Seconde conversation entre le gobe-mouche Tant-pis et le gobe-mouche Tant-mieux

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impr. Eymery (Paris). 1814. 80 p. ; in-8.
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Publié le : samedi 1 janvier 1814
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SECONDE
CONVERSATION
ENTRE
LE GOBE-MOUCHE TANT PIS
ET
LE GOBE-MOUCHE TANT MIEUX.
1 FR. 50 CENT.
A PARIS,
CHEZ
EYMERY, Libraire, rue Mazarine, n°. 30 ;
DELAUNAY, au Palais Royal,
LAURENT-BEAUPRÉ, Galerie de Bois.
SEPTEMBRE 1814.
DE L'IMPRIMERIE DE PORTHMANN,
RUE DES MOULINS, N°. 21.
AVIS
DE L'ÉDITEUR.
LA première Conversation entre les deux
Gobe-Mouches ayant été goûtée du Public ,
y ai cru devoir lui faire part de cette seconde,
qui est aussi le résumé de plusieurs Conversa-
tions entre les deux mêmes habitués d'un Ca-
binet littéraire fameux, et peut en être consi-
dérée comme la suite. On y trouvera la même
bonhommie dans les opinions de l'un , et la
même sévérité de principes dans celles de
l'autre.
Nota. Les lignes de points que le Lecteur
rencontrera assez fréquemment dans cet Ou-
vrage, désignent les phrases qui sont échap-
pées au Sténographe par le bruit des diverses
Conversations qui avaient lieu a la fois y on
a mieux aimé laisser en blanc ces passages ,
que de risquer de se tromper et de faire dire
aux deux Gobe-Mouches' ce qu'ils n'ont pas
dit.
ATHANASE FÊTU.
SECONDE
CONVERSATION
ENTRE
LE GOBE-MOUCHE TANT PIS
ET
LE GOBE-MOUCHE TANT MIEUX.
T ANT PIS. Ah! vous voilà! Vous avez
donc fait imprimer nos conversations? TANT
MIEUX. Moi, point du tout. T. P. Cependant
elles sont imprimées, et nous y sommes traités,
vous et moi, de gobe-mouches. T. M. Quelque
sténographe aura recueilli toutes les belles
choses qui nous sont échappées, et se sera em-
pressé, d'en gratifier le public ; quant à moi, je
n'y suis pour rien. T. P. J'y joue le rôle d'un
vrai badaud. T. M. Ecoutez, soit dit entre nous,
vous l'êtes bien un peu. T. P. En dépit de votre
sténographe, je courrai les risques de me voir
imprimé une seconde fois, car j'ai encore beau-
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coup de choses à dire. T. M. Je suis à vos or-
dres , prêt à combattre vos opinions qui, selon
l'usage, donneront matière à beaucoup d'obser-
vations. T. P. Je ne me tiendrai pas pour battu,
au moins. T. M. Je le sais, je prêche dans le dé-
sert; n'importe.
T. P. Je vous parlerai encore de Buonaparte.
T. M. Je croyais vous en avoir dégoûté à ja-
mais. T. P. Il s'en faut. T. M. Eh bien ! qu'en
direz-vous? T. P. Ce que je vous en ai déjà dit,
qu'on ne doit jamais batlre un homme à terre;
qu'il faut l'oublier quand il n'est plus à craindre,
et que par conséquent, ce que vous et tant d'au-
tres dites sur lui, est aussi indécent que dé-
placé. T. M. Vous partez d'un principe vrai,
et vous en tirez une conséquence fausse.
T. P. Comment? T. M. Ne convenez-Vous pas
que de tous les individus qui ont paru sur le
globe , Napoléon est celui qui a fait le plus de
mal au genre humain? T. P. (hésitant). Mais...
