A quatre mains

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Pour éviter un génocide, seriez-vous capable de sacrifier votre chair elle-même ?

Publié le : jeudi 18 décembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791093004167
Nombre de pages : 21
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Extrait


Chaque nuit, elle revivait le même cauchemar : une course éperdue dans la boue, les branches et les lianes lui fouettant le visage puis, une fois dans la clairière dévastée, l’horreur. Toute la tribu anéantie, massacrée, des bébés coupés en deux à la machette, des corps épars criblés de balles, sauvagement mutilés, parfois démembrés, aux yeux grands ouverts et fixes, suppliants comme s’ils étaient encore vivants... Et les mouches, les fourmis et autres insectes nécrophages qui prenaient déjà possession des cadavres encore tièdes, car la jungle ne traîne jamais pour nettoyer ses morts. Quelques heures de plus et ils en auraient été couverts, mais le massacre datait d’une heure à peine.


Or c’était bien plus qu’un cauchemar, c’était un génocide. Ce massacre ignoble avait réellement eu lieu. Il était prévisible, hélas, elle en connaissait les coupables comme les commanditaires : c’était une commande spéciale de l’une des multinationales du bois exotique, qui lorgnaient sur les forêts pluviales, soi-disant protégées. Quelques gardes forestiers avaient fait place nette, sans doute pour quelques centaines de dollars. Comme tout en ce monde, la jungle appartenait au plus fort, qui la pillait sans états d’âme ; ni le gouvernement indonésien ni les autorités locales ne bougeaient, car ils toucheraient sans doute leur propre pourcentage dans le contrat juteux qui suivrait. Quant à elle, seule face au dieu dollar tout-puissant, sans armes ni moyens d’action, rien que son amour pour eux, elle n’aurait jamais pu s’interposer.


Sous le choc, ce matin-là, elle avait failli s’effondrer aux côtés de ses amis massacrés. Puis elle s’était ressaisie et avait recherché, en vain, un éventuel survivant. C’est alors qu’elle avait identifié, parmi les cadavres ensanglantés, l’un d’eux, démembré et décapité comme les autres mais dont, par miracle, le ventre proéminent était intact, telle une enceinte encore close. Face à l’étendue du désastre, elle avait alors entrevu une issue, dans un éclair de lucidité – ou de pure folie ? – et pris une décision qu’elle seule pouvait concevoir. Dès lors, chaque minute comptait, pour elle. Mais avant tout pour eux.

Avec deux jours de retard, son père avait su ce qu’elle avait fait et l’avait appelée au téléphone, à l’hôpital. Mis devant le fait accompli via la presse, vexé, plus furieux encore du fait qu’elle ne lui ait rien dit, même a posteriori, il avait eu des paroles d’une dureté inouïe. Déchaîné, il l’avait insultée : « Tu déshonores notre famille, tu n’es qu’une traînée, un déchet de l’humanité ! Même une pute d’un bidonville philippin n’aurait pas fait ça : se faire... (il s’étouffait, dans sa rage) se faire engrosser ainsi ! Je te renie, tu n’es plus ma fille, je ne veux plus te voir, jamais ! Et si tu oses te présenter à la maison, je te tue ; tu m’entends ? »

Elle avait perçu, en arrière-fond, des sanglots étouffés : sa mère qui pleurait, mais n’intervenait pas. Peut-être s’était-elle battue avec lui pour tenter de la défendre.
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