Agnès de France

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Destin méconnu que celui de cette soeur cadette du futur roi de France Philippe Auguste, qui, en 1179, à l'âge de 8 ans, quitte Paris pour rejoindre Constantinople, et y épouser le jeune fils de l'empereur Manuel 1er Comnène. Les troubles souvent sanglants qui agitent alors l'Empire byzantin font qu'elle s'y trouvera par deux fois couronnée impératrice. Après les disparitions tragiques de ses deux époux successifs, elle restera à Constantinople et y refera sa vie, une vie tantôt heureuse, tantôt prise dans les remous de l'histoire byzantine. Elle vivra notamment la prise et le pillage de Constantinople par les Croisés en 1204.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296230200
Nombre de pages : 240
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AGNÈS DE FRANCE
Impératrice de Constantinople

@ L'HARMATTAN, 2009 5-7, me de l'École-Polytechnique; 75005

Paris

htrp:/ / www.librairiehannattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr hannattan1@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-09182-5 E~:9782296091825

Michel François- Thivind

,

AGNES DE FRANCE
Impératrice de Constantinople

L'Harmattan

Roman historique Collection dirigée par Maguy A/bet
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Une quenouille dans une main, un gros homme tout recouvert de paille était ligoté à califourchon sur un âne, mais à l'envers de sorte qu'il devait se tenir à sa queue pour ne pas tomber; l'âne était tiré par une femme devant une procession d'hommes qui chantaient à tue-tête et riaient comme des fous. Agnès ne partageait pas leurs rires, le pauvre bougre sue son âne pleurait à trop chaudes larmes. - Il est puni parce qu'il s'est laissé battre par sa femme, lui expliqua Philibert, son précepteur. - Mais pourquoi donc le punir une fois de plus! Les hommes sont méchants! Mais aussi pourquoi ces deux-là sont-ils mari et femme s'ils se battent ainsi? Au bout de la rue toute égayée par cette mascarade, l'apparition du château d'Étampes l'attrista plus encore, elle se souvint des joyeux séjours qu'elle y avait faits à la belle saison avec ses parents et son frère Philippe et qui sans doute ne seraient plus. Le lendemain elle resta rencognée au fond du chariot, refusa de s'amuser d'un grand troupeau de cerfs

et de biches dont le galop traversa soudain la route en forêt d'Orléans. Le convoi atteignit le soir même l'abbaye de Saint-Benoît-de-Fleury où ils furent les hôtes de son abbé Arraud. On conduisit Agnès à la basilique Sainte-Marie afin qu'elle pût se recueillir à loisir devant les reliques de saint Benoît et le tombeau de Philippe 1er. Elle caressa l'un des six lions qui portaient le gisant de son bisaïeul et se haussa sur la pointe des pieds pour mieux apercevoir son visage. Au dîner le malheur voulut qu'un moine ait cru bon de jeter de I'huile dans la cheminée pour en attiser le feu, mais l'âtre en fut si violemment embrasé qu'une partie de la toiture s'effondra et propagea l'incendie à toute l'abbaye. Il n'y eut ni mort ni blessé, mais les envoyés byzantins y virent un funeste présage. Le jour suivant, dès l'arrivée à La Charité, tous allèrent faire leurs dévotions dans l'église qu'on honorait du titre de fille aînée de Cluny avec ses cinq nefs, ses cent trente mètres de long et quarante de large, et qui pouvait contenir jusqu'à cinq mille fidèles. Les Byzantins, d'un air suffisant, prétendirent que leur église Sainte-Sophie était encore plus vaste et bien plus somptueusement ornée; ils ne voyaient d'ailleurs dans ses fresques qu'une imitation de leur propre art de peindre. Philibert répliqua que l'art byzantin pouvait tout aussi bien avoir emprunté à celui de Cluny au motif de l'immense rayonnement de son 10

