A vol d'oiseau

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Publié le : jeudi 1 décembre 1988
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EAN13 : 9782296273979
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Véronique TADlO

A VOL D'OISEAU

Editions L' HARMAITAN 5-7, rue de l'Ecole Pol),tech11ique 75005 Paris

Si tu veux aimer Fais-le Jusqu'au bout du monde Sans faux détours À vol d'oiseau.

Bien sûr, j'aurais, moi aussi, aimé écrire une histoire sereine avec un début et une fin. Mais tu sais bien qu'il n'en est pas ainsi. Les vies s'entremêlent, les gens s'apprivoisent puis se quittent, les destins se perdent. Tu dis en regardant le miroir: « Je n'aime pas ce que je vois. » Tu as mal de tes faiblesses, tu as mal de tes échecs. Écoute, si tu peux supporter la pourriture que tu seras sous terre, ou si tu peux dire: « Je ne veux pas pourrir, brûlez-moi! », alors tu feras bourgeonner des fleurs de liberté. Ta force surgira de tes faiblesses éparses et, de ton humanité commune, tu combattras les tares érigées en édifices royaux sur les dunes du silence.

C L'HAR~tATIAN, 1992 ISBN: 2-7384-1699-3 2

1

I L'homme était magnifique et ses mains souriaient à qui savait les regarder. Ses longs doigts et la beauté de ses gestes éveillaient la poésie. Mais ce qui faisait rêver, c'était surtout sa voix. Sa voix qui savait écouter et parler, et dont le ton et les rythmes dansaient. Il y avait quelque chose d'inhabituel dans son regard et dans sa façon de porter son corps. Sa nuque était toute sa force. La maison qu'il habitait avait un toit pointu et des fenêtres blanches. Les murs étaient en briques rouges. Un petit jardin descendait jusqu'à la rue. L'homme était riche. Riche de sa vie. Riche de sa famille. Les rires de ses enfants emplissaient l'atmosphère et décoraient la demeure. C'était un monde à part. Ils se rencontrèrent dans un aéroport. Elle arrivait de loin, il était venu la chercher comme prévu. Sur le chemin de la maison, il lui montra les monuments de la ville. Elle admirait leur beauté, mais parlait peu. 3

Quand il ouvrit la porte, la maison fut envahie de joie. Elle salua tout le monde, puis il déposa, ses bagages dans une pièce. Ce soir-là, le repas fut particulièrement soigné. Une nappe blanche avait été mise. Sa chambre lui plut tout de suite. Le lit était confortable. Des plantes vertes étaient posées à même le sol et la fenêtre donnait sur le jardin. Elle vit qu'il y avait un barbecue. Une bicyclette d'enfant était appuyée contre un arbre. Le lendemain de son arrivée, ils organisèrent un repas en plein air. Des amis se joignirent à eux. La journée était belle, car le soleil brillait haut dans le ciel. En le regardant allumer le feu, elle sut qu'elle allai t l'aimer. Chaque jour, elle avait envie de lui. La nuit, quand elle fermait sa porte et qu'elle se retrouvait seule, elle pouvait entendre leurs voix dans la chambre du haut. Elle écoutait attentivement le bruit de leurs pas sur le parquet, l'eau qui coulait d'un robinet, la baignoire qui se vidait. Quand le sommeil ne venait pas, elle lisait jusqu'à s'endormir sur les pages. Ses journées se passaient à se promener dans la ville ou à le regarder travailler dans l'atelier. Elle aimait observer en silence, voir ses mains agiles manier le bois, le caresser et lui donner des formes multiples. Un matin, elle écrivit ces quelques mots sur un bout de papier et le lui tendit: « Je suis désespérément amoureuse de vous. » En lisant cela, il éclata d'un grand rire, mais, déjà, elle savait qu'elle avait gagné. Ensuite, tout se passa vite. Ils commencèrent par se voir seuls en ville, puis ils passèrent des après-midi ensemble. Tous les soirs, ils rentraient séparément. Parfois, il arrivait le premier, d'autres fois, c'était 4

