//img.uscri.be/pth/888df8b657d355b8cee21e9ae3bc3005b2cd5de8
Cet ouvrage fait partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le lire en ligne
En savoir plus

A TIRE D'AILE NOUVELLES

De
178 pages
Des nouvelles primesautières ou graves, souvent teintées d'humour, que l'auteur cueille au hasard selon l'inspiration du moment pour les dispenser ensuite, comme l'on ferait une offrande à un ami. En tous lieux, sous toutes les latitudes. Tous azimuts. Tantôt la France, l'Allemagne, l'Espagne, le Maroc, voire l'espace, qui sont ses lieux de prédilection et où on passe tour à tour de l'attendrissement à la haine, du burlesque au drame sans coup férir.
Voir plus Voir moins
À TIRE-DAILE
© LHarmattan, 2011 5-7, rue de lEcole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.comdiffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-54561-8 EAN : 9782296545618
Jeanne BENIGNO
À TIRE-DAILENouvelles L'Harmattan
SOMMAIRE
LE RAT DES CHAMPS 07 L'OFFRANDE SYMBOLIQUE 13 PRISE DIRECTE SUR LES BOULEVARDS 17 NICOLAS 21 SPÉCIMEN RARE 33 FIAT LUX 43 SON DE CLOCHES 4 9 LE PASSAGER CLANDESTIN 55 ERRANCE DANS LE COSMOS 67 OÙ COMMENCE, OÙ FINIT LA COMMEDIA DELLARTE ? 71 IMMATRICULATIONS BLANCHES SUR PLAQUES BLEUES 75 ARSÈNE, LE BIEN NOMME 91 VOYAGE AU FOND DES EAUX 99 24 HEURES CHRONO 101 SABLES MOUVANTS 109 PETIT ROSSIGNOL 113 LES GRANGES 121 SI UN ANGE VIENT À PASSER 127 DÉMESURE 137
 
        
LA VOIX N'EST-CE PAS lINTENTION QUI COMPTE ? À UNE NUANCE PRÈS SUR LA PLUS HAUTE CIME
6
141
149
155
167
LE RAT DES CHAMPS
Rouler à une heure pareille en pleine nuit et par un temps de chien, faut le faire ! grogna René. C'est tout juste s'il retrouvait son chemin délavé sous une pluie torrentielle. Et les phares, déjà chétifs, qui tremblotaient sous les assauts diluviens, rendaient la perspective plus nébuleuse encore. En outre, établi depuis peu dans la région, René n'en connaissait pas les astuces ou raccourcis quelconques. Aussi, avait-on idée d'aller mourir par une telle tourmente ! un ciel si bas, qu'il devait mettre en peine l'âme qui tentait de sélever. Cahin-caha, il poursuivit sa randonnée, se remémorant sa joie lorsque au bout de longues années d'études, il avait enfin pu exercer ses talents de notaire à la campagne ; le monde rural l'avait toujours attiré par opposition à la vie factice et agitée des villes, des universités, des stages qui n'en finissaient pas. Autant de raisons qui l'avaient rebuté des grandes cités. Il n'allait tout de même pas, aujourd'hui, jouer les défaitistes au premier écueil venu ! La campagne, c'était tout autre chose, Dieu merci. C'était le bon sens de lhomme de la terre qui arrimait ses racines au plus profond du sillon. C'était la nature merveilleuse qui incitait le soir venu au recueillement. C'était Basta ! Il était arrivé devant la ferme où on l'avait mandé. Il klaxonna malgré la gravité des circonstances, ne voyant pas le moyen de faire autrement sous les trombes d'eau qui s'abattaient de plus belle. Une lampe blafarde s'alluma sous le porche et jeta un voile tremblant sur le décor immobile et silencieux ; la désolation des lieux était telle qu'on eût pu les croire inhabités... René pénétra dans la cour, roula lentement jusqu'au perron où un homme tout de noir vêtu et surmonté d'un parapluie aussi sombre et austère que lui apparut.  Bonsoir, maître. Vilain temps, n'est-ce pas ? Si vous voulez bien vous donner la peine. Le préposé à l'accueil se pencha pour ouvrir la portière de la voiture d'où descendit le jeune notaire, qu'il escorta tout en l'abritant jusqu'à la porte d'entrée. Arrivé dans le vestibule, René secoua les gouttes d'eau qui avaient réussi à asperger son manteau malgré la protection avancée que lui avait prodiguée l'homme en noir. La vaste maison semblait figée dans la froidure. On s'attendait à voir
