A l'ombre de Lalla Chafia

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Publié le : lundi 1 janvier 0001
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EAN13 : 9782296186699
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Écritures

arabes

Collection dirigée par Marc Gontard

Collection Écritures arabes

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BAROUDI Abdallah, Poèmes sur les âmes mortes. ACCAD Évelyne, L'Excisée. ZRIKA Abdallah, Rires de l'arbre à palabre. Poèmes. La parole confisquée. Textes, dessins, peintures de prisonniers politiques marocains. ABA Noureddine, L'Annonce faite à Marco ou A l'aube et sans couronne. Théâtre. ABA Noureddine, C'était hier Sabra et Chatila. AMROUCHE Jean, Cendres. Poèmes. AMROUCHE Jean, Étoile secrète. SOUHEL Dib, Moi, ton enfant Ephraim. BEN Myriam, Sur le chemin de nos pas. Poèmes. TOUATI Fettouma, Le printemps désespéré. ABA Noureddine, Mouette ma mouette. Poèmes. BELHRITI Mohammed Alaoui, Ruines d'un fusil orphelin. Poèmes, suivis de L'Épreuve d'être. Pamphlet. BENSOUSSANAlbert, L'Échelle de Mesrod. Récit. MORSY Zaghloul, Gués du temps. Poèmes. BELAMRI Rabah, Le Galet et l'Hirondelle. Poèmes. BEKRI Tahar, Le chant du roi errant. Poèmes. HOUARI Leïla, Zeida de nulle part. LAABI Abdellatif, Discours sur la colline arabe. BEREZAK Fatiha, Le regard aquarel. AMROUCHE Jean, Chants berbères de Kabylie. KALOUAZ Ahmed, Point kilométrique 190. Roman. SAOUDI Fathia, L'oubli rebelle. Beyrouth 82. Journal. KACIMI El Hassani, Le mouchoir. FARÈS Nabile, L'exil au féminin. OUEDJ Marc, Mort de Cohen d'Alger. BEN Myriam, Sabrina, ils t'ont volé ta vie. Roman. RAITH Mustapha, Palpitations intra-muros. Roman. YACINE Jean-Luc, L'escargot. Roman. LAABI Abdellatif, L'écorché vif. LAABI Abdellatif, Le baptême chacaliste. Théâtre. COISSARD O. et DJEDIDI H., Chassés Croisés. TAWFIK El Hakim, L'Ane de sagesse.

A L'OMBRE DE LALLA CHAFIA

BOUKHEDENNA Sakinna, Journal: Nationalité: Immigré(e). N° 35 BENSOUSSANAlbert, Le dernier devoir. N° 36 BEKRI Tahar, Le cœur rompu aux océans. Poèmes. N° 37 HOUARI Leila, Quand tu verras la mer. N° 38 ACCAD Évelyne, Coquelicot du massacre. N° 39 CHNIBERMohamed Ghazi, Les murmures de la palmeraie. N° 40 REZZOUG Leila, Apprivoiser l'insolence. N° 41 HADDADI Mohamed, La malédiction. N° 42 BEREZAK Fatiha, Le regard aquarel II. Antoinette, Gardien du seuil. N° 43 BENKERROUM-COVLET N° 44 MOULESSEHOULMohamed, De l'autre côté de la ville. N° 45 GHACHEM Moncef, Cap Africa. N° 46 AL HAMDANI Salah, Au-dessus de la table, un ciel. N° 47 BENSOUSSANAlbert, Mirage à trois. N° 48 KOROGHLI Ammar, Les menottes au quotidien. N° 49 Gilles ZENNOU, Les Nuits. N° 50 FARES Tewfik, Empreintes de silences. N° 51 TAMZA Arriz, Ombres. N° 34