abbaye, de ses dix mille moines dispersés de par le monde... « Le pape Urbain III n' a-t-il pas dit à saint Hugues que Cluny était la lumière du monde? »... Il ajouta à l'adresse d'Agnès que Notre-Dame de Paris, une fois achevée, s'élèverait encore plus vaste et plus altière au-dessus de la cité de son père. Et, à défaut de pouvoir se rendre à Cluny, il lui raconta l'histoire d'un certain Abélard qui s'y était retiré et y était mort il y avait une dizaine d'années après la belle et tragique passion qui l'avait uni à sa jeune élève Héloïse. Sa bouderie obstinée ne dissimula qu'à peine son intérêt et son émotion. Trois jours de mauvais temps ne surent guère mieux l'égayer, mais la curiosité enfantine, qui n'a d'égale que celle des chats, adoucit peu à peu sa tristesse, elle consentit à mettre le nez au vent et s'étonna des terres inondées par la crue de la Loire et que la route fut même par endroits sous un bon mètre d'eau. Elle compara ces immenses étendues scintillantes à une mosaïque de grands miroirs dont les pourtours eussent été les haies émergées... « Vous avez, ma chère enfant, un sens poétique bien précoce! » lui souffla Philibert. Son premier rire depuis Paris advint à la sortie de Nevers: Philibert ayant remarqué qu'ils y étaient entrés par la rue du Diable et l'avaient quittée par la rue d'Enfer, il s'écria qu'ils venaient tous ainsi de traverser l'Enfer sans s'en être aperçus. L'éclat de son rire fit se retourner ses deux cham11

brières et même les cochers du chariot. Elle avait recouvré un peu de sa joie de vivre. Le convoi longea encore plusieurs jours la Loire. Agnès dut reconnaître qu'elle était bien plus large que la Seine au pied du Palais de la Cité, si large que les vaches et les bœufs sur l'autre rive lui paraissaient des puces. Ils quittèrent le fleuve à 19uerande pour rejoindre Charlieu où le prieur les logea dans son hôtel. Les Byzantins virent encore dans son église une empreinte de leur art à la vue des exubérantes sculptures qui ornaient ses tympans et ses colonnes. Philibert montra à Agnès sur le jambage d'un portail une femme bannie du monde céleste du tympan, elle était enlacée par un serpent et rongée par un énorme crapaud: elle était la Luxure et ilIa lui expliqua. Après onze jours d'une bonne allure et sans incident d'importance, ils atteignirent Lyon où ils furent dignement logés par monseigneur Guichard de Pontigny dans son château épiscopal qui dressait ses énormes murailles sur un rocher au-dessus de la Saône. Les Byzantins reconnurent que c'était là une belle ville, mais jugèrent les vergers de l'abbaye d'Ainay, pourtant tout fleuris en ce mois d'avril, moins parfumés que ceux de leur pays; ils admirèrent le beau pont de pierre sur la Saône et celui de bois sur le Rhône; ils virent aussi le chœur déjà dressé et voûté de la cathédrale Saint-Jean qui s'élevait dans 12

l'ombre des églises Saint-Étienne et Sainte-Croix. Philibert fit remarquer qu'il y aurait ainsi bientôt en ce saint lieu juxtaposition de trois églises, comme un symbole glorieux de la Sainte-Trinité. Ce fut sur le parvis de Sainte-Croix qu'ils eurent la bonne fortune de voir représenter le mystère d'Adam. Les huit ans d'Agnès s'effarèrent des diables noirs qui jaillissaient des fumées et des flammes de l'enfer, mais elle ne comprit guère l'expulsion d'Adam et d'Ève d'un si beau paradis d'arbres et de fleurs, ni le meurtre d'Abel par Caïn. «Tu es faiblette et tendre chose, disait le Diable à Ève, Et es plus fraîche que n'est rose, Tu es si blanche que cristal, Que neige qui choit sur neige en vaL.. » Elle demanda, à la fin du mystère, quel était donc ce fruit défendu. Les voyageurs quittèrent Lyon par une aube très brumeuse pour entrer, dès le pont du Rhône franchi, dans l'empire germanique. Agnès comprit qu'elle avait quitté le royaume de son père et retomba deux jours dans un silence chagrin, d'autant que la région de Bourgoin était lugubre, une interminable vallée de marais au confluent du Guiers et de la Bourbre. Dieu et leur escorte d'archers et de porte-glaives les préservèrent des attaques des Aragonais qui ravageaient alors les campagnes. Après La Tour-du-Pin ils traversèrent un village qui la veille avait été leur proie: ruines calcinées encore fumantes, ornières 13

