Cet ouvrage et des milliers d'autres font partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour les lire en ligne
En savoir plus

Partagez cette publication

Vous aimerez aussi

L'origami

de walrus

Chien de Garde

de walrus

suivant
img

 

titre
skull

une série tentaculesque de

Jessie

logo

Walrus 2016-2017  - tous droits réservés

Votre commentaire est important !

Le meilleur moyen d’aider un auteur et d’encourager le travail d’une maison d’édition, c’est de dire ce que vous avez pensé de votre lecture. Par exemple : notez l’ouvrage sur une librairie en ligne, laissez un commentaire là où vous l’avez téléchargé, écrivez un petit mot sur Babelio, Goodreads ou sur votre blog, partagez votre impression sur les réseaux sociaux (et n’oubliez pas de nous taguer pour que nous puissions le relayer)… Ça n’a l’air de rien, mais en réalité c’est beaucoup : cela nous permet de continuer à vous proposer des livres qu’on ne voit nulle part ailleurs.

Merci !

Thank you !

SOMMAIRE

Présentation

Ép.1 : Les blaireaux se cachent pour mourir

Ép.2 : Le magicien d’Orz

Ép.3 : Trois hommes et un dauphin

Ép.4 : Vol au-dessus d’un nid de chelous

Ép.5 : Secte à la maison

Remerciements

En savoir plus

Crédits

Présentation

Comment décrire l’indescriptible ? Il se passe beaucoup de choses à Arkham, ce qui n’est pas pour déplaire à Casey Bolton, détective privée de l’occulte à la tête d’une agence qui se voit confier d’étranges enquêtes. Entourée de curieux spécimens plus ou moins aptes à mener à bien les noirs desseins des Grands Anciens, la jeune femme doit démêler d’extravagantes affaires… sans jamais perdre son style (tout le reste pourra être négocié).


À ceux qui ont toujours su qu’HPL n’était pas devenu fou pour rien, ce livre va vous donner raison : aucune chance que vous sortiez indemne de la lecture des aventures de Casey Bolton. Les éditeurs et surveillants du Walrus Institute déclinent quant à eux toute responsabilité concernant la perte de vos points de santé mentale, mais s’engagent à prodiguer les meilleurs soins à Jessie,  l’auteure de cette truculente fresque haute en couleur.

— Les blaireaux se cachent pour mourir —

skull

 

 

 

 

Lundi 3 mai 1926, 10 h, Bibliothèque Orne, Université Miskatonic.

 

 

La vie m’avait appris trois choses essentielles.

Garder mes distances avec les animaux, fuir les jeux de hasard et ne jamais remettre à plus tard ce que je pouvais refiler à quelqu’un d’autre le jour même.

Ne jamais défier Xavier à la courte paille dans l’espoir de me délester des recherches que je n’avais cessé de repousser serait ma plus grande leçon.

J’avais du mérite à philosopher sur mes devoirs et errements, plantée devant le rayonnage des sciences occultes, la jambe droite rognée de l’ourlet au mollet par le cerbère du coin.

Si je gardais contenance, c’était moins du flegme qu’une tentative désespérée de retenir mes larmes. J’adorais ce pantalon.

Placard vide, lavabo qui fuyait pour la énième fois, brosse du mascara coincée au fond du tube, j’avais senti venir la journée de merde dès le réveil.

De petits groupes d’étudiants me passaient à côté en riant tels des phoques attardés, rejoints au loin par les gloussements de pintades en jupette, quand ce n’était pas par leurs exclamations amusées et attendries devant le caractère facétieux du mastiff. Résignée à mon décès vestimentaire et procédant aux derniers sacrements de ma tenue dans l’indifférence générale, j’en profitais pour prier intérieurement la venue d’un héros sur son blanc destrier, un blondinet d’au minimum 1,80 m, entre 18 et 25 ans de préférence et fils unique d’un père banquier.

Une voix légère et printanière aux accents britanniques vint à ma rescousse.

Une voix féminine.

Journée de merde, je vous disais.

— Tout va bien, Napoléon. Lâche la demoiselle.

Le molosse s’exécuta dans l’instant, non sans me baver sur la chaussette une dernière fois, renâclant avec dédain.

