A tous ceux qui partent

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À tous ceux qui partent est un voyage qui mène Farida et Mourad d'une gare de banlieue parisienne à la banlieue algéroise. Un voyage dans la mémoire.

Publié le : jeudi 1 avril 1999
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EAN13 : 9782296384767
Nombre de pages : 110
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"A tous ceux qui partentCollection Écritures
dirigée par Maguy Albet
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MAGNAN Jean-Marie, Avec armes et bagages, 1999.
@ L'Harmattan 1999
ISBN: 2-7384-7692-9Fatma Zahra ZAMOUM
"-
A tous ceux qui partent
L'Harmattan Inc.Éditions L'Harmattan
55, rue Saint-Jacques5-7, rue de l'École-Polytechnique
CANADA H2Y lK9Montréal (Qc)75005 Paris - FRANCE -à mon père Amar,
à mon oncle Abd el Kader
tous deux partis sans retour.Tableau 1
Fariza est sur le quai d'une gare à ciel ouvert.
De celles qui annoncent, par leur ressemblance, la
banlieue. Non pas les petites gares avec des chefs
débonnaires et des aiguilleurs coureurs mais des
gares toutes en quais, ouvertes aux courants d'air
et aux trains, avec un personnel distant et affairé.
Fariza occupe, dans cette gare, le bord d'un banc en
bois, pourtant il n'y a personne. Le fond de l'air est
bon. La douceur qui emplit le ciel de Paris a
toujo,urs quelque chose de surprenant, comme un
bourgeon surgi de l'asphalte, une anomalie, une
victoire. L'été est le seul moment où l'Europe vit à
l'heure africaine. Le temps de l'Afrique colonise la
France, une belle revanche. Les épaules se
dénudent, les bouches sourient et les corps qui
transpirent retrouvent un peu d'humanité.
Pourtant ce soir, la brise a une douceur suspecte,
trop caressante. Elle chante trop "la vie est belle !"
pour ne pas cacher un croche-pied. En d'autres
temps, la douceur aurait transformé Fariza en hout
de cire mais là, inquiète, elle s'attend à un coup. La
9traîtrise du temps (ou du moment) se présente à
elle sous forme de souvenirs. Tous ses souvenirs
apparaissent sur le quai comme de vulgaires
voyageurs, mine de rien, en chair et en os, par
bribes, dans le désordre. Ils ne disent rien, ils
insinuent. Fanza les regarde ébahie:
Ses souvenirs en ce lieu? Drôle d'endroit pour
une rencontre. Ils ont de drôles de têtes, certains
sont moches, d'autres pleins d'innocence. Elle ne
les avait pas imaginés ainsi, à vrai dire, elle ne les
avait pas du tout. Elle goûte avec une
certaine crainte leur présence. Que veulent-ils
tous? Son heure serait-elle venue pour qu'un tel
tribunal se forme? Comme des serpents au fond
d'un puits, Fariza se demande lequel remontera
avec le seau; elle tire sur la corde, le seau monte
dangereusement, elle jette un œil, ça grouille
partout, elle tire encore, lequel va la piquer?
Un souvenir d'une quinzaine d'années, secoué
par des tics, s'avance:
- Pourquoi es-tu partie? Quel vent t'a poussée au
large vers ces côtes glaciales?
Fariza est désemparée. Elle essaye vainement de se
souvenir des causes de son départ. RIEN. Un
blanc.
Alors la question se fait insistante.
Rien, toujours rien.
Juste quelques réponses satisfaisantes pour des
discussions qui n'engagent à rien. Celles que l'on
donne aux autres : "Vous savez, j'avais le
pressentiment de ce qui allait se passer Pas
facile, une vie de femme dans ce pays-là". Ces
réponses prêtes à emporter ne fonctionnent pas,
10car les souvenirs savent bien que la vie était belle
et facile.
A ce moment-là tous les souvenirs s'y mettent,
le seau retombe et elle avec, les serpents sifflent
des questions, le puits résonne, les questions
rebondissent contre la pierre, lui reviennent
démultipliées, amplifiées et même le seau s'y met
de sa parole métallique. La corde finit par tomber
dans l'eau, autre serpent perfide:
- Pourquoi es-tu partie? Quelle noble cause t'as
amenée ici? Savais-tu que tu ne verrais pas ta
mère vieillir, que tu ne verrais plus pousser les
arbres, que tu ne rencontrerais plus de visages
familiers? que tu ne rirais plus des blagues des
passants?