7
affleurer la moisissure sur les murs tant lhumidité était grande et pénétrante. En traversant le couloir, René remarqua dans l'enfilade des chambres qui le bordaient une immense salle au fond de laquelle crépitait un maigre feu de bois. Devant la cheminée trônait une imposante table dressée, sur laquelle des collations attendaient « Il faudra que je me fasse aux coutumes de la campagne », se dit-il tout en suivant son compagnon dans les méandres de l'escalier. Et puis, la chambre, quasi-mortuaire On ne voyait que « Lui ». L'éclairage falot d'une ampoule esseulée, juste au-dessus du chevet, nimbait les contours puissants du corps ; redessinait ses formes comme pour l'immortaliser. Il était affalé sur d'énormes oreillers, la tête penchée sur le côté allant à la dérive. Autour du lit, des hommes et des femmes. Une bonne demi-douzaine. Sans doute les membres de la famille qui, le dos courbé sous le poids du chagrin, l'assistaient dans ses derniers moments. L'arrivée de l'étranger interrompit les prières ; les visages se tournèrent simultanément vers lui, saluèrent discrètement, puis se replongèrent dans le recueillement. L'une des personnes présentes se leva pour céder son siège à René, qui éprouva en cet instant des scrupules à venir ainsi troubler de si graves moments. Mais, quoi, il était là sur leur demande instante, non ? essayait de se conforter le jeune tabellion. « Il faudra que j'apprenne, aussi, à m'aguerrir » ; se promit-il, tout en commençant à sortir les papiers de la serviette installée sur ses genoux, en guise d'écritoire pour la circonstance. « Va-t-il être en état de parler ? » sangoissait déjà René. Le moribond ne proférait mot. L'une des femmes qui se trouvaient autour du lit s'approcha tout près de lui.  Pépé, le notaire que tu as fait demander est arrivé. Tu m'entends ? Réponds, suppliait-elle, des sanglots dans la voix. Elle avait pris la main du mourant dans les siennes, la serrait fébrilement. Les paupières du grand-père se soulevèrent avec peine, un murmure s'exhuma du silence.  Qu'est-ce que tu dis ? Parle plus fort, conjurait la parente qui semblait ne pas saisir le langage confus.  Oui, oui, c'est très bien. Approchez, prononça assez distinctement le vieillard à René, qui se trouvait bien heureusement du côté où la tête penchait.  Cest donc vous le nouvel homme de loi ? 8
René se sentit soulagé en le voyant s'animer. Jusqu'à paraître bien portant, voire en pleine forme. En tous cas, il s'avérait être sain desprit ; la séance allait donc pouvoir commencer. Le plus dur restait à faire : obtenir, au regard de la loi, que les membres de la famille quittent la chambre durant l'exécution de l'acte testamentaire... Ils ne lentendirent pas de cette oreille-là ! René eut beau essayer de les raisonner, les piquets restaient obstinément rivés autour du lit, continuant d'égrener fébrilement leurs chapelets. Ce fut lhomme en noir qui dut leur parler dans une sorte de patois hermétique, pour qu'ils consentent enfin à évacuer la pièce. Tout en s'arrachant des lieux, l'une des personnes présentes étira un long regard vers le vieillard dont l'il soutint un instant l'anxiété Malgré le sérieux de la situation, les choses commençaient à prendre une tournure vaudevillesque au gré du notaire. Mais il se dit qu'après tout, cela faisait peut-être aussi partie des murs de la campagne ! Dernier point à régler : les deux témoins indispensables en la circonstance et dont on lui avait assuré la présence lors de 1'entretien téléphonique échangé la veille. De nouveau, il eut recours au « maître de cérémonie » improvisé, marchand de chevaux de son état.  