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Séduction

De
178 pages

L'auteur a connu des êtres qui, sous l’emprise de la séduction, se sont trouvés impliqués dans des situations extrêmes. Aussi a-t-il eu l’idée de raconter leurs aventures en prenant soin de les travestir un peu. Certaines paraissent si incroyables, si pathétiques, que le lecteur pourra s’interroger : « Est-ce vraiment arrivé ? » Distrayant labeur que celui de démêler le vrai du faux !

Consignant sur le papier des fragments de vie dérobés à autrui, notre voleur d’histoires a donné naissance à tout un peuple de personnages fantasques, tragiques, drôles ou bouleversants.

En dépit des apparences, un livre de contes n’est pas facile à écrire. C’est un exercice de style concis qui oblige à intéresser immédiatement le lecteur, à lui narrer une histoire en jouant de toute la palette des émotions possibles, sans s’égarer en route, et à le surprendre enfin par un dénouement inattendu...


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

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Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-414-00986-2

 

© Edilivre, 2017

Avant-propos

J’ai connu des êtres qui, sous l’emprise de la séduction, se sont trouvés impliqués dans des situations extrêmes. Aussi ai-je eu l’idée de raconter leurs aventures en prenant soin de les travestir un peu. Certaines paraissent si incroyables, si pathétiques, que le lecteur pourra s’interroger : « Est-ce vraiment arrivé ? » Distrayant labeur que celui de démêler le vrai du faux !

Consignant sur le papier des fragments de vie dérobés à autrui, je me suis fait voleur d’histoires et donné naissance à tout un peuple de personnages fantasques, tragiques, drôles ou bouleversants.

En dépit des apparences, un livre de contes n’est pas facile à écrire. C’est un exercice de style concis qui oblige à intéresser immédiatement le lecteur, à lui narrer une histoire en jouant de toute la palette des émotions possibles, sans s’égarer en route, et à le surprendre enfin par un dénouement inattendu.

En Uruguay, j’ai découvert Horacio Quiroga et ressenti pour cet excellent narrateur une tendresse particulière, attiré comme lui vers le burlesque, la gaieté, la tristesse ou le macabre. Avec toujours ce désir d’étonner qui est, je crois, le propre de l’écrivain.

Bien évidemment, on ne peut traiter de la séduction sans parler des femmes ou des sentiments amoureux qu’elles suscitent. Il y a beaucoup de cela dans ces contes. Certains d’entre eux ont un contenu salace. Puisse le lecteur s’en amuser au lieu d’en être choqué ! Cela prouvera que j’ai eu raison de les publier.

Histoire de chapeau

Elle avait débarqué à Colonia en provenance de Buenos Aires. Le « borsalino » posé sur sa jolie tête blonde aux cheveux ramassés dans le cou. Je me souviens surtout de ses yeux d’un bleu pâle délavé, comme ceux des chiens de traîneaux du grand Nord, au regard aigu qui transperce et fascine. Vêtue de jean, à peine couverte en dépit de la bise qui soufflait, ce soir-là, sur le Rio de la Plata, elle avançait avec cette démarche chaloupée de camionneur qui m’avait tant surpris lors de notre première rencontre à Vancouver. Après un baiser mouillé sur la joue, elle me dit :

– Je t’ai rapporté ton chapeau oublié chez Raspoutine.

Trois mois plus tôt, dans les montagnes de Colombie britannique, mon séjour avait été superbe jusqu’à mon retour en ville où les choses s’étaient gâtées. Ni la vue sublime sur l’océan Pacifique depuis la terrasse de la maison de l’ami qui m’hébergeait, ni la visite quotidienne des ours fouillant les ordures aux abords de sa propriété, ni le bon vin acheté à prix d’or au supermarché, n’avaient pu freiner mon plongeon dans l’ennui. Après avoir lu et relu les trois bouquins apportés dans mes bagages (Tchekhov, Aimé, Pirandello), visité deux fois l’aquarium géant, donné à manger des noisettes aux écureuils du parc, déambulé dans les rues passantes de la ville, j’avais fini par prendre en grippe le pays tout entier, son ordre, sa propreté, l’abominable embonpoint des gens et leur navrante uniformité.