Fariza prend sa tête à pleines mains, essaye de
démêler tout cela: la corde, les serpents, le seau,
les feuilles mortes, l'eau et même la lune se rient
d'elle. La gare est sombre mais le tee shirt blanc
l'empêche de se fondre dans l'obscurité. Après un
long silence ponctué par le croassement d'un
crap.~ud, elle avoue: elle n'en savait rien. Elle était
si jeune à l'époque. Ses nuits sentaient le musc -el-
lill et ses jours le basilic. Elle sortait à peine du
lycée et déjà l'idée de partir s'était imposée à elle,
comme si ces senteurs douces l'étouffaient. Elle se
rend à l'évidence, ces questions ne l'ont jamais
effleurée. Elle est partie, un point, c'est tout. Il n'y
avait aucune raison de s'interroger, aucune raison
de douter de ses choix, aucune raison d'avoir des
remords. Fariza est plutôt du genre impulsif, elle
1 Musc-el-IiI; lit. le musc de la nuit.
11ne se préoccupe pas de la logique de ses actes. Ses
choix sont guidés par une nécessité intérieure et
cela suffit, elle n'a rien à justifier.
Ce procès d'intention, Fariza le vit avec un
certain désarroi. Elle n'a aucune réponse. Mais les
questions sont impérieuses, une fois posées, une
fois là, il n'y a aucun moyen d'y échapper. Fariza
soupire, comment répondre, que dire, aucune
banalité ne se présente à son esprit. Trouvant une
parade, elle s'empresse de demander à son tour:
- Et pourquoi, pourquoi nous a t-on fabriqué un
pays que nous rêvons de quitter?
Les souvenirs se regardent, ils ne s'attendaient
pas à ce revirement de situation. Pas bête la Fariza,
eh bien, ils vont lui rappeler les faits. Les
souvenirs des années quatre vingt, pour toute
réponse, s'avancent: Alger, 1985, des milliers de
jeunes sortent du grand stade La Coupole, ils ont
entre 15 et 30 ans, ils bouillonnent, ils scandent des
slogans. Ils se déplacent par milliers aux concerts
ou dans les stades. C'est le pouls de l'Algérie et il
bat très fort. Ces jeunes auraient abattu des
montagnes, ils auraient porté sur leur épaules un
pays entier, ils l'auraient déplacé d'un continent à
un autre.
- Regarde comme ils sont beaux, regarde comme
ils ont soif de vie, comme ils ont besoin de croire
en l'avenir. Mais autour d'eux, il n'y a ni
direction, ni guide, ni chemin, il n'y a personne,
personne pour leur dire: vas- y, je crois en toi! TIs
s'amusent, se divertissent, un point et c'est tout. Il
faut juste les occuper, faire en sorte qu'ils
s'oublient dans les maisons de jeunes, dans les
12machines à sous, sur les plages. Qu'ils oublient
qu'il n'y a pas d'avenir.
Fariza regarde tout cela et ne voit rien. Elle leur
dit:
- Oui, je vois mais je ne comprends pas!
Les souvenirs ne veulent pas lui en dire plus.
Fariza essaye de tirer des conclusions. Celles
qu'elle tire lui font peur. Elle finit par dire:
- Vous me trahissez souvenirs, vous profitez de
mes incertitudes pour me leurrer, cela n'a pas pu
se passer comme cela!
Le premier mouvement de Fariza dans la vie, en
toutes circonstances, c'est l'étonnement. Elle.,
semble toujours sur le point de dire:
- C'est donc ça !
Tout ce qui advient sans crier gare, sans raisons
apparentes pour elle, comme surgi du néant, la
plonge dans l'étonnement: la mort, les
catastrophes naturelles, le bonheur, les guerres,
l'amour, les accidents. Tout ressemble à un tour de
magie dont elle refuse de voir les ficelles. Elle tient
plus qu'à tout, au merveilleux dans le monde. Elle
l'a préservé envers et contre tout, son œil étonné,
prêt à croire. Mais là, face au nouvel éclairage de
son passé, face aux ficelles, eh bien, elle doute. Et ce
doute qui s'est insinué dans son merveilleux
comme du venin, lui gâche la vie. Les faits sont
vrais, les conclusions plausibles mais elle ne peut
pas les admettre: non, elle n'a pas été sacrifiée,
comme tant d'autres, sur l'autel du profit!
Les souvenirs sortent leurs mauvais visages,
serpents sournois, menaçants:
- Alors réponds, pourquoi es-tu partie?
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