— Je suis désolée, ce n’est pas dans ses habitudes d’attaquer sans raison. Il s’entend plutôt bien avec les jeunes filles, d’ordinaire.

Je voulais bien le croire maintenant que l’animal reportait son attention sur un agglomérat d’étudiantes agitant ostentatoirement des poignées de friandises.

— Bon nombre de ces ouvrages n’ont pas de prix et notre ami quadrupède est doté d’une grande force de persuasion quand il s’agit de modérer l’appât du gain des malandrins. Les habitués des lieux tiennent beaucoup à lui.

Lui, visiblement, tenait beaucoup à me surveiller du coin de l’œil malgré la tentation que représentaient quelques grattouilles derrière les oreilles.

— Combien vous dois-je pour le préjudice subi ?

Devant l’incongruité de la question, je posai enfin le regard sur celle qui n’était jusqu’alors qu’une simple voix, tout occupée que j’étais à guetter d’éventuelles représailles canines.

Mon palpitant donna un grand coup de pied dans la paroi de ma cage thoracique, ce qui n’arrivait qu’en période de soldes. Était-ce le teint de rose ? Les traits si fins et réguliers qu’on la croirait tout droit sortie d’un tableau de maître ? Les yeux d’un vert abyssal ? Les cheveux dorés et ondulants comme un champ de blé un après-midi d’été ? D’où venait le courant d’air, d’ailleurs ?

Je l’ai tout de suite détestée, cette sublime connasse.

— Ce n’est pas vous qui m’avez mordue.

— Il a la fâcheuse tendance à oublier son portefeuille dans son pelage d’hiver, alors laissez-moi régler ça, voulez-vous ? Je ne voudrais pas nous mettre un détective à dos, nous avons peut-être tous deux d’horribles secrets que nous désirons garder cachés.

Elle sourit à mon air ahuri tout en déposant un billet de dix dollars au creux de ma main, ce qui équivalait au quintuple de ce que m’avait coûté ledit pantalon et acheva de me plonger dans des abîmes de perplexité, état qui se traduisit par des interjections interrogatives saccadées.

— Au-delà du fait que j’ai entraperçu une arme sous votre imperméable, vous ne portez pas la tenue réglementaire de la caste estudiantine. Et ce n’est pas demain qu’une femme rejoindra les rangs de la police à un autre poste que celui de secrétaire.

Comme si je n’avais pas déjà suffisamment souffert en parcourant son visage, j’examinai le reste de sa silhouette.

Pourquoi tout dans cet uniforme hurlait la monotonie et la sévérité en même temps que la volupté la plus honteuse ? Pourquoi ces collants sombres sous une jupe tombant en dessous du genou rehaussaient-ils le galbe de jambes interminables ? Pourquoi ce petit pull en laine, le blason de l’école sur le cœur, suggérait une poitrine qui se moquait allègrement des codes actuels au point de redéfinir par sa seule existence le sens du mot « perfection » ?!

— La jupe est aussi peu pratique que vous l’imaginez. Déjà que courir avec des talons nécessite toute ma concentration, monter les escaliers est un exploit.

Son petit rire clair tel le clapotis d’une source de montagne serpentant paisiblement entre les rochers émoussés me ramena à la réalité des faits. Je fixais ses jambes depuis plusieurs minutes et mon aptitude à la poésie se rapprochait dangereusement de celle d’un adolescent prépubère bercé trop près du mur durant sa prime jeunesse.

Elle avait heureusement interprété ma perte de neurones pour de la curiosité et j’eus une demi-seconde de compassion pour le pauvre hère derrière elle qui souffrait du même trouble, associé à un handicap préhensile qui lui fit glisser son livre des mains. Une demi-seconde pas plus, parce que la moitié suivante je l’utilisais à ramasser l’ouvrage et le traiter de sale porc. Pas seulement dans le but de mettre en avant mes réflexes aiguisés et de révéler au jeune homme ses origines porcines, mais aussi afin d’éviter un cataclysme. La blonde se serait penchée pour récupérer le bouquin et nous retrouver fesses à face m’aurait très certainement tuée.