Cest que, à cette heure, vous savez À la campagne les gens se couchent tôt ; comme les poules ! Personne, finalement, na voulu se dévouer. Mais, diable, on ne pourrait pas sarranger autrement ? Quelle importance, au fond ?  Pas d'arrangement possible ! Et comme René faisait mine de ramasser ses affaires pour se retirer  Je peux toujours aller voir sur la place si le patron du bistrot est encore là ? Je pense, à la réflexion, que celui-ci ne fera pas de difficulté pour nous rendre ce petit service, suggéra le maquignon. Ainsi en fut-il fait et un court laps de temps plus tard, se retrouvaient dans la chambre, le pauvre vieillard, le notaire, le patron du bar Manquait le second témoin !  J'ai l'impression que vous n'avez pas compris ou bien, me serais-je mal exprimé, articula René qui s'efforçait de garder son calme. Je ne peux strictement rien faire sans DEUX témoins étrangers à la famille.
9
 Mais si ça peut vous arranger, déclara 1homme en noir toujours empressé à ses côtés, je ne fais pas partie de la famille, moi ! J'étais de passage pour une question de saillie à débattre avec le propriétaire. Hélas Et au moment où je mapprêtais à partir, vous êtes arrivé. De fil en aiguille, je suis encore là. Si ça peut vous arranger ? Perplexe, René hésita ; et puis, ma foi, se dit-il, pourquoi pas ? Dès lors, la séance se déroula sans plus d'interruption si ce n'est de temps à autre la faible toux du moribond qui ponctuait chaque effort de prononciation ; le malheureux, c'était visible, avait à cur de laisser tout en ordre derrière lui ; veiller jusqu'au bout au bien-être et à la paix des siens. D'autant, quen dépit des apparences, le domaine légué était assez considérable. Une riche exploitation agricole. « Et dire que dans quelques instants » ne pouvait s'empêcher d'évoquer René, tout en consignant avec soin les dernières volontés. Il en était aux noms des héritiers, les inscrivait à mesure qu'il les percevait ; mais la voix déjà affaiblie se faisait de moins en moins audible.  Le lien de parenté ? se permit-il d'insister. Le vieillard balbutia des mots incohérents. Tout semblait redevenir confus dans son esprit... René se ravisa. Il n'allait pas faire s'éterniser ces moments cruciaux sous prétexte de zèle excessif ! Tout avait été dit et bien dit. Les Choses étant en règle, il sapprêtait à ranger ses documents, lorsque le mourant eut un brusque sursaut. Ses yeux se révulsèrent, puis sa tête s'affaissa sur loreiller. Seule, la main bougeait à peine, mais avec insistance, prouvant que subsistait encore quelque conscience.  Ciel, la signature ! s'affola René. Ils' empressa de présenter à bout de bras le testament, à plat sur sa serviette, tout en essayant de placer le stylo entre les doigts agités. L'homme en noir lui vint en aide aussitôt ; on le devinait, lui aussi, en proie à une vive émotion Tant bien que mal, le pauvre vieillard parvint à griffonner son nom, puis sombra dans une somnolence semi-comateuse, tandis que ses mains se relâchaient doucement. Le jeune notaire sentait son cur battre la chamade. Il était temps que tout cela prenne fin ! Au moment de rassembler ses papiers, le stylo échappé des doigts sans vie tomba et alla glisser sous le lit ; il se baissa pour tenter de le 10