oui. T. M. Vous hésitez ; eh ! ne craignez pas
de vous compromettre; ne convenez-vous pas
que, parmi les tyrans, les fléaux de l'univers ,
il fait exception à la règle , qu'il est hors de
pair, qu'il a franchi toutes les bornes, poussé
la cruauté, la démence, la scélératesse à un
excès cru impossible jusqu'à lui. T. P. Soit.... ;
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Cependant T. M. Eh bien! pourquoi vou-
lez-vous que ses contemporains, devenus pour
lui la postérité, se conduisent d'après les
principes reçus, avec un homme qui les a tous
méprisés, que vous reconnaissez faire excep-
tion à la règle? Souffrez donc aussi cette excep-
tion dans ceux à qui la Providence a permis de
le juger. T. P. Il serait plus généreux de l'ou-
bliera T. M. Vous répétez ce que vous m'avez
déjà dit l'autre jour; je vous répéterai donc
aussi que l'homme qui trouvant un tigre blessé,
le laisserait reprendre ses forces au lieu de l'a-
chever, ne serait pas généreux, mais imprudent;
et je vous ajouterai que cet oubli absolu de la
part des honnêtes gens, n'entraînerait pas le même
oubli de la part des autres. Ecoutez une histo-
riette assez plaisante : l'autre jour un de mes amis
alla à Versailles, où les travaux ont été repris
avec beaucoup d'activité ; il s'approche d'un chef
d'atelier, et lui dit : Eh bien! voilà les travaux
qui sont repris : la suspension n'a pas été lon-
gue , et les ouvriers doivent être contens. —
Oui, cela va bien, mais on a changé les
plans ; ce qu'on fait ne vaut pas le diable , et
c'est de l'argent perdue—Pourquoi cela ?—
Parce, que Buonaparte ne peut pas laisser
cela ainsi ; il jettera à bas ce mur que vous
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voyez , et le prolongera de ce côté, selon l'an-
cien plan; on est fâché de voir du travail inu-
tile. Cela fut dit sans malice, d'effusion, et
comme la chose du monde la plus simple. Vous
voyez donc qu'il n'est pas hors de propos de
combattre des opinions pareilles, si profondé-
ment enracinées, qu'on parle de ce monstre
comme s'il était allé se promener, et qu'il dût
revenir la semaine prochaine. T. P. Enfin, Buo-
naparte est un homme. T. M. Hélas! oui, et
c'est ce dont je rougis pour les autres hommes ;
croyez-moi, abandonnez ces grandes idées, ces
idées dites libérales, aux jeunes barbouilleurs
de papier, à tant la page, à ces échappés de
collége, si toutefois ils y ont été, qui veulent
qu'on épargne l'ennemi vaincu, et qui, s'il pou-
vait jamais revenir, lui apporteraient bien hum-
blement, bien respectueusement, bien basse-
ment , leur brochure ou leur gazette, pour s'en
faire un mérite et accrocher un petit ruban.
T. P. Je n'ai aucune prétention de ce genre: je
dis ce que je pense. T. M. Tant pis pour vous,
car vous pensez fort mal. T. P. (vivement) Cela
vous plaît à dire; je ne passe pas condamnation.
T. M. Prenez garde, si on nous imprime encore,
le public se moquera de vous, je vous en pré-
viens; parlons d'autre chose. T. P. A la bonne
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lieure, aussi bien cela m'échauffe la bile. T. M. Et
vous ne voudriez pas que la défense de Napo-
léon vous valût une fluxion de poitrine ou une
fièvre maligne ? T. P. Oh ! je ne l'aime pas jus-
que-là. T. M. Je le crois. Voyons, que pensez-
vous de ce nombre infini de députations des
villes, des bourgs, des villages, même des cor-
porations, qui sont venues présenter leurs voeux
et leurs hommages à SA MAJESTÉ? T. P. Je
pense que c'est beaucoup d'argent jeté par les
fenêtres. T. M. D'abord, il a .été jeté sur les
routes et dans Paris, ce qui n'est pas précisé-
ment par les fenêtres. Cet empressement univer-
sel n'est-il pas une preuve sans réplique de la
joie qu'a inspirée le retour inespéré de nos rois
légitimes? T. P. C'est bien la peine de faire deux
cents lieues pour dire au Roi ce que mille autres
ont dit., et pour entendre de lui ce que mille
autres ont entendu. T. M. Vous avez raison ; le
Roi aurait dû préparer et apprendre par coeur
deux ou trois mille jolies petites réponses, pour
en faire une différente à chaque députation ;
vous sentez combien il lui eût été facile de ne
pas se xépéter.
T. P. Et cette décoration du lis, que tout le
monde porte. T. M. Excepté vous. T. P. Si je
la voulais, je l'aurais. T. M. Pensez-vous qu'elle
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vous déshonorât? T. P. Non; mais on se distin-
guera bientôt davantage en ne l'ayant pas-
T. M. Mon ami, une décoration accordée par
le souverain,est toujours honorable. Si des hom-
mes obscurs portent celle-ci, elle n'en reçoit au-
cune atteinte : on peut la comparer à l'Acadé-
mie des Arcades, qui comptait parmi ses mem-
bres des poètes et des littérateurs fort peu
connus ; mais Voltaire , Buffon , Bernis , en
étaient aussi. T. P. Voilà une belle comparaison !
T. M. Sans doute ; le dernier soldat décoré du
lis r a pour collègues des généraux, et en tire
vanité. T. P. La Légion d'honneur, voilà un
oidre, cela ; aussi vous voyez que le Roi l'a
conservé. T. 31
Les militaires ne s'en plaignent pas moins.
T. P. Pourquoi? T. 31. Parce que les membres
de la Légion qui passeront dans une classe su-
périeure, n'auront que les appointemens de celle
qu'ils quittent, et parce que dorénavant les.
nouveaux légionnaires n'auront aucun traite-
ment. T. P. Ils ont raison de se plaindre. T. M. Je
vais vous prouver qu'ils ont tort. Le Roi, en
conservant les traitemens actuels dans chaque
classe, a poussé la générosité aussi loin qu'elle
pouvait aller; rien ne l'empêchait de supprimer
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l'ordre et d'en réunir les revenus à son domaine.
