Sermon dans le désert, par Siméon Gouët

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E. Lachaud (Paris). 1873. In-18, 99 p..
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Publié le : mercredi 1 janvier 1873
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SERMON
DANS
LE DÉSERT
PAR
SIMEON GOUET
U N FRANC
PARIS
LACHAUD, ÉDITEUR
, PLACE DU THEATRE-FRANÇAIS, 4
1 873
SERMON
DANS LE
DÉSERT
SERMON
DANS LE
DESERT
PAR
SIMEON GOUËT
PARIS
E. LACHAUD, ÉDITEUR
4, PLACE DU THEATRE-FRANÇAIS, 4
1873
EXORDE
Je ne veux pas vous prendre en traître,
lecteurs; je viens, après cent mille autres,
donner mon humble avis sur ce que je crois
propre à guérir et à régénérer la France.
Ce sermon, c'est un remède.
LE MAL
Nous allons procéder, comme le font, ou plutôt
comme devraient le faire les médecins, c'est-à- dire
étudier d'abord les symptômes, remonter autant que
possible à la source du mal, et, quand nous saurons
bien à quoi nous en tenir, quand nous aurons bien
vu, bien touché, il est probable que le remède viendra
de lui-même se présenter à nous.
On s'évertue en France à s'attaquer aux abus, sans
songer que ces abus ne sont que les conséquences
des vices de notre organisation et de notre caractère
national.
Faut-il donc s'attaquer à ces vices ?
Non encore ! puisqu'ils ne sont eux-mêmes que les
symptômes de la hideuse maladie qui nous ronge.
Les abus sont aux vices ce que la suppuration est
aux plaies, qui ne sont elles-mêmes que le résultat
d'un mal organique. Essuyez la suppuration, elle re-
paraît aussitôt; cautérisez la plaie, il en renaît une
autre : c'est la maladie elle-même qu'il faut découvrir
et vaincre.
— 8 —
Eh bien, tous les abus, tous les vices, toutes les
plaies de notre corps social n'ont qu'une cause : l'i-
gnorance, et je n'entends pas seulement par ce mot
l'état de ceux qui ne savent lire ni écrire, mais en-
core et surtout, l'état de ceux qui ne connaissent ni
leurs droits ni leurs devoirs.
Pourquoi les habitants des campagnes ( je parle en
général ; il y a d'honorables exceptions, mais elles
sont rares) sont-ils ennemis de tout progrès? Pour-
quoi repoussent-ils, sans examen, toute idée nouvelle?
Pourquoi se laissent-ils mener au scrutin comme des
boeufs à l'abattoir, sans avoir conscience du lieu où
ils vont ni de l'acte qu'ils y vont accomplir? Pourquoi,
lorsqu'il s'agit de choisir des mandataires, préfèrent-
ils les plus riches aux plus capables? Pourquoi ne
peuvent-ils se mettre dans l'idée qu'ils sont les égaux
de celui qui possède quelques arpents de terre de plus
qu'eux? Pourquoi, en revanche, se croient-ils infini-
ment supérieurs à l'homme instruit et intelligent qui
n'a rien? Pourquoi n'ont-ils qu'un médiocre souci des
affaires du pays, et trouvent-ils que tout va bien
quand la grêle a ravagé le champ de leur voisin en
respectant le leur? Pourquoi sont-ils entêtés, méfiants,
avares, peu délicats en affaires, brutaux, presque jus-
qu'à la cruauté? Pourquoi sont-ils si profondément lâ-
ches que, pendant la dernière guerre, j'en ai entendu
des centaines avouer avec une cynique naïveté
qu'ils partaient avec la résolution arrêtée de s'enfuir
ou de se rendre à la première occasion? Pourquoi
— 9 —
poussent-ils la férocité de l'égoïsme jusqu'à ne pas
hésiter à faire perdre cent francs à leur prochain,
pour peu que cela leur rapporte deux sous?
Par ignorance, parce que leur père ( le pauvre
homme n'en avait pas appris davantage) leur a bien
dit : « Gagne de l'argent, préserve-toi des gendarmes,
et évite les pleurésies ; » mais ne leur a jamais appris
qu'il existe un sentiment qui doit servir de règle et
de guide à toutes les actions de l'homme: l'honneur;
qu'il y a des choses sur lesquelles on ne doit per-
mettre à personne de porter la main : la dignité et la
liberté; qu'il y a une abstraction qu'on doit chérir et
défendre : la patrie ; qu'il y a un mot devant lequel tout
doit plier, tout doit s'effacer : le devoir ; et parce que
M. le curé, au catéchisme, s'est beaucoup plus occupé de
leur dire : Allez à la messe et venez me raconter au
confessionnal vos secrets et ceux de vos voisins, que
de leur apprendre à aimer leurs frères.
Pourquoi le peuple des villes s'exagère-t-il ses
droits, quand il ne les méconnaît pas? Pourquoi
s'empare-t-il avidement de toutes les utopies qu'on
jette en pâture à son imagination surexcitée par la
souffrance et par la misère? Pourquoi a-t-il une si
grande propension à regarder comme juste tout ce
qui lui est ou a l'air de lui être favorable? Pourquoi
voit-il souvent un remède où il n'y a qu'un éphémère
palliatif? Pourquoi, séduit par le brillant de certaines
surfaces, ne voit-il pas le néant du fond? Pourquoi
se dit-il : « J'ai eu faim, aux autres à avoir faim; j'ai
1.
— 10 —
souffert, aux autres à souffrir, » au lieu de se dire :
Faisons en sorte que personne ne souffre et que per-
sonne n'ait faim ? Pourquoi est-il si souvent tenté de
faire prévaloir ses idées par la violence ?
Parce qu'il ne sait pas, parce qu'on l'a sciemment
et volontairement tenu dans une obscurité qui l'empê-
che d'envisager les choses sous leur véritable point
de vue.
Pourquoi les peuples se font-ils la guerre? Pour-
quoi versent-ils leur sang pour une cause qui n'est
jamais la leur? Pourquoi vont-ils de gaieté de coeur
s'entr'égorger pour le bon plaisir d'un Napoléon ou
d'un Guillaume? Parce que, abrutis par l'ignorance,
ils se laissent griser par des mots creux et en vien-
nent à préférer la victoire à la fraternité, la gloire à
la liberté.
Pourquoi les procès?Pourquoi les guerres civiles?
quand il serait si facile de s'entendre entre amis, en-
tre parents, entre citoyens, si on savait.... mais on
ne sait pas, parce qu'on ne vous a pas appris.
