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Séraphine de Senlis

De
305 pages
En 1912 à Senlis, le collectionneur d'art allemand Wilhelm Uhde découvre que Séraphine Louis, sa femme de ménage, peint dans sa chambre, des oeuvres dont la force impressionne ce premier acheteur de Picasso. Ce roman est une fiction, librement inspirée de la vie de Séraphine de Senlis dont l'épopée se déroule en Bretagne, terre mystique où l'être cherche l'harmonie avec la nature. Cette femme, animée par une foi dévorante et guidée par un ange, va dédier à la Sainte Vierge des bouquets sublimes et déroutants.
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Corinne Boureau

Séraphine de Senlis
Le souf�le de l’ange

Roman

collection
Amarante




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01966Ȭ6
EAN : 9782343019666



Séraphine de Senlis

Le souffle de l’ange



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr



















Corinne Boureau

Séraphine de Senlis

Le souffle de l’ange

L’Harmattan





A Martine, Nino, Jelle
et PeterȬMarc

Ce roman est une fiction, librement inspirée de la vie de
Séraphine de Senlis.




« PenseȬtoi fleur, fruit et le cœur de l’arbre,
puisqu’ils portent tes couleurs,
puisqu’ils sont un des signes nécessaires
de ta présence. »
Paul Eluard

Première partie

Le vert en herbe

Doëlan 1932
La terre battue absorbe le silence sombre.
Au fil des ans, l’argile a accueilli en son sein les pousȬ
sières, les graisses, les crachats, les fumées et les mies de
pain. Ce cirage minéral a été piétiné et tassé par les allées
et venues des sabots, des griffes et des pattes de velours.
De la matière émanent les odeurs âcres et denses de la
suie. La marmite suspendue veille, en astre noir, sur la
pénombre de la pièce, tandis que l’âme du foyer somnole
dans ses cendres.

Séraphine se tient debout contre la table de chêne. Sa peȬ
tite voix chuchote dans sa tête : « Joues de pomme…
HerbeȬauxȬloups… Trèfle à quatre oreilles… » Incertaine,
elle tâtonne avant de trouver le motif qui convient.
« Mains de marguerite ou Collier d’œufs de tourterelle,
de merle et d’alouette ? » La fillette hésite tout en prêtant
l’oreille. Personne ne viendrait, à pas de loup, la surȬ
prendre dans ce qu’elle entend faire, et bien qu’à présent
elle se sente en sécurité, ses yeux guettent la fenêtre, sonȬ
dent le noir du corridor, puis se rivent sur la motte de
beurre posée sur la table. CelleȬci est fraîchement moulée
et suinte son sel.
Ce matin, Jeannine a baratté toute la crème de la laiteȬ
rie, et moulé son beurre. La patronne tient à cette habiȬ
tude de décorer d’une rose chaque motte de beurre, arȬ
rangeant quelques pétales en cercles rapprochés avec
l’aide d’une cuillère en bois. Séraphine a beau lui dire
d’imaginer autre chose, rien qu’une seule fois : « AutreȬ
ment ça, essaie un bateau ! », mais Jeannine n’en démord
pas d’un poil : « Gast, non quoi ! La rosette on n’y touche
pas ! »

Soudain, le soleil réapparaît à travers les carreaux de
l’unique fenêtre, jetant une gerbe de lumière sur SéraȬ
phine. Dans cette résurrection de couleurs, ce rayonneȬ
ment intime éclabousse l’enfant d’une beauté surpreȬ