— J’aurais bien des tas de questions à vous poser si je m’écoutais, mais je vous ai déjà suffisamment retardée dans votre enquête. Ne vous inquiétez pas de Napoléon, même s’il vous jette un regard noir, il a compris qu’il ne devait plus rien tenter.

Crédibilité de l’animal grandement entamée alors que renversé sur le dos à la merci d’un troupeau de caresses sauvages.

— Mon enquête ?

Vous remarquerez l’extrême pertinence de ma répartie, à la fois sobre, précise et invitant à la confidence.

— Le décès de Frank Calzone, c’est bien la raison de votre présence ici ?

— Expliquez-moi ça et on dira que oui.

J’appris donc que le mec en question, joueur star de l’équipe de foot locale avait été retrouvé hier matin très tôt au pied de la statue du fondateur à bouffer les marguerites par la racine dans la glorieuse posture de l’autruche. Ou comment inspirer toute une génération. Quoique pour avoir choisi le blaireau comme mascotte de l’établissement, je reconnaissais qu’il y avait là du génie.

Détail technique insignifiant révélé par les analyses du cadavre, le sportif avait quitté la pelouse de l’existence 24 h plus tôt. Et ne manquait pourtant pas d’énergie, d’après la chanceuse étudiante qu’il courtisait avec insistance peu avant de se retrouver à embrasser le terreau.

Je comprenais mieux son absence de réaction en me voyant arpenter ce temple de la connaissance, les flics et les gratte-papiers s’étaient emparés de l’affaire sans tarder. C’était vraiment la mort du commerce, ces gens-là. Toujours à vouloir faire éclater la vérité, comme ça, pour défendre la vertu et le bien commun !

Mon urticaire me reprenait.

Contre-attaquer en pensant à des choses agréables, comme la générosité du président de la fac lorsque j’aurai résolu cette affaire.

Quoi qu’il se passât par ici, ça fleurait bon le paranormal et mon flair me disait que si je n’y fourrais pas mon nez au plus tôt, ça empesterait bientôt sur tout le campus.

— « Bolton & Associés, détectives de l’occulte » vous remercie de votre participation, déclarai-je en extirpant une carte de visite de mon pardessus qu’elle accepta avec intérêt.

— Bolton ? Ça ne sonne pas vraiment terroir français.

En un quart d’heure, je nous sentais pas intimes au point de lui balancer un patronyme que je traînais comme un boulet depuis trente-deux ans.

Je me demandais bien ce qui me trahissait à chaque fois.

— Observatrice comme vous êtes, vous avez sûrement remarqué un téléphone dans le coin ?

Serviable au possible, elle m’accompagna jusqu’au rez-de-chaussée et profita de la longue descente des escaliers de marbre — que je voulais la plus digne possible alors que je menaçais de glisser toutes les trois marches — pour me questionner sur mes activités et se présenter sous le nom d’Amanda Shard.

Derrière le guichet de l’accueil, Pétunia, la bibliothécaire en chef, scrutait tour à tour les registres et les visiteurs avec le charme engageant du flamant rose au transit intestinal embouteillé. Préférant me tenir à l’écart du monde animalier et craignant que fixer son tailleur en tweed vert pomme ne me file une conjonctivite, je laissai la belle dompter la bête, ce qu’elle fit le plus aisément du monde, me passant le combiné d’un sourire.

William décrocha à la dernière sonnerie comme à son habitude.

Je l’imaginais sans peine s’avancer vers l’appareil en se dandinant mollement sur une musique que lui seul entendait. Manquait que le pétard. Il avait cette attitude irritante du Jamaïcain qui vivait selon son rythme et pour qui rien n’était jamais grave, mais lui au moins était efficace dans son boulot et étonnamment rigoureux, en plus d’être un indécrottable optimiste.

J’eus confirmation de la mort de Frank dans la nuit du 1er, somme toute par absorption excessive de stéroïdes, et d’un déboîtement post-mortem de sa mâchoire inférieure. Fait curieux qu’il porta à mon attention, des traces de formaldéhyde avaient été relevées, substance que les thanatopracteurs utilisaient pour ralentir le pourrissement des tissus. Ça avait du bon d’être en contact avec un gars qui manipulait des cadavres à longueur de journée. Comme ça devait être le cas avec un journaliste, mais j’en cherchais encore les avantages.

