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Sensations

De
267 pages

... Comme le train s’arrêtait à Saint-Raphaël, je vis, encadrée dans l’étroite fenêtre d’un des sleepings, la tête pâle et blonde d’une jeune fille qui semblait étrangère et avait au fond de ses grands yeux glauques la mélancolie qu’ont à leur déclin les pauvres malades.

Elle était accoudée dans un amas d’oreillers et enveloppée de fourrures et de châles comme si elle eût traversé un pays d’éternelles neiges. Ses mains fines, gantées de suède, avec quelques minces anneaux d’or autour du poignet, pendaient lasses, et par instants une toux sèche lui déchirait la poitrine, colorait ses pommettes de brusques rougeurs.


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À propos deCollection XIX
Collection XIXest éditée par BnF-Partenariats, filiale de la Bibliothèque nationale de France.
Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF,Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes class iques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse… Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces e fonds publiés au XIX , les ebooks deCollection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture.
René Maizeroy
Sensations
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger. Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en juillet 1889.
A CLAUDE MONET.
EN PROVENCE
I
... Comme le train s’arrêtait à Saint-Raphaël, je vis, encadrée dans l’étroite fenêtre d’un des sleepings, la tête pâle et blonde d’une jeune fille qui semblait étrangère et avait au fond de ses grands yeux glauques la mélancolie qu’o nt à leur déclin les pauvres malades. Elle était accoudée dans un amas d’oreillers et enveloppée de fourrures et de châles comme si elle eût traversé un pays d’éternelles nei ges. Ses mains fines, gantées de suède, avec quelques minces anneaux d’or autour du poignet, pendaient lasses, et par instants une toux sèche lui déchirait la poitrine, colorait ses pommettes de brusques rougeurs. Elle ne faisait pas un mouvement, regarda it le ciel bleu, la route illuminée de soleil, le jardin de la gare où les mimosas commençaient à se couvrir de taches d’or, où les palmes des phénix ondulaient doucement agitées par la brise marine, et que clôturaient des haies de rosiers. Et tout à coup son visage s’éclaira d’une joie enfantine, tressaillit, parut revivre, et, d’un geste rapide, elle montra à la sœur en cornette bla nche qui épiait ses moindres désirs une petite rose du Bengale épanouie que l’on distinguait à peine au milieu des feuilles. Elles avaient, la frêle fleur d’hiver et la malade si brisée, si faible, une étrange ressemblance qui serrait le cœur. L’une et l’autre elles semblaient avoir aussi peu d’heures à vivre. Les pétales de la rose et les jou es de la jeune fille étaient également décolorés, et qui sait si, dans les métempsycoses m ystérieuses des êtres, cette rose blême n’avait pas été jadis une enfant souffreteuse dont la mort cruelle s’était amusée comme d’un jouet ? Les wagons roulaient de nouveau dans une succession changeante de paysages, et là-bas, c’était la mer étincelante, nacrée, telle q u’un lac de féerie avec des voiles éparses, des vols de mouettes et des écueils do gra nit qui avaient des silhonettes de bêtes accroupies à l’affût d’une proie ; c’étaient la vieille ville romaine de Fréjus se dressant au-dessus des grandes plaines arides de sable où pointent les arches mutilées d’un aqueduc, les montagnes des Maures, les villas dispersées dans les bois de pins, les champs d’oliviers s’étageant aux flancs des colline s ; puis l’Esterel sauvage, solitaire, avec ses rocs aigus, ses buissons de lentisques et de bruyères ; les baies où les arbres se miraient dans l’eau calme, où des barques dormaient à l’ancre. Mais la pâle blonde fixait son regard douloureux sur la petite rose du Bengale qu’elle serrait entre ses doigts tremblants. Elle la respirait, et l’on aurait dit q ue l’insaisissable parfum l’engourdissait, l’imprégnait de rêve, d’espoirs chimériques comme u n philtre, lui versait l’oubli de son mal, des tristes phrases si souvent surprises, lui paraissait un présage de résurrection, de lendemains heureux et paisibles s’écoulant au bo n soleil parmi des tendresses câlines, des promenades lentes où peu à peu s’apaiseraient ses dolences, reviendraient ses forces perdues, se réchaufferait son sang anémié. ... Et elle enferma la rose dans un carnet en cuir de Russie qui, avec d’autres babioles, était sur ses genoux, — soigneusement, — comme si l a petite fleur pâlotte eût été un fétiche précieux, le brin de trèfle à quatre feuilles qui porte bonheur aux plus déshérités, le nœud de cotillon qui rappelle au cœur ses premiers battements, son premier émoi, la première flirtation où l’on rêva en secret d’aimer et d’être aimée... ... Et sans savoir pourquoi, je fis le souhait qu’e lle se guerît et de la revoir, — quand viendrait le printemps, — svelte et rieuse, le sang aux joues, la joie dans les yeux, et marchant par les chemins poudreux d’un pas alerte et décidé, et pareille alors aux belles roses triomphantes qu’épanouit le clair soleil d’avril... ... Je reconnus tout de suite sa silhouette navrant e, bien que la pauvre petite eût