Mon hôte venait de se séparer de son amie. « Trop occupé, trop exalté, tu n’es jamais avec moi ! » avait-elle invoqué comme excuse. Cette séparation, une de plus, l’avait affecté. Il se consolait en faisant venir des filles. Pour manger (il cuisinait très bien), pour converser (il adorait parler), et bien évidemment pour dormir (il avait un lit à quatre places). La sortie de la poubelle en fin de soirée donnait le signal du repli dans les chambres. Eux, dans l’alcôve du premier. Moi, dans la soupente contiguë au garage. Le lendemain matin, généreux en détails, il me narrait les prouesses des demoiselles au lit. Ces moments de joyeuse trivialité, trop rares pour mon goût – on ne peut faire l’amour vingt quatre heures par jour – étaient les seuls qui parvenaient à me tirer de mon détestable ennui. Je me délectais à son récit, regrettant de ne pouvoir en saisir toutes les nuances à cause de ma médiocre connaissance de la langue anglaise. Malheureusement pour lui, mon ami avait tendance à mélanger sexe, tendresse et perversité, ce qui aboutissait à chaque fois au désastre.

Il me restait trois jours à tirer avant de rentrer chez moi lorsque mon ami me téléphona du bureau :

– Une copine vient dîner ce soir. Mets la table, j’arrive.

Au premier regard, Alice ne me fit pas grande impression, sauf ses yeux perçants et sa surprenante et arrogante poitrine, une de ces poitrines volcaniques qui émeuvent et agressent. Petite, mince, une silhouette d’adolescente, elle était venue avec son chien, un retriever trop nourri.

– Charly pèse 118 livres, tout comme moi. C’est mon ami, je l’adore.

J’allais découvrir par la suite qu’elle aimait tous les chiens, surtout ceux des rues, les chiens perdus sans collier, les bâtards crasseux et misérables, et pour lesquels elle avait toujours un biscuit à offrir. Ils venaient à elle comme des mouches sur du miel :

– Mon odeur les excite, disait-elle, ils ne sont pas décevants, pas comme les hommes en tout cas !

Alice s’était invitée en Uruguay sur un coup de tête : son travail fini, elle avait besoin de vacances.

À l’époque, j’habitais seul dans un grand appartement en ville, avec trois chambres à coucher et deux salles de bain. Ayant fait le vide autour de moi, renoncé aux soirées, concerts et réception, je n’avais conservé que de rares amis et ma domestique Marthe, pour le ménage une fois par semaine. Plongé dans mes songes, je vivais comme un égoïste, avec pour seule préoccupation celle de soigner mes plantes vertes sur le balcon. Chaque matin, je mesurais leur croissance, ravi de les voir pousser si vite.

En ce début d’été, la plage à proximité incitait au délassement. Je venais d’écrire un livre et n’avais envie de rien faire. Tout comme monsieur Oblomov, ce personnage de la littérature russe inventé par Gontcharov, inactif, philosophe et chantre de la paresse.

Ma première pensée fut que l’intrusion de cette fille allait troubler ma quiétude, avant de réaliser que le moment était sans doute venu de quitter ma torpeur. Et puis, pourquoi le cacher ? J’avais une furieuse envie de vérifier la matérialité de ses glorieux attributs. Je lui répondis qu’elle pouvait venir : une chambre et une salle de bain l’attendaient.

Fondée par les portugais au 17ème siècle, Colonia de Sacramento est une petite ville atypique au charme déliquescent, située au bord du Rio de la Plata, en face de Buenos Aires, de l’autre côté de l’estuaire le plus large du monde. Un lieu idéal pour artistes. Sculpteurs, peintres, écrivains rêvent d’y posséder leur maisonnette. Les rues étroites, bordées de bâtisses rustiques aux couleurs tendres, pavées de grosses pierres inégales, usées par les pluies diluviennes qui s’abattent en hiver, rappellent celles des villages du sud de l’Italie. De vieilles guimbardes d’un temps révolu somnolent le long des trottoirs. Quelques touristes déambulent sous les platanes, des « touristes à cinq dollars » surnommés ainsi par les commerçants du quartier, à cause de leur faible pouvoir d’achat.