Je signalais au volatile qui s’apprêtait à refermer ses serres sur ma main alors que je composais un nouveau numéro qu’il m’était nécessaire de passer un dernier coup de fil, car oui, mes collaborateurs et moi formions une équipe soudée, même si je comprenais que le concept lui fut étranger.

À l’autre bout de la ligne, une voix chaude m’accueillit, qui n’eut pour effet que de décupler mon envie de passer un nœud coulant autour du cou de son propriétaire. Cette voix devait pourtant produire un quelconque effet magique sur la clientèle féminine dont les appels avaient doublé depuis que je l’avais collée au standard de l’agence. Et les réclamations avec. Malgré le charme et le tact du barbichu, ses propos étaient systématiquement interprétés de travers, surtout lorsqu’ils se voulaient aimables.

Lex me rassura tout de suite, il m’aurait signalé l’affaire dès son arrivée au journal qui se produirait d’ici une heure ou deux, le temps pour lui d’émerger de sa nuit blanche. Ravie d’entendre que la gestation de son roman se portait au mieux, au moins autant que le jour où il s’était mis à nous exposer l’histoire de la poterie à travers les âges, je lui fis part de mon mécontentement à travers une copieuse poêlée d’injures.

J’eus tout juste le temps d’exiger de Xavier qui devait m’entendre où qu’elle se trouvât dans la pièce, de se ramener fissa au réfectoire de la résidence Derby, avant que l’on ne m’arrachât le téléphone des mains.

Émouvante ou effarante naïveté de ma part, je m’étais rendue seule sur le campus, bien que l’expérience m’apprit de ne me séparer d’elle sous aucun prétexte durant une enquête. Pas qu’elle me soit utile lors des interrogatoires à moins de l’utiliser comme une forme de torture psychologique, fixant le suspect sans mot dire jusqu’à sa complète reddition, mais plutôt comme bouclier et kit de survie. Elle était étonnamment douée pour la couture et la manipulation d’ustensiles tranchants dans et hors de la cuisine, ce qui aurait fait d’elle une parfaite épouse et rendu n’importe quel aveugle heureux, sans son mauvais esprit.

La vieille pointa du doigt la lourde porte, étranglée par l’indignation autant que par la douleur d’un balai enfoncé au plus profond de son rectum. Désireuse d’éviter un esclandre, je quittai les lieux tout en profitant de l’acoustique du bâtiment pour revisiter à gorge déployée ce monument de l’opéra qu’était Carmen.

La blonde, qui n’en avait pas loupé une miette, me raccompagna jusqu’à la sortie avec un sourire sincèrement amusé.

— Par quelle piste allons-nous débuter cette enquête ?

Un petit mot de rien du tout me gênait dans la construction de cette phrase. Le pronom personnel.

— Si j’ai laissé transpirer la moindre ambiguïté, je vais rectifier ça tout de suite : on ne recrute pas.

Ce qui était vrai. Une fois le loyer de la chambre de bonne que j’occupais avec Xavier et les dépenses attenantes à l’agence réglés, il ne me restait que mes yeux pour pleurer. Mais surtout, l’idée de verser un salaire à une meuf qui portait des fringues que je ne pourrais même pas me payer au bout d’un an de taf me faisait franchement mal au fondement.

— Je ne demandais pas à être rémunérée.

Ça, j’étais sûre qu’elle avait ses combines pour.

— Je ne vois pas ce que vous espérez, c’est un métier ingrat, dangereux et qui ne laisse pas de place aux beaux sentiments.

Et quand une opportunité d’éloge ou de récompense se présentait enfin, vous pouviez compter sur moi pour lui sauter dessus et oublier tout sens du partage.

— Ou alors votre truc, c’est de combattre les forces du mal et secourir les opprimés afin que triomphe la justice.

Elle eut le plus bel éclat de rire que j’aie jamais entendu, comme si tous les angelots du Paradis faisaient tinter à l’unisson les carillons de la félicité, tandis que je psalmodiais le troisième verset de l’hétérosexualité.

— C’est dramatiquement vrai.

Ne jamais cracher sur de la main-d’œuvre qualifiée et bénévole. Combo gagnant.

