Ah! Mbongo

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Il s'agit du premier roman connu du Congo-Kinshasa. Entamé par P.L Tchibamba en 1949, peu après Ngando, long conte publié cette même année, le roman fut achevé après la retraite de l'auteur en 1978. Situé dans les années 20, il raconte les mésaventures d'un prince africain, sorte de Don Quichotte naïf et pur, descendu de son Oubangui traditionnel et attiré par la modernité de la trépidante Kinshasa. L'occasion pour l'auteur de présenter un portrait haut en couleurs de la vie populaire à Kinshasa et acerbe des relations entre colonisateur et colonisé. La publication de ce roman constitue un événement historico-littéraire ; Alain Mabanckou, qui en a signé la préface, déclare : "Nous tenons ici le roman fondateur de la littérature congolaise".
Publié le : samedi 1 septembre 2007
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EAN13 : 9782336263380
Nombre de pages : 675
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Premières pages.fm Page 1 Mardi, 17. juillet 2007 7:25 19
Collection
L’AFRIQUE AU CŒUR DES LETTRES
dirigéepar Jean-PierreOrbanPremières pages.fm Page 2 Mardi, 17. juillet 2007 7:25 19
L’AFRIQUE AU CŒUR DES LETTRES
L’Afrique a été l’objet de multiples éclairages politiques, historiques,
sociologiques. Mais la littérature a-t-elle un regard spécifique sur le continent africain? Quel
estce regard?Commentlesécrivains,africainsounon,ont-ilsappréhendéet
saisissent-ilsla réalitéafricained’hieretd’aujourd’hui?Commentla recréent-ils?Quelle
parole,littéraire,politique,polémique,journalistique,portent-ils surelle ?
C’est à ces questions que la collection L’Afrique au cœur des lettres veut
répondre. En recherchant et en rééditant ce que les écrivains, célèbres ou moins connus,
ont dit de l’Afrique, de son histoire et de son esprit. En publiant ce que les auteurs
littéraires écrivent d’elle aujourd’hui sous diverses formes: du journal de voyage à
l’essai,enpassantparlesarticlesdepresseoulesinterventionspolitiques.
Enfin,lacollection L’Afriqueaucœurdeslettresentendprésenter, sous un regar d
critique,desanalysesdelaparoledesécrivains:commentcelle-ci s’intègredansleur
œuvre,commentetpourquoiont-ilsécrit sur l’Afrique ?
Titresparus :
Mark TWAIN, Le soliloque du roi Léopold, satire, traduit (de l’américain) et
introduitpar Jean-PierreOrban
Jules VERNE, L’étonnante aventure de la mission Barsac, roman, suivi de Voyage
d’études, 2 vol.,lecture d’Antoine Tshitungu Kongolo
Thomas KANZA, Sans rancune, roman, nouvelle version inédite, préface de
Herbert Weiss,lecturede MukulaKadima-Nzujietde Jean-PierreOrban
Silvia R IVA, NouvellehistoiredelalittératureduCongo-Kinshasa,préfacesde V.Y.
Mudimbeetde MarcQuaghebeur
Titresàparaître :
Momar KANE, L’Afrique et ses représentations : de la périphérie du monde au cœur
de l’imaginaire occidental,essai
NoëlX. EBONY, Les masques, romaninédit
Si vous voulez être tenu(e) au courant des publications de la collection, écrivez à
L’Harmattan, Collection « L’Afrique au cœur des lettres », 5-7, rue de l’École Polytechnique
75005 Paris (France), ou envoyez un message à afrique.lettres.harmattan@wanadoo.frPremières pages.fm Page 4 Mardi, 17. juillet 2007 7:25 19
Remerciements à toutes celles et ceux qui ont contribué, à titres divers, à la
présentepublicationd’Ah ! Mbongo.Entreautres, JeanDanhaive, Jean-Pierre
Jacquemin, Jean-Claude Kangomba, Alphonse Mbuyamba, Filip Reyntjens,
Antoine Tshitungu et particulièrement Monique Simon et Willem De
Bondt.
www.librairieharmattan.com
harmattan1@wanadoo.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2007
ISBN:978-2-296-03523-2Mbongo.fm Page 5 Mardi, 24. juillet 2007 10:49 10
PRÉFACE
Etlalittératurecongolaisenaquit...
Voici une œuvre qui manquait à l’histoire de la littérature africaine.
L’auteur,PaulLomamiTchibamba,estsurtoutconnupoursonlivreNgando,
premièreœuvredelalittératurecongolaiseparueen1949.
Alorsquelemouvement de la négritude battait son plein, Lomami Tchibamba comprit que
toute littérature devait d’abord et avant tout privilégier l’expérience
personnelle – sans pour autant se détacher des préoccupations collectives. Partant
donc de sa vie de migrateur – il a vécu dans les deux Congo et a voyagé en
CentrafriquealorsappeléeOubangui-Chari–,il s’attelleraàpeindre son
univers, nous dévoilant une photographie d’une époque où l’Afrique
francophone, encore sous domination française et belge, exprimait ses aspirations
d’autonomie.
Danslesannéesquatre-vingt,lalecturedeNgandomebouleversa,d’autant
quejedécouvraisencetemps-làlesgrandstextesdesauteurslatino-américains
portésparle«
réalismemerveilleux».Etjenecessaisdemedemander:qu’estceque Ngando, sinon une sortedeContes d’amour, de folie et de
mortd’Horacio Quirogaou alors Pedro Páramo de Juan Rulfo ? De même que ce dernier
auteur allait inspirer toute une génération d’auteurs latino-américains – y
compris l’auteur de Cent ans de solitude, Gabriel García Márquez –, Lomami
Tchibamba aura plus qu’un impact sur les auteurs congolais des deux rives.
Parcequ’ilmontraitquela viequotidienne,lechocdescivilisations,les
traditions et les croyances du peuple pouvaient être les sujets du roman et que
celui-cin’étaitpasunsimpleexercicescolaireréservéàquelquesprivilégiésqui
avaienteulachancedefréquenterl’écolecoloniale.Pourtant,Ngandon’était,
pour l’auteur, que les débuts d’un projet plus vaste, plus ambitieux, et c’est
ainsiqu’ilentrepritl’écritured’un«
roman-fleuveCongo»,sijepeuxmepermettrecetteextrapolation.Etce roman,c’estAh !Mbongo restéinéditjusqu’à
cejour...
La parution de Ah ! Mbongo réhabilite un auteur injustement relégué au
purgatoire,etc’estsansdoutepourcelaquenousdevonslirecelivreavecplus
d’attention. Nous tenons ici le roman fondateur de la littérature congolaise.
L’auteuryaconsacréunepartiedesonexistenceàachevercepremier«pavé »
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congolais.Entaméàlafindesannéesquarante,lepointfinalfutmisen1978.
Ah ! Mbongo est l’œuvre maîtresse de Lomami Tchibamba. Non pas par le
temps que mit l’écrivain à l’écriture, mais grâce à l’éclatement des
thématiques, au «désordre texte», un désordre que seuls peuvent se permettre ceux
qui portent en eux le vertige d’une œuvre intemporelle. Et c’est ce désordre
quidonne une variétédulangage,deshardiesses stylistiqueset uneobsession
d’un certain «merveilleux» qui a souvent caractérisé les fictions de Lomami
Tchibamba.
DansAh !Mbongo,la
sociétécongolaiseestpasséeaupeignefin:lacorruption, le pouvoir de l’argent, la prostitution, l’infidélité etc. « Mbongo» – qui
signifie d’ailleurs, en lingala, l’argent – devient le mobile du
dysfonctionnementdela viecourante.Voici unprincequimigre versla villeavec safemme
et son griot dans le dessein de s’enrichir. Et ils découvrent tous une autre
manière de vivre à Kinshasa où l’argent est plus qu’un roi. Le prince, dans sa
candeur,cèdeauxappelsd’uneviedemiragespendantquesonépouseplonge
dans la prostitution, poussée par les citadines avec qui elle entre en contact.
Leromanpourraitêtreconsidérécommeleprocèsd’unsystèmecapitalistequi
décapitepeuàpeulesfondementsdelasociétéafricaine.L’argentetl’intégrité
deviennentdeuxennemisqui se toisent, sejaugentavantde selivrer
uncombat farouche dont le vainqueur est connu d’avance: l’argent, bien sûr! Dans
ces conditions, seule la force de l’âme permet de résister. Et cette résistance a
unprix.
L’argent? Il n’est pas étonnant de constater par exemple que le répertoire
delachansoncongolaisefourmillede textes surce
thème.Jepenseparexemple à une chanson de Lutumba Simaro, justement intitulée « Mbongo»! Le
musicien– surnommé«LepoèteSimaro»parlaqualitédes sescompositions
–dira :
Mbongo,
Na yokaki lisolo na yo bakulutu ba kosolola
Ba zali kotonga yo mbongo
Loboko na kopo monoko etondi na makasu
Ba zali ko tonga yo mbo
Balobi mama na yo abotaka bino mibale
Yo nde mwana ya liboso
Leki alanda yo na sima bapesa kombo mwasi
Bo ningisi mokili yo mbombo
L’argent,
J’ai surprislesanciensen traindediscuter,
Le verreàlamain,labouchepleinedenoixdecola,
Ilsévoquaient tonnom
Ilsdisaientque tamèreaeudeuxenfants
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Tuesl’aîné,etcellequi t’a suiviestappeléeFemme
Et,à vousdeux, vousavez secouél’universentier
Le roman de Lomami Tchibamba est ancré dans la tradition populaire
africaine:cellequidoitfairefaceàlamodernitéimportéedel’Occidentetau
modede viedesanciens.C’estaussiencelaquele texten’apas vieillietnous
permet sansdoutedenousmirer...
Alain Mabanckou
Professeuràl’Université
deCalifornie-LosAngeles(UCLA)
PrixRenaudot 2006
7Mbongo.fm Page 8 Mardi, 24. juillet 2007 10:49 10Mbongo.fm Page 10 Mardi, 24. juillet 2007 10:49 10
sans se rendre compte de l’importance que ce grand saurien prendra dans sa
vie.
UnpèredelacongrégationdeScheut,RaphaëldelaKéthulle,qui recueille
les gamins des rues pour les mettre à l’école, prend Paul en charge et le fait
entrer au petit Séminaire Saint-François-Xavier de Mbata-Kiela dans le
Mayombe vers1928.Sonitinéraire semble tout tracéetil
sedestineàlaprêtrise.Maissadestinéeprenduneautredirectionlejouroùilestmorduparun
serpentvenimeux:ildoitabandonnersonrêve,car,malgrélesmeilleurssoins,
il perd partiellement l’ouïe et ne la recouvrera jamais entièrement. Ce
handicapmodifietotalementsoncaractère:ildevienthypocondriaque,méditatifet
se replie surlui-même.Lalittératuredeviendra saprincipalealliéedansla vie.
Désormais «caparaçonné» dans une vie intérieure bouillonnante, PLT se
livre aux jeux interdits de l’imaginaire, à la manière du gamin indiscipliné et
vagabondqu’iln’ajamaiscesséd’être.
Dès 1933, il travaille pour un périodique chrétien destiné aux indigènes :
La Croix du Congo, publié à Léopoldville. Il fréquente assidûment la
biblioethèquedelaparoissedespèresdeScheut,dévorelalittératureclassiquedu19
siècle et se découvre un faible pour la fiction de Jules Verne, qui devient en
quelquesortesonmaîtreàpenser.Maisdecaractèreindépendant,ilquitteson
emploichezles religieux.
En 1939, il se fait engager comme dactylographe à la direction de
l’Aéronautique des Travaux publics de Kalina (Léopoldville). Là, toujours enfermé
dans sa solitude, il saisit l’utilité de la machine à écrire. Il crée son
monde
commeillevitgrâceàcesmotsquisortentdesesdoigts,sedensifient,deviennentparoles.Avecletemps,ilcomprendquecesparolesconstituentuneforce
qu’aucunhommenepeutluidisputer,mêmepasl’autoritécoloniale.
Le 2 février 1945, il envoie à une nouvelle revue pour «évolués», La Voix
du Congolais, un article intitulé Quelle sera notre place dans le monde de
demain ? qui soulève un tollé général. Les coloniaux ne pouvant croire que
l’articleestécritpar unCongolais,il
reçoitdescoupsdechicottepourdénoncer l’auteur blanc à qui il a prêté son nom. Paul Lomami Tchibamba se
souviendratoujoursdecesbrutalitésetstigmatiserasouventlaviolencecoloniale.
En juillet 1948, a lieu la «Foire coloniale de Bruxelles», qui célèbre avec
faste«le sens humain de la doctrine chrétienne des peuples européens». À
l’occasion de cette foire, des hommes de lettres belges autour de l’éditeur
Georges A. Deny organisent un concours littéraire pour les indigènes du
Congo belge et du Ruanda-Urundi. Des envois reçus par le jury, un texte se
distingue et remporte le prix à l’unanimité des membres. «Un
conte
merveilleux»,diront-ils.Leroman-conteNgandodeTchibambametàjourle
rôledusurnatureldanslaviequotidiennedel’Africain,quisetrouveconstamment tirailléentrela réalitédeschoseset sescroyancesancestralesdesmythes,
du merveilleux et de l’horrible. Le message de Tchibamba ne sera compris ni
par les coloniaux, ni par ses frères colonisés. Les premiers y voient la marque
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d’un révolutionnaire et les autres n’ont d’yeux que pour la somme d’argent
dontleprixestassorti…
PaulLomamiTchibamba semarieen1941avecÉlisabethLikuma.De son
unionaveccettejeunefemme,qu’ilapprécieraetaimera toute sa vie,naissent
deux fillettes que le couple perd très tôt (en 1944). Il semble ne plus jamais
devoir se remettre de cette épreuve jusqu’au jour où il décide de quitter
LéopoldvillepouralleràBrazzavilleafindechangerd’air.L’auteur y retrouvedes
amisd’enfance.Maisila surtoutlagrande surprisede constaterque Ngando
y est apprécié différemment. Il est introduit par des amis occupant de hautes
fonctions dans l’Union de l’Afrique équatoriale française et recommence sa
vieàBrazzavilleàpartirdelafindel’année1949.SafemmeÉlisabethLikuma
luidonneracinqautresenfants.
Sa viecorrespondenfinà son rêve: une vied’intellectueldehautniveau.Il
met surpied une revueapolitiquecentrée surla vielittéraireetintellectuelle :
Liaison. Il se retrouve rapidement à la tête d’un groupe d’hommes qui
jouerontunrôleconsidérabledansl’histoirelittéraireetpolitiquedesdeuxCongo,
du Gabon et du Centre-Afrique. Citons entre autres Tchicaya U Tam’si,
Jean-Baptiste Tati-Loutard, Sylvain Bemba, Massamba-Debat, Fulbert
Youlou, Tchicaya Noumazalay, Bonganda… Il écrit, commente le discours du
général de Gaulle à Brazzaville, participe à des rencontres internationales,
voyageauTchadetenFrance.En1956,ilparticipeauCongrèsdesécrivains
etartistesnoirsorganiséepar«Présenceafricaine»àParis.
Sans ambition politique, idéaliste qui, même quand il a brassé de l’argent,
ne s’estpasenrichi,ilpensepouvoir transformerleshommeset sonAfrique à
partir de ses écrits. Il y réussira en partie: dans la tourmente des années
qui
ontprécédélesindépendances,oùlescoloniséscherchaientàbriserleurschaînes,PatriceLumumbaluiavoueraque saconsciencepolitiqueluiestnéeàla
lecturede sesarticlesdans La Voix du Congolais.
Maislesannéesdegloirenedurentpas.De retourauCongo-Léopoldville,
Paul Lomami Tchibamba revient au Kasaï, terre de ses ancêtres, en 1961. Il
est fils de chef sans être intronisé, mais il en a les droits. Il ne connaît pas la
langue de sa tribu, le tshiluba. Comme il n’est pas un gagnant, il se contente
de postes subalternes. Il dirige des cabinets ministériels à Luluabourg,
cheflieuduKasaïoccidental.Maisil retournebientôtàKinshasa,en1964,car sa
déception est énorme. Il y fonde un journal, Le Progrès, quotidien
d’action
nationale.Entre1965et1975,ilseretrouveàplusieurspostesofficiels.Entretempsilacinqenfantsetla
viedevientdeplusenplusdifficile.Ilestdésillusionné par la création de partis uniques dans les anciennes colonies, qui font
preuve des mêmes tendances répressives et des mêmes intolérances que
l’administrationcolonialedenaguère.Lesnouvelleshiérarchiesnesupportant
aucune critique, on le met «au placard» à l’ONRD (Office national de
recherchespourledéveloppement).Misàlaretraiteen1975,ilvitàKinshasa
dans la plus grande misère. Il trouve néanmoins encore la force d’écrire,
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apprécié non tant par ses compatriotes, mais par des étrangers qui le
stimu1lent . Mais la vieillesse qui préoccupait son esprit accapare son corps. Il est
gravement malade, socialement reclus, abandonné de tous, déçu par le
comportementhumain.Ilquittecemondeenaoût1985.
Plusieurs de ses œuvres ont été publiées de son vivant. Ngando a paru une
premièrefoisàBruxellesen1949,auxÉditionsG.A.Deny,puisaété réédité
avecd’autres récitsparPrésenceAfricaine,àParisen1982.En1972,ilpublie
desnouvellesàKinshasaauxÉditionsMontNoir:Larécompensedelacruauté
suivi de N’Gobila des Mswata. En 1974, la revue Cultures au Zaïre et en
Afrique,Kinshasa,ONRD,faitparaître La légende de Londéma, suzeraine de
Mitsoué-ba-Ngomi, puis Faire médicament (tous deux réédités avec Ngando en
1982).Enfin,en1981, NgemenaparaîtauxÉditionsCLEdeYaoundé.
Ah !