rougies du sang des hommes et des bêtes égorgés, même un pendu au porche de l'église; des blessés hagards rampaient à leur rencontre; une femme échevelée, au visage tuméfié, parvint à s'accrocher à un chariot et commença à débiter tant d'horreurs qu'une chambrière boucha les oreilles d'Agnès; elle braillait qu'ils avaient usé de son homme comme d'une enclume pour redresser les lames de leurs épées. Ce fut peu après qu'on leur montra l'embranchement qui aurait pu les conduire au monastère de la Grande-Chartreuse. Philibert raconta à sa jeune élève la vie exemplaire de saint Bruno, mais comme tout un chacun elle n'était fascinée que par la barre blanche qui de jour en jour grandissait devant eux et qu'ils savaient devoir franchir pour passer en Italie. Au péage du Pont-de-Beauvoisin, ils traversèrent le Guiers qui sépare le Dauphiné de la Savoie. Ils atteignirent ensuite le lac d'Aiguebelette pour le longer par le sud avant qu'une route escarpée leur permît de franchir la montagne de l'Épine par le col de Saint-Michel. Ce fut dans sa descente qu'apparut soudain, enchassé entre deux montagnes, le lac du Bourget dont le noir d'encre fascina d'autant Agnès qu'on le lui dit profond comme l'enfer. Ils retrouvèrent la plaine à Chambéry pour rejoindre alors la vallée de l'Isère, toute inondée par la fonte des neiges et ponctuée d'orgueilleux châteaux dressés sur leurs éperons rocheux. Ce fut au pied du château de Miolans qu'ils bifurquèrent à droite pour suivre la vallée de l'Arc, une 14

vallée si encaissée qu'ils craignaient à tout moment que des rochers ne se détachent des falaises pour s'écraser sur leur convoi. Quatre jours furent nécessaires pour la remonter, et deux nuits de suite ils ne trouvèrent pour se loger que de pauvres masures. Ils passèrent successivement le château de Chamoux fort noir, les forges de fer d'Argentine, La Chambre et Saint-Jean-de-Maurienne où ils firent étape pour vénérer en sa cathédrale les trois doigts de saint Jean-Baptiste que sainte Thècle, vierge et martyre, disciple de saint Paul, avait rapportés de Jérusalem Ils atteignirent enfin Lanslebourg, dernière étape avant l'ascension du col du Mont- Cenis. Ils en partirent le lendemain à l'aube, conduits par des guides appelés marrons. Les uns tiraient des peaux de bêtes où étaient enfermées Agnès et ses chambrières, d'autres conduisaient les mulets qui portaient les chariots démontés et les coffres. Des perches de bois plantées dans la neige de part et d'autre du chemin prévenaient les voyageurs de ne pas s'écarter, au risque de tomber dans des crevasses et d'y être dévorés par les glaces. Le matin était si brumeux que durant plusieurs heures ils ne virent rien du paysage. Quand le soleil dissipa enfin le brouillard, ils se virent grimper au milieu de montagnes écrasantes dont les sommets disparaissaient dans les nuages. Tout était recouvert d'une neige durcie par le froid et sur laquelle ni ca15

valier ni piéton n'osait s'aventurer. On leur raconta qu'après la fonte des neiges on retrouvait des cadavres qu'on portait jusqu'à la chapelle des transis du Mont-Cenis. Ils parvinrent enfin à I'hospice au sommet du col et furent étonnés de la foule des voyageurs: des commerçants, des pèlerins qui se rendaient à Rome ou en revenaient, d'aucuns en pénitence pour Dieu seul savait quels crimes. Un marron dit y avoir vu, il y avait de cela plus de dix ans, l'empereur d'Allemagne Frédéric Barberousse. Parce que le soleil réchauffait les corps et éblouissait les yeux de paysages grandioses, la descente vers le Piémont, bien que plus raide, parut moins redoutable. Après l'inhumaine nudité des sommets, ils retrouvèrent les sombres forêts de sapins et sans encombre atteignirent La Ferrière où les chariots furent remontés. A Suse, les cloches sonnaient midi pour quatorze heures, Agnès savait désormais qu'elle était bien loin de Paris. Il leur fallut encore quatre journées pour rejoindre Pavie à travers une plaine longue et monotone, mais son verdoiement printanier leur reposa les yeux après les cimes éblouissantes des Alpes. Ils logèrent au monastère Saint-Martin aux portes de la ville. L'affluence y était fort grande à cause d'une foire envahie de marchands du monde entier pour le commerce des armes, des ivoires, des fourrures, des cuirs de Cordoue, etc. Les Byzantins 16