— Je me félicite de vous avoir engagée.

— C’est pour ça que c’est vous le patron, vous savez prendre les bonnes décisions.

Permettez-moi d’ajouter un coulis de causticité sur votre sommet de charisme, j’ai un complexe d’infériorité à nourrir.

 

 

 

 

 

Piste d’athlétisme, 10 h 30.

 

 

Cette histoire de stéroïdes, bien qu’elle n’ait pas été ébruitée par le médecin légiste responsable du dossier, sans doute pour ne pas éclabousser la famille, le prestige de l’établissement ou les deux, ne me facilitait pas les choses. Certes, les suspects potentiels se méfiaient moins de mes questions puisque j’étais censée ne me douter de rien — Xavier disait toujours de mon ignorance qu’elle était ma plus grande force — et c’est en écrivant ces lignes que je percutais la vanne, mais ça en faisait une chiée à interroger. De la théorie de l’initiative personnelle à la piquouse solidaire en passant par la vengeance, il y avait de la diversité dans la façon de mourir connement.

L’article paru dans les journaux ne s’était pas pondu tout seul, on y citait comme source un certain « Tarzan », trop couard pour donner son vrai nom, mais néanmoins avide d’attention. Ma priorité du moment était de retrouver ce gugusse qui, je l’espérais, de un, ne vivait pas perché dans les arbres, de deux, faisait partie de l’entourage de feu la vedette de l’école.

Tirer les vers du nez de ses anciens potes de vestiaires s’avéra inutile, les vers étaient solidement fixés. Ils dissimulaient des infos à coup sûr, aussi grossièrement qu’ils dissimulaient leurs limites intellectuelles, mais j’entrevis une lueur d’espoir lorsqu’ils avouèrent tel un seul homme qu’ils ne pouvaient me renseigner car ils ne savaient rien. On pouvait saluer cette lucidité qui les sauvait de la trépanation. J’aurais peut-être eu plus de chance avec l’entraîneur, mais, heureux hasard ou véritable coïncidence, on m’apprit que l’université possédait un terrain à l’extérieur de la ville qui accueillait en matinée sa modeste équipe de basket.

Du banc où je laissai choir ma carcasse, je regardai la blonde tenter sa chance. En quelques minutes à peine, la poignée de gars en sueur que j’avais dû interroger un par un, obligée de courser autour de la piste ceux qui ne se décidaient pas à s’arrêter, s’agglutina spontanément autour d’elle. Il ne lui fallut pas plus de cinq secondes pour me rejoindre, toute pimpante avec les infos nécessaires, alors que je soufflais comme un morse sur le point de mettre bas.

— Notre homme se prénomme Archibald, étudiant de deuxième année en Arts Appliqués. Pas vraiment un ami de Frank, mais son camarade de chambrée. Son pseudonyme lui vient de ce groupe de joyeux lurons qui aiment à le taquiner sur ses sous-vêtements en imprimé panthère. Cousus main, s’il vous plaît.

— Je me serais volontiers passée de l’anecdote.

Je ventilais plus que je n’articulais.

— N’aimez-vous pas les gens qui se moquent des conventions ?

Elle rit. Putain de charme.

— Comment vous faites ça ? Vous claquez des doigts et tout le monde se ramène pour vous manger dans la main !

Elle avait clairement le look mais l’attitude ne collait pas. Tout le monde s’attendait à ce qu’elle tortille du croupion pour obtenir ce qu’elle voulait, on ne demandait pas mieux et elle, elle vous tombait dessus comme un rayon de soleil, simple et chaleureuse.

Ça me filait la gerbe. Ça et la haie que je m’étais prise dans le bide.

— Je fais ce que vous faites, je pose des questions. Avec c’est vrai, un tantinet plus d’amabilité. C’est facile d’avoir le beau rôle quand vous les prenez à rebrousse-poil.

Je m’apprêtais à rétorquer une remarque bien sentie sur la susceptibilité des gens, quand un bleu de travail haute couture surmonté d’une chevelure rouge sang vint se planter devant nous.

— Un robinet récalcitrant ? s’enquit Blondie devant les cheveux humides et la serviette jetée sur l’épaule.

— Non, c’est réparé.