Mbongoaétéentamédès1948.PaulLomamiTchibamba,quilaconsidéraitcomme sonœuvremaîtresse,ena reprisl’écritureàplusieurs reprises,
avantdel’acheveren1978.Lemanuscritaensuite subidenombreuxavatars
qui l’ont empêché d’être publié. Merci à tous ceux qui ont enfin permis sa
publication.
Éliane Tchibamba
1. Ainsi,le FrançaisPierreHaffnerquil’encouragera,notamment,àacheverAh !Mbongoetmènera
avecluidelongsentretiens restésinédits.
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Ah ! Mbongo
Texte établi pour l’édition par
Willem De Bondt
Notes et glossaire établis par
ÉlianeTchibamba et Likuma Mosa’Olongo
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10
AVERTISSEMENT
PouravoirvécuettravaillésurlesdeuxrivesdufleuveCongo,PaulLomami
Tchibambamêlait,dansl’écrituredeslanguesafricaines,lagraphieduCongoKinshasa,formalisée souslacolonisationbelge,etcelleduCongo-Brazzaville,
établie par les Français. Entre les deux, il privilégiait cependant nettement
cette dernière graphie qui utilise, entre autres, les accents (ex.: likémbé) et le
graphème ouetnon u(commeenlatin)pourlephonème [u].
Nous avons respecté les options de l’auteur, en veillant uniquement à en
uniformiser l’application pour tout ce qui n’est pas nom propre. Pour ce qui
estdesnomspropres,nousavonsrespectéseschoixindividuels.Nousn’avons
dérogéàcette règlequedans uncasdefigure:nousavonsappliquéauxnoms
delieuxlagraphiedespaysoùils se situent,ainsila
régionOubangui(anciennement dans l’Afrique équatoriale française, aujourd’hui en République
centraficaine) et la rivière Uele (dans l’actuelle République démocratique
du
Congo).Restaitlaquestiondeseauxfrontalières:nousavonsoptépourlagraphie «française» dans le cas du fleuve Oubangui, généralement associé à la
région du même nom, pour la graphie «latine» dans celui de la rivière
MbomuetdupoolMalebo(sansaccent,saufdansl’expression«
LéopoldévilléKisasa-Malébo » qui est une déformation phonétique des noms de lieux),
davantageliésauCongobelgedansle roman Ah ! Mbongo.
ÀnoterégalementquePaulLomamiTchibamba utiliseparfoisdes termes
françaisoudesacceptions tombésendésuétude,quiaccroissentla richessede
son vocabulairemaispeuventdésorienterlelecteur.
Enfin, les exposants renvoient aux notes à la fin du roman et les
mots,
expressionsouphrasesenitaliques,essentiellementissusdeslanguesafricaines
ouduparlerargotiquekinois,sonttraduitsouexpliquésdansunglossaireégalement situéenfinde volume.
15Mbongo.fm Page 16 Mardi, 24. juillet 2007 10:49 10Mbongo.fm Page 17 Mardi, 24. juillet 2007 10:49 10
À toi,
Likuma Mosa’Olongo.
Mercide m’avoirété
d’un supportmoralprécieux.
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PROLOGUE
Iln’estpeut-êtrepas
sansintérêt,pensons-nous,dedébuterparlaprésentation du principal personnage qui est à l’origine des péripéties dont nous
suivrons plus loin la trame. Nous estimons donc opportun qu’avant de lui
emboîter le pas tout au long de la succession des épisodes où l’entraînera
l’engrenage des événements, de faire prendre connaissance aux lecteurs de
l’état civil circonstancié se rapportant aux particularités plutôt singulières de
sa venueaumonde.
1SonnomestGikwa.Ildescendd’ungrandchefdesHotoMbanza ,unedes
grandesbranchesparmiles tribusd’Oubangui.Sonaventure se situedansles
années 20. À une époque où, douze ans après avoir été cédé à la Belgique, le
fantomatique «État Indépendant du Congo» du roublard Mfumu Mandefu
Léopold II était assujetti à un nouveau statut et baptisé Colonie du Congo
belge, dont les indigènes étaient taillables et corvéables à merci, tout comme
ils le furent durant le règne du souverain-monarque belge. Redevenant ainsi
le sosiedel’ancien«EmpireduSilence»,ilétaitparticulièrementmarquépar
des situations «héroïques», sous des fourches caudines, grâce à la servilité
admirablement conjuguée au mutisme: deux solides éléments du gond sur
lequel s’articulait la «civilisatrice sujétion» pour le plus grand bien des
indigènes soigneusement «chosifiés». Ainsi le plus bel humanisme proclamé par
les nouveaux maîtres ne réussissait qu’à étamer l’oxyde de l’humanisme
léopoldienavided’ivoireetdecaoutchouc…LeprinceGikwaétait
undesindi2gènesdecetteépoque«nouvelle » .
"#
Au lendemain d’une nuit orgiaque, les Hoto Mbanza ivres de fatigue
se
reposaient.Leshommessurtout:étendusçàetlàsousl’auventdeleurcaseou
sousl’ombred’unarbreàproximité,tousronflaient,chacunsursachaiselongue, un siège soporifiqueparexcellence.Il yenavaitcependantqui,malgréla
pression de la torpeur rendue opiniâtre par la tumultueuse frairie de la veille,
résistaient à l’assoupissement tout en demeurant immobiles, comme
momifiés, ne réagissant même pas aux picoteries agaçantes des mouches. Bien
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entendu, dans cette prostration générale, aucun promeneur ne manifestait la
moindreprésence.
Consacrée à la «commémoration chtonienne des ancêtres», la journée ne
pouvait en effet connaître l’animation des activités habituelles. Car, la
tradition disait que les génies tutélaires de la tribu se rassemblaient aux champs, à
la savane, aux abords des marais ou à la tête des sources, à l’orée ou au fond
des forêts, pour délibérer sur les dispositions à prendre en faveur de la tribu
des Hoto Mbanza. Ceux des villageois imprudents ou étourdis qui osaient se
permettre de profaner une telle journée en manifestant seulement leur
présencedanscesendroits,ceux-làs’égaraientetnepouvaientplusêtreretrouvés.
Aussi,depuistoujours,touteslesgénérationsdesHotoMbanzaveillaient-elles
scrupuleusementau reposprescritparcette tradition.
De tellesjournéesne tombaient,d’ailleurs,quedeuxfoisparan:audébut
dechaquechangementde saison.
Tout était donc calme et silencieux au village. Sauf, de temps à autre, des
crisd’enfantspar-ci,par-lààl’intérieurdequelquescases,oubienleséclatsde
rire des adolescents rassemblés au dungu. Mis à part l’intermittence de ces
voix,oneûtcruce villageinhabité.
Voilàqu’aumilieudecetteatoniegénérale,survintsoudainunphénomène
stupéfiant, qui sema la panique. Zékassi, l’épouse de Pomé, fils unique du
3grand chef Nzakara , sortant de sa case, se dirigea en courant vers le dungu.
Ellepoussa unlongcri strident,comme unedémente.Arrivéeàproximitédu
dungu,elles’arrêta,déployasesbrasencroixet,lesyeuxbrillantsobstinément
fixés surla toitureconiquedecehangar,ellecessadecrieret semitàchanter
mélodieusementendisantqu’elleallaitpartirenvoyagedansunpayslointain.
Et, toutàcoup,la terre s’ouvrit sous sespieds.Zékassi,dontlagrossesseétait
fortavancée,disparutsoudainementdanslegouffre,souslesyeuxahurisetles
clameurs des hommes et des femmes que son cri perçant avait fait jaillir de
partoutaucentredu village.
De stupéfaction, personne ne s’approcha de l’abîme. C’eût été d’ailleurs
peine perdue car, rapidement, la faille fut comblée par de violentes secousses
telluriques ; l’endroit ne présenta même pas les traces d’une quelconque
fissure et, d’autre part, dans l’entre-temps, un tourbillon soudain s’était mis à
amasserpoussières,feuillesmortesetbrindilles,qu’ilfaisait tournoyer
vertigineusement,debout,compactetdroitcomme unpalmier.
Alerté,l’éminentféticheurdela tribu vint
surlelieuetentrepritimmédiatement d’ardentes incantations dans une transe liturgique, dont les
frétillements étaient soulignés par des grelots et le grondement rythmé des linga et
autres instruments de percussion. Tous les villageois trépignèrent de concert
avec le féticheur-magicien, et chacun criait de son mieux quelque invocation
particulièrepour son salut…
Si le tourbillon tomba aussi brusquement qu’il s’était levé, par contre,
jusqu’ausoleilcouchant,Zékassinereparutpas,plongeantainsitoutelatribu
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dansuneangoisseempreintedeterreuretlemalheureuxPomédansunabîme
d’émotionsetde sentimentsdifficilesàdécrire.
On fit appel à un second féticheur réputé pour son don de voyance,
qu’aucunmagiciennepouvaitluidisputerdans toutela tribu.Lapopulation,
en effet, tenait absolument à connaître rapidement l’origine, la signification,
le but et l’éventualité d’une quelconque extension possible de ce phénomène
aussi bizarre qu’inconnu au sein de la tribu depuis les origines des Hoto
Mbanza. Même le grand chef Nzakara, tout patriarche et unique dépositaire
traditionneldespouvoirsoccultesqu’ilétait,n’en revenaitpas.
Là non plus, aucune explication, pas même l’effleurement d’une lueur
d’espoir,jusqu’aumomentoùayantcomplètementdétruitlejour,lanuitvint
emprisonnerle village,condamnantainsilesgensàfairefrontàladangereuse
période du règne des tolo ti sioni, ces abominables génies du Mal friands de
viesinnocentesqueleursmauditsfourriers nzongondo s’acharnentàfournir à
leursbanquetsinfernauxquand tombelanuit.
Aussi, la population était-elle d’autant plus épouvantée que la forêt qui
entourait le village semblait devenue une multitude de fantômes
menaçants.
Personnen’osaregagnersachaumière:hommes,femmes,enfants,tousseras-
semblèrentautourdedeuxgrandsfoyersbienalimentésdebûchesd’oùmontaient des flammes hautes et turbulentes qui dévoraient une large étendue de
l’obscurité.
Les yeux rivés surlesflammesqui s’agglutinaientenmontant,chacunétait
silencieux, résigné à subir le dénouement fatal du drame commencé
par
l’étrangedisparitiondecettejeunefemmeZékassi.
Detempsentemps,ausignaldudoyendesféticheurs,toutlemondeappelait à grands cris l’infortunée Zékassi. Pour toute réponse, des hiboux
joignaient leur hululement au renvoi lugubre de la forêt rendue compacte
comme unemuraillede ténèbres solidifiées.Ilen résulta
uneconvictiondéfi’nitive de limminence d’un grand malheur qui n’allait épargner
personne.
Alors,envuedusalut,uneseuleidéeenvahittouteslestêtesetfinitpars’exprimerouvertement:l’abandonpuret simpledu village si,en selevant,le soleil
pouvaittrouverencorequelqueâmevivanteàHotoMbanza.Maisréagissant,
ces indécrottables sédentaires adversaires des migrations qu’étaient les
notables s’opposèrent énergiquement à cette suggestion de défection qu’ils
traitèrentdepoltronnerie,tareindignedelafièretribuhotombanza,combativepar
tradition. Finalement, après une grêle de reproches, d’appels à la bravoure et
deconseils,ilsparvinrentàremonterlemoraldelacommunauté.Etlescœurs
promirent solennellement de conjuguer leurs sciences magiques pour rendre
plus efficaces les appareils occultes de protection autour du village, et
s’employèrent activement à réveiller la vigilance permanente des mânes
tutélaires de la tribu afin que Hoto Mbanza jouît d’une immunité complète,
infaillibleetdéfinitive.
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Ainsi, cette nuit-là passa sans encombre. D’autres nuits suivies d’autres
jourspassèrent sansincidentnialerte.Cependant,bienquelapeurn’eûtplus
de place dans les cœurs, les gens demeurèrent fort méfiants: les femmes
enceintessurtoutfurentl’objetd’unevigilanceexigeante,malgrélesamulettes
supplémentaires dont elles furent munies. Car le drame de Zékassi indiquait
clairement que les futures mères étaient particulièrement visées par les tolo ti
sioni, irréductibles ennemis de la survie de cette tribu tant enviée pour la
fécondité de ses filles. En effet, faire disparaître une femme en grossesse,
n’était-cepasporteratteinteàlaperpétuationdela race?Etquid’autreosait
sepermettre unacte siodieux, sinonlesnzongondoetleurs vilainsmaîtrestolo
tisioni?Ilfallaitnon seulementleurbarrerla voiemaisaussineutraliserleurs
agissementsnéfastes.Desinterdits sévèresfurentprescrits,
tantencequiconcernaitlesactivitésdiurnesetlecomportementaprèslachutedu soleil,qu’au
point de vue du choix des aliments, carnés en particulier. Sans oublier les
offrandes à la nouvelle lune. Les femmes enceintes furent tenues dans
l’obligation strictede respecter touteslesprescriptionsimposées ;illeurfut
recommandé de ne point hésiter à consulter le féticheur à tout moment, surtout
concernantles songes,carceux-ci
sontàlafoisdesavertissementsetdesindications sûresqu’il seraitdelaplushauteimprudencedenégliger.
Long, pénible et exténuant à la fois, le temps, dans son immuable
promenade,dissipaprogressivementl’acuitédu sentimentdemenacesdiaboliques ;
leclimatdu village s’allégea.Etpournepasfaire se retournerle visagedefeue
’Zékassi vers eux, les Hoto Mbanza sefforcèrent de ne plus penser à cette
’femme, ni de raconter son inexplicable malheur, ni dy faire la moindre
allusiondansn’importequellecirconstance.Elledevaitêtre totalementeffacéede
lamémoire,comme siellen’avaitjamaisexisté.
Inopinément vouéà un veuvage siinattendu,Pomédemeurainconsolable.
Maussade,abattu, taciturneet renfermé,nepensantqu’aumalheurarrivéà sa
femme,il secomportaitcomme unmisanthrope.Dansla solitudeaccablante
de sa chaumière, il lui semblait voir l’ombre de Zékassi planer entre les
chevronsdu toitetleclayonnagedugrenier.Dèslafaiblelueurdujournaissant,
il s’en allait dans la forêt, solitaire et morose, cherchant tantôt des coins
obscurs, tantôtla têted’une source
souslefouillisdegaulesetdelianesenchevêtrées où, selon la tradition, les génies bienveillants demeuraient ou prenaient
leurbain.Etdèsqu’ilsetrouvaitdansundecesendroitsretirés,Poméappelait
avecferveur safemmeZékassi ;ildisaitdelongues supplicationsenl’adjurant
’de revenir ; il sommait ses défunts grands-parents dintervenir en faveur du
retour de sa femme ; il pleurait à haute voix, accablé par son impuissance…
Et lorsqu’il faisait nuit, il sortait de la forêt non sans s’égarer quelquefois ;
hagard, il regagnait le village, ne touchait à aucun des aliments que Gbando
sa mère déposait dans sa chaumière pendant ses absences. Il évitait tout le
monde,mêmesespropresparents ;toutlemondel’évitaitaussi,luiattribuant
discrètementquelqueindéfinissable radiationmaléfique.Ilavaitbienmaigri.
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La tristesse abattait ses parents qui le voyaient chaque jour un peu plus
décharné.
Lentement,dixjoursetdixnuitss’égrenèrent,entraînantletempsdansleur
navette. Tout autour de Pomé, le village vivait et travaillait ; les gens
mangeaient, causaient, buvaient, chantaient, riaient, dansaient ; la disparition de
Zékassi ne comptait plus. D’ailleurs, les morts ont tort de s’éclipser
définitivement. Et puisque, d’une part, on ne pourrait leur être d’aucun secours, et
que, d’autre part, une fois partis, ils ne songent jamais à revenir consoler
mêmepassagèrementleursparentsetleursamis,ilestinutilepourles vivants
de s’encombrer le cœur de tristesse prolongée. Pomé cependant semblait ne
pas partager cette opinion et, non seulement il s’accrochait à la tristesse et au
souvenir brûlant de sa femme, Zékassi, mais encore il ne lâchait pas le fol
espoirde son retour.Lejourde
sadisparition,n’avait-ellepasditqu’ellepartait en voyage? Et comment se termine tout voyage? N’est-ce pas par le
retouraupointdedépart?Aussi,
toutencraignantl’irréparable,Poméattendait-il avec ardeur la réapparition de Zékassi. Son instinct l’y contraignait
impérieusement.
Monotones et funèbres pour le veuf esseulé et isolé, dix jours et dix nuits
passèrent. Il est cependant des faits en apparence insignifiants qui recèlent
toujours un sens, une signification, un indice. Ainsi, il se fit que la dixième
nuit,l’obscurité se revêtitdela transparencedel’aube:aumitande sa
trajectoire,eneffet,lalune s’étaitlonguementarrêtéeau zénithdu villageet toutle
monde put admirer le complet épanouissement de son visage rose argenté et
resplendissant.Lagrandecourdu villagegrouillaitdegensetirrésistiblement
lesHotoMbanza,éméchésparlesambatifondo, selancèrentdansdesdanses
désordonnées et gaies. Mais, capricieuse à sa façon et peut-être pour des
raisons valables, la lune se voila brusquement ; au même moment, du plafond
desnuagesblancs, seprécipita unebruinedense,pendantquelà-bas,au
sommet de la forêt environnante, des zébrures flamboyantes couraient le long de
la frontière entre le ciel et la terre, accompagnées de grondements amortis
mais prolongés. La cour se vida et le village tomba dans le silence. Était-ce
pour Pomé un signe de deuil définitif ou bien l’annonce d’un nouvel
événement?Etdequelgenre ?
’Trempé par le têtu crachin, linconsolable veuf quitta la forêt. Aux
approches du village, le grain cessa et, à nouveau, la lune éclaboussa Hoto Mbanza
de l’éblouissante clarté qu’elle avait cette nuit-là. En arrivant à sa chaumière,
Pomé trouva déplacé le panneau de l’ouverture. Il ne s’en étonna pas. Mais
dèsl’embrasurefranchie,ilcrutrêverenprésenced’unphénomène:assisesur
le kiti-kwala sous le grenier et près du foyer éteint, Zékassi était là, bien en
chairetenos!Etelleallaitait
unbébé.Laclartédiffusedel’extérieurleséclairaitpassablementmais suffisamment.