elle. Elle avait toujours un coup au cœur lorsqu'en approchant de la maison, elle voyait sa voiture garée devant le portail. Souvent, dans sa petite chambre, quand il lui semblait entendre des éclats de voix, elle se levait en sursaut et les veines de ses tempes se mettaient à battre comme des tambours. Il lui paraissait alors que de lourds pas s'entendaient dans les escaliers et que bientôt, la porte allait s'ouvrir violemment... Mais les soirées étaient calmes. Les éclats de voix étaient ceux de la télévision. Les nuits tièdes perlaient ses draps de sueur. Comme le temps s'écoulait avec lenteur, elle aidait les enfants à faire leurs devoirs. Elle se penchait sur les livres, corrigeait les fautes et lisait les cahiers couverts d'écritures naïves. Il lui arrivait aussi de partir en promenade avec sa femme. Elles aimaient, toutes les deux, la nature et elles passaient de longs moments à admirer les fleurs qui rayonnaient sous le soleil de l'été. Ainsi, au fur et à mesure que les semaines passaient, elles sympathisèrent. Elles composaient les menus ensemble et partageaient les tâches du ménage. Elles avaient l'impression d'être amies. Un jour, elle tomba malade de cette situation. Les nuits sans sommeil l'assaillirent. Elle ne savait plus où aller. Il fallait partir de cette maison et n'y jamais plus revenir. La ville était devenue une prison, son séjour un échec. Elle se sentait traquée, diminuée, blessée. Elle n'en pouvait plus de ces soirées de solitude. Assez de ces sourires auxquels elle n'arrivait pas à répondre, de ces gestes qu'elle ne pouvait pas faire. Elle décida que ce serait leur dernier rendez-vous. Dans la chambre d'hôtel, ils se dirent des mots d'adieu. Pourquoi a-t-il fallu que ce fût justement ce jour-là? Pourquoi a-t-il fallu que sa femme les vît sortir de là ? 5

Il paraît que la maison est à vendre. Elle a gagné son divorce et les enfants sont à sa charge.

II C'était une sale affaire. On t'avait dit de ne pas y retourner. Tu aurais dû changer de ville ou de quartier. Pourquoi refaire la même chose? Qu'espérais-tu? Tu le savais bien, au fond, qu'il n'y avait plus rien à en tirer, que tout avait été dit et qu'en fin de compte, le plus beau était passé et bien passé. Et puis, qu'est-ce que ça t'aurait apporté? Tu avais pourtant le choix. C'était une sale affaire dès le départ. Cette histoire d'amour tirée par les 'cheveux, ça ne pouvait rien donner. Il est venu, tu l'as vu, ça n'a pas marché. C'était fini, alors, pourquoi y retourner? Tu te disais: « On verra... on sera amis. » Mais la seule chose restée comme avant, c'était cette tension, ce mensonge flottant. Le souvenir qui ne voulait pas s'effacer. Pour toi, bien sûr, c'était usé. Quelquefois, tu te rappelais, mais les choses n'étaient plus pareilles. Les jours avaient changé. Même la ville paraissait fade avec ses grands bâtiments blancs et ses jardins bien tracés. Tu nageais dans le temps comme si ton sommeil s'effondrait. Perdue la foi. C'était l'attente qui t'habitait. Demain, tout reprendrait. Tu serais de retour et il n'y aurait plus rien. Rien. Mais cette attente, c'était si fort, si dur. Quand l'autre est arrivé, tu as cru à un plongeon dans la mer. Tu sentais une brise souffler. Ton cœur s'allongeait. Après tout, tout n'était pas mort. 6

Pourtant, on te l'avait dit; c'était une sale affaire. Plus de place pour les beaux sentiments. L'heure était à la rancœur. Les mots vilains. Les déceptions. Tu vois, tu n'aurais pas dû revenir. Il n'y a pas de matins blancs. Il n'y a que des nuits comateuses. Parfois, il te semble que le temps n'a pas existé, que tout cela, c'était autre chose. Tu voudrais qu'il n'y ait que vous deux. Mais voilà, dès le départ, c'était une sale affaire.