Lorsqu'on a supprimé l'ordre de Saint-Louis, y
a-t-on regardé d'aussi près? cependant les croix
de Saint-Louis obtenues à la pointe de l'épée
comme les étoiles de la Légion, devaient être
également sacrées. Le Roi, en conservant les
traitemens et en supprimant les décorations, ne
faisait rien que de très-juste
La pénurie,extrême des finances aurait même'
justifié la suppression des traitemens; il ne l'a
pas fait : permettez-lui au moins de ne pas gre-
ver davantage son peuple pour' enrichir cette
légion. Si les membres actuels se plaignent d'a-
vance de ne pas avoir le traitement de la classe
où ils monteront, le Roi a un moyen très-simple
de ne pas les mécontenter : c'est de les laisser
tous où ils sont ; vous conviendrez bien qu'il en
est le maître, ne leur ayant rien promis; et
quant aux nouveaux légionnaires, franchement,
sont-ils eu droit d'exiger un traitement? T. P. Il
me semble que, vous avez raison; cependant-le
Roi a très-bien fait de conserver cet ordre.
T. M. Jamais il ne pourra lutter avec la croix
de Saint-Louis. T. P. Pourquoi? T. M. Par
cent raisons, dont la plus forte est peut-être l'a
prodigieuse distance qui existe entre les deux
A 4
(12 )
fondateurs. T: P. Le roi s'en est déclaré chef et
grand-maître. T. M
N'importe , l'argent est, dans toutes les distinc-
tions honorifiques, un objet secondaire; ici,
c'est le principal ; aussi cet ordre mourra-t-il
de sa belle mort, et je ne lui donne pas cin-
quante ans. T. P.- En attendant, il reste comme
il avait été créé.-T. M. Pas précisément. T. P. On
ne pouvait pas y laisser l'effigie de Napoléon.
T. M. Aujourd'hui c'est un ordre nouveau, car
vous ne prétendez pas que Henri IV et Napo-
léon puissent marcher de compagnie. T. P. Pour-
quoi pas ? T. M. Me faites-vous cette question
sérieusement? T. P. Sans doute. T. M. Trou-
vez bon que je ne vous réponde pas : vous vous
fâcheriez, et vous ne voudriez plus causer avec
moi. T. P. Diable ! et que me diriez-vous donc?
T. M. Rien...; j'aurais voilu qu'on changeât le'
ruban, et qu'il ne restât pas pareil à celui de
Saint-Louis; cet ordre, purement militaire, ne
devrait pas pouvoir être confondu avec un ordre
militaire et civil. T. P. Vous avez peut-être rai-
son; aussi je pense que Buonaparte n'aurait dû
conférer l'étoile de la Légion qu'aux militaires.
T. M. Oui, aux officiers, et la remplacer chez
les soldats par une médaille : il ne faut point
(13)
d'identité de décoration entre les officiers et les
soldats. T. P. Cela peut être vrai. T. M. Vous
craignez de me donner gain de cause; votre suf-
frage e'st toujours accompagné du correctif
peut-être. T. P. Oh! vous êtes par trop suscep-
tible. T. M. Allons, j'ai tort.
T. P. N'avez-vous pas vu tous les souverains
de l'Europe envoyer à Buonaparte leurs ordres
en échange de cette Légion d'honneur que vous
déprisez tant ? T. M. Il est vrai qu'ils ont eu
cette faiblesse ( je mitigé l'expression). Napo-
léon ne s'en était même pas tenu à l'Europe : le
roi de Perse lui avait envoyé son ordre du So-
leil. Si le temps ne lui eût pas manqué, nous
aurions vu arriver ceux du Congo et du Mono-
motapa... ; l'ordre de la Jarretière a seul man-.
que à la collection : l'Angleterre seule s'est
montrée récalcitrante et n'a jamais compromis,
l'honneur de la nation. T. P. Grâces aux sept
lieues de mer qui la séparent de nous, sans cela
son sort eût été bientôt décidé. T. M. J'en con-
viens, mais vous lui permettez bien de profiter,
de cet avantage. T. P. C'est juste. T. M. Que
vous êtes bon! T. P. Ah! si les 500,000 hom-
mes perdus dans les campagnes de 1812 et de
1813 avaient été dirigés sur l'Angleterre, il ne
serait plus question d'elle, T. M. Pardonnez-
( 14)
moi; cependant, nos soldats y auraient gagne dé-
faire moins de chemin, de moins souffrir, et
d'être noyés au lieu d'être gelés, ce qui vaut
bien mieux. T. P. Vous allez encore m'opposer
là prétendue impossibilité de la réussite ; mais
les Anglais , quoi que vous en disiez, ne sont
pas invincibles. T. M. Ils ne le sont même pas
sur mer, leur élément e,t leur véritable champ
de bataille;car sans'la révolution, notre marine'
prenait un essor qui, en peu d'années, eût dé-
montré à l'Angleterre qu'elle n'était pas maî-
tresse de la mer. Depuis vingt-cinq ans ils ont.
repris leur suprématie, et ce sera un nouveau
travail de la lui enlever ou même de la parta-
ger, et il est douteux que nous y parvenions ja-
mais. T. P. Pourquoi,'si nous y étions parve-
nus autrefois? T. M. Parce qu'avant cette épo-
que , les Anglais nous feront la guerre et ne
nous laisseront jamais le temps de former des
marins, dont nous n'avons pas un. T. P. Pour la
guerre de terre, ils ne seront jamais en état de
se mesurer avec nous. T. M. Par le nombre, non
Sans doute; mais à forces égales, ils nous-ont
prouvé en Espagne combien était erronée l'opi -
nion établie,que les Anglaise savaient se battre
que sur mer. Wellington, dans sa partie, vaut
tous les amiraux d'Angleterre.