L’an passé, à la même date, j’attendais sur la plaza Mayor un couple de jeunes français recommandé par une amie commune. Sac au dos, Annie et Julien avaient quitté la France pour un périple de trois mois en Amérique du sud. Intermittents du spectacle, ils se trouvaient sans emploi et profitaient des largesses que la République française dispense aux chômeurs de longue durée. Une amie avait été chargée de pointer à l’Agence pour l’emploi, à leur place. Un procédé scandaleux, ruineux pour le pays, générateur d’oisiveté.

Je leur fis visiter la vieille ville. Après un siècle de luttes mettant en prise espagnols et portugais pour s’emparer de cette fortification avancée séparant les deux Empires, Colonia allait finir par s’incorporer au territoire national sous forme d’un « no man’s oriental. En les quittant, je leur offris mon dernier livre, une ode à l’Uruguay.

Deux mois plus tard, descendu en Patagonie pour y pêcher la grosse truite andine, je fus surpris de les retrouver, se promenant main dans la main dans les rues de Junin de los Andes.

– Nous sommes maintenant ensemble ! me dit Annie.

– Mais je croyais…

– Nous ne l’étions pas à Colonia, seulement des copains. C’est votre livre qui nous en a donné l’idée, dit-elle, avec un sourire radieux.

– Comment ça ?

– Vous vous souvenez des conseils à votre fils concernant la séduction ?

« Aime ta femme avec passion. Caresse-là, sans rien oublier de son corps, y compris les parties qui te semblent aujourd’hui de moindre intérêt : nez, oreille, doigts de pied. Les sensations éprouvées, pour aussi étrange qu’il y parait, ne s’effaceront jamais de ta mémoire. Elles sont l’essence même de la volupté »

Nous avons suivi vos recommandations.

Trois mois plus tard, j’apprenais la future naissance de leur premier enfant auquel, pour me remercier, ils allaient donner mon prénom.

Colonia, villes de rencontres, de la beauté et de l’amour.

Le temps est agréable, pas trop chaud, un peu venté. Vu l’arrivée tardive du ferry, je décide d’y passer la nuit.

Avec ses belles chambres au décor colonial et ses plantes vertes à l’entrée, la « Posada del Virrey » a toujours eu ma préférence. Meubles antiques, hauteur des plafonds, murs décrépis, bibelots surannés, fraîcheur des recoins obscurs, tout dans cette vieille demeure restaurée respire le passé. Une terrasse sur le toit plat donne sur le fleuve, bordé par des saules, ces arbres tristes et mélancoliques des poètes.

– Tu sais, on peut dormir dans la même chambre, ça coûtera moins cher, avait dit Alice.

Simplicité, naïveté, promesse d’ébats amoureux ? Toujours est-il que la jeune femme, d’entrée de jeu, avait jeté les bases de nos rapports futurs.

Nous dînons chez mon ami Alejandro, propriétaire de la « Floridita », un excellent restaurant sur la plage. Il a choisi ce nom en hommage au fameux bar de la « Habana Vieja », lieu de bagarres et de provocation fréquenté par Hemingway, dans les années cinquante, à Cuba. Comme nous sommes en semaine et que la saison d’été n’a pas encore débuté, il n’y a pas grand monde. Je crois même que nous sommes ses seuls clients. Le local est avenant, petit salon privé avec fauteuils confortables, bar et tables nappées de dentelles, éclairées par des bougies. Une musique discrète diffuse des blues des années cinquante.