encore maigri, qu’elle eût dans la démarche, dans le regard, dans les poses, on ne savait quoi d’hallucinant, d’évocateur de l’inconnu, quelques mois après la première rencontre... C’était à Menton, sur cette promenade qui longe la mer bleue et que bornent d’un côté la masse verte du cap Martin, de l’autre le môle du port sans cesse nimbé par des vols d’innombrables mouettes ; le matin, à l’heure où le s sardiniers tirent leurs filets sur les cailloux de la grève, où la chaleur est douce, enveloppante et délicieuse à savourer. Elle allait à pas alentis et comme ayant l’air d’être aveugle, de ne plus rien voir. Des domestiques la soutenaient sous chaque bras. La sœur tenait une ombrelle ouverte au-dessus de la tête blonde et exsangue de la malade. Et j’en eus le cœur serré, les yeux pleins de larmes ; je pensai avec angoisse, comme si cette jeune fille inconnue avait occupé une place dans ma vie, au cimetière qui est tout là-haut, au faîte d’une colline, qui se cache derri ère les arbres. Elle m’intéressait. Elle m’attirait. J’aurais été heureux d’être un des homm es sur lesquels elle s’appuyait si désespérément, de la veiller, la nuit, de mettre, a vec des paroles d’espoir, des mensonges pieux, de la quiétude infinie dans ce cer veau et ce cœur qui, peu à peu, s’éteignaient. Il m’eût été impossible de définir c e que j’éprouvais pour elle. C’était une pitié profonde. C’étaient aussi l’inquiétude et l’instinct d’un secret. Et peut-être était-ce aussi un peu d’amour, de véritable et étrange amour, comme on en aurait en un rêve... Je sortais aux heures où elle faisait sa promenade accoutumée. J’aurais donné je ne sais quoi pour qu’elle s’aperçût de ma présence, qu ’elle comprît, qu’elle devinât, à la façon si douce, à l’insistance que je mettais à la regarder, les tendresses qui refluaient impérieusement de mon être vers ses grands yeux voilés de brumes, vers ses cheveux fins et si beaux, si dorés qu’on aurait dit l’auréole d’une sainte de vitrail. J’aurais été joyeux si elle avait eu un sourire furtif quand je la saluais. J’épiais avec une peine cruelle les progrès du mal qui la rongeait et l’épuisait. Et ayant payé les domestiques, interrogé adroitement la sœur, j’appris que la pauvre enfant était Slave, qu’elle s’appelait la princesse Sacha Wielawska, et qu’elle n’avait pas vingt ans. Et il y avait tout un drame noir dans ce printemps de vie, dans cette jeunesse, une de ces aventures odieuses qui écœurent les moins pessimistes, qui feraient douter le plus dévot de l’existence de Dieu. Sacha était jolie comme une fleur de paradis. Elle avait toujours été heureuse. Elle avait grandi sans jamais avoir un caprice qui fût inexaucé, sans jamais souffrir. Elle aimait et se croyait adorée. Et chaste, au-dessus des turp itudes humaines, elle avait cherché, appelé la mort, le jour où, à n’en pouvoir douter, elle s’était aperçue que sa mère la mariait à un de ses amants, que l’homme auquel elle avait livré tout son cœur ingénu était complice d’un ignoble marché. Ç’avait été une tragédie. En sa colère brusque d’enfant gâtée qui se révolte, Sacha avait guetté les amoureux, surpris leurs paroles, leurs promesses, et sans auc une hésitation, comme on se débarrasserait d’un être nuisible, elle s’était arrangée avec sa vieille nourrice pour faire avertir celui que l’on trompait, que l’on tournait en dérision, le père dont l’honneur et le nom étaient éclaboussés comme d’une pelletée de fange. Cela se passait en plein hiver. Et, une nuit de décembre, tandis que le prince Wiel awski, exaspéré de rage et d’amertume, se ruait sur le couple enlacé dans le l it seigneurial, broyait l’homme et la femme sous ses poings noueux, ensanglantait les dra ps de taches de sang, Sacha, résolue à ne pas survivre à ce deuil de son cœur, é tait descendue en peignoir de tulle dans le jardin tout couvert de neige. Puis, comme e n un linceul immaculé, décidée à mourir, la malheureuse s’était allongée sous les flocons qui tombaient, endormie avec le désir de ne se réveiller qu’au milieu des concerts des anges.