nante. Une petite coiffe bride ses cheveux, dégageant un
front haut et bombé. Ses oreilles discrètes ailent son viȬ
sage pâle, tout moucheté de rousseur. Elle dessine avec
son doigt un collier d’œufs sur la table, puis se mord la
langue, tenue par l’irrésistible envie d’effacer la rosette du
beurre. Mais elle a peur de se faire prendre, alors, très vite
son estomac se vrille, telle la fleur du liseron se fanant en
nombril : « Jeannine va me rouspéter, pour sûr ! »
s’inquièteȬtȬelle. Toutefois, l’appel est irrésistible, alors, en
dépit du bon sens, elle cède à la tentation.
Elle saisit la cuillère et l’abat d’un geste vif sur le
beurre. Une jouissance intense hérisse sa fine chevelure
lorsqu’elle s’applique à faire disparaître la rose. Après
avoir bien lissé la bosse, elle pose d’abord les voiles, enȬ
suite la coque et le mât, puis fignole trois rangées de
vagues. Elle contemple son bateau avec un large sourire
aux lèvres.
Tout à coup, une grosse voix venant de la cour disȬ
perse un tintamarre de poules en débandade. Malheur !
La Jeannine ! La fillette est saisie de stupeur. Des sabots
titubants résonnent sur le sol du corridor, puis de gros
doigts s’agrippent à l’encadrement de la porte. Tanguant
comme un navire sur une grosse mer, Jeannine déboule
sur la petite qui tente, affolée, de la repousser. La paȬ
tronne la saisit par le bras et plante ses gros yeux écarquilȬ
lés dans les siens, puis lorgne la motte de beurre sur la
table.
1
— Ma Doué ! Pen karn ! lui crie Jeannine. Qu’estȬce que
tu me trifouilles mon beurre ?
Une gifle, dure comme le bois, couche l’enfant à terre.
Jeannine se met à vomir des jurons. Soudée au sol moite,

1
Tête de mule en breton

16

Séraphine, abasourdie, lève la tête vers la rage éméchée.
A bout de forces, Jeannine pivote sur son talon et agrippe
la table. Elle saisit la spatule, rase d’un trait l’hérésie et
réhabilite d’un coup de cuillère, la rosette sur le beurre.
Séraphine atteint la porte à quatre pattes et se redresse
d’un bond. Ses jambes lestes la portent jusque dans la
cour, au moment où une bûche l’atteint dans le dos. Le
choc la fait trébucher dans les fientes. Elle se relève malȬ
gré la douleur aiguë qui lui broie les reins et se désole une
seconde de voir son tablier souillé. Meurtrie, elle ne desȬ
serre pas les lèvres, et regarde sa patronne avec de la
haine plein les yeux.
2
— Malas Doué ! hurle Jeannine. Tu dois être baptisée à
l’huile de lièvre ! Sale tête de cochon !
La petite ne retient plus les larmes qui jaillissent d’un
coup. Elle veut reprendre sa course, mais voilà que souȬ
dain, un autre objet la frappe à la tête. Elle vacille et
tombe. Se traînant à genoux, elle reconnaît à travers ses
larmes une boîte de sardines gisant sur l’argile. Elle s’en
saisit et, prenant ses jambes à son cou, elle gagne la péȬ
nombre du chemin creux.
« Langue de vipère ! Crotte de purin ! » rageȬtȬelle,
tremblant de dédain. Elle ralentit en tournant la tête.
Après s’être assurée que Jeannine ne la suit pas, elle
s’arrête de courir et lâche par petits coups ses pleurs tout
en se mouchant dans le pan de son tablier.
Pestant contre sa patronne, elle n’entend pas tout de
suite, derrière elle, le cheval dévalant à toute allure le senȬ
tier. L’animal fonce droit sur elle. Il ne tient qu’à un cheȬ
veu que la bête endiablée ne culbute l’enfant, mais en un
éclair, comme tirée par une main invisible, elle se reȬ

2
Malheur de Dieu en breton

17

trouve clouée à la muraille. Écartelée contre les ronces et
les fougères, elle regarde s’éloigner le cheval au fond du
chemin.
Séraphine s’amuse de la frousse qu’elle a ressentie tout
en cherchant à se libérer des griffes des ronces qui épinȬ
glent la toile de sa jupe, mais aussi cruellement la chair de
ses bras. Enfin, les aiguilles végétales lâchent prise. Elle
sourit à l’idée que Martin, une fois de plus, a réussi à se
détacher de son pieu. D’un profond soupir, elle s’efforce
d’oublier les coups de sa patronne et son tourment
s’estompe à la cadence de sa marche légère.
Jeannine boit et damne tous les Saints du paradis. Il arȬ
rive, plus d’une fois, qu’elle maltraite Séraphine, mais la
petite a pris l’habitude de tout déposer dans un coin et de
remettre ça à plus tard. Pour l’instant, elle renonce au
monde des grands et laisse Jeannine loin derrière elle.
L’enfant préfère s’attarder sur un roitelet qui sautille
dans la tignasse emmêlée des ronces. Plus loin, nichées
dans les saillies des pierres, les primevères exhibent leur
clarté dans la pénombre fraîche. Elle en cueille une grosse
poignée et la porte à son visage. Le parfum sucré des polȬ
lens se mélange à la vie suintante des murailles. Soudain,
l’envie lui prend de croquer à pleines dents le printemps,
et les fleurs disparaissent dans sa bouche avide. Les coȬ
rolles sont soyeuses sur la langue et libèrent leur jus âcre
et doucereux à la fois.
Elle suit le chemin creux jusqu’au moment où il
s’interrompt pour laisser place à la cour et à la maison
« des Boiteux », une longère tournant le dos au vent.
La fillette a toujours ressenti une pincée
d’appréhension en passant devant l’ouverture sombre de
l’appentis. L’abri de pierre, attenant à la bâtisse, sert
d’étable à une seule vache. Son petit carré de fenêtre, au