Il fallait donc comprendre que la meuf aux pare-chocs proéminents avait pour mission de réparer l’arrivée d’eau du gymnase d’en face et que le meilleur moyen de vérifier que tout était rentré dans l’ordre était de tester la douche par elle-même.

Ô joie, encore une qui avait peur de dépenser des mots.

La blonde me présenta l’engin répondant au doux nom de Shalyir comme sa garde du corps, avec la sympathie dont elle aurait fait preuve envers n’importe qui — à regarder les néandertaliens à proximité, ils espéraient sincèrement qu’elle gardât le corps de la blonde de très près — et ce ne fut qu’à force de traîner avec ces deux-là que je finis par comprendre que ça n’avait rien d’une relation de vassalité.

Pourtant, pas une seule fois je ne l’entendis la qualifier d’amie.

— Miss Bolton, travaille dans le même secteur d’activités que nous. Elle est sur une enquête actuellement et nous allons joindre nos efforts.

— Je ne suis pas contre quelques bras supplémentaires.

Sans trop savoir pourquoi je tentais de paraître urbaine, je tendis la main à Crinière de feu… et sentis le vent glacial de la solitude m’envelopper.

Ni agressive, ni avenante. Encore moins intéressée.

Je roulai en boule mon beau geste et l’envoyai valdinguer à la poubelle des civilités inutiles en même temps que je toisai l’adversaire, mains sur les hanches.

— Dis donc ma grande, j’espère que t’es plus efficace que causante parce que je bosse déjà avec ta jumelle maléfique, je crois pas que je pourrai supporter la fratrie.

Un petit sourire naquit aux coins de ses lèvres. Pas quelque chose de menaçant, ses yeux rouges pétillaient d’amusement.

Je reculais d’un pas, posture inchangée.

J’aurais préféré l’agressivité.

— Elle comprend ce que je dis ou je dois causer la langue de je sais pas quel patelin ?

Peut-être les nibards bloquaient-ils l’oxygénation du cerveau.

— Elle vous comprendra tant que vous ferez l’effort d’articuler, même si elle est plus à l’aise avec l’allemand. Mais vous avez un phrasé bien à vous, il me faudra parfois lui traduire les subtilités.

De dos, de nuit, dans le brouillard et complètement torché, sûrement qu’on l’aurait confondu avec une Européenne. Parce qu’à l’avoir sous le nez en étant totalement à jeun, je voyais des traits plus exotiques, un petit quelque chose d’Oriental croisé avec une origine sur laquelle je n’arrivais pas à mettre le doigt. À se demander même, si pareil visage était humainement possible.

— Vous avisez pas de débiter des saloperies sur moi dans votre dialecte de bouffeurs de choucroute, je les détecte.

— Ne t’inquiète pas, Flounder.

La rousse venait de parler. Je percevais en effet un léger accent teuton, mais surtout la morsure d’une vanne que la barrière de la langue ne faisait qu’accentuer.

Oh, j’aurais pu relever, mais la blonde, si elle avait tiqué sur le moment, ne l’avait pas jugé digne de repentance. Je considérai donc qu’il n’y avait pas eu insulte, aussi préférais-je me draper dans le confort de l’ignor… dans ma dignité.

— Et rassurez-vous, si la situation se détériore au point que ses talents naturels ne suffisent pas, là-dedans se trouve de quoi pallier toute éventualité, dit-elle en tapotant le sac que portait sa gardienne en bandoulière, et j’espérais qu’elle n’envisageait pas sérieusement de pousser les suspects à la confession à grand renfort de tournevis.

L’étrangère m’observait toujours.

— Qu’est-ce qu’on doit tuer ?

Sans haine, sans empressement.

La blonde avait dit « secteur d’activités », je n’avais entendu que l’attitude nonchalante de ceux qui croyaient tout connaître pour avoir ouvert un livre. Mais dans cette phrase-là, je ne percevais que cette petite pointe d’appréhension, cette conscience du danger qui vous préservait de l’héroïsme suicidaire.

Le calme du professionnel.

 

 

 

 

 

Pelouse du Quadrilatère, 11 h 15.

 

 

« L’aberration, notre passion ».