... Et l’on était arrivé à temps pour la ranimer, p our l’emporter bien loin de la maison familiale, où s’alourdissait l’âcre odeur du sang... ... Je compris alors pourquoi il y avait tant de dé solation dans ses grands yeux glauques, pourquoi elle semblait aveugle et muette. Et je l’en aimai davantage et j’aurais accepté n’importe quelle épreuve pour lui faire goûter, avant que ses paupières fussent closes par l’éternel sommeil, une joie passagère pa reille à celle qu’elle avait éprouvée quand on lui avait apporté dans le sleeping cette rose frileuse, dont les pétales avaient dû s’effeuiller, hélas ! tout de suite, rien qu’au contact de ses doigts tremblants de malade...
II
Je voudrais être un de ces vieux capitaines retraités qui baguenaudent le long du port, dans le soleil réverbéré par les dalles luisantes et la mer figée aux coques des navires. Comme eux, j’aurais derrière les remparts une petite maison très propre, avec un jardin aux allées ombrées par de grêles feuillages d’amand iers, — si tendres sont en juin les amandons servis en leur écorce verte, — aux plates-bandes d’héliotropes qui attirent des nuées de papillons blancs. Près du puits où les sea ux s’égouttent sur la margelle, s’arrondirait une treille pour y dîner au frais, da ns les crépuscules de la chaude saison. J’aurais un bateau pour aller pêcher au « boulentin », lorsque l’eau bleue est unie comme un miroir et qu’au fond, parmi les chevelures emmêlées des algues et les roches, on voit rôder lentement des poissons rouges, verts, violets, aux silhouettes bizarres et changeantes. Je vivrais en cette ville de province tranquille, a ssoupie dans le monotone bruit des flots comme en une Thébaïde, sans songer à m’évader , sans avoir des nostalgies de départs, d’aventures, de nouveau, devant les silhou ettes des tartanes qui pointent au large, devant les fumées brunes des steamers apparu es au ras de l’horizon et la fuite rapide des trains. Je ne connaîtrais plus les souff rances aiguës des adieux qui sont comme une petite mort, les vaines ambitions qui bri sent les forces, qui emplissent le cœur de dégoût, les secousses de désir qui affolent. Je voudrais, ainsi que ces braves gens,. avoir jeté l’ancre, garder dans les yeux cette accalmie paresseuse et dans les gestes cette lassit ude béate et à la bonne du jour, comme on dit en Provence, flâner à côté d’eux en m’appuyant sur une canne à bec de corbin poli par le long contact des doigts, traîner la quille d’un pas presque cadencé d’ancien brisquard dans la poussière du Cours et pa rmi les amarres tendues qui retiennent les bateaux aux massives bornes de pierre. Comme ils paraissent heureux avec leurs figures par eilles, parcheminées par les étapes de jadis ; comme ils semblent savourer le re pos si longtemps désiré, le contentement de n’être rien, de vivoter grassement, quiétement, avec les quelques sous de leur pension, sans nul souci, sans nul émoi, tan dis que les trois-mâts dérapent et gagnent la haute mer, que les grandes voiles blanches s’enfoncent vers l’inconnu ! Quelques-uns ont pris du ventre comme des bedeaux de paroisses dévotes. Tous ont la bouche épanouie et le teint reluisant de santé. Et ils s’entretiennent des mêmes choses depuis des années et des années, des petits détails de leur petite vie obscure et placide ; ils échangent les mêmes plaisanteries, les mêmes souvenirs de garnison et de guerre, les mêmes recettes de succulentes cuisines ; ils jacassent avec les pêcheurs qui lavent leurs filets emmaillés d’algues vertes, avec les douaniers qui montent la garde entre les passerelles des navires que l’on décharge, avec les blanchisseuses qui étalent leur linge sur des cordeaux. Et le soir, par les rues silencieuses où dorment le s maisons, ils s’en vont faire leur partie de trictrac dans un café de marins où les gl aces sont ternies par la fumée des pipes, où ils ont leur coin toujours réservé au fon d de la salle, tout près de la façon d’estrade sur laquelle trois chanteuses de beuglant bâillent désespérément et de temps en temps se lèvent pour piailler quelque idiote serinade. Je voudrais être un de ces vieux capitaines retraités qui baguenaudent le long du port dans le bon et tiède soleil enfin revenu...
III
Jen’ai jamais aussi bien déjeuné qu’aujourd’hui dans une auberge de la côte pleine de soldats d’Antibes et de marins qui buvaient, les co udes sur les tables, et lutinaient au passage les jupes d’une petite servante brune, preste et leste, en face de la mer bleue et nacrée à en éblouir les yeux. La table était mise sous des mimosas en fleur que le souffle du large éparpillait en une jaune neige odorante, et par-dessus la haie l’on vo yait la citadelle avec ses étranges remparts, ses talus jalonnés de sombres cyprès, puis tout là-bas, barrant l’horizon, les Alpes, pareilles à quelque formidable éboulis de pl âtras, les collines d’un gris violet parsemées de villages, les bois d’oliviers et la baie des Anges, où vaguaient des tartanes et des goélands. Tout cela enveloppé, rayonnant dan s une brume de soleil, une clarté douce et fine comme on en rêve pour les apothéoses féeriques.
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