Séide (par R. Bazin)

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l'auteur (Au Mans). 1816. In-8° , 24 p..
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Publié le : lundi 1 janvier 1816
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SEIDE.
AU MANS,
Chez l'AUTEUR, rue Sainte-UrsuIe,
N°. 8.
1816.
DE L'IMPRIMERIE DE F.-N. RANAUDIN,
RUE DES TROIS-SONNETTES, N°. 9.
S É I D E .
Ma vie, est un combat.
Mahomet.
P LACE dans cette médiocrité si chère à la philosopha;
un jeune homme éprouvait l'irrésistible besoin d'en
sortir. Il portait envie aux grandes vertus, aux talens
supérieurs. La lecture des chefs-d'oeuvre anciens et
modernes passionnait son ame; son inaction le tour-
mentait. Oh! pourquoi n'était-il pas né dans ces âges
de la liberté grecque ou romaine dont son enfance
avait appris l'histoire ? Que lui serviront son ardent
amour de la gloire, son exaltation, les connaissances
qu'il se sent la volonté d'acquérir, la force naissante
de son caractère, son amour-propre et sa fierté ? Voilà
ce qu'il se disait à lui-même, et ce qui donnait à sa.
jeunesse un air de maturité qui en détruisait le charme,
àson humeur le ton âpre du mécontentement, à toutes
ses habitudes les manières de l'indolence et de l'ennui.
Fatigué de l'existence avant de l'avoir connue, ne de»
sirant plus rien parcequ'il ne pouvait tout espérer , il
se laissait aller nonchalamment à la vie. Ses facultés
dormaient, quand une subite explosion les réveilla :
c'était le canon du 14 juillet;
A ce signal de révolutions, un monde nouveau
lui apparaît; ses rêves chéris se réalisent : Rome,
Athènes , Sparte renaissent à ses yeux : il petit devenir
Timoléon, Scaevola, Gracchus; il peut devenir tri-
bun de la liberté; il le sera donc. Dès-lors, il retourne
à la contemplation de ses modèles; il étudie, leurs
moeurs, leurs actions, leur génie; il s'imprègne de
leurs sentimens; il sort enfin de la solitude où son
imagination embrasée ne peut plus se contenir,: il
s'élance au milieu de la foule ; il entend les cris de
patrie, de liberté ; il prêté son ame à quïconque parle
son langage. Comment pourrait-il douter que tous ces
grands citoyens ne fussent autant d'Aristides ? Connaît-
il l'homme de son tems? Le hideux aspect d'un coeur
dépravé lui a-t-il déjà révélé le mystère infernal
des Honteusespassions? Peut-il soupçonner l'hypocrisie
politique? Hélas! tout est pur, noble et généreux
devant sa candeur ingénue ; & son avide crédulité se
repaît d'apparences dont l'exagération, toute grossière,
qu'elle puisse être, ne lui décèle point le secret.
Mais de quel oeil verra-t-il l'opposition des privilégiés ?
Prêt à tous les sacrifices, il ne s'imagine pas que d'autres ■
prissent hésiter à les faire, Sa jeune raison circonvenue,
aveuglée par le prestige des idées libérales, n'admet ni
distinctions, ni ménagemens ; il ne voit que les masses ,
et ne tient aucun compte de ces vues particulières, de
ces différences plus ou moins légères dont un esprit
exercé sent la justesse et la valeur. A ses yeux,
toute espèce d'opposition est une déclamation de guerre,
et ceux qui la professent lui semblent armes contre la
patrie. Aussi, ne tarde-t-il point à s'armer contr'eux;
et,son caractère entier déploie dans cette lutte toute
l'impétuosité, toute la vigueur que lui a données la
nature. Mais loin de lui l'artifice, la ruse et le tra-
hisons! C'est en face et à découvert qu'il attaque ses
adversaires. ■
Non content de s'attacher à ceux qu'il regarde
comme les ennemis déclarés de la liberté, il ose en-
core prendre â partie tous ceux qui ne la veulent
pas à sa manière. Sa fougue et ses imprudences, rallient,
enfin contre lui et les partisans du régime aboli, et
ceux d'une monarchie constitutionnelle, et ceux d'un
gouvernement aristocratique, et les modérés, et les
indifférens, et les révolutionnaires eux-mêmes . Il suc-
combe avec une poignée de jeunes spartiates ; ils
sont arrêtés par un représentant du peuple que poussent,
à son insu, les anciens privilégiés : accusés d'avoir pro-
voqué la dissolution de la dictature conventionnelle,
ils sont traduits devant ce redoutable tribunal où l'on
ne paraissait que pour être envoyé à l'échafaud; leur
sentence de mort est consignée d'avance dans les
feuilles publiques ; mais, par un concours de cir-
constances singulièrement heureuses, ils échappent
deux fois au supplice : une journée fameuse leur ouvre
les prisons; ils se dispersent, et Seïde revient sous le
toît paternel.
Le ressort révolutionnaire venait d'être brisé par
une portion de ceux-même qui l'avaient tendu. Ce
triomphe devait les conduire à leur propre perte ; car
ils s'étaient privés de la force nécessaire pour arrêter
te mouvement inévitable d'une puissante réaction;
ils protestaient contre les crimes du gouvernement
qu'ils venaient d'abattre, comme si le parti que ces
horribles coups d'état avaient mutilé n'eût pas du
profiter dit relâche pour essayer de renverser ses
hypocrites libérateurs. Seïde ne put éviter les effets
de la réaction ; il fut jetté dans les prisons avec
d'autres citoyens, comme instrumens d'une tyrannie
qu'eux seuls avaient eu le courage de braver; et
cinq mois après, ils en sortirent par l'ordre du ma-
gistrat chargé d'informer contr'eux.
A vingt-quatre ans, Séïde avait déjà connu toutes
les vicissitudes de la vie. Successivement soldat, vo-
lontaire, orateur du peuple, commissaire auprès d'une
levée en masse , chef comptable, délégué procon-
sulaire administrateur, il 'était enfin vu précipité
dans 'abîme de la disgrace. Il avait déjà l'expérience
d'un homme mûr , il n'en avait pas encore le dis-
cernement., Déchu du pouvoir qu'il avait exercé sur
les esprits, réduit à lui seul, il revient à l'étude de
l'histoire ; il veut l'enseigner , mais il est rejette par
le jury d'nstruction, vû l'exagération de ses principes.
Ce refus l'aigrit. Trop susceptible pour en sentir
la prudence, il se crut condamné pour jamais à l'i-
solement, à l'obscurité, peut-être au mépris. Au
mépris! son indomptable fierté ne pouvait tenir à
cette pensée cruelle. Au tribunal secret de la cons-
cience, il était bien absous des fautes qui doivent
encourir cette peine affreuse, la plus affreuse de toutes ;
mais il se persuadait bien aussi que la haîne n'a
point de conscience. Il résolut donc d'en imposer
hardiment à l'animadversion des uns et à la foiblesse
des autres : il s'érigea une tribune publique en se
faisant journaliste.
Il battit ses ennemis privés avec l'arme du ridi-
cule ; il dénonça avec audace la marche tortueuse et
machiavélique du directoire exécutif; plus d'une fois
le duel et l'assassinat se chargèrent de le réduire au
silence; il donna une si forte impulsion aux esprits,
qu'il se forma dans un département une réunion
connue sous le nom de Cercle constitutionnel ambulant,
dans laquelle vinrent se confondre pour un moment
tous les partis. La force de l'opinion triompha des
ressentimens; mais la concorde, sous les auspices de
la vraie liberté, portait ombrage au gouvernement
d'alors : le journal de Séïde fut supprimé, son im-
primerie scellée, et lui destiné à là déportation.
Réfugié dans Paris, il attendait une révolution, et
elle arriva. Mais il fut encore une fois déçu dans
ses espérances; car le gouvernement , la législature
et l'armée étaient menés par des hommes que le pou-
voir et même la gloire avaient corrompus. Moncks ( 1 )
contre leur république, ils ne voulaient pas l'être en
faveur de la dynastie renversée. Enfin, Bonaparte
parut; ils le furent pour une dynastie nouvelle; et
le 18 brumaire sonna la retraite des républicains. .