Pourquoi y a-t-il des ambitieux et des voleurs, des
juges sans conscience et des assassins, des fonction-
naires vendus et des préfets à poigne? Parce qu'il y
a des ignorants.
En un mot, tous les abus, tous les vices s'expli-
quent par l'ignorance, et il me parait difficile de les
expliquer autrement.
Ignorance exploitée, ignorance subie, voilà tout le
mal!
DE CEUX
QUI NE VEULENT NI VOIR LE MAL NI LE GUÉRIR
ET DES RAISONS QUI LES FONT AGIR
Un homme est amoureux d'une femme : qu'il veuille
imposer sa passion ou la faire partager, il est tou-
jours nécessaire qu'il exerce sur cette femme une do-
mination morale ou physique ; cette femme est belle,
de nombreux rivaux vont se présenter, comment les
écartera-t-il? Par la force ou par la persuasion, mais
toujours en les dominant.
Voici un mets appétissant, une boisson savoureuse;
comment satisfaire l'instinct de gourmandise que leur
vue éveille en moi? En décidant, par la force, par la
ruse ou par l'argent, en un mot, par un des moyens
de domination qui sont à ma portée, leur propriétaire
à me les céder.
— 12 —
Je pourrais ainsi passer en revue tous les goûts,
toutes les passions, tous les instincts de l'homme, et
j'en arriverais toujours à celte conclusion, que, pour
satisfaire un instinct quelconque, je dois exercer sur
mes semblables une domination quelconque.
La satisfaction de tous les instincts est donc abso-
lument subordonnée à la satisfaction de cet instinct
principe, qu'on appelle l'instinct de domination.
Aussi, quoi qu'il fasse, à son insu souvent, l'homme
n'a-t-il qu'un but : dominer.
Dans le principe les dominateurs furent nécessai-
rement les plus vigoureux, mais cette domination
brutale ne pouvait s'exercer longtemps sur un être
éminemment perfectible et éminemment intelligent.
La nature, on le sait, pratique le système des com-
pensations sur une très-vaste échelle; il est rare que
la vigueur physique chez l'homme s'allie à de bien
vastes aptitudes intellectuelles ; il est donc probable
que, dans les temps les plus reculés, comme de nos
jours, les plus faibles étaient, en revanche, les plus
intelligents, et qu'ils devaient tendre, de toute la puis-
sance de leurs facultés, à ce but : mettre la force de
leur côté , secouer ainsi le joug brutal qui pesait sur
eux, et dominer à leur tour. Selon toute probabilité,
la première idée qui leur vint fut de chercher une
arme nouvelle, une arme inconnue à leurs adversaires;
du reste n'est-ce pas toujours ainsi que cela se
pratique, avec celte différence que jadis il s'agissait
d'un cailloux emmanché d'une branche d'arbre et
— 13 —
qu'aujourd'hui ce sont les mitrailleuses et les canons
Krupp qui sont en jeu. Aussi, toujours comme au-
jourd'hui, cette puissance qu'on s'était créée par son
industrie, n'était-elle qu'éphémère, parce que, après une
première défaite, les forts profitaient de l'invention de
leurs adversaires et rétablissaient l'équilibre en leur
faveur.
On dut cependant persister longtemps dans ces
essais de domination par des moyens physiques, jus-
qu'au jour où un homme, mieux doué que les autres,
s'avisa de chercher quelque chose qui ne pût que dif-
ficilement se voir et se toucher, quelque chose qui ne
fût pas à la portée de l'intelligence de ses contempo-
rains ; cet homme dut alors se mettre à observer les
phénomènes qui l'entouraient, à en chercher les cau-
ses, à essayer d'en déduire les conséquences, et na-
turellement, au bout d'un temps plus ou moins long,
il dut faire sa première découverte dans le domaine
encore inexploré de la science.
Mettons-nous, pour mieux faire comprendre notre
pensée, en présence d'un chercheur primitif qui vient,
par exemple, de trouver une herbe, un simple, pou-
vant guérir une maladie réputée jusque-là incurable.
Que fera-t-il ?
S'il fait part de sa découverte à ses contemporains,
il leur rendra incontestablement un signalé service,
mais que gagnera-t-il en influence?peu de chose; on
connaîtra son secret, on n'aura plus besoin de lui, et
— 14 —
chacun sait qu'en ce monde, il faut peu compter sur
la reconnaissance.
Aussi, à moins qu'il ne s'agisse d'une de ces natures
malheureusement si rares, pour qui la satisfaction que
procure un devoir rempli est une récompense suffi-
sante, n'aura-t-il garde d'agir ainsi; il conservera son
secret pour rester indispensable ; il fera mieux : comme
il a pu s'apercevoir que c'est par le merveilleux sur-
tout qu'on gouverne les hommes, il affectera des al-
lures mystérieuses, il entourera la préparation de son
remède de toutes les momeries, de toutes les sima-
grées que pourra lui fournir son imagination; il inven-
tera des mots inconnus, auxquels il attribuera des
vertus magiques ; il fera entendre à chacun qu'il est le
ministre, le confident d'un Dieu quelconque, qui lui a
départi le pouvoir de guérir.
Il ira plus loin encore : comme son ambition croîtra
avec sa puissance, comme il ne craindra rien tant que
de perdre cette puissance, il mettra tous ses soins à
empêcher les autres de pénétrer son secret ou d'en
découvrir un autre équivalent; il se dira : en cherchant
j'ai trouvé, empêchons les autres de chercher, per-
suadons-les que Dieu leur défend même d'essayer de
comprendre ; il les menacera d'éternels supplices s'ils
contreviennent à cet ordre de la divinité, et les hom-
mes, un peu par paresse, beaucoup par terreur, se
laisseront conduire et dominer par lui, tant qu'il par-
viendra à les maintenir dans l'ignorance.
C'est un peu l'histoire de l'origine des religions que
— 15 —
je viens de faire ; c'est la science naissant de l'abus
de la force brutale, endiguant cette force, puis l'oppri-
mant à son tour, en lui imposant l'ignorance comme
un devoir ; c'est un grand bien engendrant un grand
mal, une suprême justice devenant une suprême ini-
quité.
Malheureusement toutes les dominations théocrati-
ques ou autres en sont là ; fondées sur l'ignorance,
elles ne se maintiennent que par l'ignorance.
En veut-on un exemple ? Nous le trouverons dans
l'histoire, non de la religion, elle n'est pas en cause,
mais du clergé catholique.
Après que la civilisation romaine eut jeté ses der-
nières lueurs, quand elle fut morte étouffée sous l'é-
treinte de la barbarie, une profonde obscurité régna
sur le monde, on eût pu se croire remonté aux pre-
miers âges de la terre.
Qu'était donc devenue cette merveilleuse civilisation,
ce resplendissant flambeau de science qui éclairait
l'univers entier ? Était-il éteint à jamais? Non, il était
sous le boisseau ; le clergé catholique l'avait emporté
derrière les hautes murailles de ses couvents; là, il
s'était occupé de ranimer sa lumière expirante, il s'é-
tait efforcé même d'augmenter son éclat, mais en
prenant bien soin que pas un seul de ses rayons ne
pût arriver jusqu'aux hommes.
Quand le monde fut bien à point, c'est-à-dire en-
foncé dans l'ignorance jusqu'au-dessus des cheveux ;
quand le terrain fut assez bien préparé pour que la
— 16 —
superstition y pût pousser tout à son aise, le clergé
commença sa petite besogne d'asservissement; et sur
quoi étaya-t-il cette oeuvre de ténèbres? Sur les
croyances les plus saintes et les plus respectables de
la terre: la croyance en Dieu et en l'immortalité de
l'âme.
A Dieu il opposa le diable, l'enfer au paradis ; il
inventa tout un régiment de superstitions, n'hésitant pas
à imposer, comme articles de foi, les croyances les plus
grotesques, les plus absurdes, les plus indécentes
même. Il avait beau jeu, du reste; les enfants ne
croient-ils pas tout ce qu'on leur dit, et les ignorants
sont-ils autre chose que des enfants? Il mettait surtout
tous ses soins à bien persuader chacun, car c'était
l'essentiel pour lui, qu'il était le seul et unique dispen-
sateur de ce paradis et de cet enfer, qu'il en avait la
clef et que Dieu ne faisait rien sans le consulter.
Et lorsque, par hasard, une lueur de raison se faisait
jour dans un esprit, qui eût peut être été grand dans
un siècle de civilisation, lorsqu'un homme venait, hé-
sitant, leur faire part d'un embryon de doute qui ger-
mait dans son cerveau, ils avaient de beaux sophismes
pour convaincre et replonger dans son ignorance cette
âme qui essayait d'en sortir ; s'ils étaient à bout de
raisons, même mauvaises, ils savaient encore où se
retrancher: c'est un mystère, une révélation, Dieu
nous défend même d'y penser ! Si cela ne suffisait pas,
ils avaient... les tortures et les bûchers.
Aussi, dans ce bon vieux temps-là, étaient-ils les
— 17 —
maîtres du monde ; tout se courbait devant eux, les
peuples et les rois.
Comme ils la chérissaient, cette bonne ignorance,
comme ils la couvaient, comme ils en prenaient soin,
comme ils avaient su élever, entre elle et ses ennemis,
tout un merveilleux rempart d'anathèmes, de verroux,
de carcans, de roues, de potences et de damnations
éternelles. Oh ! les béats ! les sublimes inventions
qu'ils avaient faites depuis les dragonnades jusqu'à
l'Inquisition, non pour défendre la religion, qui, les
trois quarts du temps n'était pas attaquée, mais pour
conserver l'ignorance, la mère de cette douce et suave
superstition qui leur donnait tant n'influence et savait
si bellement faire affluer les écus dans leurs coffres.
Aussi ceux-là, je vous le jure, ne verront jamais
le mal, ils fermeront toujours obstinément les yeux
quand on voudra le leur montrer ; ils savent combien
leur influence a baissé depuis que, malgré tous leurs
efforts, un peu de lumière s'est répandue sur le
monde; ils savent qu'instruire un homme c'est leur
arracher un esclave; ils songent avec terreur qu'un
moment peut venir où tout le monde saura, et ils
essaient, de tout leur pouvoir, de retarder la venue de
ce moment, qui sera celui de leur déchéance.
Ce qu'il y a de terrible, c'est que ces loups sont
bergers, c'est qu'on s'obstine à laisser aux mains de
ces ennemis naturels de l'instruction la charge d'ins-
truire la jeunesse.
En dehors du clergé, pour qui la question d'igno-
— 18 —
rance est une question d'être ou de n'être pas, il y a
encore la classe des privilégiés, la classe de ceux
qui, nés de parents riches et éclairés, ont reçu une
instruction qui, à intelligence égale, les place au-
dessus du commun de leurs contemporains.
Ceux-là, par la force naturelle des choses, tiennent
tout ou presque tout : ils sont ministres, députés, maires,
magistrats, officiers dans l'armée, et ils comprennent
parfaitement que le jour où tous seraient pourvus de
la même instruction qu'eux, commencerait une lutte
à armes égales, de laquelle ils ne seraient pas sûrs
de sortir vainqueurs. Comme, plus le nombre des
compétiteurs serait grand, plus il y aurait chance de
trouver leur supérieur ou leur égal, il pourrait arri-
ver (cela arriverait même certainement) que beau-
coup d'entre eux fussent obligés de céder leur place
et la puissance qu'elle leur donne, à quelques-uns de
ceux qu'ils se sont fait une douce habitude de dominer.
Voilà pour ceux qui, tacitement ou au grand jour,
s'opposent à ce qu'on instruise, quoiqu'ils soient les
premiers à comprendre et à reconnaître l'immense
utilité de l'instruction.
A côté de ceux-là,nous trouvons une autre classe
d'individus qui se figurent naïvement que ce qui est
bon pour eux n'est pas bon pour le peuple; ils croient,
de bonne foi, que ce serait faire un tort irréparable à
la société que de trop propager l'instruction.
J'en ai entendu me dire: « L'homme trop instruit
n'est plus apte aux travaux manuels, il se sent au-
— 19 —
dessus d'eux, il ne peut s'y résigner, et comme il est
indispensable qu'il y ait des cordonniers et des fu-
mistes, il ne faut pas donner à tout le monde l'ins-
truction d'un professeur. »
Il est incontestable que, dans l'état actuel des cho-
ses, un bachelier, par exemple, se sentira peu de
dispositions à tirer le ligneul ou à ramoner les che-
minées ; il préfèrera être avocat sans causes, médecin
sans malades, ou clerc d'huissier.
Pourquoi?
Parce que cordonniers et fumistes sont générale-
ment peu lettrés; mais le jour où il lui sera démontré
que tous ou presque tous les praticiens de ces honora-
bles professions sont ses égaux en science, il se rési-
gnera, de bonne grâce, à faire comme eux.
J'avais un jour une conversation avec un homme
qui allait plus loin encore: il prétendait que l'igno-
rance est un mal nécessaire, et qu'une société ne peut
exister si la grande majorité de ses membres n'est
composée d'ignorants.
— Sans ignorance, me disait-il, pas de supersti-
tion, et la superstition est le seul levier qui puisse
efficacement agir sur les masses ; nous, gens instruits
et intelligents, pouvons nous passer de religion : le
peuple ne le peut pas; vous serez toujours impuis-
sant à le maintenir dans la bonne voie par des moyens
humains; l'intervention divine est nécessaire, indispen-
sable; si Mahomet s'était contenté de dire à ses sec-
tateurs : « Ne buvez pas de vin, parce que, sous la cha-
— 20 —
leur de votre ciel, le vin vous est funeste et l'ivresse
peut devenir mortelle, » les mahométans eussent
continué à se gorger de liqueurs fortes.
Aussi s'y est-il pris d'une façon infiniment plus
adroite: " Dieu, leur a-t-il dit, Dieu, dont je suis le
représentant et l'interprète, vous défend de boire du
vin, » et ils ont cessé, ou à peu près, d'en boire.
— Voilà qui est vrai! lui répondis-je, malheureu-
sement vrai! mais est-ce concluant? Mahomet n'eût-
il pas obtenu les mêmes résultats en donnant les rai-
sons qui poussaient Allah à imposer celte défense aux
hommes? D'abord il eût coupé court aux réflexions
saugrenues et peu respectueuses que devait imman-
quablement faire naître cette défense non motivée; on
se résignait, mais n'avait-on pas le droit de se dire :
« Notre Allah est un être capricieux, fantasque, mé-
chant ; il sait que nous aimons le vin, les satisfactions
qu'il nous procure ne peuvent en rien porter atteinte
au bonheur dont il jouit; c'est donc uniquement pour
le plaisir de nous contrarier qu'il nous impose cette
privation. » En second lieu, s'il leur avait donné ces
raisons, ils les auraient connues (pardon de cette vé-
rité de M. de La Palisse), et, à force de connaître des
raisons de cette nature, ils en seraient probablement
arrivés à ce qu'on ne fût plus obligé de faire interve-
nir Dieu dans des choses où il n'a que faire.
Quand un père voit son fils se pencher au bord
d'une fenêtre, il peut se contenter de lui dire : « Si tu
te penches, je te donnerai le fouet, » le résultat sera
— 21 —
momentanément obtenu, l'enfant s'empressera de s'é-
loigner de la fenêtre et ne s'en rapprochera pas, tant
qu'il sera sous l'oeil de son père ; mais que ce dernier
vienne à sortir; comme, se pencher au bord d'une fe-
nêtre ne représente pour l'enfant que le danger de
recevoir le fouet, et que celui qui le donne n'est plus
là, il ne se fera pas faute de s'exposer de nouveau à
une chute dont il ne connaît pas les conséquences. Si,
au contraire, le père, mieux avisé, lui dit: « Si tu te
penches, tu perdras l'équilibre, si tu perds l'équilibre,
tu tomberas et tu ne peux manquer de te faire beaucoup
de mal, » d'abord l'enfant aura vu le danger et ne
s'y exposera plus, ensuite ce langage ne peut manquer
de provoquer des questions : qu'est-ce que l'équilibre?
comment se fait-il que lorsque je manque d'appui,
je tombe sur le sol? Le père répond, et voilà un germe
de science jeté dans ce jeune esprit.
Toute loi a sa raison d'être, toute défense a ses
motifs; pourquoi n'indique-t-on pas toujours cette rai-
son? Pourquoi cache-t-on quelquefois ces motifs ?
Pourquoi surtout ne s'applique-t-on pas à mettre cha-
cun à même de les comprendre? Pourquoi toujours
terroriser sans jamais instruire? Pourquoi toujours
invoquer les gendarmes quand souvent la raison suffi-
rait?
— Tout cela est très-beau en théorie, répliqua-t-il,
mais me paraît bien long et bien difficile à mettre en
pratique. Vous parlez de gendarmes : autrefois, pour
maintenir le peuple dans le devoir, on avait la ma-
22
réchaussée et la superstition ; aujourd'hui on a la
superstition et la gendarmerie, ce qui m'amène natu-
rellement à conclure que, hors de ces deux moyens de
persuasion, il n'y a pas de salut.
— Je n'oserais certes prétendre, repris-je à mon
tour, qu'il soit possible de supprimer tout à coup
gendarmes et superstition; mais ne pourrait-on pas,
dès aujourd'hui, s'occuper un peu d'essayer de s'en
passer plus tard. Garrotter un cheval est plus vite fait
que le dresser, mais garrotté, à quoi peut-il servir? Il
est plus facile de maintenir le peuple par la peur que
de l'instruire ; mais, en agissant ainsi, ne se prive-t-
on pas volontairement de la plus vive et de la plus
féconde des forces.
— Rêves creux que tout cela ! une bonne cage
avec de bons barreaux me rassure mieux contre la
fureur d'un lion que toute la bonne éducation qu'on
pourrait lui donner.
— Seriez-vous moins rassuré si avec la cage il y
avait l'éducation? Et qui vous dit qu'une fois que vous
auriez apprécié les résultats de celle-ci, vous ne
seriez pas le premier à demander la suppression de
celle-là ?
Je n'apprendrai rien au lecteur en lui disant que je
n'avais pas convaincu mon adversaire, et, ce qui me
découragerait môme un peu, si quelque chose pouvait
me décourager quand je crois être dans le vrai, c'est
que je prévois que je ne convaincrai personne, parce
que, je le répète, les adversaires les plus acharnés,
— 23 —
les plus irréconciliables de l'instruction, sont préci-
sément ceux qui, instruits eux-mêmes, peuvent en
apprécier les bienfaits.
Ils voient le mal, ils savent, peut-être, comment le
guérir, mais ils ne le veulent pas, parce que l'égoïsme
chez eux parle plus haut que le devoir; parce qu'ils
cherchent avant tout à assouvir leur soif de domi-
nation, parce qu'enfin ils préfèrent courber sous leur
pied la tête d'un esclave que tendre la main à un
homme libre.
DU REMEDE
ET DE QUELQUES MANIÈRES DE S'EN SERVIR
Si les ennemis de l'instruction avaient le courage
de s'opposer ouvertement à sa propagation, on saurait
à quoi s'en tenir, et on aviserait ; mais ils sont trop
habiles pour agir ainsi.
