Se hisser

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Une jeune femme qui attend paisiblement, entre son petit ami et son chat, que la chance lui sourie (pour l’instant, elle fait grise mine), reçoit une visite désagréable : celle de son insupportable sœur. Embarquée dans deux semaines de cohabitation, elle est contrainte de s’habituer à ce double encombrant et, peu à peu, malgré toute sa mauvaise volonté, se demande si elle ne va pas finir par l’aimer. Ce qui l’embêterait fort car ce qui est certain, c’est que sa sœur, elle, ne l’aime pas. À moins que toutes les deux ne se soient mises à changer en même temps et que, tout à coup, le sort ne tourne.
Natashka Moreau est née en 1978. Son premier roman, Le Royaume minuscule, est paru en 2007 aux Éditions Léo Scheer.
Publié le : mercredi 24 juin 2015
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EAN13 : 9782756107929
Nombre de pages : 255
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Natashka Moreau

Se Hisser

 

roman

 

Une jeune femme qui attend paisiblement, entre son petit ami et son chat, que la chance lui sourie (pour l’instant, elle fait grise mine), reçoit une visite désagréable : celle de son insupportable sœur. Embarquée dans deux semaines de cohabitation, elle est contrainte de s’habituer à ce double encombrant et, peu à peu, malgré toute sa mauvaise volonté, se demande si elle ne va pas finir par l’aimer. Ce qui l’embêterait fort car ce qui est certain, c’est que sa sœur, elle, ne l’aime pas. À moins que toutes les deux ne se soient mises à changer en même temps et que, tout à coup, le sort ne tourne.

 

Natashka Moreau est née en 1978. Son premier roman, Le Royaume minuscule, est paru en 2007 aux Éditions Léo Scheer.

 

Photo : Natashka Moreau par Todd Hart. (DR).

 

EAN numérique : 978-2-7561-0792-9

 

EAN livre papier : 9782756102016

 

www.leoscheer.com

 
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DU MÊME AUTEUR

Le Royaume minuscule, Éditions Léo Scheer, 2007

 

© Éditions Léo Scheer, 2009

www.leoscheer.com

 

NATASHKA MOREAU

 

 

SE HISSER

 

roman

 

 

Éditions Léo Scheer

 

À mon grand-père, Marius Noguès

TENTATIVE DE SUCCÈS

Le silence n’était pas encore tombé, mais il pendait au-dessus de nous comme une grosse goutte. Je mettais tout ce que j’avais, quitte à m’essouffler. Il me restait encore quelques questions en stock qui, faute d’être passionnantes, offraient tout de même l’avantage d’entretenir un petit feu. Ce petit feu était une torture, mais l’idée qu’il s’éteigne me rongeait affreusement davantage. À chaque souffle de silence, l’intérieur de mes chairs craquelait, mes tuyaux rouillaient. Pour gagner du temps, je croquais dans un morceau de pain ou je trempais mes lèvres dans un verre de vin ; ce silence-là ne comptait pas autant puisqu’il était actif. L’homme à mes côtés n’était pas bavard pour trois sous. S’il avait été en face, j’aurais au moins eu le soulagement de ne pas avoir à contorsionner mon pauvre cou pour poser mes yeux dans les siens, parce qu’il s’en contentait, le malotru. Son oreille droite faisait tout le travail et l’inclinaison de son menton était presque invisible à l’œil nu.

Malgré mes efforts et ma curiosité, que je traduisais autant que possible en des phrases de plus en plus alambiquées, il arrivait maintenant que nous plongions en apnée dans un vide de courte durée, pendant lequel une contemplation assidue du mur d’en face s’imposait. Il ne fallait pas laisser traîner ça, il fallait redoubler de bonne volonté, dépasser ma fatigue et mon découragement, faire une nouvelle vidange de mon potentiel intellectuel. Je me reprenais. Une phrase, une question, un vers me revenait à l’esprit. Je respirais à nouveau. Oui, c’est ça, mets-lui-en plein la tête, enfonce ton monde dans ses tuyaux réticents.

Cela rentrait, oui, cela rentrait, mais cela s’échappait bien vite. Une évaporation d’abord presque visible au-dessus de son crâne était bientôt suivie d’une disparition brutale et amnésique. Qui sait ce que ce type faisait de mon discours, une fois au milieu de son système nerveux, pour le rendre à ce point évanescent ?

Peu après ses tours de magie, je replongeais. Le mur d’en face attirait de plus en plus nos yeux ; verdâtre et maladif, il suffisait à nous engloutir. Nos paires de pupilles se perdaient dans sa couleur uniforme ; elles ne pouvaient se rattacher à rien en surface, puisque tout se passait en profondeur, dans la couleur, comme si elle n’avait plus été rigide et dure, mais crémeuse. Nous nous enfoncions dans la crème caca d’oie du mur, comme une voiture se serait enfoncée dans la boue. Il fallait pousser fort pour nous en dégager.

L’un des embourbements était plus long que les autres. Je croyais à la mort. Je m’attendais à ce que mon interlocuteur tourne la tête vers la gauche d’un instant à l’autre et s’engage dans une autre conversation. Car à sa gauche, des conversations avaient lieu, qui se réinventaient, éternellement, avec un équilibre désespérant. J’étais à sa droite et à ma droite à moi se trouvait la fin de la table, une crevasse guère alléchante. Je surveillais chacun de ses mouvements avec de petits hoquets dans le crâne. Mais il continuait à regarder droit devant lui comme s’il avait été au volant de la voiture. Et moi, censée pousser la ferraille, me salir les flancs dans la boue, je restais de marbre. Comme si de rien n’était, je m’écorchais l’ouïe à écouter le cirque strident de son silence qui se perdait dans le bruit ambiant. C’était son silence plus que le mien, mais s’en rendait-il seulement compte ? Au cas où il ne s’en rendrait pas compte, ou pour ne pas l’encombrer, je prenais la responsabilité de ce silence sur mes épaules et en faisais moi-même pénitence.

Nos nez devenaient museaux de faïence, mon cœur impuissant tournait en roue libre, mes paupières jouaient entre elles à se rejoindre.

Enfin, par miracle, aux moments où je m’y attendais le moins, alors que ma bouche s’était résolue à l’idée de ne plus jamais s’ouvrir, j’enchaînais habilement sur autre chose, ça repartait pour un tour. Lorsque je parlais, l’homme semblait vaguement attentif, évasivement intéressé, obscurément patient, ce qui alimentait chez moi un optimisme excessif et loufoque. Je développais mon argument, n’hésitant pas à faire appel à des tournures tautologiques, à des exagérations peu crédibles, à des ronds de voix, au risque d’user l’oreille droite de l’homme, au risque de devenir un bruit. Si seulement je ne redoutais pas autant la fin de mon monologue, elle ne débarquerait peut-être pas si précipitamment. Comme on fait son lit, on se couche : nos yeux revenaient s’absenter sur le mur. Dans les restaurants, en général, les gens se regardent, regardent leur nourriture, leurs mains, la joue de l’autre qui s’empourpre avec l’épice ; le mur n’a qu’un très maigre rôle à jouer. Dans ce restaurant-ci, c’était le mur. Le restaurant s’appelait The Slaughtered Lamb (l’agneau à l’abattoir), un nom tout à fait banal de pub anglais, et je me sentais revivre l’expérience de ce pauvre animal qui avait beau avoir gigoté de toutes ses forces, y était quand même passé.

Mes mots progressaient en convoi funèbre de ma bouche à son oreille. J’attendais parfois son retour avec un espoir flou. Le convoi s’était égaré dans le dédale du système auditif de mon interlocuteur, mais il retrouverait sans doute le chemin bientôt. Et puis, il ne refaisait jamais surface, l’égarement avait mené à un accident ou à une vaporisation, qui sait. Il était également possible (théorie que je soutenais) que ce type soit d’une radinerie sans nom et reçoive éternellement sans jamais rien donner. Quoi qu’il en soit, j’essayais de me détendre en imaginant son salon, sa chambre à coucher, ses habitudes au petit déjeuner, de me dire qu’il était comme tout le monde, qu’il viendrait bien un sujet qui solliciterait une réaction ou qu’une mouche le piquerait et le réveillerait de son coma. Mais ce qui me venait en tête ne me permettait pas d’établir le diagnostic espéré.

Je voyais un salon baigné de teintes bleu pâle, une chambre au bout d’un couloir plein de filets d’air, juste un peu trop rangée et austère, comme si elle servait de salle d’attente ; une fenêtre sale donnant sur le nord invitait une lumière lugubre à imbiber les chaises et les rebords graisseux de la cuisinière. Son petit déjeuner se résumait à un café instantané dilué dans du lait longue conservation qui courait un peu sur la date de péremption. Il rotait ensuite discrètement ce lait millésimé dans le métro. J’avais beau faire ronronner mon imagination, elle ne m’amenait dans aucun lieu réconfortant. Je frissonnais d’envie d’être ailleurs, tout en me secouant pour demeurer aux côtés de cet homme au nez pointu et à la lèvre grumeleuse. Il fallait pourtant que je lui plaise, je n’avais pas le choix. Ce n’était pas le moment de faire ma difficile. Je ne pouvais pas continuer à fonctionner toute seule et ce n’était pas tous les jours que j’obtenais l’occasion de rencontrer quelqu’un qui me sortirait de la solitude professionnelle dans laquelle je m’étais enlisée.

 

Car voilà, je m’étais approprié une profession que je n’avais jamais pratiquée professionnellement. Je n’avais jusque-là même pas osé extérioriser le titre, qui me semblait sonner pourtant si mélodieusement, mais depuis mon centre de gravité jusqu’à une distance moindre des tissus superficiels, j’en étais convaincue : j’étais dialoguiste. Quand on me demandait ce que je faisais, je disais plutôt que j’étais dans la recherche, c’était mon côté discret qui jouait et le vague avait l’avantage de demeurer vrai. Bien sûr, la curiosité des gens ne s’arrêtait pas là, c’est pourquoi j’avais tendance à me soumettre à une explication beaucoup plus longue qu’ils ne l’avaient espéré (ils auraient espéré que je leur dise simplement que j’étais dialoguiste), mais ils avaient alors tout les éléments en leur possession pour forger leur propre idée sur mon statut. Ma conscience gagnait en tranquillité. Je pouvais exercer cette profession toute seule, mais afin qu’elle atteigne l’ampleur suffisante pour la nommer en public, il me fallait un support que je n’avais pas encore acquis. Il suffisait que je rencontre des gens complémentaires, c’est-à-dire surtout un producteur, un réalisateur, un acteur, même. Mais je n’étais pas douée pour rencontrer les gens dont j’avais besoin. L’homme en face de moi était réalisateur, et même si j’avais des doutes sur notre complémentarité, j’avais besoin de lui, il fallait donc me surmonter.

 

Cet homme était peut-être mon remède, je devais le supporter comme un sirop pour la toux ; son goût répugnant était susceptible de me guérir.

Sans compter que mes amis comptaient sur moi, puisque c’étaient eux qui m’avaient posée à côté de lui. Toutes sortes de questions fuseraient sans doute à la fin, je ne me battais donc plus simplement pour sauver ma peau mais aussi pour faire plaisir aux autres.

C’était tout de même dommage que l’homme à ma gauche travaille aux États-Unis alors que je vivais à Londres et que mes dialogues étaient en français. C’était aussi dommage de ne pas nous trouver un seul atome crochu. Je tentais pourtant l’impossible pour les aiguiser et les tordre, ces malheureux atomes. Mais tant pis. Et tant pis si sa lèvre grumeleuse me soulevait le cœur et si son système d’évaporation d’écoute se mettait en route dès que je lui adressais la parole. J’en faisais davantage, je mettais les bouchées doubles. La surface de notre échange restait lisse alors que j’égratignais mes idées pour lui permettre d’en collectionner quelques petites particules granulées au passage. Ses yeux ne voyageaient pas vers moi, je posais le bout de mes doigts sur le coussinet de son bras afin de créer un contact. Je parlais de certains acteurs dans certains rôles, espérant qu’ils soient parmi ses préférés, je décrivais longuement leur fluide et comment ils m’éclaboussaient. Manque de pot, il ne connaissait pas ceux que j’aimais et je n’avais jamais vu le seul film dont il me jeta deux mots. Notre conversation n’était pas exactement pratique. Elle était plutôt asthmatique. Il y avait matière à s’inquiéter et je ne m’en privais pas.

N’importe qui aurait perdu patience.

Moi, j’étais fière d’insister. « Du cran, mon petit », comme disait San-Antonio. Je me répétais ça. Cela dit, franchement, San-Antonio serait déjà parti attaquer un autre front, à l’heure qu’il était.

Hors de question qu’on s’apitoie sur mon sort, il fallait garder la tête haute, oublier l’heure qui défilait. Sans pour autant pointer le bout du nez vers le ciel comme s’il s’agissait de renifler un air mieux entretenu, plus propret, non : il fallait faire remarquer à mon malotru qu’il était responsable de la médiocrité de cet épisode avec discrétion et tact.

 

Malgré les mensonges rassurants que je me contais dans ma tête, je savais que je n’entendrais plus jamais parler de cet Hollywoodien, qu’il se détacherait de ma vie dès le moment où il disparaîtrait de ma vue pour rejoindre, d’un coup de Virgin business class, les embouteillages brûlants de Los Angeles, mais j’étais décidée à l’empoisonner pendant tout son dîner, je voulais qu’il me sente passer. C’était un défi. Il n’avait que du vin dans le ventre et ne semblait pas se soucier du fait qu’il n’avait rien à me dire. Il flottait dans son jus tout autant que dans le mien. Son jus était insipide et ne se mélangeait avec aucun de mes ingrédients. Je n’avais rien à perdre, après tout, rien que son temps. Je pouvais tout à fait perdre son temps, à défaut de sa patience que je savais ne jamais parvenir à épuiser. Une fois son plat principal atterri devant lui, il ne le perdit plus des yeux. De nouvelles choses à dire intervinrent dans ma tête. Je n’hésitai pas. Pendant qu’il remplissait son gosier, j’inondai son système auditif. Il devait bien y avoir une limite. Il n’y en avait pas. Après tout, l’éventualité que ce système auditif soit lié à un trou ne tombait pas comme une surprise. Il continuait de hocher la tête comme une poupée à piles, d’envoyer un mot ici ou là, de cligner des yeux, de mâcher ses asperges, d’essuyer le coin de ses lèvres dont la grumelosité s’exacerbait lorsqu’il mâchait. Sa mèche de cheveux grasse se balançait au coin de mon œil et son vocabulaire terne et clairsemé me cherchait des noises. Je regardais son coude avec mépris, ses cils m’inspiraient le plus grand écœurement de ma carrière. J’excellais dans la verve lyrique, il était impassible. Je me vengeais en donnant le meilleur et le pire de moi-même, il faisait descendre ses aliments avec un peu d’eau pétillante.

L’épisode finit quand même par se conclure.

— Envoyez-moi quelques pages de ce que vous voulez, me souffla-t-il sans enthousiasme avant de partir.

Il me tendit frileusement sa petite carte. Je l’aurais vu frissonner, s’il n’avait pensé à mettre un gros manteau pour couvrir les ondes. Ce type était un pauvre type.

Je le regardai partir avec un dédain malheureux.

 

Je lui envoyai une dizaine de pages remplies de combinaisons de répliques parfaites. Peut-être par désespoir, mais aussi pour encombrer sa poubelle. Mes pages voleraient évidemment ensemble vers les bouteilles de coca-cola vides et les miettes de bacon and cheese burger avant même d’avoir été lues. L’Hollywoodien ne m’en donnerait même pas de fausses nouvelles et sa poubelle, elle, serait vidée par une assistante le jour même. L’assistante, qui portait sur son nez fin, je le voyais d’ici, une paire de lunettes souriante, avait l’habitude de cette tâche, n’ébréchait même plus ses ongles impeccables au passage.

Ce ne serait pas la première fois que j’enverrais mes œuvres d’art sans recevoir ne serait-ce qu’une phrase de refus.

Je célébrai immédiatement ce début de journée en déblayant les tiges sèches de mon géranium, en vaporisant un peu les feuilles obèses de ma plante grasse et en flattant les tentacules de mon lierre grimpant. Cette généreuse végétation m’en serait reconnaissante pendant au moins une semaine. Ce type n’était même pas digne d’un géranium, mon géranium à lui tout seul aurait pu l’écraser d’un coup de pétale flétri, un pétale dont il n’aurait pas voulu. Mais comme une mauvaise herbe, il repartirait mine de rien, peu après, quand on ne ferait plus attention à lui. La tige molle d’un de ses bras se déplierait et une sève rougeâtre se remettrait à sinuer sans vitalité jusqu’à sa pauvre cervelle. On le laisserait faire. Par ennui. Par désintérêt. Il était inoffensif, de toute façon.

 

Me connaissant, je savais que je penserais à lui. Qui d’autre que moi se dévouerait à se pencher un peu sur son cas ? De temps en temps, je lui accorderais un peu de mon espace d’esprit, je pouvais me le permettre, par charité pour lui et par pitié pour moi, pour ne pas garder rancune contre sa fadeur timide et pour râler contre mes élans d’enthousiasme canins.

Je ne pouvais pas me débarrasser aussi facilement que les autres de n’importe qui ou de n’importe quoi. J’établissais une petite place pour tout ce que je rencontrais, au cas où ces choses auraient besoin de moi pour continuer à vivre. C’était une théorie tout à fait égocentrique, je l’admets, mais mon effort avait un but presque sacerdotal, proche du travail des nonnes.

Chacun son sac de bêtise.

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