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Accords perdus

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192 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1994
Lecture(s) : 29
EAN13 : 9782296286870
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ACCORDS PERDUS

Gisèle COSCAS

ACCORDS PERDUS

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

1994 ISBN: 2-7384-2393-0

@ L'Harmattan,

Première partie

Marie s'allongea sur le côté, elle avait un bras posé sur sa hanche, l'autre bras soutenait sa tête et un pied traînait par terre. C'était l'été, l'heure de la sieste, le moment où le jour et la nuit s'inversent, où il est impossible de sortir, où les corps gisent avachis. Dehors, une clarté aveuglante couvre les terrasses. Le ciel est d'un bleu très dur comme la mer. Marie détourna son regard de la fenêtre et fixa le plafond où l'on avait peint des navires perdus dans la tempête, arraisonnés par les corsaires. Et ces fresques dont elle connaissait chaque détail, servirent de bande annonce au sommeil qui la gagnait. On appelait la maison de Marie "le Vieux Palais", à cause du plafond de la salle à manger et de sa situation tout en haut d'une colline. Une ombre, que Marie crut sortie de ses rêves, rasa les murs, s'approcha d'elle et prit les traits de Mohsen. Mohsen ? fit-elle, surprise.

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Le regard de Mohsen était fixe, inamical. Elle s'assit sur le rebord du divan, rejetta d'un mouvement de tête ses cheveux en arrière et rabattit les pans de son chemisier sur son ventre nu. Elle répéta: Mohsen ? Il allait répondre, abandonner son air méchant. Il se jeta sur elle. Elle eut le temps de revivre leurs jeux d'enfance, leurs corps à corps jubilatoires quand elle montait sur ses épaules et que c'était si haut qu'elle riait et criait jusqu'à ce que la démarche de Mohsen, au début chancelante sous son poids, retrouve son équilibre. Elle réussit à se dégager et bondit vers la porte, mais n'eut pas le temps de tourner la poignée. Mohsen l'avait rattrapée par les cheveux et la tirait en arrière. Elle perdit l'équilibre. IlIa traîna sur le sol. Elle lui mordit la main jusqu'au sang. Elle s'étrangla quand le sang arriva dans sa gorge et qu'elle dut l'avaler. Elle reçut une pluie de coups et se mit à geindre. Mohsen la retourna sur le ventre, et àrracha son short et son slip. Elle connut un instant de répit, quand le garçon, relâchant un peu sa pression, fit glisser son pantalon et qu'il dirigea son membre contre elle comme le canon d'un révolver dont elle sentit le contact sur sa peau avant qu'il ne l'enfonce d'un seul coup en elle. Elle hurla. Elle allait mourir, c'est sûr. La pression que,Mohsen exerçait sur sa nuque était si forte, si implacable qu'elle sentit que les os de son cou 10

allaient se briser. Elle attendit le petit bruit sec qu'ils feraient en se brisant. Ce qui arrivait à son cou dépassait en horreur ce qui se passait au bas de son dos. Mohsen poussa un cri. Elle sut, avec la lucidité venue de la proximité de la mort, que c'était un cri de jouissance. Mohsen l'enjamba, et alla rincer sa main qui saignait encore, au robinet de la cuisine. Marie entendit l'eau couler, un bruit doux et tranquille. Elle entendit la porte de la maison se refermer sur lui, puis des pas sur le gravier de l'allée. Elle resta prostrée sur le divan, les genoux remontés sous le menton, les yeux dans le vague. Le silence après l'horreur. Dehors, dans l'apogée de lumière, c'était l'indifférence générale à ce qui venait d'arriver. Le vieux bateau de guerre cloué au large, continuait de s'enfoncer et de se soulever dans sa prison de vagues. Elle s'allongea avec précaution. Sa nuque lui faisait encore mal. Sa main explora le point le plus douloureux de son corps, là au bas de son dos, à l'endroit où il y avait une énorme boursouflure. Des larmes coulèrent sur ses joues. Elle avait envie de mourir. Comment pouvait-elle exister après ça ? Après avoir gagné sa chambre en titubant, elle enfila une robe et retourna dans la salle à manger pour ramasser son short et son slip qu'elle jeta à la poubelle.