L’homme solitaire, qui n’arrêtait pas de pleurer son épouse infortunée
Zékassi,l’inconsolablePoméqui,aufonddelaforêt,pressait sesaïeuxdelui
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rendre sa chère compagne, que fit-il, le veuf éploré? Mettez-vous à sa place,
faceà un revenant,etlanuitencore!Leplusancienmouvementdebravoure
élémentaire qui, d’ailleurs, prime toujours puisqu’il est commandé par
l’incoercible instinct de conservation, vous le devinez: la fuite, unique et
irremplaçable planche de salut. Car rares sont les bons revenants. Et l’on sait
quelesténèbresdelanuitfavorisentéminemmentlesentreprisesdescréatures
infernales et de leurs lieutenants. Pomé, à vrai dire, n’était pas poltron.
Mais…
’Saisi de frayeur, l’homme bondit du seuil vers lextérieur et, loin, à dix ou
vingtpasqu’ilfità reculons,il s’arrêta,les yeux rivés surl’échancruredessinée
par la clarté lunaire à l’intérieur de la chaumière. Quel parti prendre ?
D’abord,était-il réellementdevant safemmeZékassi?N’était-cepas
unfantôme venupourl’enleverà son tour?Tournerledosà une telleapparitionest
dangereux. Que faire? Malgré la crainte et le doute, son intrépidité
congénitale contraignit Pomé à s’assurer de la présence et de la nature de cette
apparition,avantd’alerterle villageet sesparents.
Prenant alors son courage à deux mains, Pomé se hasarda vers le seuil, le
franchit même de deux pas et, se mettant à croupetons avec précaution, il
observaattentivementlenouveau-néet samaman.Seprésentantcomme une
adolescentefraîche,celle-ciavaitunairtoutàfaitjuvénileetétaitd’unebeauté
admirable ;les tressesde sescheveux,deconfection trèsfine, se rassemblaient
à la nuque, dégageant ainsi largement le visage: le mbulémba qu’elle portait
était neuf, touffu, et d’un coloris diapré accusant le travail d’un tisserand
4ngbandi .
Bienqu’ileûtfinalementlaconvictionde se trouverbeletbienenprésence
de sa femme Zékassi, Pomé ne manifesta aucun enthousiasme, il ne toussa
mêmepaset respiraàpeine.Toujoursméfiant,il se tint surlequi-vive,prêt à
détaleraumoindremouvement suspectdu«fantôme».
Levantlentementlatête,Zékassiregardasonépouxavectendresseetsourit.
Cequiadoucitlestraitsdesaphysionomiejusque-làgrave.Sourianttoujours,
elledit:«Pomé,monmari,j’étaispartieen voyageau villagedenosancêtres
pourmadélivrance.Lejourdemondépart,jel’avaisbiendéclaréàhautevoix
enprésencedetoutlemonde.Aulieudeteréjouirdansl’attentedetonenfant
que je devais mettre au monde loin des yeux des nzongondo, tu t’es mis en
deuil!C’estgraveceque tuasfaitlà!Voiscomme tuasmaigri…Non,mon
mari, tuasmalagi.Demaindegrandmatin, tu sacrifieras uncoqenoffrande
propitiatoire pour la santé de notre enfant à qui ta longue tristesse risque de
porterpréjudice…VadireàmamaGbandodepréparerdel’eauchaudeetde
me l’apporter ici. Va, n’aie pas peur, ne crains rien, je suis revenue pour
toujours. »
Quelque peu rassuré par le registre doux et calme de la voix de sa femme,
Pomé sortit, sansavoirprononcé unmot.Et,craignantdenepas retrouverla
revenante au retour, il courut. En arrivant chez ses parents, il les trouva assis
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’dehorsen train déchangerà voixbassedescommentaires surlagrosseuretla
clartéextraordinairesdelaluneetl’alternancedelabruineavec,maintenant,
unbrouillardopaque,autantde«choses»quine seproduisaientpas sans
raison. MamaGbandoétaitétendue sur unenatteetpapaNzakaraétaitinstallé
sur unechaiselongue rudimentaire,lefoyer ralluméentreeuxoù
troisgrosses
bûchesfumaient.
Haletant,Pomélesappelaenentrantcommeuntraitdanslacase.Lesvicissitudesdontétaitaccabléleurfils uniqueavaient rendulesépoux très
susceptibles et ombrageux ; ils interprétaient mal toutes les attitudes, les
chuchoteries, et même les rires de leur entourage. Aussi furent-ils alarmés et
se précipitèrent-ils dans la case à la suite de Pomé dont la voix était teintée
d’un timbre inhabituel. Hâtivement, celui-ci exposa son étrange découverte
et,fébrile,exigeal’eauchaudedemandéeparla revenante.
— Iiii Nzaparééé! Qu’arrive-t-il encore à notre enfant? s’effraya mama
Gbando tremblante.
— Attention, Pomé! Cette personne-là ne peut pas être Zékassi, c’est un
fantôme! As-tu touché son enfant? réagit vivement papa Nzakara, le front
creuséde trois sillons…
— As-tu parlé? Il ne faut pas ouvrir la bouche devant elle. Nous allons
appelerleféticheurpourlarendreinoffensiveetlachasseravecsonenfantsans
tarder! renchérit mamaGbando,les yeuxdilatésparlapeur.
— Non, mama! Nous n’allons pas agir de la sorte. Commençons d’abord
par préparer de l’eau chaude ; quand nous la lui aurons apportée et pendant
sonbain,nousréfléchironssurl’opportunitédefaireintervenirleféticheur.Si
vous faites du bruit maintenant, nous risquons d’assister à une autre scène
peut-êtreplusgraveetmêmedangereusepournous trois, répliquaPomé
tout
autantalarmémaissurtoutpartagéparlevifespoirquece«fantôme»fûtréellement sonépouseZékassi tantpleurée.
— Tu as raison, fils! admit le père. Vite, de l’eau au feu, Gbando!
commanda-t-ilà safemme.
Déjà, Pomé s’activait à ranimer laborieusement les trois grosses bûches du
foyerquicharbonnaient souslaclaiedugrenier.Ilfrappamême ungoretqui
s’étaitapprochédeluiaulieude rester tranquilledans
soncoincommelefaisaientlesdixpoulesetleurspoussinssagementblottisaufonddelachaumière
prèsdeshottes vides.
"#
Père, mère et fils franchirent rapidement l’espace qui séparait leur case de
’celledePomé.Pournepasalerterlesvoisins,ils
nouvrirentpaslabouchepen’dant le trajet quils firent à pas feutrés. Mais vaine précaution! Les murs ont
desoreillesfinesetleschaumièresn’ontjamaisétédesconfidenteséprouvées.
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Quelqu’un,passanttoutprèsdelacasedeNzakarapourallersesoulagerquelque part dans la nature, avait en effet écouté toute la discussion de la famille
du grand chef. Aussi, le phénomène s’ébruita-t-il en un rien de temps. Et, à
peine Nzakara, Gbando et Pomé venaient-ils de franchir le seuil de la
chaumière de Pomé, que les chuchotements passés de bouche à oreille devinrent
des rumeurs chuintantes qui aiguillonnèrent la curiosité alerte de toute
l’agglomération. Tous les hommes bondirent dehors et même quelques
femmes hardies, malgré l’assoupissement qui avait déjà commencé à gagner les
habitants de chaque case. Par vagues successives, des ombres furtives
s’amassèrent à quelques pas de la chaumière hantée, juste au moment où Gbando
reprenaitlerécipientvidequeluirendaitsabru.Deleursyeuxincrédules,tous
virentZékassiportant ungrosbébéblottidans songiron:labouchecolléeau
tétonmaternel,l’angelot tétait toutendormant,heureux…
Calmeet souriante,nullementintimidéeparleséclairsfurtifsetles regards
fauves dardés sur elle depuis le seuil, la jeune femme salua ses visiteurs de sa
voix claire. Mais seul le silence répondit à cette politesse formulée pourtant
avecgentillesse.Entassésàl’entréedelachaumière,touslesvillageoisvoyaient
nettement Zékassi éclairée par un feu bien attisé par mama Gbando ; tous
avaientparfaitementreconnulavoixautimbrecristallindelapersonneauprès
de laquelle la curiosité les avait attirés. Et maintenant qu’elle était là devant
leurs yeux, ils n’osaient même plus chuchoter. Parce que – se disait chacun
intérieurement – c’était la nuit, période où les tolo ti sioni se promènent et
s’amusentàprodiguerdessonges ;or,cequ’onvoitdanslerêvedurantlanuit
ne se montre jamais le matin et n’a aucune consistance au grand jour. À plus
forte raison, s’agissant d’une femme que tout le monde avait vue en pleine
journée s’enfoncer au sein de la terre et qui était demeurée disparue durant
plusieurs jours, comment oser affirmer maintenant l’avoir réellement vue en
chair et en os, et cela la nuit encore, hors du gouffre mystérieux qui l’avait
happée? Non, non! Personne ne pouvait prendre le risque de répondre à la
salutation de ce fantôme. D’autre part, puisque l’on savait que les revenants
avaientlamaniede ravirle souffledes vivants rienqu’enentendantleur voix,
il était évident que le fantôme apparu là n’attendait que l’occasion d’agir au
détrimentdel’imprudentquiouvriraitlabouche.Le silenceétantlemeilleur
’bouclier, tous sen servirentinstinctivement.
Desoncôté,devinantlasignificationdelaréticencedesesvisiteurs,Zékassi
baissa la tête et, toute triste, fixa ses yeux sur son bébé qui dormait
paisiblementdans sesbras sansavoirabandonnélemamelon.Un silenceplutôt
sinistreplanaitentreelleetles visiteurs.Eton sentaitbienquecesderniersétaient
prêtsàsedébander.Mais,fascinésouhypnotisés,ilsdemeuraientcommerivés
au seuiletnebougeaientmêmepas.
Survint alors, furtivement prévenu par le mystérieux télégraphe du village,
le plus huppé des féticheurs, attifé d’impressionnantes chasubles tout en
peaux, la tête perdue dans un amas de plumes de volailles sauvages. La
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croyance, en effet, était bien ancrée qu’aucun esprit, sans exception, n’est
indifférent aux parures liturgiques: tandis que les bons esprits s’en estiment
honorés et exaucent volontiers les prières, les mauvais par contre tiennent en
horreurlesornementssacerdotaux,lesfuient,parcequ’ilssesententdésarmés.
Toutcommeleshommes:lesprofanesaussibienquelesinitiésn’apprécient
pas les féticheurs qui officient dans une mise quelconque ou dans une tenue
vulgaire. Car un habillement liturgique sans éclat a la réputation de ne point
pouvoir imprégner les prières de l’efficacité qu’on attend des invocations
sacrées:pouravoiruneinfluencemystique,latenuevestimentaireabesoindu
prestige que lui confère l’apparat. Ainsi, la puissance d’un féticheur digne et
honoré se mesure par son extérieur rehaussé par la splendeur d’un riche
déploiement de dépouilles de bêtes rares auxquelles la tradition attribue des
dispositions redoutables.
Question collection de vêtements sacrés appropriés, l’important
féticheur
delatribuhotombanzaenavaithéritédesonpère.Aussi,cesoir-là,deseffluves surnaturels semblaient-ils irradier de sa vêture. Et, tel un dieu fabuleux
sortidequelquesanctuairemythologique,ilarrivachezPomé.Toutlemonde
s’écarta craintivement du seuil. Afin de surprendre Zékassi le fantôme et son
bébé mystérieux, il entra vivement tout en émettant un hurlement grave
comme un rugissement de lion et il cracha à trois reprises, inondant la jeune
5femme et son nourrisson d’un brouillard de jus de certaines brèdes à effet
«désatanisant» qu’il avait commencé à mâchonner en partant de chez lui.
Puis il les frotta doucement avec un poulet marron vivant et les saupoudra
d’une macération de lumba lumba alias solo solo.Après ce prélude destiné à
neutraliserlesdeux supposésfantômes,ilinvoqualesmânesetlesgénies
tutélaires de la tribu en les exhortant, d’une voix pathétique, de circonscrire et
d’enrayer la nocivité des deux revenants. Joignant à ses prières des gestes
rituels et certains autres procédés liturgiques d’exorcisation, il s’efforça de
chasser les deux revenants, de les éloigner pour toujours du village. Il
n’usa
d’aucuneviolence,seulssesmouvementsetsesinvocationsétaientcensésprovoquer leur déguerpissement. Mais rien ne se produisit: Zékassi et son bébé
étaient toujourslà,placidementassis…
De guerre lasse, l’imposant féticheur, ni confondu ni consterné, entreprit
calmement de questionner la «femme fantôme». Celle-ci, la mine amusée,
souriait pendant que les crachats glaireux dont elle était aspergée lui
ruisse-
laientdelatêteauxépaules.Elleréponditdesavoixposéeetclaireàquelquesunesdesquestions, se taisantpourlesautres(parcequ’elle s’étonnaitdeleurs
singularitésetnecomprenaitpasl’essencequ’onleurattribuait) ;ellenerévéla
pas les noms des ancêtres chez lesquels elle avait séjourné durant sa
disparition ; elle ne dit pas non plus comment elle était revenue de l’au-delà,
ni à quel endroit précis du village elle s’était retrouvée avant de gagner le
domicile de Pomé. Elle déclara seulement qu’elle et son enfant avaient été
conduits au village par les propres grands-parents défunts de son beau-père
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Nzakara ; qu’elle venait de très loin à travers de nombreux villages populeux
sous la terre ; que durant son séjour «là-bas», elle avait été très bien soignée
jusqu’à sa délivrance qui avait eu lieu sans douleurs, comme par
enchantement. Elle révéla aussi que le Conseil des grands-parents de Nzakara avait
donnéàl’enfantlenomdeGikwa ;queleditConseilavaitprophétiséquecet
enfantconnaîtraitdes tribulationsdans unpayslointain,maisqu’il se
retrouverait dans la «clarté du Grand Soleil». Et Zékassi se tut, un peu essoufflée
mais toujours souriante.
Nepouvantplus rien tirerdeprécispourconfirmerles soupçonsqu’ilavait
au sujetdelanatureindubitablede revenanteetcertainqu’unfantôme s’était
revêtudel’apparencedelafemmedePomépourpouvoir s’installeraumilieu
desHotoMbanzaafindecommerceraveclesnzongondodanslebutdenuire
àlaprospéritédela tribu,leféticheurcongédia toutlemonde,en
recommandantàchacundenepas regarderderrière soipendantle trajet.
Restésseuls,Nzakara,Gbando,etleurfilsPomésetinrenthermétiquement
muets, malgré les rires espiègles dont Zékassi accompagnait ses plaisanteries
pour détendre l’ambiance lugubre qui s’était créée. Quand, vaincue par le
sommeil,elles’endormit,lafamillenefermanullementlespaupièresjusqu’au
matin:c’estquene s’étaitpasdissipéelaconvictiondesparentsdePoméque
cette femme n’était nullement Zékassi ; cependant qu’ébranlé, leur fils ne
cherchaitmêmeplusà seconvaincred’avoir retrouvé
saZékassichérie:illuttait seulementpourmaîtriser sonenthousiasme…Lespremiersjoursqui
suivirent, il ne lui fut pas autorisé de prendre son enfant dans ses bras, ni non
plusd’adresserlaparoleàsafemme.EtsimamaGbandosortaitfréquemment
pour vaquer aux occupations de première nécessité (eau, bois de
chauffage,
provisionsdebouche,cuisine),pèreetfilsnequittaientpasZékassi.Àlalongue, comme rien d’anormal ne se passait et que, gaie, taquine même par son
babil espiègle, elle aérait de plus en plus le climat, la distance et le mutisme
s’évanouirent ; mamaGbando fut la première à passer la frontière en
accaparant son petit-fils tous les jours du matin au soir porté en bandoulière tandis
qu’elleabandonnaitlacuisineà sabru.Pomé se sentait soulagéetheureux.
Mais, hors de ce cercle, persistaient des réticences, des regards de travers,
des distances, des commérages. Quelques langues des bréhaignes jalouses se
hasardaient à insinuer que Zékassi était, au fond, une sorcière ngbandi, et
mêmeundecesgéniesnuisiblesquisontàl’originedel’échecdespêchesdans
lesmarigots,dela stérilitédeschamps,del’insuccèsdeschasseurs ; sonenfant
aussipassaitpourlefantômeincarnéd’unmorterrantportéàjouerde
vilains
tours,carces«êtres-là»nepouvaientpasmeneruneexistencenormaleparmi
leshommes:tôtoutard,l’enfantdeZékassinemanqueraitpasde«fairequelquechose»…
Cadrant avec l’inextinguible besoin de connaître la vraie explication des
phénomènes au centre desquels la naissance de Gikwa avait placé Zékassi et
son mari, toutes ces rumeurs firent fortune. On en arriva à ne plus parler de
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cet enfant qu’à voix basse, par crainte de quelque possible agression occulte.
Le temps travaillait cependant en faveur de la femme de Pomé. Bientôt
s’émoussèrent les susceptibilités, les cancans et les chuchoteries
désobligeantes,lescoupsd’œil torveset
sournois,lesdistancesantipathiquesetlesmanifestationsdeméfianceostentatoiresetblessantes.Toutcelanedurapasmême
unelune.Sibienquepluspersonnenetrouvaitdegoûtàyrevenir.Ainsisont
faitsleshommes:ils sont tellementpassionnésdebizarreriesquebien viteils
s’enlassent,espérant, toutenlescraignant,d’autresévénements singuliersou
graves. Les faits déshonorants ou scandaleux les attirent, les intéressent,
les
allèchent,etfinissentparleslaisserinassouvis,étonnésetbêtes…
Nonobstantcesinévitablesmalicesvillageoises,lasympathied’unpetitcercledegensd’esprit
supérieur,notammentdequelquesnotables,deleurspro’ches et de leurs épouses, sétendit et finit par réhabiliter progressivement
Zékassiet sonenfant.