( 15 )
Que pensez-vous du compte rendu à la cham-
bre des députés par les ministres de l'intérieur
et des finances? T. P. Il esteffrayant. T. M. C'est
pourtant votre bon ami Napoléon qui nous a
mis dans cet état-là. T. P. Pouvait-il faire tout
ce qu'il a fait sans argent? T. M. Comment !
avec 12 ou 1500 millions de revenu , avec les
contributions, énormes tirées des pays envahis,
ayant presque toujours entretenu ses- armées
aux' dépens de l'ennemi, il était obligé de laisser
deux milliards de dettes ? T. P. Mais aussi n'a-
vait-il pas conquis la moitié de l'Europe ? —
T. M. Avez-vous beaucoup gagné à toutes ces
conquêtes ? La prise de Hambourg, de Gênes
et de Rome , vous a-t-elle valu un écu ? Pour
que votre raisonnement eût quelque ombre de
sens commun, il faudrait qu'en rendant cette
moitié de l'Europe , on lui eût rendu son ar-
gent, ou plutôt le nôtre ; sans cette réciprocité,
quel marché a-t-il fait? T. P. Aussi vous comp-
tez la gloire pour rien. T. M. Je la compte même
pour beaucoup moins que rien, pour une vaine
fumée qui ne peut séduire que les sots, lors-
qu'elle est achetée par le sang et les larmes de
deux générations. Enfin , il faudra pourtant
combler cet énorme déficit. T. P. Le moyen
ne sera pas facile à trouver. T. M. J'en connaî-
(16)
trais bien un de le combler en partie. T. P. Quel
serait-il ? T. M. Je ferais dresser dans toute la
France deux états, 1°. des personnes connues
par leur attachement pour Buonaparte , qui le
plaignent ou le regrettent ; 2°. de celles qui,
n'ayant rien ou peu de chose en 178g , se trou-
vent aujourd'hui millionnaires , possèdent des
châteaux, des hôtels, des rentes, etc T. P. Eh
bien , ensuite. T. M. Je ferais payer à ceux de
la première classe la moitié de leur fortune
totale, pour venir au secours d'un pays ruiné
parleur héros ; à la seconde classe, je laisserais
ce qu'ils avaient en 1789 , et au moins dix mille
livres de rente, somme supérieure à ce que le
plus grand nombre pouvait espérer dans toute
leur vie, et je verserais le surplus dans les caisses-
du Gouvernem ent. T. P. Voilà de belles mesures,
et surtout très-justes ; vous appelez cela respec-
ter les propriétés. T. M. Je n'ai jamais pré-
tendu que les propriétés mal acquises fussent
respectables. Sur cent individus que ma mesure
atteindrait, quatre-vingt- dix-neuf n'auraient droit
à aucun ménagement ; quant au centième, il
serait peut-être dépouillé à tort : dans une
grande opération , ce malheur peut et doit ar-
river ; patience : la bonté, la justice de la me-
sure en elle-même, feraient excuser cette erreur
involontaire
( 17 )
involontaire. T. P. Si on adoptait vos idées ,
on exciterait tin furieux mécontentement. —-
T. M. Pas autant que vous le croyez : lorsque
les marchands , les bourgeois verraient que tout
ce qu'on fait regorger à ceux qui sont devenus
trop riches, et le sont devenus trop rapidement,
remplace Ce qu'on leur aurait demandé à eux-
mêmes , ils' ne songeraient plus à se plaindre, et
ils trouveraient l'opération admirable. Ceux qui
n'aiment pas Buonaparte (dont le nombre, dieu
merci, est encore le plus grand) se consoleraient
de voir taxer Un peu sévèrement ce qui lui reste
de partisans , dont aucun ne mérite d'égards ni
de ménagemens ; l'intérêt seul les dirige et les
■aveugle au point de ne pas s'apercevoir qu'ils
se couvrent de honte , en regrettant le plus
odieux et le plus méprisable des -hommes. —
T. P. Vous direz ce qu'il vous plaira, votre
plan est le comble de l'injustice. T. M. Rien
ne serait plus juste. T. P. Oh ! je suis fort tran-
quille, on ne l'exécutera pas. T. M. J'en suis
oertain, et c'est presqu'une nouvelle preuve
qu'on devrait l'exécuter. Ces comptes rendus ne
vous ont suggéré aucune réflexion ? T. P. Ma
foi non. T. M. Vous n'êtes pas frappé de la dif-
férence qui existe entr'eux et ceux des ministres
de Buonaparte, qui étaient un tissu de men-
B
( 18 )
songes, et n'avaient - d'autre but que de nous
tromper, en augmentant les recettes!, et en di-
minuant les dépenses. Ici, la franchise et la
bonne foi sont évidentes; aussi ces comptesren-
dus inspirent-ils la plus grande confiance, et
malgré le triste état de nos finances, nous fe-
rons face à tout. T. P. cela n'est pas sûr.