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Ses parents étaient absents ce jour-là. En voyage dans le Sud. Une vieille vint la garder le soir. Marie était déjà couchée, avec les draps remontés sur la tête. La vieille demanda à la forme immobile si elle voulait dîner. Elle n'obtint pas de réponse et s'éloigna en haussant les épaules. Rien ne filtra de l'affaire ce soir-là. Marie avait onze ans à l'époque et Mohsen dix-sept ans. Avec sa tignasse de cheveux frisés et dorés qui reflétaient son côté indompté, et ses larges yeux marron, Marie pouvait passer pour jolie. Elle était mince, un peu chétive et ses seins poussaient à peine. Elle ne pensait pas encore aux garçons, sauf à son héros de légende, Achille, fils de Thétis, et ami de Patrocle. Elle mettait au-dessus de tout, l'amitié d'Achille et de Patrocle et elle croyait jusque-là, qu'entre Mohsen et elle existait la même amitié.

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C'était l'été, il faisait beau, la fenêtre était ouverte. Un léger courant d'air agitait les rideaux. " Je ne me suis jamais sentie aussi bien, dit Marie au petit docteur, j'aime Peter, c'est un sentiment nouveau, magnifique". Et en disant cela, elle se rappela un autre jour d'été. Même torpeur, même disponibilité et quintessence de lumière qu'aujourd'hui. La scène du viol surgit devant elle et elle la lui raconta. Ensuite, elle se précipita vers la fenêtre avec l'intention de se jeter du sixième étage, à cause de ce qu'elle venait de dire. De son petit corps replet, le docteur lui barra le passage et lui sourit largement. " Je me fiche de votre sourire ", hurla Marie. Elle lança l'argent sur la table.

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Cher Docteur Lesecret, Je ne reviendrai pas. Le but de l'analyse m'échappe, la guérison est impossible. Je ne suis ni pire, ni meilleure qu'avant. Quand je venais vous voir, la semaine comptait trois jours, ceux de mes séances. Je ne vivais pas entre mes séances. J'ai beaucoup parlé et vous, vous ne m'avez rien dit. Je ne vous le reproche pas. D'ailleurs, je ne m'attends pas à ce que vous répondiez à ma lettre ou que vous m'invitiez à revenir. Je vous ai fait le témoin des lieux enchantés de mon enfance. Ils ont disparu. Des êtres chers ont disparu aussi. J'ai pu sans mal vous parler de toutes ces disparitions mais évoquer cela qui existe seulement dans ma mémoire, fait que je ne veux plus vous voir. Marie.

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La Lancia blanche décapotable déboucha devant le vieux palais, avec quelques enfants en guenilles accrochés au pare-choc arrière et, à l'intérieur le couple splendide de son père et de sa mère. Marie enjamba la portière et se blottit dans les bras de Suzanne. Le vent l'avait décoiffée. Son chignon-banane n'avait plus sa rigueur habituelle, et son rimmel avait un peu coulé. Marie la trouva très belle. Elle lui dit à plusieurs reprises: tu es là, tu es là, comme si cela relevait du miracle. L'embrassant distraitement, Suzanne descendit de voiture. Elle n'était pas de bonne humeur. C'était fatiguant ce voyage, dit-elle. On est tombé en panne en plein désert. Mohsen avait mis la table avec un luxe inhabituel. Les bougies clignotaient dans les chandeliers en argent et répandaient une clarté fauve et irréelle. Le rayon du phare balayait la mer, et venait en fin de course éclairer les . dîneurs silencieux.

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Mohsen, vêtu de blanc, faisait le service. Sa main trembla quand il déposa devant Suzanne une assiette de potage fumant. Quelques gouttes éclaboussèrent sa robe, lui brûlèrent la cuisse. "Aucune importance mon petit Mohsen ", fit Suzanne. Marie leva les yeux vers ses parents. Elle éprouvait un sentiment étrange, de l'ordre d'une rupture. Je n'ai plus grand-chose à attendre d'eux, songea-t-elle. Le besoin qu'elle avait d'eux n'existait plus, en même temps qu'elle se sentait soulagée à l'idée de ne rien leur dire et de ne rien changer à l'ordre des choses. Elle s'était fait jusque-là une vague idée de ce qu'elle en attendait et de la protection qu'ils étaient en mesure de lui apporter. Jusque-là sa vie avait été très facile sans la satisfaire complètement. Mais il n'y avait pas de révolte en elle, elle ne pouvait pas se révolter contre ceux à qui elle cachait la vérité, seulement elle avait détruit en eux la fonction de parents. Elle se sentit devenir dure en pensant à cela. n s'approcha. Elle eut l'impression que la mort fondait à nouveau sur elle. Un spasme douloureux traversa son ventre encore chahuté par les coups qu'elle avait reçus.