S'ils appartiennent au clergé, non-seulement ils ne
s'opposent pas à l'instruction, mais encore ils mettent
tout en oeuvre pour que. la tâche d'instruire leur soit
confiée ; ils n'épargent ni leur temps, ni leurs peines,
ni leur argent. Délations, plates flatteries, basses
intrigues, calomnies, tout leur est bon pour attirer à
eux la graine d'hommes qu'ils veulent faire germer à
leur façon; ils sont passés maîtres dans l'art de
séduire l'enfant et de jeter de la poudre aux yeux
des parents ; comme ils savent que l'amour-propre de
ces derniers est surtout flatté de ce qui se voit, de
ce qui peut se montrer, ils s'attachent avant tout à
— 25 —
fabriquer, en peu de temps, de petits prodiges dorés
sur tranche ; ils excellent dans l'art de passer un
vernis sur l'ignorance la plus crasse et de lui donner
ainsi un éclat factice qui éblouit un instant. Ah! que
la mère est heureuse en entendant son fils jouer sur
le violon : Ah! vous dirai-je, maman? Quelle extase
est la sienne en contemplant quelque tête de Romulus,
exécutée par ledit fils, en collaboration avec le profes-
seur de dessin ! Quelle joie de l'entendre réciter,
avec les intonations prétentieusement grotesques
que l'on sait, quelque pièce de vers bien orthodoxe,
quelque fragment de sermon ou d'oraison funèbre !
Comme elle se gonfle, comme elle s'épanouit au
concert de louanges que les auditeurs ennuyés se
croient, par politesse, obligés de prodiguer à l'enfant!
Ainsi ne songe-t-elle pas à s'informer si on lui a
appris l'orthographe, et si on ne lui a pas fait lire
l'histoire de son pays clans un père Loriquet quel-
conque.
Les hauts cris que vous lui feriez pousser à cette
mère, si vous alliez lui dire que ceux qui ont donné à
son fils la brillante instruction dont elle est si fière,
sont les ennemis jurés de l'instruction; ennemis de
l'instruction, ceux qui instruisent toujours, partout,
à tout prix, envers et contre tous ! Ennemis de l'ins-
truction, ceux dont le plus grand souci est de fonder
des établissements où on instruit ! ceux qui seraient
désespérés s'il existait en France une ville, un village,
2
un mas sans son établissement de frères de la doc-
trine chrétienne !
Oui, certes! ils étalent un beau zèle, depuis qu'ils
ont reconnu qu'ils ne pouvaient plus lutter contre le
flux des idées qui les déborde.
Et cela se conçoit, comme ils ne peuvent s'op-
poser absolument à ce qu'on applique le remède, ils
veulent au moins l'administrer eux-mêmes ; ils peuvent,
de cette façon, le modifier un peu, le mêler à un tas
de choses qui en altèrent la vertu, en diminuer les
doses et, arriver ainsi à le rendre inefficace, quand ils
ne peuvent le rendre dangereux.
S'ils sont laïques, s'ils sont ministres, députés,
munis d'une autorité quelconque, ils s'attachent à
dissimuler leur mauvaise volonté sous des mots; ils
sont les premiers à crier : « L'instruction est un bien-
fait, une nécessité ; instruisons le peuple ! il faut ins-
truire le peuple ! » Ils ont l'air de s'évertuer à
chercher les moyens d'arriver à ce but ; ils iront
plus loin : demain, peut-être, ils voteront une loi sur
l'instruction gratuite à tous les degrés, obligatoire
au premier.
Cela fait, leur conscience sera tranquille... et leur
égoïsme aussi ; leur conscience, parce qu'ils pourront
se dire : « J'ai fait ce que j'ai dû, ou du moins j'en
ai les apparences ; » leur égoïsme, parce qu'ils savent
parfaitement que, dans l'état actuel des choses, leur
loi ne peut pas donner de résultat.
Leur loi votée, ils se trouveront dans la position
— 27 —
d'un brave agriculteur qui possède une bonne char-
rue bien aiguisée, un robuste attelage de boeufs,
mais qui n'a personne pour les conduire.
Ce qui manque, en effet, en France, ce sont les
instituteurs. Je sais qu'on va me répondre : il n'y a
pas de petit village qui n'ait le sien.
C'est vrai! si on appelle instituteurs ces pauvres
hères qui enseignent péniblement à lire à la jeu-
nesse , ces infortunés ilotes qui sont obligés de se
plier sous tant de jougs qu'ils perdent l'habitude de
dresser la tête et de regarder le ciel; ces parias qui
doivent être à la fois le domestique et le secrétaire
du maire, le très-humble esclave de M. le curé, le
lèche-botte du recteur et de l'inspecteur, et le souffre-
douleur de la marmaille; ces êtres ridiculisés que le
dernier rustre se croit en droit d'accabler de ses dé-
dains ; ces misérables, qui, pour un chétif, pour un
ridicule salaire, sont à la merci de tout le monde,
qui peuvent être disgraciés pour un caprice, parce
que leurs idées ne sont pas celles de M. le préfet,
ou parce que la forme de leur nez ne convient pas à
sa femme, à sa servante ou à sa maîtresse.
J'ai l'air de charger le tableau, et les habitants des
villes qui voient leur instituteur à peu près vêtu
comme tout le monde, jouissant d'une considération
à peu près égale à celle de l'épicier du coin, ayant
l'air d'un homme qui dîne à peu près tous les jours,
doivent trouver que j'exagère, parce qu'ils ne sont pas
dans le secret de toutes les privations que le pauvre
— 28 —
diable doit s'imposer, de toutes les rebuffades qu'il
a à subir, de toutes les avanies dont on l'abreuve,
de toutes les injustices devant lesquelles il doit se
courber sans se plaindre ; ils ne savent pas tout ce
qu'il lui faut déployer d'habileté pour louvoyer, sans
trop d'accidents, au milieu dos mille pouvoirs qui le
tiraillent.
Encore ceux-là sont les heureux , les privilégiés;
ils ont 14 ou 1,500 francs d'appointements (moins la
retenue pour la retraite), ce que vous dépensez en
cigares, Monsieur; une partie de la note de votre
modiste, Madame. Mais les autres, les instituteurs de
campagne... il faut l'avoir vu pour le croire.
En 1870, pendant que je terminais mon éducation
d'artilleur mobilisé clans les environs de Grenoble,
j'avais dirigé ma promenade du dimanche vers un
village de la montagne ; pendant que je prenais mon
repas à l'auberge, deux hommes dînaient auprès de
moi. N'ayant rien de mieux à faire, j'écoutai leur
conversation, et je pus vite me convaincre que mes
deux dîneurs étaient : l'un, l'instituteur du village,
l'autre, un rustre quelconque, qui, pour je ne sais
quelle cause, régalait ledit instituteur. Quand je dis:
régalait... tout est relatif. Quoi qu'il en soit, il
lui faisait expier par toute espèce d'avanies l'hon-
neur qu'il lui accordait : il le tutoyait, il lui
prodiguait les épithètes les moins parlementaires,
il tenait à bien établir l'énorme distance qui exis-
- 29 -
tait entre lui, riche propriétaire, et le vil merce-
naire qui se dévouait à instruire son fils; il lui répé-
tait à chaque instant : « Tu sais que c'est moi qui te
paye à dîner ; n'oublie pas que je te paye à dîner. »
Le pauvre instituteur souriait doucement, le nez
clans son assiette; il n'avait même pas l'air de s'aper-
cevoir des étranges façons d'agir de son amphitryon.
C'était un homme d'une cinquantaine d'années, à
physionomie douce et intelligente ; il y avait même
un certain feu dans son oeil noir ; ce n'était pas du
premier coup, sans doute, qu'il était descendu à ce
degré d'abaissement, et il y avait, peut-être, bien des
révoltes comprimées sous les rides qui sillonnaient
son front.
Le repas touchait à sa fin, et le paysan, excité, sans
doute, par les nombreuses libations auxquelles il s'était
livré, continuait son crescendo de mots malsonnants
et en arrivait tout doucement aux injures, lorsque la
porte s'ouvrit brusquement, et M. le curé parut sur
le seuil :
— Savez-vous l'heure qu'il est? s'écria-t-il d'un
ton brutal. Le pauvre instituteur s'était levé tout in-
terdit, je crois môme qu'il tremblait un peu :
— Mais, Monsieur le curé, murmura-t-il.
— Il est une heure et demie, pourquoi n'avez-vous
pas encore commencé à sonner? Vous f. ..-vous du
inonde? (je cite textuellement). Tâchez de vous dépê-
cher! ajouta-t-il en sortant. L'instituteur se préparait
2.
— 30 —
à se rendre à ses cloches, je me dressai devant lui
et lui dis ce seul mot :
— Vous n'êtes donc pas un homme?
Le pauvre diable devint rouge, et, regardant autour
de lui, comme pour voir si personne n'était à portée
de l'entendre :
— J'ai des enfants , murmura-t-il, en refermant la
porte.
Je ne pousse certes pas la sensibilité jusqu'à l'exa-
gération, et il faut autre chose que des infortunes de
théâtre pour agir sur mes glandes lacrymales, cepen-
dant je sentis une larme qui montait...
« J'ai des enfants ! »
C'est toujours par les enfants ou par le ventre
qu'on les tient.
Voilà pourtant un homme bon, intelligent, instruit,
peut-être, qui autrefois, sans doute, avait le sentiment
de la dignité humaine, qu'une injustice révoltait, à
qui la bassesse faisait mal au coeur, et qui, peu à peu,
morceau par morceau, en était arrivé à être complé-
tement cuistrifié! Que le lecteur me pardonne cette
expression, c'est la seule qui puisse rendre ma pensée.
Voilà pour les instituteurs. Que vous dirai-je des
professeurs de lycée et de collége? Leur sort est-il
beaucoup plus heureux? Même insuffisance de salaire,
même sujétion. Comme on est dans l'impossibilité
absolue de les empêcher d'avoir une opinion, on se
contente de leur interdire sévèrement de l'exprimer.
Qu'ils veillent bien sur leurs paroles quand ils ne sont
pas sûrs de leurs auditeurs, et surtout qu'ils ne s'avisent
— 31 —
pas d'écrire dans les journaux, M. Jules Simon, un
libéral (!) et un philosophe (!!) le leur défend. (1)
Il est vrai qu'ils ont le droit, si bon leur semble,
d'écrire quelque gros livre bien savant et bien sopo-
ratif, de prendre des pensées latines ou grecques, de
les traduire en français ; mais s'il leur vient quelque
idée grande, belle, généreuse, fût-elle de nature à
sauver le inonde, ils doivent la garder soigneusement
pour eux; en un mot : défense expresse d'écrire en
vers ou en prose, à moins que ce ne soit pour en-
nuyer ses contemporains.
J'ai encore l'air d'exagérer... Lisez et jugez, lecteurs !
J'ai là-bas, dans le fond du Midi, bien loin, au
pied des Pyrénées, un ami qui, no possédant pour
toute fortune qu'une admirable intelligence et une
sérieuse instruction, eut un jour l'aberration de se
figurer qu'il pouvait utiliser l'une et l'autre dans l'en-
seignement : « C'est une belle et noble carrière, di-
sait-il, peu lucrative, il est vrai, mais sûre et hono-
rable entre toutes. » Il avait raison: après avoir pen-
dant deux ou trois ans distribué des pensums et des
retenues, en qualité de maître d'étude, il en est arrivé à
continuer la môme distribution comme professeur de
septième. Une position magnifique : 1,150 francs d'ap-
pointements et à peine 30 heures de classe par semaine.
Pendant les rares loisirs que lui laissait son écoeu-
rante besogne, il s'était amusé à ciseler un char-
mant poëme, un bijou de grâce et de sentiment, c'était
(1) A l'époque où ces lignes ont été écrites, M. Jules Simon
était encore ministre... On se plaignait... Hélas ! trois fois hélas!!!
— 32 —
à la fois une douloureuse et émouvante histoire et un
chaleureux plaidoyer contre la guerre; un mélange
d'idées fraîches, naïves, jeunes, d'ardents enthou-
siasmes, de sincères et généreuses indignations ; en
un mot, une oeuvre qui vivait et qu'on ne pouvait
lire sans émotion.
Encouragé par les suffrages de ses amis, notre
jeune professeur se décida à faire imprimer son
poëme. Seulement, comme il savait, par expérience,
combien dame Université est tracassière, il le signa
d'un pseudonyme ; mais tout se sait dans les petites
villes, et, comme la publication eut un certain succès,
on s'informa du nom de l'auteur et on n'eut pas grand'
peine à le découvrir.
Mon ami ne s'inquiéta que médiocrement de cette
découverte, et commençait à n'y plus penser, lorsqu'un
jour on lui fit officieusement savoir que l'Académie
verrait avec plaisir qu'il voulût bien choisir d'autres
genres de distractions ; on se contentait pour cette
fois de lui donner ce paternel avertissement parce
que, grâce au pseudonyme qu'il avait adopté, les
apparences étaient à peu près sauves.
Je connais un autre professeur qui, marié et père
de famille (il y en a d'assez innocents pour se laisser aller
à ces entraînements) aimait à la folie la musique et le
spectacle. Il est facile de comprendre que son budget
ne lui permettait pas ces coûteuses distractions ; aussi
s'était-il imaginé de joindre l'utile à l'agréable en
allant 'les jours de représentation (deux fois par
— 33 —
semaine, le jeudi et le dimanche) à l'orchestre du
théâtre, où il exécutait sur son violon des ritournelles
et des tremoli ; c'était bien inoffensif, il ne faisait de
mal à personne, sans compter qu'il palpait régulière-
ment ses trois francs de cachet, ce qui, dans un budget
aussi mince que le sien, ne laissait pas de tenir une
place. Eh bien! le croirait-on? on lui fit un beau jour
signifier qu'on ne trouvait pas convenable qu'un pro-
fesseur s'affichât ainsi ; le mot afficher y était. Le
malheureux n'avait qu'à se résigner ; il se priva donc
de sa distraction bi-hebdomadaire ; en revanche, on
ne songea en aucune façon à lui tenir compte des
24 francs par mois qu'on lui faisait perdre.
En voici un autre encore... Celui-là était un grand
professeur ; licencié ès sciences, sorti le premier de
l'École normale, il tenait à Lyon la chaire de physique
et de chimie ; il se faisait, avec la répartition des
externes et quelques répétitions, de.3 à 4,000 francs
par an ; doué d'une mémoire prodigieuse, d'une intel-
ligence hors ligne, d'une volonté de fer, il serait allé
loin, si, à ces qualités, il n'avait joint deux énormes
défauts : trop d'imagination et un amour trop enthou-
siaste pour l'humanité.
Un beau jour donc, il s'avisa qu'on pourrait, peut-
être, arracher quelques ouvriers à la débauche en
mettant à leur portée des distractions utiles.
Lyon était un théâtre trop grand pour un essai de
ce genre ; il chercha autour do lui un centre moins
populeux et assez rapproché de Lyon pour qu'il pût y
— 34 —
faire de fréquents voyages, sans pour cela négliger sa
besogne, et un beau matin on le vit débarquer à
Vienne (1), où il s'empressa de louer et de meubler, à
ses frais, un rez-de-chaussée, et d'y ouvrir un cours
gratuit de musique vocale (Méthode Gallin-Paris-Chevé).
Comme ladite méthode a l'avantage d'être simple
et de mettre la musique à la portée de toutes les
intelligences ; comme, d'un autre côté, notre professeur
avait une façon d'enseigner si claire et si lucide que
le plus obtus comprenait bien vite ; comme surtout
cela ne coûtait rien, il compta bientôt ses élèves par
centaines. Encouragé par ce premier succès, il redou-
bla d'efforts ; il fit trois fois par semaine le voyage de
Lyon à Vienne ; il consacra tous ses loisirs à son
oeuvre naissante, et, quelques mois après, un grand
nombre de ses élèves lisaient la musique à livre
ouvert. Il put dès lors commencer à leur faire chan-
ter des choeurs ; de la pauvre musique certainement,
cela manquait un peu de nuances, de fini, mais, en
somme, les oreilles n'étaient pas trop écorchées, et, en
tous cas, les exécutants étaient enchantés de leur
petit talent et tout heureux d'avoir trouvé un aussi
agréable passe-temps.
Notre professeur était ravi, « il jubilait, » suivant
. une expression qui lui était familière.
« Cela écorne bien gros mon budget, disait-il, mais
le contentement que j'éprouve vaut l'argent que je
perds, et la peine que je me donne. Ma conscience me
(1) Sous-préfecture du département de l'Isère.
dit que j'agis bien, et je sens que je suis devenu quel-
qu'un, depuis que, dans la mesure de mes moyens,
j'ai commencé à rendre service à mes semblables.
— C'est égal, ajoutait-il en riant, je ne serai complé-
tement satisfait que le jour où les cabaretiers rédigeront
une pétition contre moi. »
On est méfiant en province (l'est-on moins à Paris?)
on a peu l'habitude du désintéressement, et on s'é-
tonne toujours quand on le rencontre; aussi les sup-
positions allaient-elles grand train. Seulement, comme,
au bout do quelques mois, on put se convaincre que
sa seule occupation à Vienne était d'enseigner la
musique, comme il ne faisait pas de politique, ne se
livrait à aucune manoeuvre électorale, n'avait jamais
songé à s'enquérir des héritières que Vienne pouvait
posséder ; comme on ne l'avait jamais rencontré le soir
allant chez le Commissaire de police avec une fausse
barbe ; comme, depuis qu'il venait à Vienne, le nombre
des vols et des incendies n'avait pas sensiblement
augmenté, on fut bien obligé de reconnaître qu'il
faisait de l'art pour l'art.
A partir de ce moment, il fut classé : c'était un
maniaque, mais un bon, de ceux dont on est heureux
et fier de serrer la main, et tout le monde se mit à
l'aider.
Quelques jeunes gens, appartenant à la bourgeoisie,
avaient pris la chose en main ; on s'était formé en
société; on avait trouvé dans Vienne trois ou quatre
cents membres honoraires, et constitué un budget qui
— 36 —
avait permis de se monter sur un certain pied. On
avait loué un vaste local, on y avait installé une biblio-
thèque d'auteurs choisis, on y recevait quelques
publications périodiques purement littéraires ; les
soirs où il n'y avait ni cours, ni répétition, on se réu-
nissait pour lire et pour causer ; bourgeois et ouvriers
se mettaient ainsi en contact ; on apprenait à se con-
naître et à s'apprécier ; de presque ennemis on deve-
nait presque frères. Tout le monde gagnait à ce frotte-
ment journalier. Le bourgeois s'initiait aux misères
de la vie du travailleur, et l'idée de les soulager lui
venait naturellement ; il s'apercevait qu'il y a souvent
un bon, un loyal, un vaillant coeur sous la blouse de
l'ouvrier; de grandes pensées, de généreuses illu-
sions sous sa casquette rapiécée. L'ouvrier, de son
côté, refaisait, sans s'en douter, son éducation ; enten-
dant parler un langage plus pur et plus correct que
celui dont il avait l'habitude, il apprenait un peu sa
langue ; son instruction profitait des bribes de science
qui tombaient dans la conversation ; ses moeurs se
polissaient, il s'apercevait qu'un chapeau n'est pas
fait pour rester éternellement sur la tête, qu'on peut
parfaitement exprimer sa pensée sans émailler son
discours de gros mots et de jurons, et qu'il n'est pas
déshonorant du tout de se laver les mains le soir
après sa besogne.