montrèrent avec fierté des étoffes de soie et d'or tissées dans leur pays. Après deux journées plein sud, ils atteignirent une contrée montagneuse, mais nullement enneigée car l'air y était très doux. Ce fut dans la descente, à l'arrêt des chariots au premier péage génois, qu'ils furent intrigués par un crépitement si assourdissant qu'ils levèrent les yeux vers le ciel: il était bleu et vide de toute nuée d'oiseaux ou d'insectes. Les Byzantins rirent et leur apprirent que c'était là des cigales, de gros insectes difficilement visibles car ils avaient la couleur de l'écorce des arbres où ils avaient coutume de vivre. Un peu plus loin, dans la forte pente d'un virage de la route, apparut soudain en contrebas une immensité lumineuse et bleue: la mer enfin! Agnès battit des mains d'émerveillement et, renversant la tête, assura qu'elle voyait ainsi comme une autre mer. Puis, très sérieuse, elle demanda comment était faite la ligne où se rencontraient l'eau et le ciel et à combien de lieues se trouvait-elle. Ce voyage parut soudain à Philibert comme une immense leçon des choses de la Terre, bien plus instructive pour une enfant que ses cours de dialectique quand il étudiait à Paris au cloître Notre-Dame. Ainsi Agnès découvrait que des montagnes existaient de par le monde cent fois plus hautes que la montagne Sainte-Geneviève qu'elle apercevait des fenêtres du palais de son père; elle avait déjà vu des fleuves plus impétueux que la Seine et allait encore 17

connaître les mers infinies, des îles bien autrement plus vastes que l'île de la Cité, l'île Notre-Dame ou l'île-aux-Vaches, et aussi des bêtes extraordinaires, des fleurs merveilleuses et des nourritures singulières; elle deviendrait sûrement plus sage et plus savante que les meilleurs élèves de Pierre le Mangeur ou d'Alexandre de Hales. Leur convoi franchit les remparts de Gênes à l'heure de midi. La ville paraissait s'accrocher à la montagne comme si on voulait la jeter à la mer. L'espace était si étroit qu'il n'y avait ni champ, ni verger, ni jardin. La foule grouillait dans des ruelles sombres qui dévalaient les collines entre deux rangées abruptes de très hautes maisons. Chacune des plus riches d'entre elles avait une tour pour sa défense en cas d'échauffourées. (Durant leur bref séjour, Philibert saisit mal la manière dont la cité était gouvernée: elle n'était soumise à aucun roi, elle était dirigée par une assemblée composée d'un évêque et de tous les Génois avec plusieurs consuls à leur tête. Cela lui sembla bien confus, mais devait bien fonctionner car le commerce y semblait florissant; les affaires se traitaient par toute la ville, sur les môles du port comme sous les portiques; il y vit des monceaux de sel de Corse, des grains de l'Ukraine et même des toiles de Champagne).

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Ils logèrent à l'abbaye de San Siro et rencontrèrent dès le lendemain matin le capitaine de la flottille qui devait appareiller d'ici à trois jours. C'était un Génois du nom de Baudoin Guercius. Il comptait trente journées pour atteindre Constantinople.

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Les deux galères quittèrent Gênes au mois de mai 1179 avec une pompe digne d'une fille de roi et future impératrice: dès que les voiles furent hissées, les trompettes sonnèrent et les bombardes tirèrent une salve. Agnès quittait la terre d'Occident, elle regardait l'eau glisser le long de la coque et les rames battre en cadence les flots. Son précepteur à ses côtés restait silencieux, la laissant à une fascination qui semblait la distraire du probable regain de langueur qui sinon l'eût accablée. Cet instant douloureux était comme la section définitive du cordon ombilical qui la liait encore à sa famille, à son enfance et à sa terre natale. La langueur ne ressurgit que quelques jours plus tard quand elle se fut lassée de trouver l'embrun très salé, de suivre le vol des oiseaux dans le sillage du bateau ou d'observer l'effort harassant des quelque cent rameurs, esclaves turcs pour la plupart, ruisselants de sueur et de sang sous le fouet des gardes de la chiourme. Inhumaine vision à laquelle pourtant son précepteur dut plusieurs fois l'arracher.