@ L'Harmattan, 1989 ISBN: 2-7384-0453-7

Driss BOUISSEF REKAB

A L'OMBRE DE LALLA CHAFIA

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

PREFACE

Voilà bien le récit le plus inattendu à jaillir de la geôle-tombeau de Kénitra, où l'auteur achève avec ses camarades sa quatorzième année de détention. D'un homme à la jeunesse saccagée par l'arbitraire, subissant depuis longtemps un enfermement immérité, on pouvait attendre un plaidoyer vibrant, ou le cri d'une haine accumulée pendant plus d'une décennie, ou la longue plainte misérable d'un être broyé par l'injustice: Driss Bouissef Rekab nous donne un texte dénué d'emphase, au ras des choses de la vie, imprégné d'humour, tout à tour charmant, émouvant, bouleversant, toujours passionnant. « Ceux de Kénitra ». Sauf pour leurs proches, ils forment dans notre imaginaire un bloc compact, indivisible, opaque, et le nom de leur geôle est devenu leur collectif patronyme. Des hommesprison. Grâce à ce livre, l'un d'eux émerge de l'anonymat et se révèle à nous dans son irréductible singularité. Le moins qu'on puisse dire est qu'il échappe à la banalité. Né près de Tétouan d'une mère espagnole et d'un père marocain, vétéran de l'armée de Franco, blessé en Espagne, membre de la Phalange; lui-même petit berger analphabète, chiffonnier cherchant son bonheur dans les décharges publiques, écolier sous la férule bienveillante d'un jeune instituteur français, élève au collège de l'Alliance israélite et chantant avec componction les hymnes hébreux avec la chorale, lycéen à Casablanca après quelques tribulations intimes: ces années de formation, au parfum fort exotique pour le lecteur français, nous sont contées avec une simplicité sans apprêt, d'une plume qui sait évoquer les misères mais aussi les bonheurs d'une existence toujours à la limite du dénuement et, déjà, avec la merveilleuse sincérité qui, de la première page à la dernière, est sans doute la qualité principale de l'ouvrage. Combien de mémorialistes pour résister à la tentation de prendre la pose? Peut-être parce qu'il écrit
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du fond d'une cellule, retranché depuis quatorze ans de sa communauté, à l'écart de tout miroir social où se contempler, Driss est ce mémorialiste rarissime qui dit les choses telles qu'elles furent, même celles qui ressortissent à sa sexualité, sans se soucier le moins du monde de l'impression créée. Nul doute que des lecteurs préféreront la seconde partie de son ouvrage. Nous aimons la première pour ce qu'elle nous apprend d'un pays que la plupart des Français réduisent à la place Djemaa el-Fna, et pour ce qu'elle nous révèle d'un homme qui, comme souvent, est le fils de l'enfant qu'il fut. Le 1er juillet 1968, pouce levé vers le nord, Driss part en autostop vers la France, où il entend poursuivre ses études universitaires. A la page suivante, nous basculons dans l'horreur de la prison secrète de Rabat où il va être affreusement torturé, première étape de sa longue carrière carcérale. La rupture n'est pas artifice de style. Elle traduit une réalité. C'est en France - la France de 1968 - que le destin de l'auteur prend son virage décisif. II n'était point politique. Même la cause palestinienne l'avait laissé longtemps indifférent. A Toulouse, parmi ses compatriotes étudiants, dans l'enthousiasme fiévreux de l'après-Mai 68, il adhère rapidement à une organisation gauchiste et devient un militant conscient et organisé. Avec un humour ravageur, l'auteur ressuscite admirablement le climat de ces années tout feu tout flamme (les années de plomb allaient venir...) où des jeunes gens disséquaient avec acharnement la vulgate marxiste-léniniste, convaincus qu'elle contenait la clé de l'avenir et qu'il suffisait, pour assurer la radieuse dictature du prolétariat, d'en trouver la juste interprétation. Mais Driss n'est pas un militant haut de gamme: il se refuse à quitter celle qui deviendra sa femme, malgré les injonctions de ses camarades purs et durs qui lui remontrent qu'étant trotskyste (hitléro-trotskyste...), la belle Lucile est évidemment un flic voué à lui voler les secrets de la révolution. Les camarades français, pour la plupart, rentreront dans le rang. Les camarades marocains, et Driss avec eux, rentrent au Maroc. Pour les uns, le mol édredon d'une société habile à récupérer les brebis égarées, voire à les transformer, pour son plus grand profit, en jeunes loups de la presse et des affaires. Pour les autres, le choc frontal avec une autocratie prête à tout pour perpétuer son pouvoir. Driss ne cèle rien de la défaite subie. Défaite d'organisations

mal armées pour agir dans un environnement largement prér

industriel, mal préparées à survivre à la brutalité implacable de la 8

répression. Défaite personnelle de militants craquant sous les tortures médiévales qui leur sont infligées. Driss lui-même reconnaît avoir parlé. Qui ne l'eût fait dans de pareilles conditions? Après l'avoir lu, comment croire encore à la fable complaisamment entretenue d'un pouvoir marocain plus « fréquentable» que la majorité des dictatures? Nous n'oublierons plus les sept mois passés au secret dans le sinistre Derb Moulay Cherif, à Rabat, avec ces dizaines de militants constamment menottés, les yeux toujours bandés, soumis, alors même qu'ils n'ont plus rien à dire, aux fantaisies tortionnaires de leurs gardiens. Des juges aux ordres allaient mettre la dernière pierre à ce monument d'iniquité: plus de trente siècles de prison infligés à cent trente-huit accusés. Des peines de vingt ou trente ans sanctionnant la simple liberté de pensée, le crime d'opinion, car aucun acte d'aucune sorte ne pouvait être reproché à quiconque... Depuis, Kénitra. Driss, là encore, ne farde point la vérité et se refuse à l'image d'Épinal. Les premières années furent de décomposition. Ecroulement des certitudes, remises en cause, repli sur soi. Le pire était possible: naufrage et reniement. Soumis à une rude épreuve, les cœurs devraient s'y briser ou s'y bronzer. Très rares furent les vaincus. Les autres devinrent « ceux de Kénitra ». On avait pu sourire de leurs emballements gauchistes, plaindre en eux des victimes accablées par l'injustice, mais comment ne pas aimer et admirer ces hommes qui, au fil des années, sont devenus à force de courage et de ténacité ce qu'ils avaient cru être: des militants exemplaires? Nul doute qu'en 1968, les camarades allègrement fanatiques de Driss auraient jugé son livre dégoûtant de subjectivisme petitbourgeois, pétri de sensiblerie lamentable, et, pour tout dire, hors du champ de la critique marxiste-léniniste. Aujourd'hui, nous voyons bien que ce livre si personnel est aussi tout politique. Avec son témoignage murmuré sur le ton de la confidence et fondé sur sa constante honnêteté intellectuelle, Driss Bouissef Rekab a rédigé contre l'arbitraire du pouvoir marocain le plus terrible et le plus convainquant des réquisitoires. Gilles Perrault

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PREMIÈRE

P ARTIE

En friche

Mon père, un monsieur à la taille moyenne, était un agile Marocain aux cheveux bouclés et à la moustache artistiquement coupée. Je ne sais pas quel travail il faisait à ma naissance. Par la suite il devint, à partir de 1954, un petit fonctionnaire situé au bas de l'échelle, dans des intervenciones perdues en montagne, au bord de la Méditerranée. Les intervenciones étaient les institutions colonialistes qui administraient et quadrillaient la campagne nordmarocaine. Après l'indépendance, elles ont été remplacées par des caïdats. Mon père travailla d'abord à El Jabha, à deux cents kilomètres de Tétouan à vol d'oiseau, mais sans route directe, ensuite il fut muté à Bouhmed, à moins de cent kilomètres, dont plus de la moitié par piste en mauvais état, et finalement il réussit à atterrir à Ben Karrich, à quinze kilomètres de notre capitale régionale, vers 1962 ou 63. Il fut l'un de ces innombrables subalternes non titulaires dont la place dépendait de leur obéissance passive et de leur soumission silencieuse à toutes sortes de chefs, sous-chefs et chéfaillons, surtout s'il s'agissait de Marocains sous les ordres d'Espagnols dans des institutions mi-civiles mi-militaires. Evidemment, pour occuper un tel poste, dans le temps, il fallait être acquis politiquement au colonialisme. Or, mon père avait combattu aux côtés des troupes franquistes pendant la guerre civile de 1936-39. Blessé, il perdit une côte, fut considéré inapte à continuer sous les drapeaux et rapatrié. Je me demande si, lui aussi, a participé aux carnages dénoncés par les républicains espagnols, aux meurtres de gens sans armes, aux viols... Les moros ont conquis (à tort ou à raison ?) une triste renommée au cours de cette guerre, que les franquistes ont d'ailleurs habilement utilisée par la suite dans leur propagande colonialiste, chauvine et raciste. Mon père, en outre, avait été membre de Falange Espanola Tradicional, autant dire militant fasciste. C'étaient là des éléments que les colonialistes ne pouvaient guère ne pas récompenser, mais d'autres détails s'y ajoutaient qui avaient leur importance. A savoir qu'il parlait, lisait, écrivait en espagnol et en arabe, et qu'il était marié à une Espagnole, une splendide jeune femme aux yeux bleus: ma mère. Je me rappelle

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que ses copains disaient de lui: «Maâdani, durant sa jeunesse, aimait beaucoup fréquenter les Espagnols. Il était tout le temps avec eux, au café, dans la rue, au foot. Ou avec les jeunes espagnolisés comme lui. » Mon père n'a pas toujours été fonctionnaire. D'origine paysanne, il retourna à la campagne et s'occupa des chèvres roumi (de race) achetées en Espagne. A quelle date revint-il? Sans doute après ma naissance, puisque je suis né en ville, tout près du Jamaâ el Kbir. La première maison que j'ai connue est précisément celle située à la campagne. Elle se composait de trois pièces: la salle à manger dans laquelle on entrait par une petite porte trouée du côté ouest, la cuisine située au nord et la chambre à coucher pour tout le monde située au sud. Le toit de la maison, de forme conique, était en chaume, sauf la partie cuisine, en zinc. Ces chaumières s'appellent nouala chez nous, là-bas. Les chèvres dormaient dans deux baraques au toit de zinc, l'une érigée exactement en face de la noua/a, l'autre perpendiculairement, de sorte que les trois constructions formaient les trois côtés d'un carré que nous étions les seuls à ne pas avoir entouré d'un mur ou d'une haie de cactus. Les deux à quatre hectares de terres sèches où somnolait notre nouala appartenaient à mon père. Il ne les labourait pas, il nous y faisait semer quelques tristes légumes. Quelques figuiers et amandiers, un énorme abricotier faisaient notre délice: nous y grimpions pour y cueillir les fruits mûrs ou pour jouer. Les grenadiers ne donnaient pas tous de bonnes grenades et notre seul cognassier laissait les vers lui bouffer ses fruits. Donc, avant d'être fonctionnaire, mon père avait exercé le très noble métier de lechero (laitier). Il vendait son lait en ville à des particuliers. Il se levait de bonne heure, trayait lui-même ses chèvres et prenait l'autobus. La plupart du temps il ne revenait qu'en fin d'après-midi, déjeunant dans un restaurant populaire de la rue Ezzawiya. Pour ma mère, pour mon père, pour nous, c'était une belle époque, peut-être même la belle époque, la seule. Tous les matins, mon père s'amusait à jouer avec nous, les gosses: il nous soulevait, nous jetait sur les lits, nous faisait des chatouilles, plein de chatouilles: - Moi, papa, c'est mon tour!

-

Non, non, c'est le mien!

Il nous prenait alors tous les quatre, en utilisant les deux mains, la tête et le museau. Et nous rigolions comme des fous. Chaque 14

jour nous exigions notre ration de chatouilles et chaque jour nous lui faisions nos commissions, quand il partait: - Papa, apporte-moi des bonbons. - Moi je veux un gâteau. - Moi aussi. Mon père nous disait: - D'accord, des bonbons, un gâteau... Qui dit mieux? Il nous faisait la bise et s'en allait chargé de ses deux grosses jarres en laiton. Et nous restions là, avec ma mère. Ma mère, tendresse qui me caresse le cœur. Comment dire, comment expliquer? Un immense amour, dont nous étions littéralement recouverts. Des pieds à la tête recouverts d'attention, de soins, de sollicitudes. Partout où nous allions, les beaux yeux bleus de notre mère nous suivaient avec douceur. Même si elle ne nous regardait pas, même quand nous étions cachés, nous savions que son esprit collait à nous comme une partie de nous-mêmes. Elle était toujours là pour nous défendre. Par exemple, si le berger de notre père essayait bêtement de nous effrayer en nous rapprochant des terrifiants boucs aux longues cornes. - Maman !!! c'est elle qui accourait pour nous protéger. Parce que notre père, lui, se contentait de rire et de répéter: - N'ayez pas peur, voyons! Mais qu'est-ce qu'ils sont peureux.. . N'ayez pas peur, tu parles: le bouc était trois à quatre fois plus haut que nous. Si un animal inconnu, insecte ou autre, nous subjuguait, c'est elle qui nous rassurait: - Ce n'est qu'une petite tortue inoffensive, mes chéris. Elle ne fait de mal à personne. Vous voyez? Elle sort la tête par là, elle mange l'herbe, et c'est tout. Nous restions accroupis, les quatre, les yeux grand ouverts, à regarder attentivement la carapace, pas tout à fait rassurés encore. Ce trou qui avait englouti la tête, il nous fascinait: - On la tue, maman? - Mais non, il ne faut pas la tuer! Vous pouvez la regarder et la toucher, après vous la laisserez partir. Notre mère nous parlait toujours en espagnol, nous, on répondait toujours en arabe. Notre mère nous apprenait à ne pas frapper les animaux, particulièrement les chiens et les chats. Elle nous expliquait avec une
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infinie patience que les animaux étaient les amis des hommes, en nous contant brièvement une histoire édifiante, souvent imaginée, quand elle en avait le temps. Notre mère à la cuisine, préparant les repas sur un feu de bois sec ou de charbon noir, en train de mettre la table, de faire la vaisselle. Notre mère aux mille mains agissantes: pour laver le linge de six personnes, dont quatre gosses perpétuellement fourrés dans la poussière, pour nettoyer l'intérieur et l'extérieur de la noua/a, pour la chauler, pour raccommoder nos fringues, pour nous épouiller quotidiennement et nous asticoter vigoureusement, pour panser nos légères blessures, pour nous faire manger... Notre mère caressait tout ce qu'elle touchait. Ses fleurs la sentaient lorsqu'elle les arrosait et leur enlevait les pucerons, ses poules caquetaient d'aise lorsqu'elle leur distribuait des mies de pain, ses lapins frétillaient lorsqu'elle nettoyait les crottes des clapiers, leur distribuait l'herbe ou arrangeait une place bien chaude pour la lapine qui allait mettre bas, en y mettant des plumes, un peu de laine, des herbes sèches. Pouvait-elle, ma mère, accomplir une quelconque activité sans tendresse? Je garde au fond de ma mémoire l'image d'une jeune femme mince, délicate mais solide, à la peau blanche et fine, dorée par le soleil et l'air libre, à la voix douce, musicale. Elle avait une voix absolument extraordinaire, une voix magnifique. Oum Koulsoum, que nous ne connaissions à l'époque ni d'Eve ni d'Adam, c'était de la bibine à côté de notre mère. Celle-ci chantait beaucoup, chantait tout le temps, et tout chantait autour d'elle, ou se taisait pour écouter avec ravissement. Malgré ses multiples occupations qui la fatiguaient mais ne la débordaient jamais, j'ose croire qu'elle était heureuse. Elle avait une maison, une petite propriété, la vie à la campagne qu'elle adorait, un bon mari amoureux et travailleur malgré son penchant pour la flemme, cette vieille flemme des maris marocains et autres qui, dans la répartition du travail domestique, en gardent le moins possible pour eux (c'est-à-dire rien) et en laissent le maximum à leurs épouses (c'est-à-dire tout). Mais le plus grand bien de notre mère, sa fierté, c'était les quatre splendides marmots qu'elle avait mis au monde, deux filles et deux garçons, des gosses beaux comme des petits dieux, pleins de santé, tout feu tout flamme, gentils et obéissants avec ça. Ces dieux aux yeux noirs étaient les suivants, par ordre chronologique: Amina, Driss, Achoucha, Mohamed. Oui monsieur, gentils et obéissants. Et si l'on s'avisait de ne
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pas l'être, notre mère avait un truc infaillible pour nous ramener dans le droit chemin. Des claques? Pas du tout, elle en usait très très rarement. Non, avec notre mère, c'était plus subtil et ô combien plus efficace! - Ah bon, vous ne voulez pas faire la paix? Bon, alors je m'en vais tout de suite au Malaliène. Elle enlevait son tablier et prenait avec décision le petit sentier qui menait à la route Ceuta-Tétouan. Il fallait nous voir alors geindre, pleurer, supplier, les quatre en même temps, désespérément accrochés à sa jupe. Les larmes aux yeux, on jurait de se réconcilier et on le faisait sur-le-champ, devant elle: on se frottait les index et on les baisait, c'était notre façon de fumer le calumet de la paix. - Allez, lâchez-moi, je m'en vais puisque vous êtes méchants. Je m'en vais avec mes enfants de Malaliène, qui sont plus sages. Malaliène est un village au nord de Tétouan. Quels étaient donc ces « frères» que nous y avions? Notre mère nous disait qu'une dame s'en occupait, mais nous, on ne voulait pas en entendre par1er. Rien que le nom de Malaliène nous faisait dresser les cheveux sur le crâne et à chaque coup revivait dans nos petites têtes ébouriffées de peur la terrifiante perspective du départ de notre mère. Nous imaginer sans elle, voilà l'impossible, voilà ce que notre logique ne pouvait admettre. Même pas pour un jour, même pas pour une heure. Pour rien au monde. La place de notre mère était là, à la maison, avec nous, nulle part ailleurs. Elle condescendait enfin à ne pas partir et aussitôt notre peur commençait à s'apaiser. - Viens maman, mets ton tablier. - Mais vous serez sages, n'est-ce pas? - Oui maman. Elle remettait alors son tablier. Elle luttait pour ne pas sourire, et comme nous la poursuivions du regard, encore inquiets, elle venait vers nous, prenait nos têtes et nous serrait contre elle, le sourire largement épanoui sur son visage radieux. Mais un jour, ô malheur! notre mère partit pour de bon. Ce fut un jour funeste, le plus noir de notre enfance. Notre aînée devait totaliser les six ans, le cadet dépassait les deux ans. Donc, ce jour-là, notre mère s'habilla en cachette, mit quelque linge dans une petite valise et vers neuf heures nous appela. Nous accourûmes et la regardâmes avec étonnement. La voir habillée de la sorte une robe neuve, des souliers au lieu des sandales, une coiffure différente- nous frappa de stupeur: comment, elle n'avait pas son tablier? Voulait-elle partir pour Malaliène? Elle s'approcha de 17

nous, nous caressa, nous ébouriffa, nous conseilla d'être sages, d'obéir à Lalla Aïcha, parce qu'elle, maman, devait aller jusqu'à l'A viation (base aérienne du colonialisme espagnol et en même temps aérodrome de Tétouan, à un kilomètre de chez nous, où finissait le trajet du bus). Je ne sais plus qui commença à pleurnicher, mais quelqu'un commença et les autres suivirent. L'inquiétude grandissait. Une douloureuse appréhension nous gagnait. Nos voisines et parentes Lalla Fattouma et Lalla Aïcha entouraient notre mère comme deux garde-corps. Lalla Fattouma portait son haik, ce qui signifiait: elle va en ville... ou à Malaliène. - Ne va pas à Malaliène, maman, nous serons sages. - Pourquoi tu vas là-bas, maman? - Je ne vais pas à Malaliène, je vais juste à l'A viation et je reviens très vite. - Pourquoi tu vas à l'Aviation, maman? - Je vais chercher votre petit frère qui est là-bas. Un petit frère?1 Là, tactiquement, ce n'était pas malin. - Non maman, on n'en veut pas! - Je ne vais tout de même pas le laisser seul. Qui lui donnera à manger 1 - Papa ira le chercher. - L'autre dame s'en occupera. En parlant, notre mère s'éloignait petit à petit, et nos pleurs et notre inquiétude augmentaient. Nous nous accrochions bien à sa jupe, mais cette fois-ci elles décrochaient à elles trois nos malheureuses mains. Parce que notre mère ne partait pas seule. Lalla Fattouma l'accompagnait, qui essayait de nous convaincre de ne pas avoir peur, de ne pas pleurer, qu'elles allaient revenir très vite, qu'elles allaient nous amener un frérot tout mignon... Mais Lalla Fattouma avait son haïk blanc, alors comment croire qu'elle ne partait pas en ville? Lalla Aïcha renchérissait sur le même thème. Celle-ci devait rester à la maison pour nous garder, et cette perspective ne contribuait qu'à nous effrayer davantage. Notre mère souffrait, nous le voyions bien, mais elle préférait quand même le petit frère, puisqu'elle nous abandonnait pour aller le chercher, et qui sait si elle allait jamais revenir 1 Nos joues ruisselaient, notre désespoir, lorsqu'elle atteignit et traversa la route Ceuta-Tétouan, n'eut plus de limites. Nous nous sauvions des mains de Lalla Aïcha pour la suivre. Nous ne pleurions plus, nous beuglions. Le cadet déchirait l'air de ses cris. Notre mère partait, elle partait pour de bon, elle ne s'en revenait pas, elle continuait son chemin en direction de l'A viation. Notre soutien, notre défense, notre repas quotidien, notre sourire permanent, notre joie et notre tranquillité s'en 18

allait sans rémission. Il y avait une maison à quelque quatre cents mètres, entourée de figuiers de Barbarie, où habitait Mohamed Stitou avec ses parents. Dès que les deux silhouettes, qui marchaient lentement, la contournèrent et disparurent de notre vue, nous crûmes mourir. Des sons humides, baveux et rauques nous lacéraient le gosier, la terre s'ouvrait sous nos pieds, le ciel tournoyait à travers la brume de nos larmes, nous nous roulions dans l'herbe et la poussière. Notre gardienne essaya de nous faire taire en usant de patience, mais elle ne devait pas en posséder des masses parce qu'elle la gaspilla très vite et commencèrent alors les claques, même pour le pauvre cadet, qui fut pourtant le premier à arrêter ses pleurs: il ne devait pas comprendre l'immensité du malheur qui s'abattait sur nous. Pour les trois autres, le résultat ne put être, au début, plus lamentable: au sentiment d'avoir été délaissés, abandonnés à notre triste sort, s'ajouta celui d'une profonde injustice. Lalla Aïcha ne nous permettait même pas de pleurer. Nos cris et nos larmes redoublèrent et se prolongèrent. A l'heure de se mettre à table, nous ne voulûmes rien savoir, sauf notre cadet pour très peu de temps encore, Mohamed, qui consentit à manger. Amina, Achoucha et moi savourions le moment de la vengeance. Elle allait voir, cette bonne femme, de quoi nous étions capables. Ou bien maman revenait ou bien pas de soupe, car notre expérience nous avait appris que le plus grand désarroi où l'on pouvait placer une vieille personne, c'était de refuser d'ingurgiter la soupe. Et nous refusâmes catégoriquement de manger, tout en pleurant, tout en exigeant la présence de notre mère. La dame, hélas! ne l'entendait pas de cette oreille. Les gifles ne suffisant plus, elle prit un bâton et se mit en devoir de nous convaincre de nous mettre à table. Eh bien, je l'avoue à ma grande honte, je finis par me soumettre (ma sœur Achoucha aussi). J'avais compris, en songeant à l'exemple du cadet qui bouffait tranquillement, que les coups cesseraient lorsque j'accepterais mon repas. Et je me mis à table, je me mis à manger en versant encore quelques larmes de crocodile. Je cassai la solidarité fraternelle. Je contemplais, le cœur serré, notre aînée recevoir coup sur coup, administrés avec une violence et une hargne inouïes, mais en grand peureux, je continuais à manger. Ce n'est que le soir que, vaincue par la fatigue, d'autres voisines aidant et ayant versé tout son stock de larmes, Amina finit par avaler quelque chose avant de se mettre au lit. Elle au moins, elle avait sauvé l'honneur fraternel. Lorsque notre mère revint, nous lui racontâmes nos malheurs. 19

- Tu sais, maman? Elle nous a frappés avec un gros bâton qui avait un clou au bout. Le détail du clou n'était pas une invention, mais c'est seulement Amina qui en avait pâti. Nous, on s'attendait à ce que notre mère aille sur le champ engueuler cette salope. Elle se contenta de nous consoler, à notre grand dépit. Enfin, elle était revenue, c'était l'essentiel: nous avions triomphé. C'est ainsi que naquit Ahmed, cinquième de la liste et nouveau cadet. Jusqu'à la naissance de notre cinquième frangin, nous n'allions pas encore à l'école. Notre mère demandait quelquefois à notre père: - Mohamed, quand donc vas-tu inscrire les gosses à l'école? - Ils sont encore petits. On les y amènera lorsqu'ils auront l'âge. Ne t'en fais pas pour ça, va. - Mais enfin, ils ont l'âge, maintenant. - N'oublie pas que nous sommes loin de la ville, et je ne peux pas les accompagner. Tu veux qu'ils se tapent tout seuls vingt ou vingt-cinq kilomètres par jour? En fait, cela aurait fait moins de dix kilomètres, à condition de ne rentrer que le soir. Mais il ne serait jamais venu à l'idée de notre cher papa de nous donner l'argent quotidien du bus... Notre mère ne savait plus que répondre. Son impuissance et cette tranquille nonchalance de notre père lui faisaient mal. C'était une secrète douleur qu'elle portait dans un recoin du cœur et qui s'échappait de temps en temps sous la forme de soupirs difficilement résignés. Lorsque j'accompagnais mon père en ville -chose très rare et très appréciée- ses copains lui demandaient pourquoi je n'allais pas à l'école. - L'école? A quoi bon l'école? Ce qu'il faut, c'est que lui et ses frères apprennent un bon métier, ou alors qu'ils deviennent de bons éleveurs. De mes sœurs, il ne parlait même pas. Il ajoutait: - Tu sais, tu achètes des chèvres ou des vaches, tu loues un berger et tu laisses que ça produise. Ça donne du lait, de la viande, de l'argent... Tu vis tranquille, quoi. La vie, sortie de la bouche de notre père, était aussi facile à l'époque. N'allant pas à l'école, que faisions-nous, mes frères-sœurs et moi? Nos principales activités utiles étaient les suivantes: travailler des bouts de terre, chercher l'eau à boire, l'herbe pour les lapins et le bois sec pour faire du feu. 20

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