T. M. Pardonnez-moi ; le Roi vivra de priva-
tions pour payer les folies de votre Corse, que
Dieu confonde. Comparez la conduite des deux
souverains. T. P. Vous êtes toujours avec vos
comparaisons. Ne blâmez-vous pas aussi Napo-
léon d'avoir mis des contributions dans les pays
conquis? Cela s'est toujours vu. T. M. Pas au
point où il les avait poussées : ses agens met-
taient dans la perception une dureté, une bar-
barie-révoltantes. Un des principaux, employé
à Berlin, après plusieurs taxes énormes , en im-
posa une qui parut absolument impossible à
payer. Un prince de la famille royale osa faire
des représentations à cet agent, et lui dire que
la ville ne pouvait absolument satisfaire à cette
dernière taxe. Oh ! Monseigneur , reprit le ty-
ran subalterne , vous ne savez pas jusqu'à
quel point l'homme peut souffrir ; on vous
l'apprendra ; et la contribution fut acquittée.
T. P. C'est un peu dur ; mais la guerre justifie
( 19 )
tout. T. M. Et la guerre , qu'est-ce qui la justi-
fie ? T. P. Oh ! ma foi, vous subtilisez tellement
qu'on ne comprend plus rien à ce que vous dites
T. M. Cela signifie que vous n'avez rien à me.
répondre.
T. P. Vous aurez beau dire , vous n'empêche-
rez jamais ceux qui voudront, regretter Buona-
parte de le regretter. T. M. Intérieurement non,
parce que je n'ai pas le talent de lire dans les
âmes ; mais hautement, je vous certifie que si
j'étais chargé de cette mission , je l'empêcherais.
T. P. Comment? T. M. A la manière turque.
T. P. Diable ! comme vous y allez. T. M. Comme
votre cher Buonaparte, qui eût ainsi traité ceux
qui, sous son règne , auraient crié Vive le
Roi! Je pense que vous.ne le nierez pas. Je fe-
rais aussi disparaître les portraits de cet homme,
que des marchands ont l'impudence d'étaler au-
près de ceux de la famille royale : c'est Lucifer
au milieu des anges. Ils se seraient bien gardés,
il y a quelques mois, d'étaler un Bourbon ; au-
jourd'hui qu'une démenée , que j'ose nommer
déplacée, leur assure l'impunité, ils donnent
l'essor à la turpitude, à la bassesse de leurs
sentimens. Les lâches ! ils regrettent le monstre
qui dévorait leurs enfans et leur fortune ; ils
B 2
( 20 )
soupirent après le retour du commerce , et ils
appellent par leurs voeux celui qui l'aurait dé-
truit à jamais. Non, non ; de pareils êtres ne
sauraient être abandonnés à eux-mêmes ; un
gouvernement paternel n'est point fait pour des
hommes de cette espèce.
T. P. Comment voulez-vous les gouverner ?
T. M. Comme Napoléon : je veux seulement
qu'on appuie beaucoup moins fort que lui.
T. P. Allons ; vous êtes digne de vivre en Tur-
quie ou au Japon. T. M. Nous y avons tous
vécu près de vingt-cinq ans, et nous croyions
être en France ; n'est-il pas vrai? T. P. Puisque
nous y sommes, jouissons de notre bonheur.
T. M. Ah ! ah ! aujourd'hui vous vous trouvez
heureux ; l'autre jour c'était tout le contraire.
T. P. Non ; j'ai toujours été satisfait de notre
nouveau mode de gouvernement, de la consti-
tution, des deux chambres. T. M. Vous me re-
prochiez d'être content de tout; je vous ferai le
même reproche. T. P. De tout; il s'en faut; par
exemple , la suppression de ces maisons d'édu-
cation pour les, orphelines , puis-je l'approu-
ver ? T. M. Ah ! vous voudriez que le roi con-
servât tous les établissemens de Buonaparte,
qu'il continuât tous ses travaux, qu'il entre-
(21 )
tint la même armée; c'est-à-dire , qu'il dépensât
aussi 1,500 millions par an. Consentiriez-vous à
payer les mêmes impôts que sous son règne ?
T. P. Je ne vois pas qu'ils soient fort diminués.
T. M. La baisse du sucre et du café est d'a-
bord une véritable diminution ; d'ailleurs, il y en
aura d'autres, donnez le temps T. P. Je vois en
attendant des dépenses énormes; cette maison du
roi. T. M. Elle vous tient furieusement au coeur.
T. P. Napoléon , dont vous blâmez tant les
dépenses, n'a point eu dans sa garde de corps
d'officiers. T. M. Savez - vous pourquoi ?