Je me mets à parler à Alice de l’Uruguay, des ses habitants, de ses mœurs, et des récentes élections présidentielles qui ont vu, pour la première fois de son histoire, la victoire de la Gauche. Une Gauche bon enfant dont l’objectif est de changer les choses mais qui, faute de moyens, se trouve démunie devant l’ampleur de la tâche. Bien qu’en légère amélioration, l’environnement économique reste hostile : prix élevé du baril du pétrole, caisses vides dues à la crise récente qui a vu le pouvoir d’achat baisser de moitié, dollar en chute libre. La moitié du pays est en état de pauvreté. Quand j’aborde la situation préoccupante des enfants qui errent dans la rue, Alice me fait remarquer que la mendicité, ici, n’a rien à voir avec celle de Vancouver. Là-bas, les pauvres sont mal à l’aise, ils quémandent honteusement et ne vous donnent rien en échange. En Uruguay, lorsque quelqu’un vous demande un peu d’argent, une cigarette, c’est comme s’il manifestait un droit, mais aussi un devoir, celui de ne pas vous molester. Mendier ainsi signifie que les gens savent offrir. Même si vous ne leur donnez rien, ils vous remercient, et vous avez alors le sentiment qu’ils vous font, sous le soleil, le cadeau de leur générosité.

– D’où peuvent venir les solutions ? demande Alice, que mon exposé inquiète.

– Le dilemme est compliqué. Certainement pas de l’industrie dont l’essor est restreint, ni de l’élevage, principale richesse du pays mais qui ne peut, à lui seul, colmater les brèches, encore moins des Services dont la croissance est limitée à une démographie stagnante. L’aide financière apportée à leurs familles par les uruguayens partis faire fortune à l’étranger n’est qu’un subside (50 millions de dollars par an). Reste le tourisme ! Ce qu’a su faire l’Argentine avec la Patagonie, l’Uruguay devrait pouvoir le faire en séduisant les investisseurs par la qualité de son littoral, les ressources de son « campo », le patrimoine antique des villes, son climat tempéré, l’absence de pollution, de tremblements de terre, de tsunami, de menaces terroristes, en un mot par une notion qu’on ne voit plus guère dans le monde : l’art de vivre.

– Une affaire de marketing, en somme, observe Alice, quelque peu rassurée.

– Oui, mais le problème est que les citoyens de ce pays sont terriblement conservateurs. Pessimistes, contempteurs, imprécis, ils répètent à l’encan que le « temps passé était meilleur que celui d’aujourd’hui ». La fameuse nuit de « La nostalgie » est un classique du genre.

– Ils ne sont pas les seuls. Quoi qu’il en soit, leur hospitalité est chaleureuse.

L’Uruguay, pays d’amis, de rencontres, du civisme et de la solidarité. Quand un vieillard traverse la rue, il se trouve toujours quelqu’un pour l’accompagner.

Poursuivant mon exposé, je lui parle de culture, une culture bien à eux qui s’exprime dans la vie de tous les jours avec leur viande, le maté, le foot et le tango. Loin de chez eux, ils l’ignorent, mais dans leur pays, ils la vivent comme un rituel.

– On dirait que les gens, ici, sont tout le temps en vacances.

– C’est une impression. En réalité, ils sont contraints de travailler beaucoup pour arriver à joindre les deux bouts, et pratiquent souvent deux ou trois métiers à la fois. Les épiceries restent ouvertes jusqu’à onze heures du soir, dimanche compris. En revanche, la Semaine du Tourisme est sacrée. La population déserte son lieu de travail en direction des plages et des villes de l’intérieur. Toute activité professionnelle est suspendue. Les gens s’adonnent alors au camping, à l’équitation, à la chasse, à la pêche et à la promenade. Tour cycliste, Fête de la bière, démonstrations de dressage, foires rurales, concerts, défilés donnent lieu à des rassemblements massifs dans la capitale et le pays tout entier.

Alice se montre intéressée.

Cependant son manque de culture générale me surprend. C’est à peine si elle a entendu parler de la Révolution russe de 1917 ou de la seconde guerre mondiale. Pourtant, n’a-t-elle pas fréquenté l’Université, obtenu un diplôme de criminologie ?

À la fin du dîner, elle m’enlace.