Une restait plus à Séïde que son éducation & sa
plume; il se mit à perfectionner l'une et brisa l'autre,
il vécut tranquille au milieu des écoles où il se fit
en même tems élève et maître. Il perdit son âpreté,
sa fougue, son intolérance; mais il garda son hor-
reur contre la tyrannie. Huit ans s'étaient écoulés
dans cette profonde paix, lorsqu'il rencontra le seul
homme.qui ait mis en danger le gouvernement de Na-
poléon, avant l'invasion de 1814. Sous un extérieur
simple et modeste, le général Malet cachait une âme
forte, un patriotisme ardent et l'ambition de la vé-
ritable gloire.
« La prospérité du crime ( 2 ) assis sur le trône
» l'affligeait, mais ne le désespérait pas. Il en voyait
" la cause dans cette loi conservatrice qui maintient
» la subordination au sein des peuples, jusqu'à ce
" point où les prétentions de la puissance entrent en
» opposition directe avec la masse des intérêts et des
» lumières. Il pleurait sur les malheurs de son pays.,
» mais il se consolait en regardant l'avenir. Il pensait
" ( 1 ). Monck , général anglais, rétablit sur le trône la maison
Stuart cjui en avait été renversée par Cromwel.
(2).Lettres Philosophiques?
(7 )
» que l'oppresseur de la France fatiguerait la fortune
» comme le monde ; qu'un jour arriverait où la
» folie de ses entreprises, surpassant leur iniquité ,
» frapperait si fort les esprits, que le courage d'un
» seul suffirait pour ruiner le colosse dans sa basé.
» Il cherchait cet homme ( nosant croire encore qu'il
" pût l'être lui-même). .. Il trouva partout....peu
" d'espoir, des âmes glacées de terreur, la crainte
» de l'anarchie plus forte, que celle de l'esclavage ,
» comme si la fin de cet esclavage eût nécessairement dû
» ramener des tems exécrables et généralement abhorrés.
"Telles étaient les dispositions du général Malet,
» quand la guerre d'Espagne commença......
» La force de l'opinion publique était telle qu'elle
» jaillissait de toutes parts: Malet crut qu'il était tems.
» Il vit des généraux , des officiers oubliés* comme
» lui, frémissant de leur inaction ? il sonda la mino-
» rité du sénat ; il consulta des hommes de tous les
» partis, de toutes les conditions ; il résolut de ras-
» sembler en un seul corps ces élémens épars d'une
» révolution prochaine ; il se persuada qu'il était des-
» tiné,non à donner des lois à la France, mais à
» prendre l'initiative du dévouement pour la sauver.
«Parmi le grand nombre de mécontens qu'il avait
» rencontrés dans ses recherches, il choisit quelques
» citoyens, qu'il jugea les plus capables de le secon-
» der : il ne les prit point dans cette tourbe d'oisifs,
» d'intrigans et de brouillons qui toujours fermente
au sein de Paris, ce fut à des gens simples, laborieux
» et désintéressés qu'il s'adressa. Le plan d' une con-
» juration fut ourdi ; mais dès qu'il fallut passer du
» projet à l'exécution, un traître alla dévoiler à la
» police la part du secret dont le général Malet l'avait
» fait dépositaire. Plus de cinquante citoyens furent
». arrêtés : quelques-uns donnèrent, en cette occasion,
» les preuves d'une lâcheté dont on ne' les soupçon-
» hait pas; d'autres, en plus grand nombre, déployè-
» rent un caractère digne d'une si belle cause; et le
» fond du secret étant demeuré entre Malet,et ses
» premiers associés, la police ne put rien découvrir,
» si ce n'est qu'elle en savait trop pour dormir tran-
» quille, et pas assez pour former une accusation. »
Séïde était du nombre des premiers associés de Malet ;
il avait rédigé plusieurs de ses actes ; il les avait im-
primés tous. On l'arrêta ; et six ans de prison lui
donnèrent le tems de réfléchir sur le danger des cons-
pirations. Il put observer de près les variétés les plus-
monstrueuses de la dépravation humaine ; car on lui
fit parcourir graduellement toutes les écoles de cette
université de crimes (*), depuis l'hôtel de la préfecture
Jusqu'aux cabanons de Bicêtre. Indiscrets, mécontens,
conjurés, criminels, innocens, condamnés, agens su-
périeurs et subalternes du pouvoir, délateurs, gardiens
et bourreaux, tout passait en revue devant lui ; et
(*) Singulière expression d'un magistrat, au parquet des
Assises du Mans.

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