"#
Les jours, les nuits, les lunes et les saisons passèrent. Les enfants du village
aussi, sans s’en apercevoir, évoluaient au pas silencieux de la croissance et de
’l’âge. Gikwa poussait «à vue d’œil»comme on a lhabitude de le dire. De
l’opinion des Hoto Mbanza, il était de la carrure même de son grand-père
Nzakara:prestanceélégante,grande tailledépassantdesépaulesla staturedes
gens de sa race, bras vigoureux terminés par des mains larges aux gros doigts,
jambes aux mollets musculeux et puissants, regard perçant et altier, allure
généraleimposante…Detempéramententhousiasteetintrépide,iladoraitles
jeux«musclés»etne rataitaucunconcoursdelutteoù uneoudeuxfois
seulementilfut terrassé.Debonneheure,ilfutinitiéàladextéritéetaux réflexes
du chasseur accompli, avec cette circonstance particulière que Gikwa avait le
don d’un flair étonnant pour déjouer les ruses du gibier. Il arrivait même à
déterminer avec précision l’odeur de n’importe quel serpent et celle du
léopard dans les émanations compliquées du sous-bois! En compagnie de son
’père Pomé, jamais il ne revenait bredouille dune partie de chasse. Au milieu
dejeunesgensplusâgés,cetadolescentn’avaitaucuncomplexeet,commeen
jouant, il menait brillamment le rôle que les autres lui attribuaient dans
n’importequelleaventure, surtoutàl’occasiondel’attaquedupython.Aussi,
’toutcelaluifit-ilprendrevisiblementde lascendantsurlesadolescentsdeson
village,etmême surlesplusâgés.
Naturellement, la population attribuait les dons innés de ce jeune homme
à ses origines mystérieuses dans le gouffre où il était né et tout le monde le
disait particulièrement protégé par la haute lignée de ses illustres aïeux, race
extraordinaire de clans prestigieux. Ses dispositions précoces passaient donc
comme découlant de l’apanage d’authentiques chefs qui n’avaient rien de
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6commun avec ces inénarrables «chefs médaillés » , créatures de Boula
7Matari ,quiavaienttoujoursrecoursàl’interventionsauvagedessoldatsdela
8Forcepublique pourasseoirleurautoritéd’emprunt.C’estquelepouvoirde
commander valablement vientdu sang,dela traditionpropreau
soldesaïeux
etnondecesarbitraires«nominations»gratifiéespardespersonnesétrangèresau terroir.
Ainsi donc, autant que sa naissance, l’adolescence de Gikwa était auréolée
d’une nimbe de notoriété qui ne laissait personne indifférent. D’ailleurs, à
9 ’l’occasion du gaza,le grand chef Nzakara navait-il pas proclamé
solennelle’mentquà samort,c’étaitnonpas sonfilsPomémais sonpetit-filsGikwaqui
devaitlui succéderpourassumerlepouvoiretdéfendrelescoutumes selonla
tradition de la tribu hoto mbanza? Cette grave décision et sa proclamation
devantleConseildesnotablesavaienteulieualorsquel’enfantn’avaitencore
que sixans.
Ainsi,aufuretàmesureque seconfirmaientlaprestanceetlacomplexion
virile de l’adolescent Gikwa – dont la physionomie était, par ailleurs,
d’un
galbeparfait–letoutjointàsonattitude,sesgestesetsoncomportementtoujours empreints de noblesse et d’une certaine hauteur distinguée, les parents
des filles nubiles et celles-ci n’eurent plus d’yeux que pour cet intéressant
jeune homme, héritier désigné de la grande chefferie. Bien entendu, chacun
n’avaitpasmanquédeprendre
soind’oublierdéfinitivementl’essencedefantômeliéeà saprimeenfance ;ilpassaitmaintenantpour unélémentprécieux
etcenepouvaitdoncqu’être
unegrandechancedel’avoirpourgendre.Seulement, touscesgensperdaient unpeu trop vitede
vuequel’humeurombrageuseetvindicativeétaitlepropredeschefstraditionnels.Aussipoursevenger
de la campagne de médisances et de dénigrements dont leur fils Pomé, leur
bru Zékassi et leur petit-fils Gikwa avaient été longtemps accablés au sein de
la tribu,legrandchefet safemmeGbandodécidèrent-ilsquepourlemariage
de leur petit-fils, ils iraient acheter la fille d’un Ngbandi, loin de
Hoto
Mbanza.Ilsvisaientl’unedesfillesdugrandchasseurGboketsa,uneinfluente
personnalitéàquil’Administrationfrançaiseavaitconfiélachargedegrouper
etdedirigerleschasseursetlespêcheurs,pouralimenterengibieretenpoissonlepostedela sous-préfecturedeMobayé.
En attendant le jour du départ de son père, Pomé fit circuler l’ordre du
grandchefinvitant tousles villageois valides,hommesetfemmes,àparticiper
activementàlaconstructiond’unecasepourlefuturménagedeleurprince.
Avecl’enthousiasmequi,d’habitude,présidaitau travailcollectif,le
village
toutentiersetransformaenunchantiereffervescent.Tantetsibienque,malgré ses dimensions supérieures à celles de toutes les cases, l’habitation de
Gikwafutachevéeenpeude temps, tellementlamobilisationdesbrasetdes
jambes,des volontésetdel’habiletéétait totaleetfiévreuseautantqu’engagée
àfond.
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Au moment où on s’activait pour la pose de la toiture conique sur la
charpenteclayonnée– toiture travailléeau solayantlaformed’un vasteparapluie–,
legrandchefcoupacourtaumicmacqui se tramaitavecardeurautourdelui
ausujetdeGikwaqu’onentendaitvoirépouserunejouvencellehotombanza.
NzakarapritbrusquementlechemindeBanzyville,accompagnédesafemme,
de ses trois confidents et fidèles conseillers et de dix jeunes gens porteurs de
présents destinés à la couverture de tout ce qu’allaient demander les parents
dela«future»destinéeauprincehotombanza.Derrièrelui,il
yeutdesmur-
muresetdesdésappointementsplutôtfeutrés:personne,eneffet,n’osaitéleverlavoixcarpersonnen’ignoraitqu’onnecritiquaitpasimpunémentlechef
augrandjourà voixdéployée,etencoremoins
s’agissantdugrandchefNzakara,le tyran…
Sans s’êtrearrêtéàBanzyville,etaprèsla traverséedelaMbomou,legrand
chef hoto mbanza fut reçu à bras ouverts par Gboketsa, un ancien ami
d’enfance.Etle soirmêmede sonarrivée,ilexposalemotifde sa visite.Avec
empressement, Gboketsa et sa femme Ngelea présentèrent leurs trois filles,
l’une après l’autre. Mama Gbando, approuvée par son mari et les trois
conseillers,porta sonchoix surcellequi s’appelaitNdawélé, unebienbelleet
jolie fille en vérité. Les discussions ne traînèrent pas en ce qui concerne
l’importancedeladot:celle-cifuteneffetdeloindépasséeparlamunificence
de Nzakara qui tenait à rehausser sa réputation. Aussi Gboketsa, sa femme
Ngéléa et leurs parentés respectives s’empressèrent-ils d’accéder à la prière de
leur éminent visiteur qui demandait que sa future bru l’accompagnât à Hoto
10Mbanza.Ilsacceptèrentaussique sepassâtlà-basle bambi .
De retour à son village, le grand chef hâta les préparatifs des festivités du
mariage, la durée du bambi ayant été expressément écourtée de commun
accordaveclesparentsdelafiancée.
Pour abréger, disons seulement que le lendemain de la nuit où Gikwa et
Ndawélé se connurent maritalement, il y eut des réjouissances fastueuses :
durant six nuits et cinq jours d’affilée, un train exceptionnel de
divertissements tint en haleine les différents clans mbanza émigrés à Zongo, Budzala,
11Libenge , et une forte délégation ngbandi venue de Yakoma, Mobayé,
Banzyville pour magnifier la consécration du droit de Gikwa sur Ndawélé
devenuedésormaispropriétédesHotoMbanza.
Enfin, comme les événements exaltants ont le caprice de ne pas perdurer,
tout retomba dans le train-train habituel lorsque toutes les délégations
regagnèrentleurs villages.EtHotoMbanza rentradans sacoquille.
Le chef chasseur de Mobayé, Gboketsa, et sa femme Ngéléa, le grand chef
des Hoto Mbanza et sa femme Gbando, Pomé et sa femme Zékassi, tous
furent heureux d’avoir dignement accompli leur devoir selon les normes des
vénérablescoutumesancestrales.D’ailleurs,lecélibatétait
traditionnellement
unétatinconnuauxpaysoùn’existaientni«postes»,ni«centres»,cesbourgades artificielles créées par les coloniaux toujours célibataires et leurs soldats
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égalementcélibataires,deuxgroupessurquiretombelagranderesponssabilité
d’avoirfavorisél’éclosiondulibertinageéhonté,officiellementpromuaurang
d’activité amorale exercée par celles que l’on classe sous l’hypocrite
euphémisme de «femmes sans profession». Dans les milieux traditionnels, la
«profession»naturelleethonorabledelafemme,c’estlemariage.Iln’yapas
de substitutàcette«profession».
Princièrementmariéconformémentaux usetcoutumesdela tribu,Gikwa
devait maintenant faire honneur à sa virilité en donnant à la lignée du grand
chefdesHotoMbanzaunebonnedescendancequ’attendaitleventreprêtàla
fécondationdelapucellengbandiqu’ilvenaitd’êtrelepremieràavoirconnue
etdontilallaitêtredésormaisle seulmaîtreincontestépour toujours.
Futurgrand seigneurdesHotoMbanza,Gikwa siégeaitdésormais
valablement au dungu, entre son grand-père Nzakara et son père Pomé entourés de
l’aréopage de grands notables sur qui reposait la responsabilité de toutes les
affairesdela tribu.
Avec son sérieux congénital, le jeune prince participait avec assiduité aux
gravesdélibérationsdeschefsdeclansquiveillaientjalousementsurl’intégrité
descoutumespatriarcales,lastabilitédesménages,laluttesansrépitcontreles
nzongondopourla sécuritédela tribu
toutentière.Précieuseinitiation,inappréciableapprentissagepour unfuturchef.Mais,hélas!Gikwan’allaitpasen
tirerprofit,par suited’unedecesmanœuvresdiaboliquesque tramentlestolo
tisioni,géniesmalfaisants,gensdemauvaiscœuretdemauvaisventre,jeteurs
de mauvais sorts, artisans de tout ce qui nuit aux intérêts de la communauté
etaudestindesinnocents…
Gikwa,eneffet,nefranchiramêmepasle seuilpouraccéderàl’investiture.
Etc’estloindeHotoMbanzaqu’ilconnaîtraleprixexorbitantdel’apothéose
d’ungenrenouveaud’investitureplutôtavilissant.Sondestincompliquéétait
cependant déjà connu par ses aïeux dans le gouffre souterrain où naquit ce
prince.Pourquoin’enont-ilspasmodifiéla trajectoire ?
"#
Avant de terminer ce prologue, ajoutons un mot pour essayer de prévenir
les réactions de certains esprits sceptiques. Concernant, en effet, l’épisode de
la disparition de Zékassi dans un gouffre soudainement ouvert au milieu du
villagesoussespiedsetquiserefermasurellesanslaisserdetraces,lanaissance
de Gikwa au sein de la terre, le retour tout aussi surprenant de la même
Zékassi trouvée avec un bébé dans les bras, assise dans la case de son mari
Pomé,iln’yapasdedoutequel’incrédulehausseralesépaulesenprenantcet
enchaînementpour unedeceslégendesd’originemythiquequi sontàlabase
de la culture des «primitifs». Cependant, avec un peu de réflexion et une
saine disposition d’esprit, il est difficile de ne pas admettre, sauf parti pris de
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mauvaisefoi,quebiendesévénementsextraordinaires,inexplicables
scientifiquement et incompréhensibles logiquement – tels par exemple, ces
«miracles»incontestés,rendusofficielschezlesEuropéensquipourtantnese
reconnaissent pas comme des «primitifs» – prouvent que l’insondable
ambiance où évolue notre vie à nous tous est un sanctuaire du mystère: un
asile sacré demeuré inviolable et devant lequel la science moderne est muette
jusqu’ici. Aussi, incapable d’en soulever seulement un pan de voile, se
contente-t-elle d’enregistrer et de rapporter «fidèlement» les faits. C’est dire
qu’iln’yapasquedes«primitifs»pour
rapporterdescontingencesmultiformes sous lesquelles se manifeste le mystère sous toutes les latitudes, à toutes
lesépoques,chez touslespeuplesde toutesles raceshumaines.
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PREMIÈREPARTIE
Verslebonheur
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Cinq lunes après les réjouissances qui avaient marqué la célébration
pompeuse du mariage de Gikwa avec Ndawélé dans les annales des grands
événements de la tribu, arrivèrent à Hoto Mbanza deux jeunes gens élégants qui
approchaient l’âge mûr. L’un s’appelait Voumbo et l’autre Messéndéa. Hoto
Mbanza d’origine, il y avait longtemps qu’ils étaient partis du village pour
’aller« travailler»de
lautrecôtédugrandfleuve,enHaut-Oubangui,plusprécisément à Bangui, «le cœur du pays des commandants français». Depuis,
pluspersonneauvillagen’avaiteudeleursnouvelles,commes’ilsavaientcessé
d’existeraumonde.
Revenus pour rendre visite à leurs parents, ils avaient mis le jour de leur
arrivée leurs plus beaux habits: chemise à carreaux rouge-bleu, pantalon de
toile blanche, veston de gabardine, le tout repassé «net» ; chaussettes rouges
etpantouflesblanchesà semellesdecrêpe«douglas»
;lecouornéd’unecravate«gorge-de-pigeon» ;surlatêtefanfaronnaituncasquecolonialfièrement
penchéducôtédelatempedroite,flambantneufetblancdessus,garnidesoie
verte dessous. Ils étaient magnifiques et marchaient en se dandinant, tout
vibratiles,comme s’ilsdansaient.C’étaitlà
unedémarchepropreauxcivilisés.
Reçusavecuneeffusiondejoiesonoreparleursparentsaccourusàleurrencontre, les deux « revenants» furent conduits solennellement au dunguoù ils
s’assirent sur les chaises longues des grands notables en se composant avec
application l’attitude de personnalités de marque. Aussitôt s’amassèrent en
criaillant les petits turbulents du village, suivis du peuple timoré des anciens
et des adolescents des deux sexes ; curieux et alertes, les chiens vinrent eux
aussi s’agglutiner aux spectateurs, pressentant sans doute quelque préparatif
dechasse.Silencieux, toutlemondecontemplaitlesdeux transfugesavec une
admiration teintéede respect.
Loquaces vedettes du jour, Messéndéa et Voumbo se mirent à jacasser à
tour de rôle, tels deux avocats plaidant quelque procès. Tout en parlant, ils
exhalaient par les narines un brouillard de fumée de leur cigarette accrochée
auxlèvres.Deleurbouche sortait unétonnantdialectengbandi tout trufféde
termes français, tels que «mon cher… alors n’est-ce pas… nom de dieu…
qu’est-ce que c’est que ça… jamais de la vie… voyons… parce que…
diantre… mais oui… dis donc… merd’alors…», cependant que, mobiles, leurs
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brasdessinaientdes
spiralesbrèvesetmaniérées.Posantpourlagalerie,avantageux, les deux olibrius racontaient des histoires hyperboliques sur le pays
édéniqued’oùilsvenaientetoùilsauraientvécudansunebéatitudecomplète.
Ils « travaillaient en qualité» de sondeurs-porteurs dans un grand bateau
«Findière», disaient-ils. (Pour la petite histoire, précisons que ledit
«re» senommaitplusexactement«AlphonseFondère».Etpuis
révélons qu’afin de ne pas ternir le prestige dont ils rayonnaient au milieu de la
foule villageoise naïve, Voumbo et Messéndéa n’osaient même pas faire
allusionà unecirconstancehonteusequ’ilsavaientpéniblementexpérimentée. À
l’escale de Liranga, en effet, ils avaient été chassés par leur précédent
patron,
unfrèrelaicapitainedu«Pie-X-Marie»,bateauappartenantàl’austèremonseigneur Augouard. À bord de ce bateau, les nègres païens ne pouvaient pas
être acceptés au nombre de l’équipage: il fallait avant tout être chrétien, et
chrétien pratiquant. Malgré cette restriction, Voumbo et Messéndéa –
tout
païensqu’ilsétaient–avaientréussiàsefaireembaucher,grâceàlacomplicité
d’unsoutieretd’unbarreur,parsolidaritétribale.Mais,dèsladeuxièmenavigation,lorsquefutdéchargélebateauàl’embarcadèredeLiranga,Voumboet
Messéndéafurentsurprisdansunecaleentraindesaillirfrénétiquementdeux
femmes catéchumènes de la Mission spiritaine de Liranga même. Les deux
rufians, échappant à la prison grâce à la mansuétude du religieux capitaine,
furent chassés comme cabris après avoir copieusement encaissé, au
débarcadère même et devant une foule de badauds, une féroce flopée de coups de
lanières d’hippopotame durcies, pour expier proprement le diabolique
sacrilègecommispareux sur unnavireecclésial).
À bord de leur «Findière» donc, Voumbo et Messéndéa – racontaient-ils
– allaient de Zinga à Mbassaouli en face de Léopoldévillé, deux immenses
villages où il y avait beaucoup de massandisi et où tout le monde possédait tous
lesjoursdesngenza.Onyvivaitdansl’aisance,portantdessouliersjouretnuit
12«partout-partout». Pour leur « travail en qualité », le capitaine blanc du
«Findière»lespayaitmieuxquelesautresmanœuvres,prétendaient-ils,mine
satisfaiteethautaine.