III Un désir si fort, qu'il brûla ma maison, dévasta tous mes champs et se propagea jusqu'à la forêt. Il ne resta plus rien que le battement assourdissant de mon sang. Le futur avait rayé la page. Il n'y avait que ce moment-là. Cette atmosphère de fête. Les guirlandes accrochées aux murs du ciel. Il n'y avait que mon âme montant les marches d'une autre histoire n'ayant plus rien à voir avec la nôtre. Une espèce de récit dont on ne sait pas l'origine. C'était pareil aux soirs d'orage, enfermée sous la pluie. Le bruit scintillant des premières gouttes. Et après, comme un déluge qui balaie tout; les arbres qui plient, les ombres qui fuient. L'odeur de la terre. D'ailleurs, demain aurait pu être beau. Ç'aurait été un jour de plage avec le soleil-Qui-berce la peau. Tu m'aurais trouvée belle et j'aurais dit au vent mes rêves des mille et une nuits.

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IV Je me souviens des rires qui pliaient mon âme en deux. C'était comme une pluie lumineuse et fraîche qui effaçait l'ennui, les jours qui reculaient, et l'hiver au cœur. Je voudrais ne garder que le beau, mais, sans cesse, viennent frapper à ma mémoire les souvenirs sales. Ceux que l'on jette. Sans cesse me revient la nuit où nous avons parlé, quand les mots sortaient à peine et que chaque syllabe détruisait la clarté. Je posais des questions qui demandaient une réponse. Et toujours le silence entre les phrases. Un ouragan dans ma poitrine. Je ne peux m'empêcher de croire que la vie a dû rater une marche et que quelque chose s'est détraqué. Mots trop forts, murmurés trop tard, jetés dans l'espace. À tout jamais perdus.

v
Il faut que je parte. Tu vois, je veux un autre monde. Les choses ont changé. Je te cherche et je ne trouve que ton ombre. Soudain, ton odeur est trop forte. Ton corps étranger a perdu sa chaleur. Aujourd'hui, j'attends dans un aéroport où les gens voyagent en couple. J'ai tout l'après-midi devant moi. L'avion a du retard. Je ne sais plus compter le temps. J'ai mis mon bel ensemble. Je porte les boucles d'oreilles que tu m'as achetées. J'ai changé ma bague de doigt. Là-bas, au bout de l'horizon, dans un autre aéroport, quelqu'un m'attend. 8

VI C'est un ghetto. Dans une grande ville des ÉtatsUnis. Washington, D.C. Il est Noir. S'en sortir... À tout prix. J'ai lu dans le journal qu'un homme a tué toute sa famille. Découpé chacun en petits morceaux: le père, la mère, la petite sœur. This is a bad neighbourhood. Mauvais quartier. Le bus est sale. Les sièges sont éventrés. Dans la rue, on voit des gars qui attendent. Quoi? Ils ont l'air... pas très... L'air pauvres. Dans les toilettes pour femmes d'Howard University, j'ai déchiffré les graffiti: My man is a freak, My nigger is hot. À Washington, les écureuils surgissent en pleine ville et me surprennent. L'espoir d'une cité encore belle. Chaque matin, un oiseau se pose sur la fenêtre. Il a une queue bleue. Les parcs sont couverts d'une pelouse épaisse. Les jardins sont fleuris. Un Noir passe, la radio collée à l'oreille. Il écoute W.H.U.R. C'est le pays de la musique. J'achète, je mange, je dors, je pense en musique. Michael Jackson: «Thriller.» Donna Summer: « She works hard for the money. » Dans ma tête. J'ai peur de grossir. Les ice-creams énormes, les corn-flakes au miel. La télé a des rires quand il faut rire. Des applaudissements quand il faut applaudir. Washington est calme. On entend parfois la sirène d'une ambulance dans les rues désertes du dimanche. Un hélicoptère survole le quartier. Ses puissants phares fendent la nuit. Ils cherchent un homme. La ville paraît belle. La Maison Blanche est blanche. On a encore emprisonné des dizaines de drugdealers: grass, cocaine, heroin. C'est le bus numéro 36 qui m'amène chez moi. 9

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