– Tu parles comme un professeur. J’aime ça. Et tu sais quoi ? J’ai toujours été une élève appliquée.

Tandis que ses seins fermes et ronds se pressent contre ma poitrine, l’émotion me gagne. Après tout, je les ai invités, n’est-il pas logique qu’ils me remercient ?

Nous prenons un dernier verre avant de rejoindre l’hôtel.

Réveillé par la lumière du jour qui se répand en force dans la chambre, j’aperçois, debout contre la fenêtre, la silhouette d’Alice. Entièrement nue, tournée vers le fleuve qui miroite au soleil, elle boit à même le goulot une bouteille d’eau gazeuse. Sa longue chevelure blonde effleure une croupe gracile aux fesses tendres et rondes semblables à celles d’une fillette.

– Tu es déjà réveillée, tes vingt quatre heures d’avion ne t’ont donc pas fatiguée ?

– J’ai mal dormi, le décalage sans doute, répond-elle en se retournant.

Le contre-jour m’empêche de distinguer avec précision les détails de son anatomie, sans pour autant m’en occulter la splendeur. À voir ses seins dressés et fermes, je ressens une violente secousse, une secousse identique à celle subie sur la terrasse de Bill à Vancouver. Percevant alors mon trouble, elle s’approche. Elle s’étend sur le lit, saisit mes mains et les plaque fermement sur sa poitrine. Suave et délicieuse rondeur ! Mes doigts s’égarent un instant sur la satine du ventre orné d’une perle au nombril, palpent la croupe, les hanches, goûtent à la fraîcheur des fesses, avant de clore leur vadrouille sur les cuisses. Je guette un soupir, un mouvement : rien ! Ma balade érotique semble ne produire aucun effet sur elle. A sa respiration paisible, on la dirait privée d’émotion. Je suis comme un voyageur frappant à la porte d’une maison vide. Je sens mon ardeur se calmer. C’est alors que je réalise qu’elle s’est endormie. « Bah, son long voyage l’a épuisée, la pauvrette a besoin de repos ».

Elle reste couchée toute la matinée. L’après-midi, je l’emmène visiter les ruelles étroites et pittoresques de la ville, les galeries d’art, les échoppes des artisans. Gravissant l’escalier en colimaçon du phare, nous contemplons le coucher du soleil sur le fleuve.

– Quand le soleil disparait, un rayon vert fuse sur l’eau, et tous les vœux son exaucés ! Dis-je.

Mais comme tous ceux ou toutes celles, à qui j’ai voulu révéler cet instant précis, Alice a beau scruter l’horizon, elle passe à côté du rayon magique. Pourquoi suis-je toujours le seul à l’apercevoir ?

Puis, nous prenons la route. Une route toute droite, bordée d’eucalyptus et de palmiers, celle que les argentins empruntent en débarquant du ferry pour se rendre à Punta del Este. Pour l’heure, elle est déserte, à peine un camion, une voiture, un cyclomoteur. À l’époque de la prospérité, on se déplaçait beaucoup en avion, à cause du mauvais revêtement des routes et des chemins de terre défoncés. Quant aux voitures importées, l’Etat les taxait à cent pour cent. Un pays où il n’existe pas d’impôts sur le revenu, il faut bien trouver l’argent quelque part. Le prix des véhicules a baissé mais la patente reste chère. Les usagers se rattrapent en omettant de la payer, se privent d’assurance ou privilégient les transports en commun. Le contrôle technique est obligatoire, mais peu y souscrivent et les voitures sont en piteux état : pneus usés ou réchappés, freins débiles, amortisseurs inexistants, feux de position et phares déréglés.

Jadis, dans un virage en devers, un de ces maudits engins s’est écrasé contre un arbre. Tous les occupants ont été tués, sauf une femme éjectée sur le pré. À l’hôpital, elle s’est réveillée deux mois plus tard, les cheveux blanchis, le teint blême. Je m’en souviens comme si c’était hier. La radio avait relaté les détails de ce terrible accident. Cette femme, c’était ma mère, un être chéri et tendre. Elle venait d’avoir trente cinq ans. Ce jour là, sur une méchante route d’Uruguay, mes rêves d’enfant, de tendresse partagée, se sont envolés pour toujours.