T. P. C'est qu'il n'en a pas voulu apparemment.
T. M. Non ; c'est qu'il ne l'a pas pu. T. P. Bon.
T. M. Oui, mon ami, cet empereur, ce des-
pote , ce tyran, était l'humble serviteur de sa
garde , la ménageait', la craignait, la comblait
de grâces de toute espèce. Il n'a jamais osé créer
de gardes-du-corps, qui auraient eu nécessaire-
ment le pas sur elle, auraient été mieux payés,
mieux vêtus, mieux composés ; ce qui n'em-
pêchait parque sa garde ne coûtât quatre fois
plus que ne coûtera celle du roi, lorsqu'elle
.sera complète. T. P. Ce sera encore plus qu'il ne
faudrait. T. M. Ah! j'entends, vous voudriez
que le roi fût entouré de troupes faciles, à sé-
duire, pour renouveler les scènes de 1789.
B 3
T. P. Je ne dis pas cela. T. M. Je dis moi qu'il
fait très-sagement de s'entourer de plusieurs
corps d'officiers, inaccessibles à la séduction ,
qui lui feront, s'il le faut, un rempart de leurs
personnes , bien entendu qu'il ne leur Sera pas
ordonné de ne pas se défendre, et de se laisser
égorger. Cet inconcevable genre de faute n'ar-
rive qu'une fois dans un siècle, et l'infortuné
Louis XVI a acquitté le, sien. Savez-vous que
lorsque François Ier. fût pris à Pavie, il ne res-
tait plus à cheval qu'un seul garde-du-corps de
la compagnie écossaise ? T. P. Je ne savais pas
cela. T. M. Je le crois ; vous' avez feuilleté da-
vantage la Cuisinière bourgeoise et' les comptes
faits de Barème , que l'Histoire de France ; vous
conviendrez pourtant que le roi notera pas mal
de s'environner, s'il le peut, d'hommes de cette
trempe.
T. P. Il y a encore des gens qui ont peur de lui
T. M. Je le sais ; tous ceux qui en disent dix
bien : car personne n'en pense, et ceux même
qui ne veulent pas qu'on eh dise du mal. T. P. Ces
derniers peuvent n'avoir pas d'autre motif que
de ne vouloir pas entendre médire de l'homme
abattu T. M. Non, non, les dévots donnent
cette raison, et la peur les domine comme les
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autres, peut-être un peu davantage : car vous
les voyez , en même 'temps , médire du tiers et
du quart qu'ils ne redoutent pas. On dira ce
qu'on voudra ; mais je persiste à soutenir que
si on empêche de dire du mal de Napoléon, il
faut aussi empêcher d'en dire du bien, et ne pas
souffrir ces honteux regrets, ces exclamations
indécentes , non-seulement des militaires , mais
d'un tas de clabaudeurs et de caillettes éblouis
par le faux éclat du tyran, et assez stupides pour
ne pas apercevoir l'opprobre dont ils se couvrent.
T. P. Enfin , vous voilà content, cette maison
du Roi que vous aimez tant, s'organise à force.
T. M. Elle' ne sera pas de 5o mille hommes,
comme vous le craignez, je ne sais pourquoi.
T. P. Vous reverrez les mousquetaires avec
leurs soubrevestes. T. M. Je ne tiens ni aux
soubrevestes des mousquetaires , ni aux bottes
fortes des gendarmes, ni aux bas .rouges des
gardes-du-corps ; mais je tenais beaucoup aux
gardes-du-corps, aux gendarmes et aux mous-
quetaires. T. P. J'ai un cousin qui prétend que
les mousquetaires , avec leurs grandes croix de-
vant et derrière , avaient plutôt l'air de pères
de la Mercy. T. M. Diable ! il s'y connaît, ce
cousin-là ; et quel âge a-t-il ? T. P. Environ
quarante-cinq ans. T. M. Eh bien! il a été doué
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de bonne heure du talent de l'observateur : car
il y en a près de quarante que les mousquetaires
n'existent plus ; mais , au reste , je suis fait à
cela ; je rencontre journellement des gens de
trente ans, qui savent à merveille ce qui s'est
passé, il y en a vingt-cinq ; ils en parlent d'un
ton tranchant et assuré , et pourraient dire ,
comme la fausse Agnès , que c'est leur nourrice ,
qui leur a appris l'histoire de France. T. P. Je
les ai vus, moi, les mousquetaires , et je suis
de l'avis de mon cousin. T. M. Que je vous
plains l'un et l'autre ! Et que fait-il ce cousin ?
T. P. Plus rien : il était payeur dans un des
départemens que nous avons si complaisamment
abandonnés. T. M. Il est vrai que nous avons
mis, dans cette restitution , une douceur, une
complaisance bien édifiantes, T. P. C'est une
honte .pour la France d'avoir renoncé en un
instant à des conquêtes achetées aussi cher.
T. M. Que fallait-il donc faire x selon vous ?
T. P, Les défendre. T. M. Oui, faire la guerre
encore une dixaine d'années ; sacrifier un ou
deux misions d'hommes : le tout pour conser-
ver à votre cousin sa place de payeur. Je crois
que vous avez raison. T. P. Je ne pense pas à
lui , en disant cela. T. M. Oh ! que si; et les
trois quarts de ceux qui parlent comme vous ,
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n'ont pas d'autre raison. L'égoïsme du peuple
est poussé à un degré tel que les sentimens de
la nature sont étouffes , n'existent plus. —
T. P. Qu'entendez-vous par-là? T. M. Que
des parens qui gémissaient, qui se lamentaient
sur le départ forcé de leurs enfans pour l'armée,
aujourd'hui qu'ils sont de retour dans la maison
paternelle, se plaignent qu'il faut les nourrir.
