec un air
plein de tristesse envieuse.
- Eh! non, tit Musette,—si Marcel était riche,
je ne l'aurais jamais quitté.
— Allez donc, fil le jeune homme en lui ser-
rant la main ; — vous avez mis votre nouvelle
robe, ajouta-î-il;—elle vous sied à merveille..!,
— Au fait, c'est vrai, dit Musette, c'est comme
un pressentiment que j'ai eu ce matin. Adieu ! lit-
elle, je m'en vais manger un peu du pain béni de
la gaÎté..,.
Musette avait ce jour-là une ravissante toilette;
jamais reliure plus séductrice n'avait enveloppé
le poème de sa jeunesse et de sa beauté. Au reste,
Musette possédait instinctivement le génie de
l'élégance. En arrivant au monde, la première
chose qu'elle avait cherchée du regard avait dû être
un miroir pour s'arranger dans ses langes, l t
avant d'aller au baptême, elle avait déjà commis
le péché de coquetterie. Au temps où sa position
avait été des plus hurnbies, quand elle en était
encore réduite aux robes d'indienne imprimée,
aux petits bonnets à pompons et aux souliers de
peau de chèvre, elle portait a ravir ce pauvre et
simple uniforme des grisettes. Ces jolies filles
moitié abeilles, moitié cigales, qui travaillaient
en chantant toute la semaine, ne demandaient
à Dieu qu'un peu de soleil le dimanche, faisaient
vulgairement l'amour avec le coeur, et se jetaient
.,.:-., - o -
quelquefois par la fenêtre. Rare disparue main-
tenant, grâce à la génération actuelle des jeunes
gens; génération corrompue et corrnptriee, mais
par-dessus tout vaniteuse, sotte et brutale. Ponr
le plaisir de faire de méchants paradoxes, ils ont
raillé ces pauvres filles à propos de leurs mains
mutilées par les saintes cicatrices du travail, et
elles n'ont bientôt plus gagné assez pour s'acheter
de la pâte d'amande. Peu à peu ils sont parvenus
à leur inoculer leur vanité et leur sottise, et c'est
alors que la grisette a disparu. C'est alors que
naquit la lorette. Race hybride, créatures imper-
tinentes, beautés médiocres, demi-chair, demi-
onguents, dont le boudoir est un comptoir où elles
débitent des morceaux de leur cœur, comme on
ferait des tranches de rosbeaf. La plupart de ces
filles qui déshonorent le plaisir et sont la honte
de la galanterie moderne, n'ont point toujours
l'intelligente des bêtes dont elles portent les plu-
mes sur leurs chapeaux. S'il leur arrive par hasard
d'avoir, non poirit un amour, pas même un ca-
price, mais un désir vulgaire, c'est au bénéfice de
quelque bourgeois saltimbanque que la foule ab-
surde entoure et acclame dans les bals publics, et
que les journaux, courtisans de tous les ridicu-
les, célèbrent par leurs récfames. Bien qu'elle fût
forcée de vivre dans ce monde, Musette n'en avait
point les mœurs ni les allures, elle n'avait point
là servilité cupide ordinaire chez ces créatures
qui ne savent lire que Barème et n'écrivent qu'en
chiffres. C'était une fille intelligente et spirituelle,
ayant dans les veines quelques gouttes du sang de
Manon; et rebelle à toute chose imposée, elle n'a-
- mi -
rait jamais pu ni su résister à un caprice, quelles
bue dussent en être les conséquences.
; Marcel avaitété vraiment lescul homme qu'elle
eût aimé. C'était du moins le seul pour qui elle
avait réellement souffert Et il avait fallu toute
l'opiniâtreté des instincts qui l'attiraient vers
« tout ce qui rayonne et tout ce qui résonne »
pour qu'elle le quittât. Elle avait vingt, ans; et
pour elle le luxe était presque une question de
santé. Elle pouvait bien s'en passer quelque temps,
mais elle ne pouvait y renoncer complètement.
Connaissant son inconstance, elle n'avait jamais
voulu consentir à mettre à son cœur le cadenas
d'un serment de fidélité. Elle avait été ardemment
aimée par beaucoup de jeunes gens, pour qui elle
avait eu elle-même des goûts très-vifs ; et toujours
elle procédait envers eux avec une probité pleine
de prévoyance; les engagements quelle contrac-
tait étaient simples, francs et rustiques comme
les déclarations d'amour des paysans de Molière.
— Vous me voulez bien et je vous veux aussi ;-
tope, et faisons la nOl'e. — Dix fois, si elle eût
voulu , Musette aurait trouvé une position stable;
ce qu'on appelle un avenir. Mais elle ne croyait
guère à l'avenir, et professait h son égard le scep-
ticisme de Figaro.
— Demain , disait-elle parfois, c'es' une fatuité
du calendrier. C'est un prétexte quotidien que les
hommes ont inventé pour ne point foire leurs af-
faires aujourd'hui. Demain, c'est peut-être un
tremblement de terre. — A la bonne heure au-
jourd'hui , c'est la terre ferme.
Un jour, un galant homme, avec qui elle était

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