Alice a l`âge de ma mère quand s’est produit l’accident.

Je m’étonne de ne pas la voir encore mariée.

– Les occasions n’ont pas manqué, mais à l’époque je n’en avais pas envie. Aujourd’hui, c’est différent, j’aimerais bien trouver un époux, avoir des enfants, une vie de famille. Mais a Vancouver, les hommes ont une mentalité de macho, les bons maris ne courent pas les rues.

– As-tu déjà été amoureuse ?

Elle hésite une seconde.

– Oui, une fois, d’un américain.

– Et ça n’a pas marché ?

– Il habitait Seattle, aux Etats-Unis. Nous avons vécu ensemble, puis comme je voulais travailler et que je n’avais pas de permis de séjour, je suis rentrée chez moi.

– C’est tout ?

– Après, il y en a eu d’autres, en tout une vingtaine.

– Tu les collectionnais, ma parole !

Elle rigole.

Je lui demande ou elle a appris le français.

– En France.

– Pourquoi la France ?

– Ma mère m’en parlait souvent. Elle disait que c’est un pays formidable, un pays de liberté.

– Tu as vécu à Paris ?

– Non, à Toulouse, c’était plus facile pour étudier.

– Sans argent, comment as-tu fait pour vivre ?

– J’ai trouvé un emploi de fille au pair.

– À dix-huit ans, c’était risqué, non ?

– Je ne m’en rendais pas compte. Je voulais changer d’air, fuir les querelles, échapper a l’ennui.

– Mignonne comme tu es, les garçons devaient te sauter dessus ?

– J’avais une mentalité de gamine.

– Pas de petit ami ?

Elle me parle alors de Paul.

Etudiant en économie, il appartenait à une famille aisée. Père médecin, maison cossue en ville, moulin a la campagne. Apres s’être fréquentés pendant deux ans, ils avaient vécu ensemble sous le toit des parents. Alors que ses rapports avec le père étaient aimables (en tout homme sommeille une âme de Pygmalion), avec la mère, il en allait autrement. Celle-ci voyait en elle une rivale qui allait lui enlever son fils, l’emmener de l’autre côté de l’océan et le soustraire a son affection. De guerre lasse, Alice était rentrée chez elle.

Elle avait brisé le cœur de Paul, comme elle en avait brisé beaucoup d’autres. Pourquoi donc cette jolie femme, douce, gentille, ne conservait-elle pas ses amants ? Attentif à son sex-appeal, j’élude la question. À dire vrai, mon seul désir est de profiter du moment présent, un présent ou la légèreté prime sur la pesanteur, le sourire sur l’apathie et le non-dit sur la confidence.

Samedi, jour de fête, nous déjeunons au marché du port. Naguère en voie de disparition, sous la poussée des habitants nostalgiques du passé, il renaît aujourd’hui plus vivant que jamais. Sur la place investie par la foule, rires et éclats de voix se mêlent au bruit sourd des tambourins du « Candombe », échos résurgents de l’âme africaine. Le carnaval est proche, cette parodie de la vie qui, début février, envahit les rues de la ville. Danse, rires noient le cœur des spectateurs dans une ferveur commune. Les serveurs du restaurant « El Palenque » s’agitent. Luis, le fils du patron, à qui j’ai annoncé ma venue, vient vérifier que je n’ai pas menti concernant les charmes de la jolie canadienne.

– Il parait que vos plages sont belles, tu m’emmènes me baigner, lui demande à brule-pourpoint Alice.

Deux jours de cohabitation m’ont fait prendre la mesure de sa personnalité. Un mélange de défi et de candeur. Je lui fais remarquer que nous sommes dans un pays sud-américain, un pays ou les gens ont le sang vif, la sensualité à fleur de peau, en un mot qu’elle ferait bien de se méfier.