Bien entendu, les villageois de Hoto Mbanza les écoutaient en se pâmant
d’admiration.Leursparents, toutfiersetcommeennoblis,avaient un sourire
de béatitude accroché aux lèvres ; ils prenaient même, déjà, des airs de gens
horsdepaircommelefaisaientleursfilsprodiguesrevenussimétamorphosés,
si«grandis»etcombienmerveilleux.Cesfilsqu’ilsavaienttantpleurés,qu’ils
croyaient perdus à jamais, les voilà à présent devant leurs yeux, portant
souliers,casque,ettoutdeblancvêtuscommelesvraismindélémboka!Pourpeu,
les bienheureux parents n’en crurent pas leurs yeux. Ah! quelle consolation
inattendue d’avoir engendré des enfants aussi hardis et débrouillards, pleins
dechance…
ToutaulongdescinqjoursquelesdeuxlascarspassèrentàHotoMbanza,
’Gikwaleur tintcompagniecomme lombrequijamaisne sedétacheducorps
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avantlachutedu soleil.De rangobscurdanslahiérarchie tribale,Voumboet
’Messéndéa, devenus les amis intimes dun prince, sentirent leur importance
accrue au point de prendre avec Gikwa des privautés parfois excessives. Un
jour,l’und’eux,Messéndéa,posa soncasque,parcoquetterie, surla têtedece
prince, tandisqueVoumboahanait sur unepairedepantouflespourchausser
’leslargespiedsauxorteilsgrosetbienécartésdujeunenoble: cétaitpourlui
faire voir combien on était heureux en portant sur soi ces «choses des
Blancs».Aprèsavoirainsihabillélatêteetlespiedsdupetit-filsdugrandchef,
ilslefirent se regarderdans unpetitmiroirdepoche.Le visageencadréparle
large bord (couvert de la soie verte en dessous) du casque colonial, le jeune
prince s’extasiadevantlafigurequelui renvoyaitlemiroiretqu’il voyaitpour
la première fois comme si elle lui était étrangère. Mais, alors qu’il
s’admirait,
lesdeuxespièglesmalinspirésrécupérèrentbrusquementleurattirail.Interloqué, Gikwa se sentit proprement dénudé, humilié, offensé ; son regard lança
des reflets métalliques, son visage se renfrogna. Il s’écarta et fit quelques pas
rapidespour se retirerdelacompagniedecesmalotrus.Prisaudépourvupar
la réactionduprincecourroucé–car,aufond,ilsn’avaientpasl’intentionde
vexer leur ami – ceux-ci l’entourèrent en s’excusant abondamment de
la
déceptioninvolontairequeluiavaitcauséeleurgestemaladroitmaisnoninspiré par une mauvaise intention. Pour réparer quelque peu leur maladresse,
Voumboluifitdond’uneculotte unpeufripée
;Messéndéacomplétal’équipement par un tricot neuf rayé de bandes rouge-jaune-noir. Bon enfant,
Gikwaserassérénaet,lorsqu’ilrevêtit,séancetenante,ces«habitsdesBlancs »
en remplacement de son garapa, Gikwa se sentit le corps comme parcouru
d’une sensationdebien-êtreetd’aisance.Profitantadroitementdela
réconciliation, les deux rusés sondeurs-porteurs dirent à leur ami que ce qu’il venait
de recevoir était pamba en comparaison des massandisi qui se trouvaient en
pagailleàportéedemainà Mbassaouliet surtoutà Léopoldévillé.Etlà-dessus,
leurconversation revintencore surla viemerveilleusequ’ilsprétendaientêtre
la leur tantôt à Bangui, tantôt à Brazzaville, et même à Kinshasa, ce
supervillage sur lequel ils ne tarissaient plus d’éloges plus de mille fois ressassés. Ils
se promettaient d’ailleurs, assuraient-ils, d’abandonner définitivement le
«Findière» pour aller «mieux travailler» à Léopoldévillé-Kisasa-Malebo où
’lon se trouvaitmieuxet«bien-bien-bien».
Démonstratifs et verbeux, convaincus d’avoir acquis de la supériorité par
rapportauxvillageoisquilesadmiraientnaïvementparcequ’ilsavaientvoyagé
dans des pays lointains, ils en arrivèrent à se scandaliser bruyamment de voir
unfilsdegrandchef secondamnerà vivredanslapauvretéaumilieudes
sauvages du village, au lieu d’aller se faire engager au « travail»où les Blancs lui
donneraient beaucoup d’argent et ne manqueraient certainement pas de le
nommer chef médaillé avec jouissance de soldes honorables… Ils
reconnaissaientbien,déclarèrent-ils,queHotoMbanzaétaitleurpaysnatal.Mais,après
toutcequ’ilsavaient vuetgoûtéaupaysdescommandants,ilsn’avaientplus
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aucuneenviederevenirsefixerauvillage,oùtoutmanquait,mêmeunepetite
boutique, où les habitants toujours à demi vêtus du folklorique garapa ne
trouvaient même pas une toute petite tasse de café le matin, où ces primitifs
étaient démunis de tout, et où personne parmi eux n’avait même un franc
dans sa case. Comment, par quels moyens, de quelle façon vivaient-ils, ces
malheureuxpaysans? s’exclamaient,indignés,lesdeuxcivilisés
sondeurs-porteurs… Dans un ou deux jours, ils allaient quitter Hoto Mbanza pour
toujours, parce qu’ils ne pouvaient pas et ne voulaient pas redevenir des basènzi,
juraient-ils en affectant une mine de dégoût soulignée par une mimique de
répugnance dramatique comme chargée d’une infection contagieuse difficile
àéviter.
Remuéauplusprofonddesoncœur,Gikwaécoutaitlesdeuxhâbleurs
;ses
yeuxpleinsd’envieétaientperdusdanslacontemplationd’unevisionéblouissante du lointain paysage auréolé de bonheur et dont le phantasme sonorisé
carillonnaitdanssesoreillestelunappelimpérieux.Àforcedes’êtrecolléjour
et nuit à ces outrecuidants, il ne pensait plus qu’ils le quitteraient. D’autant
plus que quelque chose d’indéfinissable l’imprégnait du sentiment qu’il se
muaiten«civilisé»commeeux.Ilavaitmêmecommencéàfairedesembarras
aumilieudesautresjeunesde son villageetàimiterladémarcheetlafiertéde
Messéndéa et Voumbo. Sa culotte kaki et le tricot diapré qu’il portait
ajoutaient aussi à ce revirement de son comportement et à sa nouvelle façon de
’regarder son entourage habituel ; lambiance du village lui semblait avoir
perdu et son aspect sympathique et la force de cet aimant psychologique qui
lie et confond l’individu avec l’unité de la grande famille, force de la tribu.
Seulelacompagniedesesdeuxhurluberlusd’amisétaitdevenuesoncentrede
’gravité.Maislorsquil réalisaquele
supportmoral,qu’étaitpourluileurprésence assidue, allait lui manquer, il eut l’impression de se trouver au bord de
l’abîme ;ilsentitlanécessitéd’uneplanchedesalut.Aussi,àbrûle-pourpoint,
leurdemanda-t-ildansquelpaysillesretrouveraitlejouroù,àsontour,ils’en
irait de ce fatigant Hoto Mbanza. Les deux suborneurs le félicitèrent avec
enthousiasmeetluidirentquece seraitàLéopoldévillé-Kisasa-Maléboqueleur
prince les trouverait et que ce serait là-bas qu’ils lui apprendraient comment
on s’yprenaitpour«fairela vie».Deplus,etmieux,ilsferaient« tout»pour
amener les Blancs de là-bas à faire de Gikwa un grand chef médaillé. Enfin,
lesfanfaronssondeurs-porteursn’arrêtèrentledébitdelalitaniedespromesses
exaltantes qu’à la chute du jour lorsqu’ils durent se séparer de Gikwa ému et
farouchementdécidéàles suivrejusqu’auboutdumonde.
"#
Aprèsavoirdistribuéàleursparentslesquelquesfrusquesapportéesdansla
malledeVoumbo,lesdeuxcompèresrejoignirentlesgensduvillageaudungu.
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Il y avait là quatre jarres pleines d’alcool lakpoto et de bière samba ti fondo.
Pointdediscours ;onbutsimplementensigned’adieu:toutlemondesavait,
en effet, que «liés au travail des Blancs en qualité de sondeurs-porteurs»,
VoumboetMesséndéan’appartenaientplusau village.
Sans aucune émotion, les deux transfuges quittèrent gaiement le dungu et
foncèrent à destination de Bangui d’où ils devaient rejoindre leur sacré
«Findière»ancréàZinga.PourHotoMbanza,la séparationfutpénible:les
gens étaient silencieux ; seuls les oiseaux piaillaient mélancoliquement par-ci
par-là ; un coq chanta même à un moment où jamais les coqs ne
chantent.
Mauvaisprésagesansdoute?Entoutcas,l’attentiondesgensassoiffésd’aventuresne s’embarrassenullementdecesimpondérablesconsidérationsnid’un
quelconqueprésageàtirerdecrisdecertainsgallinacés:seulcomptepoureux
l’objectifquilesfascine.Aussi,l’esprittenduversBangui,lapenséetotalement
polarisée par leur prestigieux «Findière», les deux sondeurs-porteurs
cheminèrentallégrement, traversantau trotlaforêtàlaquelle s’adossaitle village.
Leursparents,lesanciens,lesjeunesgensetleursaînés,enunmotlevillage
toutentier s’abîmadansla tristesse.Surtoutlesfemmes:ellespleuraient tout
en appelant à haute voix Voumbo et Messéndéa, comme si ces derniers
pouvaient encore les entendre au cœur de la forêt où ils s’étaient évaporés et où
des singes tapageurs criaillaient en se renvoyant des blâmes pendant que
d’autres selivraientàdescabriolesorageuses, remplissantla
voûted’unbruissementdehoule.
Navrés,lesgrandsnotableshochaientgravementlatête,désapprobateurset
pessimistes, ne comprenant absolument pas «le travail» que ces malavisés
trouvaient bon d’aller chercher dans des pays lointains alors qu’au village
même, il manquait déjà des bras valides pour les activités essentielles dont
dépendaitla viecourantedelacommunauté.
Dans le groupe des adultes sérieux, on se demandait avec étonnement qui
avait pu enfoncer dans la tête de ces deux étourdis l’idée saugrenue
d’abandonner le village, alors qu’un à un, les vieux disparaissaient. En effet, il n’y
avaitpaslongtemps,lamortinopinéedugrandchefNzakara
venaitdeplonger Hoto Mbanza dans un deuil immense, tant ce pilier de la tribu paraissait
hors d’atteinte de la mort. Avant cette grande perte, on avait eu à déplorer
amèrement le décès de l’honorable Simanangoya, le distingué érudit des
grands notables, suivi de près par la mystérieuse disparition de cet
incomparablebatteurde lingaNgabékété,leplus vieuxdesgrandsnotables,qui
s’évapora littéralement au dungu en plein jour et au milieu des dignitaires hoto
mbanza siégeantetdélibérantenconseilhabituel.(Personnene sutexpliquer
ce drame mystérieux, d’autant plus que ledit grand notable Ngabékété déjà
mort dix fois successivement, ressuscitait à chaque fois vingt jours après son
inhumation.Etilavaitlafacultédela
voyanceacquisedansl’au-delààl’occasion de l’une de ses résurrections)… Le grand notable Dagwa, ce précieux
détenteur de secrets relatifs au pouvoir occulte de feu grand chef Nzakara,
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venaitégalementde s’éteindreaprès uneluttehéroïqueaucoursdelaquelleil
s’étaitarraché troisfoisà uneagonieopiniâtre…Ainsi,le villagedépérissait à
vued’œil.Lescases videsdesdéfuntsétaientdevenues,ôdésolation,les
refugesdebêtesimmondes,lapâturedetermites.Néanmoins,envoyantjouerces
nombreusesfillesnubileshotombanza,etleurscadettesdontlesseinsluisants
marquaient l’avènement de leur puberté, on se consolait en entretenant
l’espoir du retour des morts, car ils ne manqueraient pas de renaître
lorsque
cesfillesseraientmariées.Mais,silemalheureuxexempledeVoumboetMesséndéaentraînaitlesautresgarçons,ce
seraitlacondamnationdelamaternité
àunecatastrophiqueinféconditépourcesfuturesmèresquiseraientainsifrustréesdel’enfantement,lapremièredes raisonsd’êtrefemme.
D’autre part, tout le monde savait bien à Hoto Mbanza, pour l’avoir
sou13vententendudelabouchedespêcheurs sango deYakomaetdeBanzyville,
’quau village des Blancs, il y avait certes beaucoup de masandisi. Cependant,
malgrél’abondancedeceschoses-là,malgréles souliers,lescasques,lesbeaux
habits et le mépris qu’on affichait à l’égard des porteurs de garapa traités de
basènzi, les « travailleurs» et les «civilisés» menaient une vie pénible et
difficile: «leurs ventres mangeaient la faim» tous les jours. C’étaient les
pêcheurs,lescultivateurs,lespaysanschasseurs–en
unmot,ceuxdesindigè’nes qui nétaient pas au « travail» des patrons blancs – qui, par pitié ou par
solidarité clanique, donnaient de temps en temps et même régulièrement de
quoimangeraux soi-disantcivilisésdits « travailleurs».
Était-ce une telleexistence tisséedeprivationscontinuellesquepréféraient
VoumboetMesséndéa,
vraiment?Maisenfinpourquoileursparentsleslaissaient-ilspartirencore ?
Faceàl’écrandelaforêt,
touscesmurmuresdedésaveuhostile–désapprobation platonique au demeurant – n’étaient entendus que par les oreilles se
complaisantàenregistrerlesimpuissantesagitationsdeslèvres.Librescomme
ces oiseaux qui, à leur guise et sans police, volent sans entraves d’un bout à
l’autreduciel,VoumboetMesséndéa s’enallaientloindelacouvéefamiliale.
Là,lesjeunesgens,mêmearrivésàl’âgeadulte,demeuraientéternellementdes
biléngué.Maislesdeuxlarronsestimaientavoirsuffisammentgrandi.Deplus,
ilsavaient voyagéet vu«beaucoupdechoses».Etcesbeaucoupdechoses-là,
sedisaient-ils,lesintéressaient.Ilsentendaientdoncprendrepartàlacuréeet
au«changement»quele« travail»desBlancsapportaitauxpaysoùsecouche
le soleil,par-delàdecetinamovibleOubangui.
Etpuis,ironisaient-ils,àquoirimaitlaviecasanièreetprosaïquedevillage ?
À quel genre d’avenir préparait le monolithisme des occupations villageoises
exagérément policées par les coutumes? Ensorcelés ou pas, Voumbo et
Messéndéaentendaient sauteràpiedsjointspar-dessusles tyranniques tabousdes
coutumes ;ilstenaientàselibérerdecesparalysantsenchantementsdestoloti
sioni,àserendreinaccessiblesetinvulnérablesauxdentsjaunesdesnzongondo.
Et,d’ailleurs,c’étaitpamba, toutesceshistoiresineptesdemenacesperpétuelles
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prédisant les représailles des djinns plutôt imaginaires de ces inénarrables
ancêtresmythiques.
Messéndéa et Voumbo étaient donc partis pour toujours. Indifférents aux
objurgations de leurs aînés, insensibles aux jérémiades des anciens, ils se
’disaientqueces vieux-làne sétaientpasformaliséspour recevoirlesmasandisi
qui leur avaient été distribuées. «C’est toujours comme ça avec ces basènzi,
persiflaient les deux compères. Ces gens-là ont la bouche pleine de critiques
contrelesentreprisesque,deprimeabord,ilsqualifientde sacrilèges.Ce
sont
euxcependantlespremiersàsepourlécherlesbabineslorsquelesjeunesaudacieux réussissentcequ’ilsentreprennent».
"#
Profondémentaffectéparledépartde sesdeux«frèrescivilisés»,Gikwa se
sentitdansl’isolementd’unveuf.Lacompagniedesescamaradeshabituelsdu
villagenel’intéressaitplus.Ilcessamêmed’accompagner safemmeauchamp
comme il le faisait pourtant depuis son mariage. Les galeries forestières
qui,
naguère,leremplissaientd’exaltationlorsqu’ils’attaquaitaupythonouauléopard, ne lui insufflaient plus de stimulus ; la sympathique source limpide de
Mosyodontlelitjonchédegaletsclairsoffraitsonondefraîcheauxbruyantes
baignades auxquelles il se livrait avec ses camarades sous la voûte de la forêt
mitoyennede son villagen’avaitplusaucunattrait ;l’excitationque soulevait
enluile tintementfêlédesgrelotsattachésaucoudeschienspourlachasseau
filetne
trouvaitplusenluiqu’uncœurendurcietfroid,indifférent…Maintenant, il avait honte de ses pieds, nus pourtant depuis sa naissance: ils lui
réclamaientdeschaussures ;il s’imaginait sentirle soleil sur sa
têtequicependant n’avait jamais connu l’ombre d’un couvre-chef. Tout ce qui l’entourait
ne valait plus rien à ses yeux en comparaison de la vie brillante depuis que
Messéndéa et Voumbo lui avaient dépeint les différents aspects alléchants et
lebonheurineffabledanslesquelsl’onbaignaitaupaysdescommandants.
Le bonheur, cette chose miroitante qui ne se voit que chez les
autres,
Gikwa,bienqu’ignorantlanaturedecetenchantementévanescent,ledésirait
ardemmentetentretenaitdetoutsoncœurl’idéeetlavolontéd’allers’yplongerjusqu’aucou,à Mbassaouli,ouà Léo-Kisasa-Malébo.
Fixe, intransigeante et tyrannique, cette idée martyrisa longtemps le jeune
prince,quien vintàmépriser,puisàhaïr, toutcequil’avait toujoursentouré
depuis sanaissance.Finalement,lecœurpalpitantcomme unfautif,ilfitpart
à safemmequ’ilétaitdécidéàpartiràBanguipourallerau«.travail»aupays
descommandantsàKinshasa.
Ndawélé s’alarma vivement :
—Mais,Gikwa,monmari!Cen’estpassérieuxcequevousditeslà!Nous
sommes trèsbieniciàcôtédenosparents,aumilieudenosfrères,cheznous.
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À Mobayé, mon père nous a souvent dit, à mes sœurs et à moi, que la vie est
pénibleàBanguioùlesgensnemangentque s’ilsontdel’argent.
— Je sais tout cela, Ndawélé! répliqua Gikwa, dépité, car il croyait que sa
femme allait l’approuver d’emblée. Tu as bien vu nos deux frères qui sont
revenusdelà-bas.Ilssontbienvêtus ;etpuis,ilsseportentparfaitementbien.
Cela veut dire qu’ils mangent quand même, non? Ils ont d’ailleurs dit qu’ils
« travaillent en qualité» et que leur Blanc leur donne beaucoup d’argent.
Pourquoicene seraitpaslamêmechosepourmoi ?
—Ne tefâchepas,monmari!Je voulais seulement teconseillerde…
—Jene t’aipasdemandédemeconseiller.Je t’ai
seulementditcequej’ai
l’intentiondefaire,moi,pastoi.Jenet’aipasnonplusdemandédem’accompagner.Tueslibrede resterici.
—Ah,non!Jenepeuxpasresterici,jesuistafemme.Situpars,nousirons
ensemble partout où tu voudras. Mais je pense que tu ferais tout de même
biendeprévenir tesparentsetdeleurdemanderde temettreleur salive surla
14tête
,lejourdenotredépart.
—Tuasbienparlé,femme!Cesoir,j’iraileurdirecela.Mais,s’ilsn’acceptentpasmonidée,leur refusneme retiendrapas.Rienàfaire !
Le soir, comme convenu avec sa femme, Gikwa, suivi de Ndawélé, se
présentachez sonpèreetlemitaucourantde sagrandedécision.
Interloqué,Pomédemeuralongtempsmuet,lesyeuxfixéssursonfils.Puis,
vivement, comme s’il sortait d’un cauchemar, il appela sa femme presque en
criant :
— Zékassi, écoute ce que vient de me dire Gikwa! Il veut partir à
Mbassaouli!Qu’est-ceque tupensesdecela?Cen’estpasnormal,c’estdela
sorcellerie, ça! Les mauvais yeux des nzongondo sont tournés contre nous ;
c’estlaguerre !
—Oooh,Gikwa, maléngé ti mbi,nefaispascela,non,non,non! se récria
mama Zékassi d’une voix pathétique. Tu es notre fils unique, Gikwa! Tu ne
peuxpasnousabandonnercommeça,non,non,non,Gikwâââ!Souviens-toi
de tes aïeux et de ton grand-père Nzakara qui vient seulement de mourir. Ils
ontvouluquetusoislepilierdesHotoMbanza,ledéfenseurdelatribu.C’est
15pourquoi ils t’ont fait naître sous la terre où ils gardent ton nombril . C’est
iciquetudoisvivre.Pasailleurs!Tongrand-pèreNzakarat’afaitsonhéritier.
Souviens-toi de ses recommandations devant tous les grands notables qui
attendent maintenant le moment de te donner le pouvoir de grand chef…
Vois, Gikwa, vois ta grand-mère Gbando qui est toute cassée par l’âge ; elle
16n’attendplusque sondernierjour.C’est toi, sonpetitmari , sa
seuleconsolation. Elle ne pourrait supporter ton absence… Si tu nous quittes, mon fils,
nous serons chaque jour plus malheureux, tu n’as pas d’autre frère pour te
remplaceretnousconsoler…Tuoubliesquelesmalheureuxmauvaisgarçons
quivontaupaysdescommandantsnereviennentjamaisauvillage?Tunevas
pascommetre une tellefolie,Gikwa, maléngé ti mbi !
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—Non, maman, je ne vous quitte pas pour toujours. Moi, je reviendrai
vite,aprèsavoirprisl’argentquelesBlancsmedonnerontpourle« travailen
qualité».Jevousapporteraidebeauxhabits.Voussereztouscontentsdemoi,
maman,lejourdemon retouràHotoMbanza.Jelejure
!
—Gikwa,écoute-moi!intervintpapaPoméenserenfrognant.Noussommes contents de toi rien qu’en te voyant chaque jour ici à côté de nous. Tu
viens de te marier à peine. Tu n’as pas encore fait l’enfant que nous, tes
parents,attendonspournouspermettrede réunirlesgrandsnotableschargés
de te donner le pouvoir de mon père Nzakara. Mais enfin, mon fils!
Qu’estce que ces beaux habits que tu veux aller chercher au pays des gens qui
mangent l’argent? Nous n’avons jamais eu besoin de ces habits-là, et nous ne
connaissonspasl’argentpourmanger.Pourtantnousnousportonsbienavec
le garapa qui nous couvre le corps depuis toujours selon l’exemple de nos
ancêtres.Cequicomptepournous,ce sontlesenfantsdenosenfants,nésici,
devenus grands sous nos yeux, vivant toujours ici pour nous remplacer.
Toi,
Gikwa,futurgrandchefdesHotoMbanza,toisurtouttudoisdonnerl’exemplede tonattachementaupaysde tesancêtres.Encore unefois,je répèteque
l’argent et les habits de Mbassaouli ou de Kisasa, nous n’en avons pas besoin
etnousn’en voulonspas!Moi, tonpère,je tedis,Gikwa, tunepartiraspas à
Bangui, ni dans n’importe quel pays des commandants. Tu resteras ici
toujours,jusqu’ànotremort. Awé !
17Choyé comme un jumeau depuis sa naissance, Gikwa n’avait jamais
essuyélamoindrecontrariétédelapartde sesparents: tous sesdésirsavaient
toujours été pris pour des commandements qu’on exécutait avec
empressement, pour le satisfaire. Devenu adulte au milieu de tant d’attentions et se
sachant craint comme un dieu lare, Gikwa était devenu fort susceptible,
orgueilleux et ombrageux. Il dramatisait la moindre contrariété et l’on
s’empressait de l’amadouer en lui offrant tantôt un goret, tantôt des poulets.
Mais cette fois-là, c’était inouï d’entendre son père lui parler sur un ton
emporté,le voir s’opposerfermementà sondésiret rejeter sadécision.C’était
surtoutlapremièrefoisqu’ilentendait samèreZékassi,
tantdévouéeetgénéreuse, lui dire «non» avec fermeté. Devant ces oppositions coalisées et
inattenduespourlui,ilfutintimidéet se tut ;mais sonorgueilblesséet sa révolte
dépitée renforcèrent sonopiniâtretéet sadétermination.
Un silence funèbre se mit à peser sur la scène et embrasa les quatre cœurs
commedes torchesincendiaires, vivesetbrûlantes.
Tremblant à la seule idée que l’unique fruit de son ventre osât nourrir la
pensée de la quitter, Zékassi, profondément émue, regardait les charbons
incandescents sans cligner ses yeux pleins de larmes. Sa bru, Ndawélé,
regardait elle aussi les bûches dont les bouts en ignition lançaient des flammèches
en crépitant et en lançant des volutes de fumée fantaisistes ; la jeune femme
était travaillée par de mauvais pressentiments en pensant à la bizarrerie de
l’idéeàlaquelle s’accrochait sonmari.
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Enfermédans son tourment,pèrePomé regardaitfixementl’obscurité vers
le dungu. Il se remémorait l’angoisse du village le jour où sa femme avait
disparudanslegouffremystérieusementouvertet refermé ;il revivaitlapanique
dont lui-même et tous ses compatriotes avaient été pris au retour tout aussi
phénoménal de Zékassi avec son bébé… «Cet enfant né de façon
extraordinaire, pensait-t-il, semble n’être venu au monde que pour faire souffrir ses
parents»…
QuantàGikwa,assisledostournéàlagrandecour,iljetaitdescoupsd’œil
furtifsà sonpèreetcontemplait
tantôtlesétoilesquiavaientl’airdeclignoter
malicieusementaufondd’uncield’encre,tantôtladansedesmilliersdelucioles qui formaient des guirlandes entrecroisées de leurs lumignons zigzaguant
sur la masse particulièrement dense et sombre de la forêt. Un hibou hulula
commeen unborborygme singulieret toutaussitôt unautre réponditavecla
même indiscrétion sur le toit de la case de Pomé. Ce bref dialogue fut suivi
d’unecascadedejappementslugubresdechacalsseconviantàquelqueripaille
non loin du village. Toute l’ambiance était remplie de crissement d’insectes
nocturnes qui bruissaient d’une manière inaccoutumée, semblait-il à Gikwa.
Il sentait soncœurgonflerd’exaspération.
Brusquement, un fulgurant éclair déchira le ciel en projetant une longue
flèchedeflammesfourchuesquialla s’éteindre surlaforêtdans
unedéflagrationformidable ; unarbre semitàbrûler toutaussitôtderrièrel’habitationde
feu le grand chef Nzakara. Immédiatement, des grêlons s’abattirent avec
violence, fouettant l’espace comme des projectiles lancés du ciel sombre et bas
toutchargéd’émanationsdudiable…
Sans rien dire, père Pomé se leva calmement, plia sa chaise longue et la
traîna dans sa chaumière. Mama Gbando, qui n’arrêtait pas de pleurer
silencieusement, suivit son mari, abandonnant dehors son appuie-tête de bois
rougeouvragé, sa tendrebruet soningratdefils.
Les joues inondées de larmes et de grêlons, Ndawélé prit le bras de Gikwa
etlesdeuxépoux regagnèrentlentementleurhabitation.Celle-ci se trouvait à
proximité de l’imposante case de feu le grand chef. Derrière elle, plus
loin
danslaforêt,denombreuxarbresbrandissaientleurcimeembraséeparlafoudre.
Cesflammeshautesquibrûlaientla
têtedelaforêtmalgrélapluie,n’étaitce pas un signe de désapprobation des gens de l’au-delà? Devant cette
mani-
festationvisibledelacolèredesélémentsinfernaux,lecœurdeGikwanepouvait-il pas fléchir? La grande tribu hoto mbanza que l’illustre grand chef
défunt avait sauvée de toutes sortes de tribulations et ce village aussi étendu
qu’unpays,qu’ilavaitfondépersonnellement,maintenantqu’ilsétaient sous
l’empire des aïeux tout-puissants, Nzakara les laisserait-il en perdition, en se
désintéressantdeladésertionqueprojetait sonhéritier ?
Danslesdeuxcamps,lanuit sepassa trèsmal.
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journée: à la nuit tombante, tous gagnaient la forêt où, sur l’ordre de leur
grandchef,deshuttesfurentconstruitesetsolidementamarréesentreleshautes
fourchesdegrandsarbresfeuillus.Hommes,femmesetenfants s’yabritaient.
Les razzieurs jaunâtres pouvaient traverser le fleuve, envahir le campement,
volerlesanimauxdomestiques,incendierlescases
selonleurdiaboliquehabitude.Mais,souslesarbres,c’étaitàlaboucheriequ’ilss’offraient:eneffet,des
mbanzi empoisonnés pleuvaient alors silencieusement du haut des branches.
Etlecarnageétait toujoursparfait.Aussi,dèslapointedujour,c’était ripaille
aucampementraniméparlesarboricolesdescendantdeleurshuttesaériennes
pour sejeter surla«
viande»noirâtredesmalfaisantsfilsdeSemquelamortellevengeancerendaitcomestibles.Inutiledepréciserqu’aussilongtempsque
les Arabes se sont entêtés à les pourchasser au cœur de la forêt, les Hoto
Mbanzaenontmangéà satiété…
Les fanatiques moslims et autres négrocides émissaires du grand prophète
apprirent finalement, à leurs grands dépens, qu’au-delà du fleuve Oubangui,
ilfallaitabsolument renonceràlapoursuitedesgiaoursau villagedesMbanza
commandésparle redoutablegrandchefNzakara.
La tribu Hoto Mbanza vécut alors en paix. Mais, plus tard, de nombreux
groupes mbanza, pour diverses raisons ou par fantaisie, se détachèrent de la
souche originelle au profit de Budjala et de Bosobolo plus au sud, et de
Libenge à l’est, où des îlots de leurs agglomérations diasporées proliférèrent,
bêtifiées dans des « zones annexes»: désignés par l’humiliante épithète de
«population flottante», ils étaient autorisés à y séjourner, moyennant la
23signatured’un«contratde travailenqualitédeboys-coton »…
Detouteslesquatreautresfemmesqu’ilépousaplustard,feuNzakaran’eut
qu’un seul fils, Pomé. Ce dernier aussi n’eut qu’un seul descendant, Gikwa,
éluhéritierprésomptifdefeulegrandchef…
—Non,non,non,Gikwa,maléngétimbi,tuneparspas!Lesmânesdetes
ancêtres obligeront ton grand-père à t’empêcher de quitter Hoto Mbanza,
invoqua Pomé avec ferveur à la fin de cette longue méditation qui finit par
s’abîmer dans un sommeil agité. Quant à mama Gbando, sa nuit se passa
comme une
veilléefunèbre.
Dansl’autrecamp,lafemmedeGikwanefaisaitquepleurer,étantpersuadée que son mari était victime d’un envoûtement perpétré par de jaloux
personnages qui tenaient à écarter Gikwa de Hoto Mbanza pour que le pouvoir
degrandchefleuréchûtàlamortdePoméprivédedescendant.
De soncôté,Gikwa soupçonnaitfortque,lelendemain,
sonpèrenemanquerait pas de réunir les grands notables pour l’écraser de remontrances, de
conseilsetdejérémiades.Pouréviterd’avoiràcomparaîtreauprétoiredetous
ces barbons loquaces et querelleurs, il prit la résolution de s’esquiver avant
l’aube sans avertir sa femme. Aussi, lorsqu’il aperçut l’effleurement d’une
clartéfloueàtraversleslézardesdumur,quitta-t-ilfurtivementsonkiti-kwala
et se dirigea-t-il vers la sortie. Mais au moment où il atteignait le seuil, sa
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femme, qui n’avait pas fermé les yeux durant toute la nuit et l’avait suivi, lui
posa doucement la main sur l’épaule. Il tressaillit et faillit la rudoyer en se
retournant avec vivacité. Calme et craintive, Ndawélé dit en chuchotant
que
cen’étaitpasbiendesortirdehorsavantquelespremierschantsdecoqsn’eussent chassé les mauvais esprits rôdeurs de la nuit. Ferme dans sa résolution,
Gikwa prétendit qu’il tenait à vérifier très tôt les trois pièges qu’il avait
complètement oubliés depuis cinq jours à l’endroit où les animaux venaient
s’abreuveret selaver,àla têtedela
sourceMosyo.Ilcomptaitaussi,assurat-il, fabriquer sur place quelques autres pièges à fixer aux arbres les plus
fréquentésparles singes ;il y resteraitauxaguetsdurant toutelamatinéeafinde
nepas revenirau villagelesmains vides.
Convaincueque sonmariavaitabandonné sonidée,Ndawélécrutau
subterfuge. Subterfuge d’autant plus opportun que l’intuition faisait entrevoir à
la jeune femme une importante réunion des anciens dans la journée pour
semoncer son mari et tous ceux de ses compagnons qui nourriraient
l’intentionde suivrel’exemplecondamnabledeVoumboetMesséndéa:
unedange-
reuseépidémiequ’ilimportaitdejugulerleplustôtpossible.Detellesséances
audunguexigeaienttoujourslacontributiondetouteslesfemmespourlacui-
sine.NdawéléseditdoncquePoménemanqueraitpasderapporterundeces
pythonsdontlachairblancheettendreétaitsiestiméedesanciens.Réconfortée par cette perspective, elle se mit sur-le-champ à descendre de la claie du
grenier des épis de maïs secs pour les décortiquer avant d’en piler les graines
quandilferaitcomplètementjour.
Ayant poussé de côté l’épaisse écorce de figuier qui fermait l’entrée de sa
case, Gikwa sortit sans armes, le cœur affolé, l’œil rivé sur l’habitation de ses
parents. Aucune âme dehors. Léger comme la brise, il traversa rapidement le
villagepelotonnédansl’édredondubrouillardassezdenseethumide,produit
par l’évaporation de la pluie de la veille. Salué brusquement par une
déchiranteaubadededeuxcoqs se répondantcomme s’ils signalaient uneprésence
intruse, Gikwa partit à la recherche de voies et de moyens lui
permettant
d’atteindrel’Eldorado,le«paysdescommandants»oùcoulelePactolecolonial rempli de « travail en qualité» et rempli de massandisi, de ngenza, et du
bonheurde«fairela vie».
Ainsi,l’uniquedescendantdugrandNzakara,cethéritierdelachefferiede
l’importantetribudesHotoMbanza,ceprincequittadoncréellementlepays
desesancêtresmalgrél’oppositionpaternelle,malgréladissuasionlarmoyante
desamère,malgrélessupplicationsdesafemmeàpeinemariéeetnonobstant
laprofondeinquiétudequiincendiait
sapropreconscience.Ilneprêtamême
pasattentionauxpalpitationsdésordonnéesdesoncœur,bienqu’ilsentîtnettementlapressiondel’angoisse.
Après avoir traversé au pas de course la forêt à la limite du village et
craignantàtoutinstantdevoirsurgirsonpèrederrièrelui,Gikwaforçalamarche
en direction de Banzyville qu’il pouvait atteindre en trois jours en suivant la
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piste principale. Mais dans la crainte d’être rejoint, il prit des layons
compliquésquil’obligèrentàfairedenombreuxdétours,leconduisantplusàl’estde
Kotakoli, ce qui allongea la durée du voyage. Et comme il n’avait emporté
aucuneprovisiondebouche, sonestomaccommençaà s’irriter souslesgriffes
de la faim vers l’après-midi du deuxième jour. À son tour, la soif accentua la
lassitude que la fringale faisait peser sur toutes les parties de son corps. Des
assauts de nostalgie se mirent de la partie en taraudant son cœur…
Cependant, malgré toutes ces offensives combinées de son corps contre son idée, le
prince entêté poursuivit sa marche, tel un automate survolté. À croire qu’il
était sous le charme de la voix traîtresse de quelque sirène de malheur qui
l’entraînaitirrésistiblementversundestindontiln’avaitaucuneidéemaisqui
était aimanté par d’alléchantes perspectives. Des perspectives d’autant plus
engageantesquel’espoir sefaisaitexigeant.
