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Scènes de la mort ordinaire

De
114 pages
En partant de faits divers, ces nouvelles racontent la mort que nous côtoyons quotidiennement sans pourtant la voir. Cette mort que l'on ne rencontre plus dans les rues de nos villes, que l'on ne voit plus à la maison, cette mort cachée dans les hôpitaux, bannie de notre quotidien, de nos rites, la mort est ici le personnage principal.
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ANNE-LISE THURLER
SCÈNES DE LA  MORT ORDINAIRE
Née en 1960 à Fribourg, où elle passe son enfance, AnneLise Thurler quitte cette ville pour étudier à l’Université de Lausanne, puis y travailler au département des Sciences politiques. À la même époque, elle effectue de nombreux voyages, en Amé-rique du Nord, en Amérique Centrale, en Inde et au CongoZaïre. Auteur de romans et de recueils de nouvelles,L’Enfance en miettes, Le Crocodile ne dévore pas le pangolin,Lou du fleuve, elle écrit aussi pour la jeu-nesse aux Éditions Loisirs et Pédagogie.
En partant de faits divers, ces nouvelles racontent la mort que nous côtoyons quotidiennement sans pourtant la voir. Cette mort que l’on ne rencontre plus dans les rues de nos villes, que l’on ne voit plus à la maison, cette mort cachée dans les hôpitaux, ban-nie de notre quotidien, de nos rites, la mort est ici le personnage principal. Que ce soit l’Indienne qui meurt brûlée dans l’usine où elle travaille, le chanoine soudain habité par d’étranges visions, bien loin de son sacerdoce, ou ce travailleur étranger qui, un dimanche tout à fait ordinaire, est abattu par un citoyen sûr de ses droits, tous ont en commun d’avoir une fin misérable, esca-motée, honteuse pourraiton presque dire. AnneLise Thurler s’attache à réhabiliter la mort, à lui redonner valeur et importance.
ANNELISE THURLER
SCÈNES DE LA MORT ORDINAIRE
Nouvelles
Ce livre a bénéficié de l’aide de la Fondation Pro Helvetia
Édition originale : Éditions Zoé, 1994 © Éditions Zoé, 11 rue des Moraines CH – 1227 CarougeGenève, 2006 www.editionszoe.ch Maquette de couverture : Evelyne Decroux Illustration : Modigliani,La Fille du peuple ISBN : 9782881825828
Le chanoine
Les Japonaises sont revenues à l’aube. Aujour-d’hui elles étaient trois. Visages blancs, yeux miclos, elles se sont déchaussées avant de passer la porte, lais-sant leurs sandales la pointe tournée vers l’extérieur. Les mains croisées devant elles à la hauteur des hanches, elles se sont inclinées longuement. J’admi-rais la pâleur ovale de leurs joues, la symétrie de leurs sourcils lisses, la ligne grave de leurs nez. Les trois têtes offertes, brillantes, étaient autant de fruits sombres. Sur leurs kimonos bleus j’ai cru reconnaître entrelacés lotus et pivoines. Et aussi, en rose et blanc, des branches de cerisier et de prunier. Elles sont res-tées là, immobiles, toujours inclinées, silencieuses. Et puis une grosse voix leur a fait peur. —Comment va Monsieur le chanoine, aujour-d’hui ? Le vase de nuit tendu devant elle comme une arme, l’infirmière s’approche en reniflant. — On s’est encore oublié, n’estce pas ? Combien de fois faudratil vous dire de sonner avant de… La fin se perd dans un grognement réprobateur. Je lui dis que cette fois, vraiment, je ne l’ai pas senti venir. Elle ne répond rien. Je lui dis encore que je suis sincèrement désolé, oui désolé.
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La fille qui me lave a des cheveux blonds, bouclés, retenus en un vague chignon. Elle est ronde et parle sans arrêt. Ses enfants lui donnent bien des soucis, son mari la trompe avec une collègue de travail, mais elle préfère l’ignorer. Par politesse, je lui demande pourquoi. Elle ne veut pas divorcer. Je lui redemande pourquoi. Elle me regarde, interdite. J’aimerais faire quelque chose pour elle. Je lui tapote la main douce-ment. Tout s’arrangera, vous verrez. Elle pleure maintenant. Ça bouillonne, ça coule de partout. Elle hoquette, elle soubresaute. Je bredouille une béné-diction. Je ferme les yeux. J’entends le koto. C’est une voix grave, un mouve-ment profond que viennent troubler soudain quel-ques vibrations légères. Je m’étonne de cette lenteur paisible d’où surgissent ces notes agitées. Puis l’aigu et le grave, l’insouciant et le solennel cheminent ensemble. Ils racontent une tristesse. C’est une tris-tesse intense mais tranquille, parce qu’acceptée en silence. C’est la tristesse de celui qui marche sous la pluie au matin, dans une ville bleue où tout dort encore. La brume étouffe le bruit de l’averse sur les toits pointus. Les jardins immenses sont déserts, pos-sédés seulement par l’odeur intime de la pluie. Le koto parle de cette marche triste. — Une visite, Monsieur le chanoine ! Tiens, ma nièce Nadine, tout de jaune vêtue. Va-telle encore m’entretenir de ses crises mystiques, de ses doutes existentiels ? Non, aujourd’hui c’est le beau fixe, le printemps la fait roucouler. Elle est tout sou-rire. Elle me tend une boîte de pralinés. Elle la pose ouverte sur mes genoux. Nous sortons sur le balcon. — Tu es de plus en plus léger oncle Paul, ditelle en soulevant le fauteuil roulant pour passer le seuil.