Ça aurait pu être le slogan de l’équipe administrative chargée du Mémorial Carter, fourre-tout non euclidien des départements de langue, arts et littérature. Gardiens du désordre établi, érudits d’un langage cryptique, acharnés de l’inaction, ils veillaient à ce que chaque étudiant de première année gardât un souvenir ému et traumatique de son passage en ces lieux. Dans ce monde merveilleux où la main droite restait dans l’ignorance des activités de la main gauche et où le feuillet rose 25bis symbolisait le Graal absolu, trouver son chemin ne représentait qu’un bizutage de plus. La blonde elle-même s’y était perdue les premiers temps. À sa décharge, reconnaissons qu’ils avaient une interprétation très personnelle de l’alphabet pour caser la salle O entre les salles Z et B, si bien que je finissais par me demander s’il ne fallait pas y voir en filigrane une pudique déclaration d’amour du corps éducatif. Mais « Yeux Verts » comme la nommait Shalyir, était rompue à l’exercice depuis lors et je nageais dans l’absurde au quotidien, débusquer quelqu’un susceptible de nous renseigner au sujet d’Archibald ne fut pas bien long. Perturbant, mais pas bien long.

Récital muet, sculpteurs sur vomis d’écureuils ou calligraphie rectale pour les plus téméraires, la section artistique de la fac devait engloutir à elle seule la moitié de la production locale de beu. Avis que ne partageaient pas les deux armes de séduction massive qui m’accompagnaient. L’une s’interrogeait avec une pertinence rafraîchissante sur les méthodes employées tandis que l’autre naviguait d’une salle à l’autre, fascinée. Je dis « fascinée », mais c’est le mot de la blonde, parce que immobile et impassible, je me suis demandée si la rousse n’était pas tombée en catatonie. En m’approchant, je remarquai que ses pupilles suivaient chaque geste créateur avec la même attention qu’elle témoignait à son employeuse. Les écoutilles étaient par contre complètement verrouillées. Lassie chien fidèle, ne manifesta une étincelle de vie qu’à la voix de sa maîtresse. Et j’exagérais à peine. Elle n’avait besoin que de son flair pour nous repérer.

Après l’avoir convaincue de revenir plus tard se délecter de ce spectacle enchanteur, au hasard, lorsque de notre enquête ne dépendrait plus la sécurité d’éventuelles futures victimes, nous nous dirigeâmes vers la pelouse centrale, où m’avait-on dit, l’on pouvait être certain d’y croiser Archibald par une belle journée comme celle-ci, occupé à croquer le décor.

Totalement absorbé par son esquisse d’un classicisme reposant, il laissa tomber carnet et crayons de couleur dans un sursaut lorsque Shalyir, la tête par-dessus son épaule, le complimenta d’un « c’est joli », très recherché. La surprise passée, il scruta l’apparition de haut en bas et surtout entre les deux extrémités. La salopette cintrée freinait déjà sa réflexion, mais l’absence de vêtements sous celle-ci propulsa définitivement son intelligence sur orbite.

Mongolito prit ses mains entre les siennes. On entendit un craquement précédant un cri.

— Hola malheureuse, n’abîme pas les pièces à conviction !

Voyant la blonde grimacer devant une danse de la douleur pourtant fort entraînante, je pensais qu’elle interviendrait pour calmer le jeu, mais elle laissa sa protectrice seule juge de la situation.

— Vous n’êtes pas censée dire « témoin » ?! siffla la chose courroucée, son poignet décédé plaqué contre son torse.

— Ça va être moins facile de grimper aux arbres, hein Cheetah.

Ses yeux exorbités supposaient de la famille du côté d’Innsmouth.

— Comment vous êtes remontée jusqu’à moi ?

Je pointai du menton la blonde à ma droite qui lui adressa le sourire de l’amitié.

Sensible lui aussi à l’argument, il s’avança vers elle dans ce même élan qui lui avait coûté une main, interrompu avant contact par une oppressante sensation de danger. La rouquine que l’on croyait perdue dans les illustrations du carnet le fixait maintenant de son regard impassible sous marque déposée.

— Tu as laissé tomber ça, dit-elle sobrement en rendant le carnet à Gueule d’Amour qui le saisit dans un déglutissement.

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin