À L’Ombre De Ton Âme

De
Publié par

A 29 ans, Alannah ne souhaiterait qu'une chose, se sentir enfin heureuse. Mais on lui a diagnostiqué un cancer qui met en péril ses aspirations. Résignée à embrasser son funeste destin, tout est remis en cause par sa rencontre furtive avec un jeune interne en oncologie qui ne la laisse pas indifférente. "Enfin, je t'ai retrouvée !" lui susurre-t-il alors qu'elle est sûre de ne l'avoir jamais rencontré auparavant. Mais cela ne représente pas ses seules préoccupations. Une ou des personnes semblent en vouloir à sa vie. Son passé, son présent et son futur s'entremêleront dans une danse macabre où la mort apparaît comme la seule issue.
Publié le : mercredi 27 janvier 2016
Lecture(s) : 10
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026203759
Nombre de pages : non-communiqué
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Elsa Gallahan

À L’Ombre De Ton Âme

 


 

© Elsa Gallahan, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0375-9

Image

Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

 

Prologue

 

 

« J’ai vingt-neuf ans mais pour combien de temps encore ? Il y a un mois et demi maintenant qu’on m’a diagnostiqué un cancer du rectum. Un stade trois sur une échelle qui en compte cinq. On m’a fait comprendre que ce n’était pas très bon. Mais fait assez rare, malgré ce stade de développement, pour le moment, je n’ai pas de métastases, visibles en tout cas.

Les premiers jours après mon diagnostic ont été un véritable enfer. Encaisser le choc de la maladie, enchaîner les nouveaux examens, les rendez-vous, les médecins, apprendre la nouvelle à mes proches, essayer de les rassurer alors que soi-même, on se voit déjà dans la tombe.

À une semaine et demie de la deuxième journée la plus noire de ma vie, j’ai subi une première intervention chirurgicale : une transposition ovarienne. On a déplacé et fixé à ma paroi abdominale du côté du foie mon ovaire droit et l’autre a été prélevé pour congélation. Deux objectifs à cela. D’un, préserver mon ovaire restant du champ de la radiothérapie. Le but sous-jacent : éviter ainsi qu’il ne soit grillé par les rayons et que je me retrouve ménopausée à la trentaine. De deux, l’autre ovaire, prélevé, sert à la conservation des tissus avec des ovocytes sains par congélation. Ils pourront être regreffés plus tard, pour une éventuelle procréation médicalement assistée.

Il faudra pour cela que je sois en couple. Chose peu aisée lorsqu’il semble que le célibat soit votre sacerdoce. Paradoxe d’une mère qui souhaite le bonheur de sa fille mais qui craint que cette même recherche du bonheur ne la reconfronte à de terribles malheurs, elle me dit toujours que je suis peut-être trop exigeante avec les hommes mais que quelque part, ce n’est pas un mal après ce que j’ai vécu.

Seulement, elle ignore, ainsi que mon père, que vers vingt-trois ans, j’ai entretenu une relation avec une femme pendant quelques mois. Je suis assez ouverte sur le sujet mais je ne savais pas ce qu’il en était vraiment pour eux et je n’ai jamais eu le courage de leur avouer. De leur point de vue, cela a juste été une bonne copine de passage dans ma vie.

Mais maintenant, après avoir connu les deux côtés, je rêve quand même du prince charmantmythe dont on taraude les petites filles dès leur plus jeune âge avec mille et un contes de fées où les héros « vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants ». Une fois bien imprégnées, même adulte et avec un peu de recul, on a du mal à s’en défaire. Cela nous colle à la peau. Ou cela colle à la mienne en tout cas.

Cependant, à bien y regarder, en alignant bout à bout tous les mois de célibat depuis ma dernière relation, je cumule quatre interminables années sachant que mon histoire avec Justine a été la plus longue. Je ne peux que reconnaître que je ne me sens jamais en parfaite osmose avec mes compagnons de vie. Mais est-ce que cela est possible ? Ma mère a peut-être raison après tout… Non… Je pense qu’elle se trompe sur les véritables raisons de mon incapacité à m’impliquer avec l’autre. Mais je me refuse pour le moment à l’admettre ou à regarder ces fichues raisons en face.

Pourquoi ? Déjà, cela m’obligerait à replonger dans une vieille réalité plus douloureuse encore que ma solitude affective. Et sans doute aussi à cause du bilan que je dresse à cet instant. Je me sens frustrée, et aigrie ! J’ai envie de détester la terre entière ! Et je veux que tout le monde soit entièrement responsable de mon malheur. Tout le monde sauf moi ! Comme ça… je me sens mieux. Sinon, je me sens toujours mal… En fait… je suis toujours mal… même si je ne le montre pas. Et j’ai l’impression qu’il ne peut en être autrement. Qu’il n’en sera jamais autrement. Les dés ont été pipés dès mon adolescence.

D’un autre côté, cela me rassure car au moins, je sais à quoi m’attendre. Une vie entière de malheurs pour ne pas avoir à connaître d’autres fatales désillusions. Mais cela aussi me fait mal dans le fond… Et puis maintenant, même ce lugubre projet est devenu des plus incertains. La mort sonne à ma porte. Dois-je la laisser entrer ? Peut-être… »

Lorsque j’avais écrit ces lignes, j’ignorais encore tout ce que la vie me réservait ! Mais avait-elle fini par n’entendre que mes suppliques de désespoir ? Est-ce que j’allais mourir ce soir, sur ce toit, alors qu’à présent, j’avais plus que jamais au moins une bonne raison de vivre le plus longtemps possible ?

 

01

 

 

Lundi 16 décembre 2013, Tourville-la-Rivière.

 

J’étais si triste ! Je n’avais goût à rien. Ma vie ressemblait à s’y méprendre à un immense désastre… J’avais beau regarder de tous les côtés, je ne voyais pratiquement que des voies sans issues. Et pour mes presque trente ans, comme je me le martelais tous les matins, je m’étais offert la plus belle voie de garage qu’il puisse exister. J’appelais cela en avoir plein le cul, les médecins le nommaient adénocarcinome du moyen et haut rectum.

J’en étais réduite à me dire : Si au moins cela avait été un cancer du sein ! Cancer le plus répandu chez les femmes, j’aurais probablement pu partager mon expérience plus librement. Mais là, échanger sur mes problèmes gastriques et intestinaux apportait franchement plus de complications qu’autre chose vis-à-vis de mon potentiel auditoire. Même certains de mes proches se montraient assez gênés lorsque j’abordais le problème de front.

Les deux seuls éléments positifs que je distinguais dans ma vie à cet instant ? D’un côté mes parents, soutiens inébranlables de leur fille unique, et de l’autre mon travail. Là-bas, j’y rencontrais des gens que j’appréciais. Ce contact avec ce monde « hors cancer » me permettait de m’évader un peu, d’oublier la maladie quelques heures par jour.

On était lundi matin, le réveil de mon Smartphone venait de sonner. Je devais me lever. Le VSL allait bientôt arriver pour m’emmener à Rouen, à la clinique Mathilde où j’étais suivie. Au programme ? Entamer mes troisièmes semaines de radiothérapie et de chimiothérapie. Je vivais chaque lundi matin comme une véritable torture… Recommencer la semaine. Se convaincre à chaque fois de se faire perfuser ces maudits produits de chimiothérapie censés me sauver la vie et me faire « tchernobyler » le bas du ventre.

Et pour couronner le tout, comme certains bonheurs n’arrivent jamais seuls, j’avais rendez-vous avec mon gentil oncologue qui allait encore me regarder avec son air condescendant qu’il prenait sans doute, et à juste titre, pour de la compassion. Bon, il valait mieux cela à un docteur House, qui très drôle dans la série, le serait sans doute beaucoup moins dans la vraie vie. Mais à chaque fois que mon médecin me fixait avec ses yeux de chat désespéré et qu’il me serrait la main posant l’autre sur mon épaule, je croyais l’entendre dire : « La pauvre… Si jeune… » Je me voyais alors immanquablement prendre une pelle et commencer à creuser ma tombe.

Oui, parce qu’un cancer du rectum à mon âge et chez une femme se rencontrait très rarement. D’ailleurs, ma radiothérapeute avait pris soin de consulter des collègues d’autres établissements, dans d’autres régions, car j’étais son premier cas du genre. L’honnêteté de la démarche s’était révélée toute à son honneur. D’habitude, je n’étais pas très amie avec la médecine que je côtoyais souvent depuis ma plus tendre enfance.

Côté santé, je n’avais pas tiré la carte chance, depuis une simple foulure à une péritonite en passant par une maladie professionnelle à vingt-cinq ans. Je plaisantais souvent sur le fait que j’aurais bientôt terminé le tour de tous les spécialistes. Certains médecins s’étaient montrés tout à fait formidables et humains mais existaient toujours les exceptions pour confirmer la règle. J’avouais volontiers que ces dernières annéesm’avaient quelque peu refroidie quant à mon appréciation du milieu médical mais je devais faire avec.

Pff ! J’avais la tête toujours enfouie sous l’oreiller. Cela m’empêchait encore pendant quelques minutes de regarder la réalité en face. Mais déjà l’alarme de mon téléphone battait le rappel. « Allez ! Dépêche-toi de te lever ! Tu dois aujourd’hui encore régner sur ton immense royaume vide, chère Reine. » Je ne peux pas rendre ma couronne ? Ah non ?… Zut…

Je m’extirpai donc, non sans difficultés, de mon lit. La première chose que j’entrepris fut de prendre une douche pour ensuite appliquer un patch anesthésiant à l’emplacement de ma chambre implantable – là où l’on branchait dans mon décolleté chaque semaine ma perfusion portable de chimiothérapie. Cela évitait de souffrir vu la taille de l’aiguille à planter.

En peignoir de bain, je me dirigeai nonchalamment vers ma cuisine américaine où je déjeunai succinctement car le VSL n’allait pas tarder. De toute façon, je n’avais pas très faim. Je repassai par la salle de bains, où j’avalai avec un peu d’eau mon médicament contre la nausée. Je me brossai les dents. Habituellement, on me trouvait jolie. Mais j’avais beau chercher ce qualificatif dans le reflet que me renvoyait le miroir… Disparu ! Des cernes très foncés sous les yeux. Le teint cireux. Le cheveu terne. La maladie, la chimiothérapie, les rayons, et mon moral au plus bas l’expliquaient. Et loin de me consoler, cela me minait encore plus.

Et quand ma psychologue, spécialisée dans le suivi des personnes cancéreuses, essayait de me convaincre que le moral était important, qu’il fallait accepter les traitements pour que cela se passe au mieux… Cela terminait de m’enfoncer dans un profond désespoir constatant mon incapacité à mettre en pratique ses précieux conseils. La seule porte que je voyais alors se dessiner devant moi supportait un écriteau noir où se détachait en lettres rouges sanglantes « échec, route vers l’Enfer, par ici. »

Pourtant, la seule chose à laquelle je souhaitais adhérer, et du plus profond de mon âme, c’était la guérison. Mais j’avais l’impression que même mon âme m’avait abandonnée en ces temps austères.

Je sortis de la salle de bains pour m’engager à gauche vers le fond du couloir. M’attendaient sur le lit de ma chambre, mes vêtements du jour. Un pantalon en stretch noir, un maillot sans manches et décolleté mauve et un chemisier blanc.

La sonnerie de l’interphone retentit. Je me précipitai vers l’entrée pour répondre.

— Oui ?

— C’est Christelle des Ambulances 76.

— J’en ai pour deux minutes et j’arrive.

Je me ruai dans ma chambre faisant voler mon peignoir. J’enfilai en catimini mes vêtements, repassai pour la troisième fois de la matinée dans la salle de bains pour me brosser les cheveux, une pointe de parfum. Et voilà ! Tout avait l’air aussi parfait que cela puisse être.

 

Quel temps ! Les vitres du VSL ruisselaient. Nous étions à quelques jours de Noël. Il n’était pas encore tombé un seul flocon de neige cette année. C’est dommage, je trouve les flocons de neige miraculeux.

Je gardais des souvenirs merveilleux, enfant, de chutes de neige délicate, lorsqu’il n’y a pas de vent et que les flocons se laissent lentement bercer au gré des mouvements langoureux de l’air. Ils rejoignent ensuite leurs frères et sœurs en une communion divine pour recouvrir les moindres recoins du paysage. Mais je préférais encore admirer ce spectacle de nuit. Cette atmosphère rendait le décor encore plus féerique, même dans les villes. Un soupir d’aise m’échappa à cette évocation.

— Ça va ? demanda la conductrice.

— Oui, je vous remercie. (Je lui souris.)

Je ne la connaissais pas encore. C’était la première fois qu’elle m’emmenait à ce que je nommais l’abattoir. Je devais débuter par ma séance de radiothérapie. Une des pires choses que je n’aie jamais connue… mis à part la maladie en elle-même. La psychologue m’avait expliqué qu’en général, les patients focalisaient sur la chimiothérapie. Je ne comprenais pas. C’étaient certes des éléments toxiques mais une fois le traitement terminé, l’organisme finissait par évacuer complètement les molécules, même si je soupçonnais la science de nous cacher les effets les plus délétères de ces traitements. De plus, les médecins m’avaient informée qu’on m’avait prescrit l’une des plus légères qui existait, le 5FU ©. Je n’allais pratiquement pas perdre mes cheveux. Pour le moment, cette affirmation avait l’air de plutôt bien se vérifier.

Mais pour ce qui était de la radiothérapie, mon corps porterait toute sa vie les conséquences de l’irradiation par les rayons. Lors de la première séance, je l’avais supplié de me pardonner. J’en voyais déjà les effets. J’avais commencé à bronzer là où les rayons étaient dirigés. J’avais croisé un homme, dans la salle d’attente, à qui il avait fallu interrompre le traitement quelque temps car il était trop brûlé.

Parfois, je songeais : Mais quel prix devons-nous payer pour survivre ? On torture notre organisme pour lui permettre de vivre plus longtemps mais toujours dans l’angoisse que le miracle de la guérison ne se produise pas.

Je devinais mon reflet dans la vitre passager. Mais tout ce que je voyais, c’était une silhouette spectrale au teint blafard, aux joues qui avaient déjà commencé à se creuser et aux lourds cernes qui encadraient des yeux bleu acier gonflés par la fatigue, et les pleurs. « Cela va empirer au fur et à mesure des semaines de traitements. », m’avait-on prévenu. J’aurais plus de mal à m’alimenter car je faisais rayons et chimiothérapie en même temps.

Je m’attardai sur ma coiffure. J’avais noué mes cheveux mi-long auburn en queue-de-cheval. On me répétait que cela ne me mettait pas en valeur. Mais j’avais un mal fou à laver ma chevelure sans mouiller l’emplacement où était branchée ma perfusion du lundi au samedi matin. Je n’aimais pas avoir les cheveux sales détachés. Pour la chimiothérapie heureusement, le week-end, c’était relâche complète. Mais dans la semaine, je devais donc puiser au plus profond de mon être pour trouver l’énergie et l’adresse d’effectuer mon shampooing. À chaque fois, je me tordais le cou et m’épuisais les lombaires pour que l’eau de la douche ne coule pas sur mon décolleté. J’avais donc espacé ce rituel capillaire.

— Nous allons bientôt arriver. Je vous dépose à quelle entrée de la clinique ?

— Oh ! dis-je en sortant de ma torpeur. L’entrée principale, s’il vous plaît. Je pense en avoir pour une heure tout au plus.

— Très bien, me fit le visage souriant à l’ovale parfait et encadré de cheveux courts blonds moyens. Je dois déposer deux patients ailleurs et reprendre une autre personne. Je reviendrai ensuite vous attendre.

— Je vous en remercie.

Elle gara sa Peugeot 307 break devant la porte principale de l’établissement.

— À tout à l’heure alors, ajoutai-je tout en lui rendant un sourire le plus aimable possible.

— À tout à l’heure, madame.

D’habitude, j’essayais de toujours me montrer la plus avenante possible. Je n’aimais pas imposer aux gens mes soucis. Mais là, j’étouffais de plus en plus et j’aurais eu envie de cracher mon ressentiment à la face du monde. Mais eut-il fallu encore que ce soit justifié. Heureusement, la psychologue me servait de soupape. Avec elle, j’arrivais à poser les choses et à les rendre moins douloureuses. Je descendis du VSL et courus me réfugier dans la clinique.

 

Le hall était plutôt somnolent en ce lundi matin. Seules résonnaient sous la haute voûte les sonneries de téléphones et les voix des hôtesses d’accueil qui répondaient aux appels.

Je me dirigeai vers la gauche et empruntai un long couloir. Je traversais un service mais c’était le plus court chemin pour arriver à celui de cancérologie. Au bout, je tournai à droite et vingt mètres plus loin sur la gauche, j’avais atteint ma destination.

Je pénétrai dans la salle d’attente de la radiothérapie. La pièce était assiégée par des portes et entre chacune d’elles, des chaises montaient la garde contre des murs tapissés de papier peint bleu pastel. Chaque porte dissimilait une cabine où l’on se mettait en sous-vêtements soit pour aller en traitement, soit pour passer un examen.

Je pris place sur une chaise en soupirant, appréhendant toujours ces séances. J’observais discrètement les autres patients. Une partie de la souffrance du monde et de son incertitude quant à l’existence d’un avenir se donnait rendez-vous dans cette salle d’attente. Car la science parfois ne savait pas réellement, en fait. Elle tablait sur des statistiques, sur ce qui semblait le mieux fonctionner, et espérait que cela nous sauverait tout en ayant, dans certains cas, peur que non…

Je pensais que c’était mon cas. La science avait peur pour moi. Alors, quand je rentrais d’un rendez-vous avec la science, souvent, je pleurais… Je pleurais parce que j’allais mourir, c’était certain… Je pleurais parce que j’avais une bombe à retardement à l’intérieur et que je ne savais absolument pas comment la désamorcer. Et puis, le soir, je finissais par m’endormir d’épuisement. Le lendemain matin, je me disais que ce n’était pas possible, que cela ne pouvait pas m’arriver, que c’était un cauchemar dont j’allais me réveiller. Je me levais et immanquablement le cauchemar se transformait toujours en réalité. Je me demandais alors pourquoi je ferais partie des miraculés. Étais-je meilleure qu’un autre ou qu’une autre pour espérer que le Ciel pose un œil clément sur ma personne ?

Oui parce qu’on est une bonne partie à se le dire ou à l’avoir appris… Si on se montrait bien gentil avec le Bon Dieu et le reste de l’Univers, on aurait droit à tous leurs bienfaits et sinon, l’Enfer se trouvait au bout de la route. Et encore ! Chaque mouvance religieuse avait sa propre idée de ce qui était bien et mal. Et au sein même de ces mouvances existaient des courants qui interprétaient de manière différente leurs saintes écritures. Mais alors, si je suivais ce raisonnement, qui pouvait me rassurer ? Qu’est-ce que j’aurais fait de mal ou de si horrible qui puisse expliquer cela ?

Je n’étais certainement pas la plus pourrie des âmes. J’avais toujours essayé de ne pas blesser mon voisin volontairement. Mais nous ne sommes pas maîtres des réactions des autres. Alors oui, parfois j’avais heurté des gens sans le vouloir. Mais de là à faire de moi un monstre qui méritait pareille calamité ?… Non ! Je le refusais. Et toutes ces personnes autour de moi, elles ne ressemblaient en rien à des monstres elles non plus. Il y avait vraiment quelque chose qui clochait dans ces raisonnements de bon et mauvais, de bien et de mal et de méritant ou pas méritant. Ma conclusion ? La vérité était ailleurs. Merci X-Files. Mais où ? Je ne le savais pas encore…

Au bout de dix minutes, on appela mon nom par l’une des portes. J’entrai dans la cabine. Une manipulatrice en radiologie me demanda de confirmer mon nom et ma date de naissance.

— Très bien, Mademoiselle Mercier. Je vous laisse vous préparer. Je viens vous chercher d’ici cinq minutes.

Elle me sourit en refermant la porte qui me séparait du couloir menant au colosse mécanique qui allait irradier mon corps une fois de plus. Je retirai mes vêtements pour me retrouver bientôt en culotte et soutien-gorge. Il ne me restait plus qu’à ruminer jusqu’à ce que mon tour arrive… heureusement très vite.

La manipulatrice m’invita à la suivre le long d’un couloir sur la gauche et au bout à droite, on débouchait sur la salle où se trouvait la machine de radiothérapie. Elle m’aida à m’allonger puis me dit :

— À toute suite et surtout ne bougez pas.

Ce qui était très difficile quand, d’un seul coup, cela mettait à vous démanger sur un genou ou dans le dos, ce qui ne se produisait jamais lorsque vous auriez eu la possibilité de vous soulager par un grattage consciencieux.

Les lasers de la machine me découpaient à la verticale et à l’horizontale dans l’alignement des points de tatouages qu’on m’avait fait lors de la séance préparatoire à la radiothérapie. Cela avait consisté à localiser le positionnement parfait où seraient dirigés les rayons. On m’avait donc tatoué des points de repère à cet effet sur les deux hanches et le pubis.

La machine fit son œuvre pendant dix minutes puis on me libéra. Je retournai me changer, sortis de la cabine et me dirigeai vers le couloir. Quinze mètres plus loin sur la gauche, je dénichai l’entrée de l’oncologie, où l’on m’attendait pour ma chimiothérapie et mon rendez-vous avec le médecin.

Je traversai le secrétariat d’accueil en disant « bonjour » à la secrétaire médicale à ma droite. Elle me répondit avec un joli sourire. Je continuai tout droit pour pénétrer dans la nouvelle salle de chimiothérapie, fraîchement inaugurée deux semaines plus tôt. Elle se révélait beaucoup plus spacieuse et fonctionnelle que la précédente.

En arrivant, sur la gauche, on tombait nez à nez avec ce que j’appelais le comptoir aux infirmières, l’accueil du service. Une fois de plus, je répétai mon plus enjoué « Bonjour ! » possible mais la motivation me manquait. Deux infirmières et un infirmier me répondirent. Je les connaissais par leurs prénoms.

Chantal, petit gabarit mais très énergique, connaissait très bien son métier. Je lui donnais dans les quarante-cinq ans. Marie, la plus jeune du service, devait avoir vingt-cinq ans tout au plus. Très consciencieuse et très soucieuse de ses patients, on voyait qu’elle avait envie de faire au mieux. Enfin, Benjamin, je le pensais à peu près dans la trentaine, comme moi. Toujours aimable et assez taquin, il savait donner le sourire surtout à ces dames par son côté charmeur. Nous étions peut-être des malades mais derrière cette image, nous n’en restions pas moins des humains. Nous avions besoin de nous savoir en vie, et rire nous y aidait. Il semblait l’avoir parfaitement compris.

Après le comptoir, une grande salle aux murs peints en blanc et très lumineuse grâce aux baies vitrées, s’étalait devant moi et sur la gauche. En son centre sur toute sa longueur, des boxes étaient installés avec des fauteuils pour que nous puissions nous asseoir pendant les soins. Des télévisions se cramponnaient aux murs là où c’était possible, car certains traitements nécessitaient de rester plus d’une heure. Cela permettait aux patients de passer le temps. Les lecteurs assidus trouvaient leur bonheur dans les magazines en tout genre mis à leur disposition.

Sur la droite, s’alignaient des bureaux et une chambre fermés et séparés de la pièce principale par des vitres. Dans les premiers, le personnel soignant y recevait, entre autres, les nouveaux patients avant leur premier jour de chimiothérapie. Il yexpliquait tout ce qu’il y avait à savoir sur les traitements et leurseffets secondaires, les soins palliatifs, les perruques en cas de besoin et toute autre information utile. La seconde était réservée aux personnes qui avaient besoin de rester alitées sur une longue durée, comme dans les cas de ponctions lombaires.

Je pris place dans un fauteuil inoccupé. La plupart des sièges étaient utilisés par des gens ayant au moins deux décennies de plus que moi. Cela me valait de nombreux regards de sympathie, le fameux « Ah… Si jeune ! ». Mais venant d’autres malades comme moi, je ne le prenais pas comme avec mon oncologue car j’avais l’impression que les enjeux n’étaient pas les mêmes. Le poids de l’expérience de mon médecin me donnait l’impression d’être déjà condamnée – ce que je pensais aussi de toute façon mais quand même.

Je ne patientai pas plus de dix minutes avant que Benjamin ne s’approche de moi avec un plateau où était disposé tout le nécessaire pour me poser la perfusion portable.

— Bonjour, Mademoiselle Mercier. Comment vous portez-vous en cette magnifique journée d’hiver ? ironisa-t-il vu le déluge qui s’abattait à l’heure actuelle sur la ville.

— Couleur du temps, comme la robe de Peau d’Âne.

— Ah, cela pourrait aller mieux si j’ai bien compris.

Il commença les soins en décollant le patch anesthésiant, puis il désinfecta la zone de la chambre implantable.

— J’avoue, osai-je timidement.

— Vous voulez peut-être un peu de jus d’orange pour vous mettre du soleil dans les veines ?

— Ah ! Quel coup bas !

Mais je ne pus m’empêcher de sourire. Il faisait allusion à ma première séance de chimiothérapie. J’avais été tellement traumatisée par cette première fois ! Je rejetais tellement la maladie et le traitement, que juste après que l’on avait poséla perfusion, j’avais commencé à faire un malaise, perdant le son et l’image. Ils avaient été obligés d’allonger le fauteuil et moi avec. Ils m’avaient apporté un jus d’orange pour me redonner un petit coup de peps. Depuis ce jour, je portais l’étiquette de « la demoiselle en détresse au jus d’orange ».

— Attention, je vais piquer, me prévint Benjamin. Ça a été ?

— Oui, pas de souci, je n’ai pas eu mal. (Je lui souris.)

Je réussissais même à regarder maintenant. En fait, il m’avait fallu quelques jours pour m’y habituer et finir par me raisonner. Je m’étais convaincu que j’arriverais à tenir ces cinq semaines de radiothérapie et six de chimiothérapie. Le soutien de mes proches avait été et était toujours précieux. Ma mère me passait un petit coup de fil quotidien pour m’assurer de son appui et prendre des nouvelles. D’autres m’appelaient moins fréquemment mais le faisaient quand même et cela comptait beaucoup pour moi. Cela me sauvait du désespoir.

— Je vous pose la compresse et je vous libère jeune damoiselle.

— Jeune damoiselle ? m’esclaffai-je. Je vais bientôt avoir trente ans vous savez.

— Et vous trouvez que c’est vieux ? répondit-il du tac au tac. Monsieur Tino Rossi ne chantait-il pas, « la vie commence à soixante ans ! » ?

Je ne pus retenir un rire sincère. Il avait toujours des références d’un autre siècle. Il se saisit du plateau dans lequel étaient posés les déchets médicaux mais ne partit pas tout de suite. Au contraire, je le vis se pencher sur moi très près de mon visage et il se mit à murmurer.

— Je sais que ce n’est pas très éthique mais j’ose vous demander.

J’avais déjà établi quarante hypothèses des plus simples aux plus saugrenues lorsqu’il continua.

— Puis-je vous inviter à boire un verre un jour ou l’autre ?

J’en restai totalement hébétée. C’était si inopiné. Le jeune homme ne manquait pas de charme mais je le voyais simplement comme un soignant, pas comme un mâle susceptible d’entretenir avec moi un jeu de séduction ou encore moins de m’inviter à boire un verre.

— Je vous prends au dépourvu, n’est-ce pas ?

— Et bien… Oui. Je ne m’y attendais pas du tout. Non pas que vous ne soyez pas charmant… Mais… Enfin… Je sens que je m’embourbe là, conclus-je en rougissant.

— Non, non, votre honnêteté et votre réaction sont tout à fait désarmantes et attirantes à la fois.

Oh, il insistaitle bougre !

— Si je dois être parfaitement honnête… Je suis une morte en sursit, relevai-je en montrant ma perfusion.

— Je ne vous vois pas comme ça.

— Merci mais…

— Répondez juste à la question.

— Bon… Tout ce que je peux vous dire, c’est que je vais y réfléchir.

Je n’imaginais tellement rien de tel dans ma vie à ce moment-là.

— Et bien voilà, me sourit-il. Au moins, ce n’est pas un « non » catégorique. (Il paraissait enchanté.) Tenez. Appelez-moi quand vous vous sentirez prête.

Il me tendit un petit papier plié en quatre. Puis il se redressa et à voix haute, il déclara :

— À mercredi, Mademoiselle Mercier.

— Merci pour tout et au revoir.

L’infirmier s’éloigna de moi. Je passai ma petite boule de perfusion sous mon maillot mauve et la plaçai ensuite dans le petit sac banane qu’on m’avait donné à cet effet. La chaleur du corps permettait au médicament de diffuser tout seul pendant environ deux ou trois jours et m’autorisait à rester très autonome.

Je me levai et récupérai mon manteau noir trois-quarts, mon écharpe en grosses mailles bleu marine et mon sac à main. Je dis « au revoir » en passant devant le comptoir aux infirmières et me retrouvai dans le secrétariat de l’oncologue. J’allais m’installer à droite dans la salle d’attente lorsque la secrétaire m’interpella.

— Mademoiselle Mercier ?

— Oui.

— Je suis désolée mais le docteur Ruffot a été appelé pour une urgence. Il vous propose de rencontrer son interne, le docteur Richard, ou bien d’attendre son retour mais il ne sait pas quand il reviendra, se désola-t-elle.

Un interne ? Dans une clinique privée ? J’aurai tout entendu, m’étonnai-je tout en réfléchissant à la proposition.

— Heeuuu, fut ma première réponse…

Le VSL allait arriver dans moins d’une demi-heure et si je le laissais repartir, Dieu seul savait quand il pourrait passer me reprendre. La deuxième solution présentait trop d’incertitudes. Principalement parce que je devais aller travailler l’après-midi. Je n’avais pas envie d’être en retard. Et je désirais surtout avoir le temps de manger tranquillement car plus les semaines passaient et plus me nourrir devenait pénible. Je supportais de moins en moins d’aliments.

Les commentaires (1)
Écrire un nouveau message

17/1000 caractères maximum.

Fnacbookeur

Plus qu'un témoignage romancé sur la vie d'une malade atteinte d'un cancer, À L'OMBRE DE TON ÂME est surtout une fiction qui mêle très habilement sentiments,suspense et une ode à la vie bien surprenante! Les rebondissements et l'intrigue très accrocheuse font rester collé à l'ouvrage jusqu'au dénouement. Une réussite de bout en bout à découvrir,quel talent!

vendredi 29 avril 2016 - 09:49

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Julien

de librinova

WAR 2.0

de librinova

suivant