De médiocre, le choeur devenait passable et promet-
tait de devenir tout à fait bon. On donnait, chaque
mois, aux membres honoraires, un concert vocal et
— 37 —
instrumental, où ils se rendaient en foule. En voyant
la merveilleuse entente qui régnait clans cette société
en miniature, les adversaires les plus acharnés de la
République commençaient à comprendre qu'elle est
possible autrement qu'en théorie , que le tout est de
savoir s'y prendre.
Notre professeur ne se sentait pas de joie de voir son
oeuvre prospérer ainsi; il ne rêvait qu'améliorations.
Au cours de musique il voulait joindre des cours d'his-
toire, de littérature, de cosmographie, de physique...
que sais-je encore? le tout, bien entendu, simplifié,
réduit aux faits palpables et intéressants, mis, en un
mot, à la portée des intelligences peu cultivées aux-
quelles on allait avoir affaire.
Comme il n'eût pu suffire seul à semblable besogne,
tous ceux qui savaient, se préparaient à le seconder de
leur mieux, lorsqu'on l'avertit officieusement que
l'Académie ne voyait pas avec plaisir sa manière de
faire.
Malheureusement pour lui, notre homme était tenace
jusqu'à l'entêtement : ce qu'il faisait lui semblait si in-
contestablement bon et utile, qu'il pensa qu'une expli-
cation suffirait. Il écrivit donc au recteur, et, comme
il ne reçut pas de réponse, il eut la bonhomie de croire
qu'il avait convaincu ce fonctionnaire et qu'il n'en serait
plus question.
Jugez de sa stupeur, lorsqu'il apprit à la rentrée
des classes qu'on avait pourvu à son remplacement à
Lyon et qu'il était nommé à Bourg en Bresse.
3
— 38 —
Oh! on ne le destituait pas : il était toujours profes-
seur de physique et de chimie, seulement... ses émo-
luments étaient diminués d'un peu plus de moitié.
Tout cela n'est rien : voici quelque chose de plus
grave !
Cette fois, il s'agit d'un vieillard.
Blanchi sous le harnais universitaire, il avait der-
rière lui une vie tout entière de probité, d'honneur,
de dévouement à ses devoirs, de résignation, de pau-
vreté vaillamment subie. Il ne demandait rien, ni avan-
cement ni honneurs. Toute son ambition se bornait à
conserver sa place et à pouvoir manger du pain jus-
qu'à la fin de ses jours.
Après la révolution du 4 Septembre, il crut, le naïf,
qu'en sa qualité de citoyen et de Français, il avait le
droit d'exprimer son opinion, et il osa, le malheureux !
parler dans les clubs ! ! Il alla plus loin, le misérable !
il écrivit clans les journaux! des articles politiques! !
Il poussa l'impudeur jusqu'à les signer de son nom !
Il ne craignit pas, l'infâme! de proclamer des vérités
éternelles, de parler de liberté, d'égalité, de fraternité,
d'amour de la pairie!
N'avait-il pas mérité la mort?
Malheureusement la loi ne permettait pas de le
guillotiner; on n'avait même pas le droit de l'envoyer à
Cayenne. Il fallait pourtant que justice fût faite de cet
insigne coquin. On dut chercher un biais, et on ne fut
pas long à le trouver.
J'ai oublié de dire que notre homme, qui est âgé de
— 39 —
soixante-cinq ans, a contracté quelques infirmités pen-
dant sa longue carrière. Sa poitrine s'est affaiblie dans
ce métier où il faut parler sans cesse, et il souffre
d'un catarrhe. On le laissa tranquille tout l'été; mais,
à la venue de l'hiver, au moment où le pays qu'il habitait
commençait à ne plus être assez tempéré pour son état,
on pensa qu'il fallait, dans l'intérêt de sa santé, l'en-
voyer sous un ciel plus clément, et on le nomma pro-
fesseur de mathématiques... à Briançon !
Savez-vous ce que c'est que Briançon, lecteur?
C'est une place forte sur la frontière d'Italie, tout
à fait au coeur des Alpes. Autrefois, quand un régi-
ment avait commis quelque faute, on l'envoyait à
Briançon; on l'y laissait un an, et lui, le régiment, y
laissait le tiers de son monde. Ceux qui sont nés clans
ce pays y vivent, y vivent longtemps même, parce que
la nature a pris soin d'organiser leurs poumons en vue
de l'air qu'ils sont destinés à respirer ; mais ceux qui
ont l'habitude des climats tempérés s'y acclimatent
difficilement, quand ils sont robustes ; et, quand ils
ne le sont pas, s'y brûlent comme un charbon ardent
plongé dans l'oxygène. A Briançon, le rhume devient
catarrhe, le catarrhe pulmonie; la pulmonie phthisie
galopante. Envoyez à Briançon un poitrinaire qui a
encore deux ans à vivre, il y mourra en huit jours.
Notre professeur n'est pas encore décédé : il réflé-
chit, il épuise ses dernières ressources, se demandant,
sans doute, si la mort par la faim n'est pas préférable.
Il est vrai qu'il y a des compensations à cet escla-
— 40 —
vage moral et physique où l'on tient les membres du
corps enseignant ; et s'ils n'ont le droit de faire ni mu-
sique, ni littérature, ni politique, ni quoi 'que ce soit
en dehors de leur abrutissant métier, on les autorise,
en revanche, à tenir les cordons du dais à la Fête-
Dieu. Ils peuvent encore servir la messe ou chanter
au lutrin ; on les y engage même beaucoup. Ils n'y
sont pas forcés, non certes ! Mais on a des arguments
irréfutables pour leur démontrer que le salut de leur
âme n'est pas seul intéressé à l'accomplissement do
ces devoirs; qu'il peut bien aussi en résulter pour eux
quelques avantages matériels; avantages négatifs, c'est
vrai ! Mais ne pas perdre, c'est encore gagner.
Il est, en France, une ville que je pourrais citer,
où s'est passé le fait suivant : l'évêque y était venu
en tournée pastorale. Le principal du collége fit savoir
aux professeurs qu'il y avait lieu d'aller, en corps,
faire une visite à Monseigneur . Quelques-uns, soit
qu'ils en fussent empêchés, soit qu'ils ne crussent pas
devoir de visite, s'abstinrent de se rendre à cette invi-
tation. Eh bien, le croiriez-vous? on exigea d'eux une
lettre d'excuse ! Ils pouvaient refuser, me direz-vous ;
incontestablement; mais, en revanche, on avait le droit
de changer leur chaire de rhétorique, par exemple,
contre une chaire de sixième, à l'autre extrémité de la
France, avec diminution d'appointements et frais de
voyage à leur charge. Excepté cela, rien ne s'opposait
à ce qu'ils fissent de la dignité.
J'en reviens donc à mon expression : en France, on

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