T. P. Oh ! vous plaisantez : cela ne se peut pas.
T. M. Cela se peut si bien, qu'on me l'a dit à
moi-même ; et qu'en examinant la chose , elle
devient très-croyable. T. P. Je ne vois pas cela.
7! M. Les parens, faits depuis long-temps à
l'idée de voir partir leur enfant dans telle année,
voient approcher le moment avec une sorte
d'inquiétude ; mais bientôt, convaincus de
l'impossibilité d'éviter le coup, ils prennent
leur parti : après bien des larmes répandues,
de' tendres adieux , l'enfant se sépare de sa fa-
mille, qui , au bout de quelques jours, en a fait
son deuil, et ne compte plus le revoir. La paix
a rendu à leurs foyers beaucoup de ces cons-
crits que l'on croyait disparus pour toujours ;
ils arrivent avec des idées militaires, c'est-à-
dire , de liberté et d'indépendance ; il leur faut
la meilleure place à table , et le meilleur mor-
ceau ; après les premiers embrassemens , après
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deux ou trois jours d'effusion réciproque , les
parens calculent que la dépense de la semaine
va augmenter sensiblement, et finalement, vou-
draient, puisqu'ils en avaient fait leur deuil, que
ie conscrit fût resté sous les drapeaux ou'sut le
champ de bataille. T. P. Je ne me persuaderai
jamais que des parens raisonnent ainsi. T.M. V ous
connaissez mal les hommes, et surtout ce qu'on
appelle le peuple ; il faut l'avouer, à la honte
de l'humanité, mais le peuple ne mérite pas
qu'on se sacrifie pour lui : ceux qui le font,
peuvent s'attendre à être payés d'ingratitude ; ils
ne doivent agir que pour eux-mêmes, et pour leur
propre satisfaction.
T. P. Vous approuvez sans doute que la nation
se charge des dettes du Roi? T. M. Non ; l'arriéré
que nous a laissé Buonaparte est trop effrayant,
pour y rien ajouter. T. P. Vous voilà raison-
nable une fois. T. M. La chambre des députés
pouvait -bien attendre que le Roi en fit la de-
mande. T. P. Certainement, mais il n'aurait pas
ésé , et la liste civile aurait suffi pour faire face
à ses éngagemens antérieurs ; car, entre nous,
elle est trop forte. T. M. Elle en est ridicule :
25 millions ! huit ou dix, passe. T. P. On pou-
vait aller jusqu'à douze. T. M. Vous croyez :
c'est très-généreux. T. P. Ma foi, j'avoue que
vous m'étonnez, je n'aurais jamais cru que nous
serions d'accord sur ces deux articles. T. M. Il
n'y a pas de plaisir à se moquer de vous. —
T. P. Comment ? T. M. Vous ne voyez pas
que depuisain quart-d'heure je ne fais pas autre
chose. Est-ce que la nation peut décemment se
dispenser de payer les dettes de son Roi, re-
montant sur le trônc de ses pères? Est-ce que la
liste civile ne doit pas lui donner les moyens
de représenter et de faire du bien, comme l'un
des première Souverains du monde ? Que vos
idées sont rétrécies et mesquines ! T. P. Je vous
avais cru raisonnable : je me suis trompé. —
T. M. Je rougirais de l'être comme vous : une
grande nation met de la grandeur dans sa con-
duite ; si elle avait le malheur d'adopter vos
principes, elle se déshonorerait. T. P. La cham-
bic est généreuse du bien des autres. T. .M. N'en
paya-t-elle pas sa paît? Allons, mon ami, il
vous en coûtera quelques écus ; prenez votre
parti , et ne renoncez pas à votre petite portion
de gloire nationale pour huit ou dix francs.