Volantdestuberculesdemaniocoudesbananesplusoumoinsmûres,qu’il
trouvait dans les champs des villageois sur son passage, mangeant crus des
escargots gris des bois qu’il n’avait jamais goûtés depuis sa naissance,
Gikwa,
passablementamaigri,atteignitenfinBanzyville,auboutdedixinterminables
journéesetd’autantdenuits…Larive,occupéeparlescasesentôledesEuropéens,portaitlenomdeBanzyville, tandisquelabanlieueoù s’aggloméraient
les chaumières logeant les indigènes s’appelait «Belge» ou «centre».
Ignorant cette singulière subtilité toponymique des deux habitats cloisonnés dans
unmême village,Gikwaalla sefourvoyerlàoù résidaientlesBlancs,au risque
de se faire agripper par quelque soldat, puisqu’il n’avait pas de «carte de
travail». D’autre part, il commençait à faire nuit, moment où la présence
d’indigènes «non exemptés» était strictement interdite dans le «quartier
européen».Parbonheur,Gikwa rencontradeuxindigènesquiacceptèrentde
l’héberger chez l’un d’eux au «Belge», en attendant qu’il trouvât, le
lende-
main,lemoyend’atteindreMobayésurlarivedroitedufleuve.Ilavaitl’intentionde se réfugier temporairementchez sesbeaux-parentsqui yhabitaient.
Lejour suivant,Gikwaeutlachancede sefaireembarquerdanslapirogue
d’un pêcheur originaire de Mobayé, lequel eut la courtoisie de le conduire,
après la traversée du fleuve, au domicile de l’important chef chasseur de la
sous-préfecture, Gboketsa en personne. Debout sous la véranda, ce dernier
parlait à haute voix à sa femme Ngéléa qui se trouvait à l’intérieur de la case.
Les deux époux furent si surpris de voir venir leur gendre princier qu’ils ne
s’aperçurent même pas de son amaigrissement. Ils l’accueillirent avec
empressement ; mais leur visage accusait de l’inquiétude: n’ayant pas été
annoncée, en effet, cette visite imprévue leur faisait appréhender
quelque
fâcheusenouvelle.Car,iln’yavaitpastellementlongtempsqu’ilsétaientrevenus de Hoto Mbanza où ils s’étaient rendus pour assister aux funérailles du
grand chef Nzakara. Gikwa leur apaisa le cœur, en assurant que c’était tout
simplement la curiosité qui l’avait poussé à venir chez eux pour connaître les
deux grands villages qu’étaient Banzyville et Mobayé dont on parlait tant à
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HotoMbanza…qu’ilétaitbiencontentd’êtrearrivé sainet sauf, sansmême
avoirrencontréunléoparddanslesforêtsetlessavanesqu’ilavaittraversées…
qu’il ne resterait pas longtemps à Mobayé, à cause de la saison des pluies qui
s’annonçaitimminente…
Fort bien reçu, nourri à souhait, ne faisant que dormir dans ses moments
de loisirs pendant la journée, Gikwa engraissa en fort peu de temps.
Cependant, ses beaux-parents n’étaient pas à l’aise, car ils ignoraient si leur fille
Ndawéléavaitété«honoréedela visitedelamaternité»ou sila«promesse »
sefaisait toujoursattendre.Làaussi,Gikwabluffa:lesespoirs,prétendit-il, se
confirmaient nettement et mama Zékassi veillait de façon particulière sur sa
24bruNdawéléafinquecelle-ci«nevîtpluslalune »
.Cedisant,l’espiègleaffichaitdesairs triomphantsdefuturpapaqu’il se targuait sans vergogned’être.
Complètement rassurés, le chef chasseur Gboketsa et sa femme Ngéléa
continuèrent à entourer le prince hoto mbanza de sollicitudes exagérément
flatteusesquiconvenaientà
unfuturgrandchefdevenu,paralliancehonorable, unmembredeleurfamillengbandi.
Unjour,aucoursdel’unede sespromenadesauborddel’Oubanguioùil
se rendait chaque matin à la recherche d’un moyen pour quitter Mobayé par
eauendirectiondeBangui,ilfitlaconnaissanced’uncertainPezinaBunduru,
originaire de Gombari (de la tribu des Mangbetu). Il travaillait à la Mission
catholique de Molegbe «en qualité» de sacristain ; malheureusement, il
s’étaitcompromisen vidantchaquematinaprèslamesse toute uneburettede
vindemesseetils’appropriaitrégulièrementlesrecettesprovenantdelavente
25del’eaubénite.SeslarcinsfurentdécouvertsetlesMonPères allaientlefaire
mettreenprisonpourypurgertroismoisenexpiationdesondoublesacrilège.
Mais,garnement trèséveillé,PezinaBunduruavaiteu ventà
tempsdesintentions vindicativesde sespatrons.Aussi s’était-iléclipsécomme uneombre,et
de surcroît une ombre invisible, dans Molegbe-Centre. Il était ainsi venu se
cacherchez unMangbetuplantonàla sous-préfecturedeMobayé…
Quand Gikwa dévoila ses origines et lui dit qu’il venait de Hoto Mbanza,
Pezina Bunduru l’informa que, la veille, il avait entendu dire que trois
émissaires hoto mbanza venant précisément de son village étaient chargés de le
rechercher et qu’ils devaient requérir le concours du chef chasseur Gboketsa.
Ces émissaires, ajouta Pezina Bunduru, allaient très probablement arriver
dansla soirée,carilsattendaientlepasseur venantdeYakomapourMobayé.
L’alarmefutchaudepourGikwa,qui s’empressadeconfieràl’ex-sacristain
qu’ilvoulaitgagnerBanguiet,delà,chercherlemoyend’atteindreBrazzaville
ouquelqueautre villedececôté-là,pour yaller« travaillerenqualité».Parce
qu’ilenavaitmarredelaviemorneduvillage ;ilnepartaitpaspourtoujours,
mais il n’entendait pas non plus remettre les pieds à Hoto Mbanza avant
d’avoirfaitfortuneau« villagedescommandants».
De son côté, Pezina Bunduru, qui craignait par-dessus tout d’être
appréhendé par l’essaim de catéchistes-espions-policiers de la Mission lancés à ses
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trousses, trouva bien à propos l’idée de Gikwa et s’offrit à l’accompagner
jusqu’au bout: lui non plus ne pouvait plus supporter la triste existence
routinière de son village où l’on ne faisait qu’assister bêtement à la course du
soleil,persifla-t-ilenfaisantmonter ses sourcilsenaccentcirconflexe.Et, sans
délai,ilincitaGikwaàfairediligence,pouréviterd’êtrecontrariéparl’arrivée
inopinée de ses poursuivants. C’était justement la crainte du prince hoto
mbanza.
Pendant que les deux compères devisaient ainsi, ils virent, un peu en aval,
sortirdesherbesaquatiques unpêcheurqui venaitdedégagerlesprisesde ses
nasses. Pezina Bunduru le rejoignit en courant. Il le pria de les embarquer à
destination de Bangui, car lui et son frère avaient un message très important
et très urgent des Mon Pères de la Mission catholique de Molegbe destiné
à
leursconfrèresfrançaisdelaMissioncatholiquedeBangui.Ceux-cilesattendaientdepuisdeuxjoursdéjà,prétendit-ilenaffectantl’attituded’unhomme
fort ennuyé et en donnant à sa voix un timbre autoritaire que renforçait son
regard droit, vrillant. Il n’eut, heureusement, pas à insister: comme par
hasard, ce pêcheur était un catéchumène de Mobayé et sur le moment, il se
préparaitjustementàeffectuerluiaussiladescentedufleuvepourallervendre
sarécolteaquatiqueàBangui.Aussiaccepta-t-ilvolontiersdelesprendredans
sa pirogue, croyant avoir affaire à d’importants personnages: des catéchistes
dequidépendaitl’admissionau sacrementdubaptêmepourdevenirl’enfant
dubonDieu.
Deuxà troisheuresplus tard–pousséeparlecourant rapidedufleuveàla
descente,lapiroguefilaitbien,propulséede surcroîtpardescoupsénergiques
26de pagaie du pêcheur sango, qui appartenait aux «gens de l’eau » – Gikwa
et Pezina Bunduru foulaient les rues de Bangui, l’esprit quelque peu soulagé,
mais ne sachant où trouver le gîte. À vrai dire, c’était Pezina Bunduru qui
s’occupait des conditions pratiques de leur situation. Son compagnon, d’une
susceptibilité à fleur de peau, se croyait à chaque instant découvert par
quelquemoucharddeHotoMbanza.Aussi seméfiait-ilde touslespassantsquile
regardaientavecunecertaineinsistance:cettecuriositédelapartdesbadauds
s’expliquait plutôt par le bel effet photogénique de son tricot rayé
rougejaune-noir. Sous la continuelle obsession de voir échouer le très cher projet
dont dépendait son évasion de l’Oubangui, Gikwa ne put jouir du plaisir
d’admirer les grandes et belles maisons couvertes de tôles ondulées qui
scintillaient au soleil de midi ; son regard n’effleura même pas les fameuses
massandisi étalées insolemment aux devantures des magasins. Seuls les indigènes
juchés sur une bicyclette accrochèrent son attention, mais le cœur n’y était
pas.Desgensàcasque,à souliers,àpantalon,chemise,cravate, veston… tous
se diluaient dans la brume de son obsession d’aller « travailler en qualité» à
Kin-Malebo.
Aussi, spontanément,questionna-t-ild’une voixinquiète :
—Bunduru,monamiPezina, touscesgens travaillenticiàBangui ?
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— Pas tous. Les uns travaillent, les autres n’ont pas de travail et vivent à
charge de leurs frères qui ont la chance d’avoir trouvé un travail chez les
Blancs.
—Pensez-vousquenousallons,nousaussi,chercherdu travailici ?
— Ah, non, mon ami Gikwa! Si nous restons à Bangui pour chercher du
travail, ceux qui fouillent partout à Mobayé pour trouver notre trace
tomberontbien vite surnous,puisquelepêcheurquinousa transportés, unefoisde
retour là-bas, ne manquera certainement pas de renseigner le chef chasseur,
réagitvivementl’ex-sacristainquerendaitmaladelapenséed’êtreappréhendé
et d’aller croupir dans la sinistre «colonie» de Molegbe, où de féroces coups
deboulamataridéchiraientchaquematinetchaque
soirlesfessesdesmalheureuxdétenus.
— C’est aussi mon avis, admit Gikwa, un peu soulagé. Je dois avouer que
depuis notre arrivée, je sens cette menace en l’air et autour de nous. Que
devons-nousfairemaintenantpournousmettreàl’abri ?
—ÀMobayé,nousavonsdécidédenous rendreàLéopoldévillé.Vousavez
déjàoubliécela,Gikwa ?
— Pas du tout, Pezina! Faisons notre possible pour trouver un bateau et
partonsimmédiatement,monamiBunduru !
—Lebateau,cen’estpasiciàBanguiquenousletrouverons,Gikwa.C’est
à Zinga que se trouvent tous les bateaux qui viennent de Mbassaouli et qui
retournentlà-bas.
— C’est çâââ! Partons à Zinga, maintenant même, Bunduru Pezina,
partons! s’enthousiasma Gikwa sans savoir où se situait Zinga. C’est bien à
Zingaque se trouvele«Findière»,lebateaudanslequel travaillentmesfrères
VoumboetMesséndéa,ajouta-t-ilenexultant.
— Ça tombe bien! Partons!… Mais, Gikwa mon ami, je dois vous dire
queZinga se
trouveducôtédeLibenge.C’estbienloin!Ilnousfaudrabeaucoupdejoursdemarche,observaPezinaBunduruavec
uneminededécouragement.
— Tant pis, Bunduru Pezina, mon ami! Nous sommes des hommes
27circoncis ,s’enharditGikwadécidé.Nousnedevonspascraindrelalongueur
de la route à faire à pied ou n’importe comment. Plus nous serons loin, plus
notre sécurité et notre liberté seront garanties. Partons, mon ami! Nos pieds
feront marcher les jours et les nuits. Nous arriverons quand même à Zinga.
C’estl’essentielpournous.
L’impatience de revoir bientôt Messéndéa et Voumbo et de monter dans
leur «Findière» dont ils parlaient tant à Hoto Mbanza mordait déjà Gikwa.
Etpuis, toutescescontrées,ainsiquela vued’hommesqu’onappelait
ambunzu, le bateau,… toutes ces choses l’intéressaient prodigieusement par leur
nouveauté, car depuis sa naissance, Gikwa n’était jamais sorti de Hoto
Mbanza. Il avait déjà vingt ans sonnés, mais sa corpulence lui en donnait
davantage, tantilétaitgrand,membru,bienbâti, toutenmuscles.
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Plusdediscussionau sujetdelalongueurdu trajet!Avecentrain,lesdeux
fugitifs poursuivirent leur voyage le jour de leur arrivée à Bangui à midi
sonnant. Ils suivirent les méandres de la rive qui longe les rapides de Zinga,
échauffant leur enthousiasme, enjolivant leurs projets d’avenir, s’attribuant
des chances de succès. Pezina Bunduru, surtout, plus éveillé pour avoir déjà
été au service des Blancs, les Mon Pères, exposait avec volubilité différents
moyensde réussite, ycomprislelarcin…
—Expliquez-moiunpeu,monamiPezina,commentonfaitpourtravailler
enqualitéchezlesBlancs.
—Ilfautd’abord«montrer votre travail».Quel travail vousconnaissez ?
—Mes deux frères Voumbo et Messéndéa, qui sont venus au village,
«montraient le travail en qualité de sondeurs-porteurs» au bateau
«Findière».Est-cequenousnepouvonspas«montrer»celanousaussi ?
—Oui,oui,c’estbienpossible.Maisilfaut savoirnageravant tout ;nepas
avoirpeurde sejeteraufleuvependantquelebateaumarche ;êtrecapablede
28«couper l’eau avec les bras » jusqu’à la rive, comme un homme pendant la
bataille…En toutcas,nous sommesen routepourZinga-«Centre».Sinous
avons la chance de trouver vos deux frères là-bas, nous verrons comment on
s’arrangepour«montrerle travailde sondeur», réponditPezinaBunduruen
passededevenirlementordeGikwa.
Le voyage pédestre, de Bangui à Zinga-«Centre», prit trois bonnes
journéesauxmarcheurs ;encoursde route,ils trouvèrentdequoimangergrâce à
la générosité spontanée des pêcheurs sango, lesquels les hébergeaient aussi
lorsqu’ilsdevaientpasserlanuitsurplace ;ces«gensdel’eau»,lesSango,ont
toujoursfavorisél’évasiondesindividus recherchésparlesautorités, s’attirant
ainsi la réputation de «complices». Mais, à leur sens à eux, cette
complicitélà était plutôt commandée par l’impérative obligation traditionnelle
d’hospitalitéque seulspouvaientenfreindredesindividusanormaux, voisinsdes
sorciers.
Dansl’après-mididuquatrièmejour,GikwaetPezinaBunduruarrivèrent
à Zinga. Ni le «Findière», ni quelque autre embarcation n’égayaient le
paysage riverain ; stagnantdans une somnolenceaccablante,ledébarcadèreavait
un air d’inutilité dans son veuvage. À Libenge, la population avait l’habitude
d’accourir, effervescente, vers la rive en entendant le coup de sirène d’un
bateauqui venaitd’arriverdeMbandaka-Mambenga.
Désappointés, presque désespérés, les deux compères s’informèrent auprès
desflâneurs(quinemanquaientjamaisauborddufleuvecarilsn’avaientrien
à faire au «centre»). Ils apprirent alors qu’un bateau venant de Brazzaville
n’allaitpas tarderàarriverdansles toutprochainsjoursàZinga.Aumoins,il
yavaitquelquechosepour remonterlemoralet ranimerl’espoir.
Dans l’attente de ce «Findière»-là, se posait le problème d’hébergement
pour une durée malheureusement indéterminée, et aussi de nourriture
jusqu’au jour de l’arrivée des «frères» venant du «pays des commandants
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Boula Matari». Car pour les deux fugitifs, ces «frères» constituaient le seul
espoir.
D’esprit fort éveillé, pratique et quelque peu turbulent, l’ex-sacristain
trouva vite uneidée toutbonnementextravagante.Le«mentor» suggéra,en
effet, qu’on allât demander l’hospitalité au sévère chef de centre de Zinga,
l’homme tant craint de la population zingaïenne… Alors qu’à Bangui, fort
circonspect,ilévitaitavec soinle simple regarddesflâneursqu’ilcroisaitdans
lagrandeartèreduport,alorsqu’iln’osaitmêmepasaller visiterlacommune
ni la cathédrale, ici à Zinga-«Centre», Pezina Bunduru proposait d’aller se
présenter avec son ami devant les officiels! Obnubilé sans doute par
l’ascendant qu’il avait pris sur son compagnon chez qui il avait noté le complexe et
la nature simpliste des paysans, l’ex-sacristain ne doutait plus de son
savoirfaire. Mais, cette fois-ci, son imprudente proposition, devenue une décision,
allaitluijouer unmauvais tour.
Les deux fugitifs se rendirent donc ingénument à l’habitation austère du
chefdecentre.Et,àpeinel’unetl’autreavaient-ilsditchacunsonnompropre
sans même avoir eu le temps de préciser d’où ils venaient, le chef de centre
s’esclaffa,sefrappalapoitrine,levalesbrascommes’ilremerciaitleshabitants
desnuages, tellementilétaitébahiparlanaïvetédecesdeux vagabonds.