Les chats embarqués pour débarrasser le bateau de ses rats ne l'amusèrent bientôt plus guère. Pour la distraire, le capitaine lui montrait les bandes de dauphins qui fendaient parfois les flots devant la galère; il lui expliqua les propriétés du magnès qui, frotté avec une pierre noire de Magnésie, montrait le nord et permettait de mieux se diriger. Son précepteur lui commentait la Bible, lui faisait apprendre les Psaumes, un peu d'arithmétique... Le soir, le ciel étoilé était propice à l'enseignement de l'astronomie. Il l'incitait à mieux savoir la grammaire car l'art de bien écrire était nécessaire à une future impératrice. Elle répondait qu'elle ne voulait pas devenir impératrice, elle ne désirait que s'en retourner à Paris auprès de son père, elle ne comprenait pas pourquoi il avait voulu la marier si loinl, jamais elle ne s'habituerait à vivre au milieu d'un peuple étranger. Philibert lui assurait que pourtant des Vénitiens, des Génois, des Pisans y vivaient, que l'impératrice Marie, la mère de son futur époux appartenait à la maison de Poitiers et que de nombreuses dames françaises s'y étaient accoutumées...« Tenez, lui dit-il quand ils abordèrent plus tard au royaume de Sicile, l'une de vos tantes, Élisabeth de Champagne, n' a-t-elle pas épousé un duc de Pouille! »
1. Le mariage avait été conclu à la demande de l'empereur byzantin Manuel 1er Comnène qui s'ingéniait à trouver des soutiens en Occident contre Frédéric Barberousse; celui-ci, désireux de rétablir l'autorité de l'empire germanique en Italie, y heurtait en effet les propres visées de Manuel 1er. 22

Ces arguments la réconfortaient si peu qu'il en vint à lui laisser entendre que son futur époux Alexis, âgé de douze ans, serait un excellent compagnon de jeux et lui rappellerait son frère Philippe2 qui avait à peine deux ans de plus. Le rivage génois disparu, ils n'avaient revu la terre que le lendemain soir à l'ouest. Ils longèrent ainsi trois jours entiers et par beau temps les îles de Corse et de Sardaigne que se partageaient alors Gênes et Pise. Ils purent observer tout au long de la seconde des barques où des pêcheurs plongeaient à grande profondeur pour recueillir le corail. L'étape suivante fut l'abrupte île de Malte où Philibert s'étonna que chrétiens et musulmans cohabitent si paisiblement. Ce fut pendant leur plus longue navigation sans escale entre les îles de Malte et de Crète qu'ils essuyèrent une terrible tempête. Le capitaine fit jeter des tonneaux pour alléger les galères; quelques hommes périrent noyés, emportés par d'énormes vagues; beaucoup furent effroyablement malades, mais nullement Agnès qui riait de voir tout ce monde trempé d'eau et de vomissures. Le pied marin, songea Philibert malade comme un chien, était à n'en pas douter un don de Dieu. La flottille atteignit le port de Candie dans un piteux état. Il fallut y attendre trois jours qu'un mât fût réparé et que les vivres gâtés par l'eau salée fussent remplacés. Mais la satisfaction était grande d'avoir
2. Philippe Auguste, futur roi de France (1165-1223)

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atteint l'empire byzantin, et le vin de Candie si doux et si traître fit oublier d'avoir vu la mort si proche. Agnès acheta quelques jouets en bois de cyprès. De là un bon vent aida à remonter vers le nord jusqu'à l'île d'Eubée, puis à longer les côtes de l'île de Lesbos pour entrer enfin dans I'Hellespont3 qui menait à Constantinople. Le passage, bordé d'une succession de promontoires, était large de moins d'une lieue avant de s'évaser en une véritable mer, la Propontide, dont les rives étaient à peine visibles. Ils y naviguèrent une journée entière, croisant une multitude de bateaux qui attestaient l'intensité du commerce dans l' empire. Le lendemain, le capitaine les fit réveiller à l'aube pour leur montrer dans l'axe de la proue un ruban festonné et sombre qui émergeait à peine de la brume: c'était Constantinople. Les festons apparurent vite être les faîtes innombrables de ses édifices qui, juste avant que le soleil ne jaillît, s'illuminèrent d'or. Il fallut arracher Agnès à sa fascination pour la laver, l'habiller et la coiffer en vue des solennités du débarquement. Les chambrières la vêtirent de sa robe de velours vert tendre, celle dont l'encolure et les poignets étaient garnis de fourrure de vair, et elles lui ceignirent la tête de la couronne de ses tresses. Elle leur échappait de temps à autre pour courir sur le pont et regarder grandir la ville impériale... «Votre future capitale! » lui dit Philibert. Elle eut une petite moue d'orgueil.
3. Détroit des Dardanelles.

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