T. P. Il est tout simple que vous aimiez, que
vous souteniez un nouvel ordre de choses qui
protège des gens oubliés depuis tant d'années ,
qui leur promet dès faveurs et des grâces aux-
quelles ils avaient renoncé pour toujours. —
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T. M. Si vous étiez l'un de ces gens-là, vous
verriez que ces faveurs ne vous accableraient
pas ; elles sont toutes , ou à peu près, pour ceux
qui en jouissaient auparavant. Les personnes
qui n'ont jamais cessé d'être attachées ait nou-
veau gouvernement, qui ont tout sacrifié, tout
perdu pour lui, sont traitées en amis. T. P. C'est
ce que je vous dis. T. M. Vous me dites le
contraire : en amis, signifie qu'on ne se gêne
pas avec eux, qu'on en agit sans façon ; le tout
parce qu'ils sont incapables de nuire. Les autres-
on les ménage, on les caresse par la raison con-
traire. Il ne faut que voir la différence de trai-
tement pour les anciens militaires et pour ceux
de Buonaparte. T. P. Ceux-ci n'ont-ils pas bien
mérité de la patrie ? T. M. Et ceux-là n'ont-ils
pas bien mérité du Roi ? En général, il vaut
mieux être protégé qu'ami : soyez très-lié avec
un grand seigneur, il ne fera rien pour vous ,
parce que le public trouverait la chose trop
simple pour s'en occuper : au lieu que le pro-
tégé obtenant une place , il sera question par-
tout du grand crédit du seigneur, et son amour-
propre sera satisfait. Je me rappelle qu'autrefois
j'étais lié dès l'enfance avec un homme riche,
possesseur d'une belle terre et d'unbeau château,
où il recevait grande compagnie. Je ne manquais
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pas , tous les ans, d'aller y passer quelques se-
maines. Les étrangers 1 occupaient les apparie-
mens les mieux situés, les plus commodes ; quant
à moi, comme ami, j'étais relégué au plus haut
de la maison, dans une mansarde à peine lo-
geable. A la fin cette distinction me parut dé-
placée , et me fatigua ; je n'en témoignai rien
Lorsque mon ami m'invita l'année suivante à
venir le voir, je ne m'y engageai que sous la
promesse formelle d'être logé, non en ami, mais
comme quelqu'un qu'il recevrait pour la pre-
mière fois ; il me tint parole , et de ce moment-
là, je pus me promener dans mon appartement
sans craindre de me casser la tête contre le pla-
fond. T. P. Cependant avec qui voulez-vous
qu'on agisse sans cérémonie , si on en fait avec
ses amis ? T. M. Je veux qu'on les traite comme
ceux qu'on traite le mieux, sans quoi l'amitié
devient à charge, et un mot vide de sens ; à l'ap-
plication , et pour le cas dont' il est question,
ajoutez la reconnaissance. T. P. Au reste, tous
ceux que vous avez en vue, n'ont fait que leur
devoir. T. M. Tant de gens ne l'ont pas fait,
qu'il faut en savoir quelque gré à ceux qui l'ont
fait.
T. P. Je ne suis point partisan de cette or-
donnance de police sur les dimanches et fêtes.
T. M. Elle est bonne en elle-même ; seulement
elle exige aujourd'hui des modifications mu-
tiles lorsqu'elle a été faite ; car vous n'ignorez
pas que c'est une ancienne ordonnance renou-
velée. T. P. Les dévots en sont enchantés.
T. M. Je ne suis pas dévot, et je l'approuve.
T. P. Ne faut-il pas que les ouvriers mangent
tous les jours? T. M. Je le crois. T, P. Alors
laissez-les travailler tous les jours. T. M. Vous
connaissez bien mal les ouvriers ; lorsqu'ils pou-
vaient travailler toute la semaine, ils. se repo-
saient le dimanche et le lundi, souvent le mardi,
qui étaient consacrés au cabaret; ils n'en feront
ni plus ni moins aujourd'hui. Pour le maintien et
l'honneur de la religion dominante, il faut une
différence marquée entre le dimanche et les au-
tres jours. Pourquoi notre religion serait-elle la
moins observée de toutes? l'usage dont vous
vous plaignez, est établi partout. T. P. Cela
fait grand tort aux marchands. T. M. Aucun ;
lorsqu'on sera certain de trouver les magasins
fermés le dimanche, on fera ses emplettes le sa-
medi. T. P. Oh! vous défendez tout ce que fait
le Gouvernement. T. M. Tout, non; je défends
ce que je crois bon et juste : le bien comme le
mal peuvent émaner de la même source; je ne
porte mon jugement qu'après un mûr examen,
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ce que vous ne faites pas. T. P. Vous vous
croyez infaillible, cependant le Journal des Arts,
du 30 juillet, en rendant compte de notre con-
versation, pulvérise votre argument, que les
soldats ne sont pas citoyens. T. M. Pulvérise,
c'est beaucoup dire : il le combat, et voilà tout;
il y a loin de là à une pulvérisation totale.
T. P. Enfin, il n'est pas de votre avis. T. M. C'est
un droit qui appartient à tout le monde, surtout
à un journaliste ; cependant il ne serait pas im-
possible de répondre à celui-ci. T. P. Et que
lui diriez-vous? T. M. Que je soupçonne le ré-
dacteur de l'article d'être membre de la garde
nationale : alors il a vu la chose comme tel; or,
les gardes nationaux ne sont pas soldats. T. P. Que.
sont-ils donc? T. M. Des bourgeois on des ci-
toyens en uniforme. T. P. Ne se sont-ils pas
conduits avec courage depuis six mois qu'ils sont
organisés, et dans des circonstances bien épi-
neuses? T. M. Je ne nie pas le fait, et je les tiens.
pour aussi braves que des grenadiers.; il n'y a
pas moins une grande différence entre eux et un
régiment de ligue. T. P. Laquelle? T. M. As-
semblez aujourd'hui une légion de la garde na-
tionale , et donnez-lui l'ordre de partir demain
matin pour Baronne, croyez-vous qu'il serait
exécuté ? T. P. Non. T. M. Donnez le même

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