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volet noir et à demi fermé, donne sur le chemin commuȬ
nal. « Qui sait ? pense Séraphine, peutȬêtre que les pointes
de la fourche de la « boiteuse » pourraient apparaître d’un
coup… ? » Elle évite alors de raser le mur de l’appentis et
garde les distances.
Un jour, elle avait entendu Jeannine raconter que le
premier mari de la boiteuse avait succombé à la guerre.
Encore en grand deuil, la veuve avait rencontré Ronan,
qui lui proposa un beau mariage. Ronan avait une jambe
plus courte que l’autre, pourtant, d’emblée, la boiteuse
avait accepté et s’était apprêtée pour de tendres épouȬ
sailles. La nuit de leurs noces, Ronan avait fermé la porte
de la chambre et devant le lit clos, il avait déclaré à sa
jeune femme : « Et maintenant, je vais t’en faire baver ! »
Mais le malheureux n’a pas épousé un ange et sa vie
est devenue un calvaire. Les crises de folie de sa femme se
sont multipliées, culminant toujours par des combats de
fourches. Le pauvre bougre, évitant les coups malgré sa
jambe lourde, doit toujours se réfugier, in extrémis, dans
l’étable.
La venimeuse a un piedȬbot et sa claudication la fait
s’incliner vers la droite tandis que son mari boite franȬ
chement vers la gauche. Séraphine aime suivre du regard
le couple marcher côte à côte lorsqu’ils se rendent au
bourg. Elle s’amuse du balancement qui peut être difféȬ
rent selon la position des boiteux.
Derrière leur ferme, le fouillis végétal reprend son
droit et Séraphine suit le sentier jusqu’à la bifurcation.
Devant le chemin qui mène au hameau du four, elle reste
un moment plantée dans ses sabots. « Non, je ne vais pas
encore déranger la vieille, se ditȬelle. Mieux vaut aller à la
Fourène, voir si les vaches y sont encore. » La vieille
s’appelle Azénor. Elle la connaît depuis peu.

19

L’été dernier, afin de rompre la monotonie de ses jourȬ
nées, Séraphine avait recherché dans les chemins des
morceaux de roche ayant la forme de Sainte Vierge. Elle
en avait déniché des dizaines. Chacune de ces dames
blanches avait été colorée de teinture végétale : les feuilles
d’ortie verdoyaient les guimpes, le bois calciné traçait les
yeux, tandis que l’herbe au loup dessinait les lèvres. Sous
le regard niais des vaches, elle avait exposé ses œuvres
dans les niches du talus.
Un jour qu’elle se rendait au champ de la Fourène
cueillir des plantes tinctoriales pour colorer ses créations
de pierres, la fillette avait surpris la vieille dans le verger.
La femme se tenait devant un pommier, une main posée
sur le tronc. Elle était vêtue d’une jupe défraîchie et
quelques mèches blanches s’échappaient de sa coiffe, léȬ
gèrement posée de travers. Azénor parlait tout bas à
l’arbre. Séraphine intriguée, avait longé discrètement le
talus pour pouvoir entendre ce qu’elle disait :
— Noz du oa anezi… E koad ar berzinou… murmurait la
vieille d’une voix tremblante en tapotant le bois du bout
des doigts.
Séraphine, derrière les pierres, avait été toute ouïe et
n’osait plus respirer. Elle avait distinctement entendu des
sanglots, mais elle ne saisissait que des mots bretons effiȬ
lochés et sans suite comme : « Il faisait nuit noire… Dans
la forêt des algues… ». La petite s’était légèrement redresȬ
sée et le visage camouflé dans les ombres des fougères,
elle l’avait épiée avec un vif intérêt. La vieille s’était arrêȬ
tée de pleurer, et se frottait le dos le long du tronc. C’était
comme si elle reprenait des forces à se revigorer de la
sorte. En la regardant faire, Séraphine avait eu une pensée
pour son géant de vieux chêne. Au fil des jours, un sentiȬ
ment puissant l’avait liée à l’arbre, qu’elle enlaçait comme

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un torse en collant sa joue contre l’écorce. Elle avait alors
l’impression d’entrer en résonance avec le chant des
sèves, et l’arbre, en échange, semblait capter la musique
de son langage.
La vieille venait de lui tourner le dos et penchée vers le
pommier, elle y avait posé son front. Elle lui chuchotait
des choses, comme à un être vivant. La scène, dont la peȬ
tite était témoin, ne l’avait nullement étonnée, puisqu’elle
était persuadée que tout le monde possédait, comme elle,
ce don particulier de s’adresser aux gros arbres. Elle était
dévorée par la curiosité de savoir qui était cette vieille
dame. Et que diable racontaitȬelle à l’arbre ?
C’était à l’autonome suivant qu’Azénor et la fillette
avaient échangé quelques mots pour la première fois. La
vieille ramassait des pommes sous les branches et SéraȬ
phine s’était cachée derrière la charrette qui était déjà bien
remplie de fruits à cidre. Des pommes dans les mains,
l’enfant avait visé le dos de la vieille. CelleȬci, courbée à la
tâche, ne s’était pas aperçue tout de suite de ce jeu sans
malice, jusqu’à ce qu’elle se lève et lance :
— Hè loustic ! Que me veuxȬtu ?
Après un long silence, Séraphine s’était décidée à sortir
de sa cachette pour répondre :
— Je ne m’appelle pas Loustic mais Séraphine !
— Séraphine ? Oh ma Doué ! Sacrée voyageuse du ciel !
Tu as dû atterrir sur la tête pour vouloir taquiner une
vieille femme édentée ?…
Plus tard, pour répondre à leur amitié naissante, la peȬ
tite avait demandé :
— Tu viendrais voir mes Saintes Vierges en pierre ?

La paix s’incarne dans le jeu des ombres et de la lumière,
l’air est doux. L’enfant aperçoit parȬdessus le talus, caȬ

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chées derrière des pommiers en fleur, les ruines du haȬ
meau du four. Seule une petite chaumière, au chaume
mal peigné, tient encore debout. La fillette remarque d’un
air soucieux que la vieille n’est pas assise sur son banc
près de la porte, comme de coutume. Séraphine n’a pas
mangé depuis hier soir et une faim de loup tenaille son
estomac. Elle regarde la boîte de sardines qu’elle tient
toujours entre ses doigts.
— Sacrée patronne ! Elle regarde de trop près le cul des
bouteilles, mais ma Doué ! Pour sûr, qu’elle sait viser ! ditȬ
elle en passant la main sur le petit hématome qui orne son
front.
Séraphine se sent protégée par l’étroite intimité du
chemin creux. L’émanation douce des fleurs d’aubépine
se révèle à elle. Passant en biseau à travers le feuillage, le
soleil poudroie les parfums que sa jupe disperse en peȬ
lotes d’air. Elle aperçoit enfin le bout du tunnel de verȬ
dure. Dans le cercle de lumière, dentelé par les échanȬ
crures de feuilles, se dresse la silhouette fière de Martin.
Ravie, elle presse le pas pour aller caresser le cheval. A
l’approche de l’enfant, l’animal lui offre une grimace coȬ
mique.
— Ah ! Tu peux être fier de toi ! Regarde dans quel état
tu t’es mis ! Ta tignasse colle à ton cuir et tu es tout barȬ
bouillé de salive, ditȬelle en se délectant du velours de ses
naseaux.
Des relents de moiteur et des buées de fumier
s’échappent de l’échine musclée. L’enfant suit les sillages
ondulants sous la peau, formés par de petites frayeurs
d’oiseaux.
— ParleȬmoi encore avec tes dents ! demandeȬtȬelle
tendrement, en observant les mouches se désaltérer dans
les yeux du cheval.

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— Elles te volent ton sel, ces enquiquineuses ! pourȬ
suitȬelle.
Le cheval s’ébroue, mais les harceleuses reviennent
aussitôt en vrombissant de mécontentement.
— L’hiver est terminé depuis un bon moment, mais tu
perds encore tes poils, mon vieux Martin. Tu vois, les oiȬ
seaux vont faire leur nid avec ton crin. Allez ! Déguerpis
maintenant, avant que le patron ne te rattrape !
Martin s’éloigne en dansant, les oreilles hautes. Elle
ajoute en riant :
— Et surtout tu ne broutes pas le choux, ça t’évitera
une belle colique !
Puis elle pénètre sous le porche de chênes donnant sur
le pré de la Fourène.
Séraphine est soulagée de voir les « PiesȬnoires » brouȬ
ter sagement les pâquerettes du pré. Elle observe la
« Marguerite » qui chevauche la « Rousse » mais aperçoit
aussi « Prunelle » et les autres.
En s’asseyant sur une motte de terre, elle cueille un
brin d’herbe et le porte à sa bouche, comme pour tromper
sa faim. Sentir son estomac vide est une sensation famiȬ
lière, puisque lorsque Jeannine se met à boire, elle rouȬ
pille jusqu’au soir.
La fillette s’allonge sur l’herbe et s’appuyant sur ses
coudes, elle suit du regard une coccinelle qui trottine sur
le pan de son tablier. Elle chantonne à miȬvoix une compȬ
tine sur du pain qu’elle n’a pas. Alors, sur son ventre, lui
poussent des fleurs de capucines qui se mettent à voleter,
emportant dans leur danse la petite bête à bon Dieu.
Elle lève son regard et s’imprègne de la lumière
blanche dans laquelle baigne la Fourène, puis elle ferme
ses paupières et ne pense plus à rien.

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Les prés peuplent le vide de ses pensées, ils sont ses
compagnons, ils lui offrent leurs silences. Chaque jour, sa
disposition à regarder et à sentir les champs avec tous ses
sens, renforce sa connivence avec la nature. Lorsque SéȬ
raphine est prise d’images angoissantes, la nature sait la
délivrer du souvenir cuisant de l’ortie qui lui flagelle
l’âme.
Ce matin, le pré de la Fourène est plus embaumé, plus
mystérieux encore qu’à l’habitude, mais Séraphine ne
trouve pas les mots justes pour décrire la douceur inefȬ
fable qui émane du tableau.
L’endroit est entouré de châtaigniers, de chênes et de
noisetiers. Les grands arbres semblent assiéger les pomȬ
miers en fleurs, ruisselant de pétales blancs. Les pétales
suspendus un moment dans l’air, tourbillonnent et
s’évaporent dans des ombres pâles. Sous le bocage, tout
près de la cressonnière, un filet d’eau se faufile comme
une couleuvre entre un tapis de jacinthes sauvages.
La fillette remonte ses bas de grosse laine, puis se reȬ
lève d’un bond. Elle se dirige vers le talus chauffé par le
soleil, déplace une grosse pierre, puis se met à siffler entre
ses dents. C’est alors que de petites têtes de couleuvres
tendent leurs museaux vers l’enfant. Les couleuvreaux
réclament à manger comme des oisillons.
— Moi non plus je n’ai rien à me mettre sous la dent !
riposte Séraphine.
Elle referme l’entrée du nid puis se tourne vers la boîte
de sardines posée près de la motte. Le métal scintille sous
le soleil au zénith. Elle s’assied sur l’herbe en soupirant et
retourne la boîte dans tous les sens. Après
d’interminables tentatives pour forcer le couvercle, elle
finit par renoncer.

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Elle reste accroupie et regarde longuement les vaches
paître, puis contemple le champ de colza. Plus loin, la filȬ
lette imagine les combes, puis la clairière et le vallon qui
mènent au bourg de CloharsȬCarnoët.
Son petit monde s’arrête là, limité à un étroit morceau
de côtes, étirant ses frontières de Clohars, au port de
Doëlan. Le reste du monde n’évoque que des dangers inȬ
connus pouvant lui inspirer de grandes frayeurs. Très
vite, elle écarte ce sentiment vague et fort à la fois.
Elle se lève d’un coup et lance ses sabots en l’air pour
se jeter à l’assaut de son vieux chêne. Leste comme un
écureuil, elle se hisse jusqu’au faîte de l’arbre. LàȬhaut,
elle choisit une branche sur laquelle elle se met à califourȬ
chon. Le pré, à ses pieds, la happe et l’aspire tandis que
parȬdessus le feuillage, ses yeux se perdent au loin sur les
pâturages et sur la mer. Des senteurs d’iode et de sel, veȬ
nues du large, font frémir ses narines. Aussitôt, elle
chante à tueȬtête et balance ses jambes de laine.
Prunelle, la vache, à l’ombre du chêne, se met à pousȬ
ser un beuglement disgracieux. Séraphine lui jette des
bouts d’écorce sur le dos, puis gratte avec son ongle le
lichen jaune qui encroûte le tronc. Elle admire la couleur
du petit champignon sec comme du papier qu’elle effrite
entre ses doigts, lorsqu’une légère brise vient balancer le
feuillage, suivi d’un souffle dans son oreille :
— C’est toi, l’arbre qui m’appelle ? demandeȬtȬelle
étonnée.
En prêtant l’oreille au vent, elle comprend qu’un ange
se révèle à elle.
— Ael ! C’est un ange qui chuchote mon nom ! breȬ
douillent ses lèvres…
La fillette tressaille en écoutant la voix tranquille lui
révéler que c’est la Vierge qui l’envoie. « L’heure est veȬ

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nue, ditȬil, l’heure est venue de rester unie à Elle. Voilà ce
qu’Elle a dit. »
— La Sainte Vierge se cache làȬhaut, mais je sais qu’elle
me regarde, répond l’enfant. D’un bout à l’autre de la
journée, je dis au moins dix fois son nom !
« Elle sait que tu lui fais fête en lui donnant un peu de
ce qui lui est agréable, des petits bouquets de fleurs, déȬ
posés à ses pieds, dévoile l’ange. Mais, maintenant, la
Sainte Vierge désire que tu lui peignes des bouquets de
fleurs des champs. »
— Des bouquets des champs ? s’exclame la fillette,
surprise, puis, légèrement intimidée, elle dit tout bas : Je
ne suis qu’une vachère ! Peindre, c’est pour les autres qui
ont des sous ?
Aussitôt, l’ange la rassure en murmurant qu’aux yeux
de la Mère, ce n’est pas l’argent qui compte mais le cœur.
Séraphine sent le sien tambouriner encore plus fort sous
son corsage.
— Peindre des bouquets pour Marie ? répèteȬtȬelle, déȬ
concertée, tout en se disant que venus d’elle, ses bouquets
ne seront qu’une miette de Dieu. Mais, sans tarder, l’ange
balaie sa crainte en certifiant que ses tableaux seront
comme une prière…
— Toi l’ange, ditȬelle, tu es ici, à deux pas de moi, et tu
ne m’aurais pas dit ces mots si Elle ne te les avait dits…
« Que sa volonté soit faite ! » somme l’ange.
— Alors, va dire à Marie que je lui peindrai des bottes
de fleurs jamais vues qui étonneront même les abeilles…
Et déjà, le murmure du vent cesse.
Séraphine légèrement hébétée par ce qui vient de se
passer se laisse glisser de son perchoir et entreprend lenȬ
tement la descente de l’arbre. « Il faut aller voir Azénor ! »
décideȬtȬelle.

26

Revenue sur le plancher des vaches, elle se rechausse
et court vers le champ qui monte jusqu’au hameau du
four. Déjà, elle passe le puits, près de l’une des ruines atȬ
tenante à la cahute de la vieille. Cette ruine abrite les déȬ
bris de sa toiture, et le haut de ses murs couvre le sol. Au
centre pousse librement un ormeau.
Les joues de Séraphine semblent brûler de fièvre. ResȬ
sasser le message de l’ange, l’étourdit davantage. Avec
hâte, elle traverse la basseȬcour herbeuse et aperçoit sur la
gauche, le penty du haut, délabré lui aussi. Seul, son four
à pain est resté intact. Jadis, les fournées de pain dépenȬ
daient de lui, mais à présent, il roule sa bosse enherbée
contre le mur du pignon.
La chaumière d’Azénor est en piteux état. Les contours
de la fenêtre n’ont pas été badigeonnés à la chaux depuis
trop longtemps et le bas de la porte est rongé par l’eau
des pluies.
Séraphine pousse doucement la porte et entre dans la
pénombre.
— EsȬtu là, Azénor ? ditȬelle en scrutant l’obscurité.
Azénor, assise devant un grand bol de café, l’accueille
avec joie.
— AssiedsȬtoi donc Séraphine ! Viens prendre un café
chaud et manger une tartine.
— Ça va Azénor ? demande la fillette.
— Ben dame, ça va ! A part que si mes jambes marȬ
chaient aussi bien que ma parlote, ça irait encore mieux !
répond la vieille femme de son accent modulé.
— Je suis tombée de l’arbre et la bosse me tiraille.
— Tu vas réussir à te casser le cou, à grimper aux
arbres de la sorte. Tiens ! Bois ton café et attends là.
En se levant, le corps entier de la vieille se courbe, sa
tête s’incline vers l’avant dans les épaules, et c’est avec