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Elle n’a pas pu se retenir. C’est vrai que je suis maigre maintenant. Je goûte les chocolats. Nadine sort un mouchoir en papier de sa poche et m’essuie le menton, le cou, les mains. Elle me lance des regards atterrés. — Tu as bon appétit, mais astu le droit de man-ger tout ce chocolat ? Tiens, la boîte est presque vide, déjà. Nadine se baisse, penche la tête de côté pour accrocher mes yeux. Elle a l’air d’un oiseau comme ça. Je lui dis qu’elle ressemble à une perruche, mais pourquoi toute cette eau autour d’elle ? Les flots verts vont l’emporter si elle n’y prend pas garde. Elle me regarde de travers. Toujours cet œil de perruche effa-rouchée. Elle se lève, appelle l’infirmière qui tempête : — Encore! Si ça continue, on va le laisser toute la journée sur la chaise percée ! Nadine tapote mon épaule, me fait une rapide caresse sur la joue. —Je reviendrai, oncle Paul. Elle a une grosse larme sous l’œil droit. Elle essuie encore une fois mon menton, s’excuse auprès de l’infirmière pour la robe de chambre tachée de praliné noisette. Dans le couloir, quelqu’un parle d’un pauvre diable qui a perdu la tête. Je m’enfonce dans le matelas mou. Je ne sens plus l’épaisseur de ma chair, je ne sens que le duvet trop lourd et trop chaud sur mes os. J’étouffe dans cette ouate humide. Je n’ai pas la force de remuer ma tête enchâssée dans l’oreiller. Pourtant, lentement, mes jambes cherchent le bord du lit, l’arête du matelas. Mes mains et mes coudes s’agitent sous le drap. Le haut de mon corps se déplace sur le côté. Je me laisse
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glisser à terre, sans bruit. Mon nez cogne contre le pied métallique du lit. Un peu de sang tiède coule sur ma lèvre. Ma chemise de nuit s’est accrochée à un tiroir de la table de nuit. J’essaie de l’enlever. Je garde une manche et l’attache rêche nouée autour du cou. Cette nuit je dormirai par terre. Au matin, l’infirmière s’est encore fâchée. — Tous les jours autre chose avec vous! Qu’estce que c’est que ce caprice de dormir par terre ? Elle rameute le personnel de l’étage. Il paraît que mon nez est cassé, que j’aurais pu me briser d’autres os en tombant, qu’il y a de l’urine jusqu’au milieu de la pièce, que j’ai certainement pris froid. C’est vrai, je tremble un peu. Maintenant des barrières brillent de chaque côté de mon lit. J’ai dit à la fille de salle : —Voyez, on m’a mis en cage. Ça ne l’a pas fait rire. Je lui ai demandé un miroir. Elle m’en a tendu un tout petit, rond, qu’elle utilise pour se maquiller. Je n’ai pas trouvé tout de suite mon visage, parce que ma tête pend, maintenant. Puis, en mettant le miroir sur ma poitrine, j’ai aperçu mes lèvres, ouvertes, mouillées, et mon menton humide aussi, couvert de poils blancs. J’ai longtemps cherché mes yeux. Je n’en ai trouvé qu’un, rouge, larmoyant. La paupière gonflée s’ouvrait à peine. Puis je n’ai plus rien reconnu. Ma main fatiguée a lâché le miroir. Je ne verrai pas mon nez tuméfié, ni mon front. J’ai reçu une nouvelle visite. Une des Japonaises est venue danser dans ma chambre. Au début j’ai été un peu surpris par l’extrême lenteur de ses pas glis-sant au son d’une harpe. Une danse immobile presque, sur une musique aquatique. Sur l’épaule de la femme, tenue comme une ombrelle, une branche de glycine. Les fleurs mauves cascadent jusqu’à ses
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talons. Serpentins graciles, elles se balancent lente-ment. Le visage incliné vers la branche, le corps droit, la Japonaise arpente ma pauvre chambre d’hôpital. Elle a revêtu un kimono orange. On dirait un arbre roux sur champ de neige. Elle dépose à présent la branche sur la table en formica, et sort de sa large ceinture un éventail rouge. Elle l’ouvre, le tend sur sa tête, le brandit comme une victoire, le dirige vers moi. Elle danse marche toujours. Dans un vaetvient saccadé, l’instrument me menace à présent. L’air qu’il souffle est glacial. Je grelotte. Je tire la couver-ture jusqu’à mes yeux. Ne plus voir l’oiseau écarlate au bec acéré. C’est l’hiver dans ma chambre. Je claque des dents. À travers la couverture ajourée, je vois la femme qui approche. Brusquement, elle referme l’éventail et le glisse sous mon drap. Je m’évanouis, je crois. Quelque chose de chaud sur ma main. Mon ami Jean est là, qui me regarde avec sa compassion habi-tuelle. Il me taquine gentiment : —Comment va notre grand mystique? Sur qui méditestu aujourd’hui ? Saint Thomas ? Saint Augus-tin ? Ou bien dormaistu simplement ? Il serre douce-ment ma main droite. Je ne réponds pas. Ma main libre tâte fébrilement le matelas. Où est donc passé l’éventail ? Quelqu’un l’aura pris pendant mon som-meil. Doisje parler à Jean de ces curieuses visites ? Il se penche vers moi. — Astu peur de la mort ? Doisje lui dire que je n’y pense même pas ? Qu’en ce moment il m’importe seulement de savoir où se trouve l’oiseau rouge qu’elle a glissé sous mon drap ? — Il paraît que tu as de nouveau passé la nuit sur le sol, reprend Jean. Toi qui es si pur, si proche de
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