– Je ne donne jamais que ce que je veux, répond-elle, laconique. Une foule excitée a envahi les tribunes du stade « Centenario » pour assister à l’événement de l’année : la finale de football. Amollis par la tiédeur de la nuit, les joueurs peinent a trouver le rythme. Des dizaines de drapeaux se déploient dans l’espace, agitées par les supporters des deux camps. Ceux du « National » sont plus bruyants, ceux du « Danubio » plus discrets. L’oreille collée au transistor, tous écoutent les commentaires sur le déroulement du jeu. Chez eux, le goût pour le football commence des l’enfance, avec le baby-foot dans les salles de café, puis sur le terrain des différents quartiers. Des phrases comme « le Club Peñarol est une religion », rendent cette passion quotidienne. Cependant, quand l’équipe nationale affronte une formation étrangère, toutes les rivalités sont oubliées.

Sur le gradin du dessous, trois gaillards vocifèrent. En tapant sur l’épaule de l’un d’eux, je demande :

– Danubio, c’est bien ceux de droite, au maillot blanc ?

– Qui es-tu pour poser une question pareille, pas d’ici en tout cas ? Répond l’autre en se retournant.

Je lui explique que je suis français, vivant a Montevideo.

Il esquisse un sourire.

– Ta copine aussi ?

– Non, canadienne.

À la mi-temps, nous prenons un verre à la buvette. « National » mène par trois buts d’écart, nos compagnons sont contents. Le plus jeune a le crâne rasé et des tatouages sur les bras. Alice lui montre alors qu’elle en a un sur la hanche. « Le symbole de l’infini » tient-elle à préciser. En rejoignant les gradins, je l’entends murmurer à l’oreille de l’un d’eux : « T’as de beaux yeux ! » Comme dans la célèbre réplique de Prévert ou Gabin s’adresse à Morgan, elle aurait pu ajouter : « Tu sais… »

Drôle de fille ! Je m’amuse à la voir aguicher les hommes. Bien qu’expert en aventures, je me sens dépassé, largué par ce petit bout de femme provocante et légère. Il y a de la naïveté en elle, une naïveté qui m’enchante et me déconcerte en même temps. Je m’interroge : Ne pousse-t-elle pas le bouchon trop loin ?

Une phrase me revient, subitement, à l’esprit : « Alice n’aime pas faire l’amour ! » Une phrase prononcée par Bill après qu’ils eussent passé la nuit ensemble.

À la fin de la partie, mains dans la main, nous regagnons la voiture. La foule est gaie, des pétards claquent dans la nuit, la rosace d’une fusée éblouit le ciel.

– J’aime cette ambiance, ici on s’amuse, pas comme chez moi. Là-bas, les gens se cachent pour faire la fête. L’Uruguay est un pays formidable, et toi, un mec super, je t’adore, déclare Alice en se serrant contre moi.

Séduite par le pays, elle se montre heureuse d’avoir échappé pour un temps à la monotonie anglo-saxonne.

Alice fume beaucoup. Je lui en fais la remarque, elle répond en riant :

– On ne vit qu’une fois !

Deux mois plus tôt, une vive douleur à la jambe gauche m’avait révélé une arthrose.

– Une existence entière à s’imprégner de nicotine, rien d’étonnant ! avait déclaré le chirurgien cardio-vasculaire, un certain Mandini, originaire de Toscane.

– Je vais mourir, docteur ?

– Pas si vous cessez de fumer immédiatement, sinon préparez-vous au pire : crise cardiaque, paralysie, embolie pulmonaire, amputation, avait-il répondu d’un air matois.

Rentré chez moi, j’avais flanqué toutes mes « tétines » à la poubelle : pipes, cigares, et cigarettes. Non sans une pensée émue et reconnaissante pour ces compagnons toujours présents les jours d’angoisse, de spleen ou de contrariété. Je pouvais les palper, les humer, les fumer, les mastiquer, ils ne m’ont jamais failli. Poison pour les uns, ersatz pour les autres, le tabac a toujours épaulé ma vie…

Soirée dans mon salon avec une vodka...