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l’aide d’une canne qu’elle dirige sa maigre personne vers
le seuil de la porte. Sa jupe ample est constellée de taches.
Séraphine coupe une grande tranche de pain, beurre sa
tartine et la mange goulûment. Peu à peu, ses yeux
s’habituent à la pénombre.
La pièce est sobre et exhale une agréable odeur de
foins coupés. Le sol est crevassé par les empreintes de saȬ
bots que personne n’a pris la peine de reboucher à
l’argile. A la poutre de l’âtre, pend un bouquet de centauȬ
rée, de sureau et de mauve. « C’est pour conjurer les peȬ
tits soucis de la vie » lui avait précisé Azénor. Séraphine
pense alors aux mésanges qui parfument leur nid de
brindilles de menthe. Elle se demande si les oiseaux conȬ
jurent ainsi leurs petits soucis d’animaux. Une grande
armoire et un lit clos jaune garnissent le fond de la pièce.
Sur une planche servant d’étagère, fixée à la poutre cenȬ
trale du plafond, sont alignés des bocaux contenant des
herbes et des fleurs séchées. Une vierge de faïence trône
dans l’embrasure de la fenêtre. Séraphine regarde le doux
sourire figé sur le visage de la Sainte et celleȬci tend déliȬ
catement les mains comme pour la recevoir, dévoilant sa
robe rouge, drapée en partie par un manteau bleu qui
tombe en longs plis moelleux. La fillette est troublée par
les paroles de l’ange qui retentissent encore en elle.
Quelque peu apaisée par la Vierge, elle boit, à petites gorȬ
gées, le café, dont le marc concentré aurait pu réveiller un
mort.
Dehors, l’aïeul déambule sous les pommiers, se trompe
de direction et rebrousse chemin. L’enfant se demande
quel berger céleste lui sert de guide, cependant qu’elle
s’inquiète du baume que va lui préparer Azénor, pour la
soulager de sa bosse.

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Ne l’avaitȬelle pas guérie, ce printemps, de son mal de
gorge par une mixture aux pousses de ronces, mélangée à
de la bave d’escargot ? Bien entendu, elle ne lui avait pas
fait part du secret du remède, mais avait simplement dit
d’un ton plein de mystère :
— Aujourd’hui, tu ne vas plus trotter comme un lapin
mais gazouiller comme un escargot !
— Ce n’est que plus tard qu’elle avait compris la ruse,
lorsque la guérisseuse lui avait raconté que les soldats de
Napoléon emportaient dans leurs sacoches, des limaces
qu’ils avalaient toutes crues pour apaiser leurs maux.
La vieille Azénor est un sacré énergumène ! Pas un être
revêche et aigri par l’âge, non ! Mais une exaltée, une posȬ
sédée par la vie. Depuis longtemps ses yeux habitent des
forêts profondes et à travers l’épaisseur de la nuit, ils
fixent l’invisible. Azénor est aveugle. Les traits de son viȬ
sage cachent une résignation, une paix volontaire de
l’âme qui s’accommode.
— SaisȬtu que les chiens rient avec leur queue, les pies
avec leurs plumes et les rats aussi, sous les chatouilles,
s’esclaffe Azénor, en se tenant sur le seuil de la porte.
Séraphine sursaute et lui lance un regard étonné.
— Tu ne dis jamais un mot, alors il faut bien que je lise
dans ta tête !
La vieille femme dénoue son tablier et répand sur la
table une myriade de pâquerettes décapitées. La petite
regarde le tapis de corolles blanches ; de sa bouche
s’échappe une infime expiration.
— S’extasier devant d’humbles petites choses déȬ
montre une force d’âme ! dit la guérisseuse, tout en
broyant les fleurs dans un mortier.
Puis, de ses longues mains calleuses, elle pose la pâte
dans un linge qu’elle tend à Séraphine.

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