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Rachid, le père de Mohsen, était resté plusieurs années au service de Hugo sans retourner chez lui. Il se retira ensuite à Ouargla, une oasis du Sud algérien où il possédait une palmeraie. A son retour à Ouargla, Rachid remit de l'ordre dans ses affaires et commença une nouvelle vie. Il répudia sa femme et prit une épouse plus jeune. Il envoya son fils aîné à Hugo pour assurer la relève. Mohsen casé, Rachid se consacra à la palmeraie et aux enfants que lui avait donnés sa nouvelle femme. Pendant les dix années où son père n'avait pas été là, Mohsen avait vécu au milieu d'un laisser-aller de jeunes filles rieuses et d'enfants braillards. Ses oncles travaillaient à l'extérieur de la palmeraie, au pipe-line d'El Ghassi et le soir Mohsen partageait leur repas. Les hommes, assis en tailleur sur la terre battue, mangeaient sous un immense caroubier. Du transistor que l'un de ses parents maintenait sur sa cuisse pour en régler à chaque instant le son approximatif et chuintant, s'échappaient des mélopées orientales.
t

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A la fin du repas, les pères de famille sifflaient leur progéniture, et allaient s'entasser dans les gourbis éparpillés dans la palmeraie. Mohsen s'endormait au sommet d'un palmier, loin de sa mère, Leila, qui appelait Rachid dans son sommeil. Le retour des hommes, le soir, et la reconstitution des familles, marquaient son exclusion. C'était la nuit qu'il lui manquait le plus. Le premier geste de Rachid fut de soustraire Mohsen à son milieu naturel, à ses cousins et à ses tantes qu'il différenciait à peine de sa mère. Mohsen se mit très vite à détester l'étranger qui n'avait existé que dans le sommeil agité de Leila et dont il subissait maintenant la loi et les sévices. Rachid exigeait que Mohsen le suive partout comme un chien. Mohsen obéissait à contre-coeur. Rachid éructait à son adresse de retentissants n Maudit, sois-tu, chacal n. Mohsen marchait de travers à force d'esquiver les coups de pied. Il déclenchait la colère de son père, comme ça, pour un rien. Sa mère pleurait très souvent. Bientôt, le bruit se propagea du départ de Mohsen, de la répudiation de Leila, et de la hausse du prix des loyers des gourbis. Ces événements agitèrent, un temps, la palmeraie. Le jour de son départ, Rachid donna à Mohsen son gros manteau de tweed; il était le seul de la palmeraie à posséder un vêtement de ce genre. Il lui remit un balluchon contenant de 18

la nourriture et il l'embarqua dans le train en direction de Tunis. Sur le quai de la gare, Rachid recommanda à son fils: " Je t'envoie dans une bonne place, en vérité. Fais-moi honneur et il ajouta, Attention, ne descends du train que quand tu entendras crier Terminus! " Mohsen terrorisé, s'était accroché à son père. "Je veux rester" supplia-t-il. Rachid poussa Mohsen dans le wagon et répéta sans conviction: "Ne t'en fais pas, c'est une bonne place, où je t'envoie ". Mohsen, le corps à moitié sorti de la portière, tendit les bras vers son père. Ce fut la dernière image que Rachid eut de son fils. Sentant l'émotion l'étreindre, il lui tourna le dos, avant même que le convoi n'ait quitté le quai. Mohsen n'était jamais monté dans un train, ni dans aucun autre engin à moteur. Quand le train se mit en marche, il oublia son malheur. Surpris, incommodé par la vitesse et les secousses, il se cramponna de toutes ses forces à la banquette, tel le voyageur d'un train de Luna Park en proie à des émotions trop fortes. Puis il s'habitua à l'allure du train et à ses soubresauts, et s'enveloppa dans le grand manteau que Rachid, le roi de la palmeraie, mettait le soir, pour se pavaner au milieu des ouvriers du pipe-line d'El Ghassi. Ainsi il se sentait protégé du monde désolé qui défilait devant lui. Au début de son voyage, il guetta le Terminus, croyant qu'il s'agissait d'un village voisin de la palmeraie. Le train finit par s'arrêter 19