En effet, tous les chefs de centre, les chefs de terre, les capitas de village et
leursaidesdelarivedroitedel’Oubanguiavaientétéinformésparlesautorités
françaises de Bangui qu’une « très bonne récompense» était réservée à celui
quimettraitlamain sur uncertainindigènenomméPezinaBunduru,ancien
sacristain des Mon Pères du Congo belge. C’est que, en raison des rapports
qu’entretenaientlesadministrationsbelgeetfrançaiseetleursliensétroitsavec
les Missions catholiques, les indigènes des deux rives du fleuve Oubangui
étaient coincés dans les mailles de filets tendus par une solidarité sans faille.
Ces «organisations civilisatrices» étaient, en outre, efficacement secondées
par ces perfides corporations qu’étaient la ribambelle des chefs et la confrérie
des capitas, tous allégrement alléchés par l’appât de l’argent, des décorations
etdeshonneurs.
Aussi, émerveillé et content, le chef de centre de Zinga entendait-il déjà
sonner et trébucher dans son escarcelle la « très bonne récompense» que lui
rapporterait bientôt la livraison de cet étourneau de Pezina Bunduru, qui
venait s’offrir si gentiment, quand à Zinga, capturer quelqu’un était
d’habitude sidifficile:lesbateaux yallaientet venaientetlesindidvidus recherchés
s’ycachaientetdisparaissaientimpunémentcommelafumée.
Le malchanceux ex-sacristain fut saisi sur-le-champ par deux
messagers
«gorilles».Lesmainssoigneusementliéesdansledos,BunduruPezinaentendit,penaud,lemaîtreducentreluiannoncerque,lelendemain,ilretournerait
àBanguisousbonneescorte ;quedeBangui,lescommandantslerenverraient
29à Molegbe où il «irait au bloc pour avoir bu toute une dame-jeanne de vin
30rougedeDieu et volélacaissedel’argentdel’eauduciel»…
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Lasentenceainsirendue,ledignechefdecentreintimaàsesgorillesl’ordre
de «jeter» le garnement de Molegbe dans l’enclos de derrière, de l’enfermer
àl’intérieurdelaporcherieetdebien veiller surluijusqu’aumatin.
Témoin de la tournure dramatique prise par cette escapade qui aurait dû
conduirelesdeuxamisauhavredubonheur,Gikwa,bienque très surpris, se
tint calme et froid, le regard jetant des reflets métalliques comme lorsqu’il
affrontait le léopard pendant la chasse à Hoto Mbanza. Il était résolument
décidéà sebattreavecladernièreénergiepourdéfendre saliberté, sionosait
le toucher.Parbonheur,iln’eutpasàfaireladémonstrationde sacapacitéde
lutteur: le chef de centre lui réserva, en effet, l’honneur de l’hospitalité dans
31l’intimité familiale d’un vieux grand notable d’origine baya ou gbaya .
Ancien tirailleur de l’Armée française, ce patriarche avait participé à la
fameusebatailledeVerdunen1916.RevenudeFranceoùilavaitséjournéde
1915à1920,ilavaittouteuneconstellationdemédaillesdeguerre,etcomme
pension,ilavaitétépromugrandnotableaucentreimportantdeZinga.
Legrandnotable« gbé an» reçutdoncGikwa surles recommandationsdu
chefdecentre.Illui témoignadeségardsavec uneaffectationquicachaitmal
une certaine réticence. Cependant, l’imposante corpulence de ce jeune
hommeetlanoblessede sonmaintienplaidaienten
safaveur.Gikwafutinstallédans unechambredontlaportedonnait surlagrandepiècede séjourde
la case-tribunal qu’habitaient le vieux grand notable et ses huit femmes
sans
aucunenfant.Onluioffritdelabonnenourriture,ainsiqu’ungenreparticulierd’Africanginfabriquéavecdesingrédientsépouvantablesoùrégnaientdes
substancesvénéneuses.Cetalcoolétaitaussiappelé,pareuphémisme,lakpoto,
maiscen’étaitpointdu tout unlakpoto
semblableàceluiprovenantdeladis-
tillationcourante.Onaffirmaitque,tombéedansl’œil,uneseulegouttedece
tafiacondamnaitàlacécitéetàdesélancementspéniblesaccompagnésd’hallucinations et de délires. D’un goût que seuls appréciaient et dont étaient
friands des pochards invétérés, ce dangereux breuvage était réputé pour ses
vertus immunitaires contre la phtisie. Aussi, la fine fleur de la clientèle de ce
poison se recrutait-ellechezlesporteursdebacillesdeKoch.
Gikwa connaissait parfaitement ce spiritueux fort capiteux et très
recherché. Il ne l’estimait pas du tout. Néanmoins, pour faire plaisir à son
amphytrion,ilenprit,àpetitesgorgées,lecontenud’ungobelet,intentionnellement
remplià ras.
Durant toutela soirée,eneffet,legrandnotable« gbé an» s’escrimaà
tirer
lesversdunezdeGikwapourdécouvrirquelqueautrecontraventiondissimulée. Malheureusement pour lui, il ignorait qu’initié de bonne heure aux
subtilités politiques inhérentes aux charges combien délicates et complexes de
grandchefde toute une tribu,cejeunehommeàl’airplacideétaitloind’être
bavard comme un perroquet. Aussi le vieil
«ancien-combattant-tirailleurmédaillé»fut-ilauxprisesavecl’irritationquetisonnaient,parsurcroît,tantôt
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plus, ces fêtes étaient égayées par les gens du bateau. En effet, aussitôt leurs
paies empochées après le débardage, ces glorieux travailleurs se répandaient
dans tous les coins: la tête ivre de fierté d’être des «gens d’Alphonse
Fondère», riches qu’ils étaient, ils dépensaient, les yeux fermés, tout leur
salaireà senoyerdansl’alcoolet, surtout,àgoûterlesdélicesdesalertescatins
de Zinga, de Mongomba, de Libenge, et même de Mbaïki, toutes armées de
coquetteriesengluantesetélectriséesparl’appâtdecachets royaux.
Cematin-là,commeillefaisaitdepuis sonarrivéeàZinga,Gikwa se
trouvaitaudébarcadèreencompagniedela sentinellequi,nuitetjour, veillait sur
l’arsenal de manutention. L’homme du port lui assura que le bateau
qu’on
acclamaitétaiteffectivementcefameux«Findière»quelui,le«petit»,attendait siimpatiemment.LecœurdeGikwa semitàbattrefébrilement, toute sa
personne vibra d’émotion comme s’il avait peur, maintenant que le bateau
était là devant ses yeux. Tant il est fréquent et bizarre que, dans la même
période où l’espoir longtemps entretenu se transforme en réalité palpable,
l’émotion s’arrange sournoisementpour troublerlecœuretparalyserl’esprit.
Il y a même, dit-on, des personnes qui en meurent!… On croirait qu’en se
manifestantaugrandjour,le réeldevient unphénomèneinsolite,
voiremorbide.Ainsi,le«petit» tremblait…
Pendant les manœuvres d’accostage du bateau que dévoraient ses yeux,
Gikwa vit des hommes plonger dans le fleuve avec des filins noués autour de
la poitrine et nager rapidement vers la rive. La sentinelle lui dit que ces
nageurs-là étaient des sondeurs. Croyant alors qu’il s’agissait de ses deux
34«frères», il les aborda lorsque les débardeurs étaient momentanément
libres,le tempsdelaisserdébarquerlespassagers.Lesdeux sondeursluidirent
que Messéndéa et Voumbo avaient «fui» leur bateau lors d’une brève escale
35àMossakaetqu’ils se trouvaientmaintenantàLéopoldville .
Lanouvelle suscita une véritableangoissedanslecœurdujeuneprince
torturéd’inquiétudedepuissonarrivéeàZinga.Était-cepossibled’échouerjuste
au moment où se consolidait l’espoir? Et maintenant, comment faire pour
quitter Zinga? Il ne connaissait personne parmi les gens de ce bateau. Sans
désespérer cependant, Gikwa essaya de s’accrocher à ses interlocuteurs ; dès
l’abord,eneffet,ceux-ciluiavaientparuaffables.
Parbonheur,lesdeuxsondeurss’intéressèrentàGikwa.Ilsluidemandèrent
pourquoiilcherchaitVoumboetMesséndéa.Apprenantquelejeunehomme
étaitle«frère»decesdéserteurs,ilsfurentprisde sympathieetl’informèrent
qu’ilsétaientleursamisintimes ;queMesséndéaetVoumboétaientdeux très
bons gars estimés par tous les membres de l’équipage ; même le capitaine
blanc les aimait bien. C’est dire que tout le monde regrettait la fantaisie qui
lesavaitpoussésàquitterlebateausansraisonpuisqu’ilsétaientrégulièrement
payéscommetouslesautrestravailleursàbord…Onlesavaitbienrecherchés
àMossakacommeàBrazzaville,lescroyantretenusparlescaressesdefemmes
36dePoto-Poto ,carcesdeuxdamoiseaux-làétaientd’infatigablesnuméros.En
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de son intelligence et à l’habileté avec laquelle il remplissait son modeste rôle
defactotumetdebouffon.
Maispourlemoment,l’apparitiondecebonhommeàZingaprovoquades
sentiments contraires chez le prince fugitif et anéantit toutes les
considérations favorables à Kpama Séléngia Mo Gâ. Gikwa, en effet, luttait in petto
pourmaîtriserl’irritationquil’incitaità rosser sérieusementcetimportun.Si
les talentsdeceboiteuxétaientinoffensifsetbienprisésàHotoMbanza,par
contre,l’initiativedontil venaitd’êtrel’auteur s’avéraitpourGikwanon
seulementindésirablemaisseprésentaitcommeundéfiblessantquiméritaitune
correction cinglante. Par quel flair diabolique, se demandait Gikwa
intérieurement, ce misérable hère était-il parvenu à découvrir ses traces à lui,
Gikwa?…. Comment l’affreux boiteux s’y était-il pris pour accomplir en si
peudejours un voyageaussilongetdifficultueux?Enplus,en s’encombrant
delacompagnied’unefrêleetdélicatejeunefille!…
Pours’échapperdesonvillage,GikwaavaitbernésafemmeNdawélé(nous
savonscommentil s’yétaitpris).Ilavaitmentià sesbeaux-parentsàMobayé
d’où il s’était éclipsé sans avertir, les abandonnant même dans l’ignorance
complète de son départ et de son itinéraire… Ce Kpama, ho! n’était-ce pas
un sorcier ?
En tout cas, c’était bel et bien au débarcadère de Zinga que se présentait
l’intrépide Kpama Séléngia Mo Gâ, chaperonnant la princesse Ndawélé
contentederetrouversontrèschermaîtreetseigneurqu’elleavaitfailliperdre.
Et la voilà, belle, charmante, souriante dans son ingénuité juvénile, bravant
câlinementleprincedésemparé…
Tel un voleurprisenflagrantdélit,Gikwa se sentithonteuxlorsqu’il se
vit
toutsimplementabordé,commesilesdeuximportunsetluis’étaientfixérendez-vousàZinga.Illesfixad’yeux ternesetimmobiles,les regardantd’unair
hébété et sans un mot, convaincu déjà que la phase finale de son escapade
allaitconnaîtredescomplications.N’était-cepasprévisible?PezinaBunduru
étaitarrêté,renvoyéàBanguietpeut-êtredéjàremisauxmainsdesesennemis
barbus de la Mission catholique de Molegbe. Si le grand notable Gbaya, qui
d’ailleurs manifestait déjà à l’égard de Gikwa une certaine hostilité née sans
doutedequelque soupçon,apprenaitquele voyageprojetéétaitcondamné…
Ah! De quelle honte Gikwa n’allait-il pas être envahi en se voyant ramené à
Hoto Mbanza une corde au cou et tenu en laisse par quelque misérable
messager,comme un voleurpris
surlefait!Etcela,àcausedeceKpamademalheur qui n’avait aucun intérêt à se mêler des affaires d’un prince futur grand
chefde tribu…
Intervenant bien à propos en rompant le silence pesant, Ndawélé tira son
mari de la désillusion où il se débattait comme un noyé. Bien entendu, elle
commençaparluifaireunlégerreprochequin’avaitrienàvoiravecl’objetde
l’amèrecogitationqui torturaitlejeuneprince.Elleluidit :
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— Gikwa, koli ti mbi!… Le soir où tu me parlais de partir loin de
Hoto
Mbanza,tesouviens-tuencoredemaréponse?Jet’aibienditquejet’accom-
pagneraispartoutoùtuirais.Mevoici!…Tongrand-pèreNzakaram’aachetée pour toi, et mes parents m’ont cédée en me recommandant de ne jamais
oublierqueje suis tafemmepour toujours.Jenepuisdonc,augrandjamais,
me séparerde toi…KpamaSéléngiaMoGâ,quim’aaidéeà te rejoindreici,
m’a promis de nous accompagner partout et de ne pas remettre les pieds à
Hoto Mbanza sans nous. C’est tout ce que j’ai à te dire. Ne me pousse pas à
tedévoilerlapeinequemoncœuraenduréenonseulementlorsquetuesparti
sansmeprévenir,maisencorequand toutle villageadécouvert tadisparition
et m’a accablée de violents reproches. Ne cherche pas non plus à savoir
comment je suis parvenue à te retrouver ici… Hm! Gikwa, koli ti mbi, ta vie et
ma viefont un seuletmême trésorquenousperdrionsennous séparant.Ton
aventureestaussilamienne.Continuonsdoncnotre voyagejusqu’aubout.
Bien qu’encore sous l’effet de la confession, Gikwa refoula la honte de son
esprit qui aurait pu lui inspirer quelque geste regrettable. Aussi, après un
silenceémuetaprès s’êtredominé,lejeunenoble releva-t-illa têteet, touten
faisantallusionaucaractèrehasardeuxdece voyage, répliqua-t-ilcalmement
:
—Tesparoles,Ndawélé,m’ontbienéclairésurl’essentieldecequejedésirais savoir surla réactiondemesparents.Jen’aidoncpasbesoinde tepousser
à parler davantage… Écoute-moi maintenant. En quittant notre village,
j’avaisdécidéde tefaire venirauprèsdemoiàKisasadumomentoù toutirait
bien au travail que je vais chercher là-bas, car je ne suis pas sûr de retrouver
nosfrèresdèsmonarrivée.Parceque,ôwalitimbiNdawélé,jene veuxpas te
voir souffrirloindenotre village sansle secoursdenosparents.Maispuisque
tu m’as suivi jusqu’ici, nous partirons donc ensemble. Kpama aussi ira avec
nous.Seulement,Ndawélé,je souhaiteque tuaiesbeaucoupdecouragepour
supporter tous les ennuis qui pourraient nous arriver au village des Blancs…
Attends-moiici,jeparsdemanderànosfrèresdu«Findière»denousaider à
voyager tous troisensembledanscebateaujusqu’à Mbassaouli.
"#
Encore une fois, la chance fut avec Gikwa: à bord de l’«Alphonse
Fondère»,eneffet,NdawéléetKpamaSéléngia reçurent unaccueilfraternel,
même exubérant à cause de la claudication que Kpama s’employait à rendre
effarante exprès pour s’attirer la compassion et ainsi se faire adopter ; tandis
que la beauté de Ndawélé et sa fraîcheur juvénile incendiaient le cœur de
l’équipage. Surtout deux paillards effrontés, un barreur et un
graisseur-boymécanicien, s’enhardirent, ces galvaudeux, à laisser leurs mains s’égarer dans
l’exploration osée du délicat postérieur de la jeune femme. Celle-ci ne
s’effarouchapasmais,àpartsoi,enfutoffusquée,connaissantcejeu-làquilafaisait
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rabrouer sévèrement certains galopins à Mobayé. De son côté, d’avance
résigné à toute éventualité de ce genre de tâtonnements, Gikwa fit semblant de
nes’apercevoirderien.Puisquelevoyageseraitgratuitgrâceàlacomplaisance
decesgensetque,dèslors,Brazzaville seprésentaitdéjàdans uneperspective
claireetsûre,ilnefallaitpassegâcherlachanceensemontranttropjalouxou
en prétendant à des prérogatives aristocratiques… D’ailleurs, toute créature
néefemmen’était-ellepasfaitepourde telles taquineriesgalantes ?
Ainsi rassurés, les trois jeunes gens attendirent dans la quiétude le départ
quiallaitavoirlieulelendemain.Maiscettequiétudefaillitêtre sérieusement
troublée:Gikwa,eneffet,eutà surmonter unennuigraveetfutmême surle
pointde raterle voyagejustelejouroùlebateaulevaitl’ancre !
Cefutsonhôte,le«grand-notable-ancien-combattant-tirailleur-médaillé »
gbaya, qui s’ingénia à lui créer une difficulté singulière ce matin-là, où tout
Zinga-«Centre» s’était amassé sur le quai. Travaillé, en effet, par l’appât du
gain,le vieilhommeconvoitaitluiaussila« trèsbonne récompense»promise
parlesautoritésdeBanguipourlacapturedu voleurPezinaBunduru
recherchéparlaMissioncatholiquedeMolegbe.MaiscommeDamelaChanceala
stupide habitude de favoriser les nantis, la compétition ouverte à tous les
représentants de l’autorité fut gagnée par le chef du «centre». En
conséquence, devenue inaccessible, la « très bonne récompense» revint
intégralement à ce veinard qui n’en avait pas assez d’être déjà titulaire d’un poste
lucratif et patron de cet important «centre» de Zinga: c’était vraiment une
injusticeintolérable !
Cette«injustice»luifitd’autantplusdepeinequ’imbude sonimaginaire
supérioritédueaufaitqu’ilavait séjournéenFrance sixannéesdurantetqu’il
avait «fait la guerre» au cours de laquelle un nombre incalculable de Blancs
étaient tombés sous les balles de son fusil, il n’arrivait ni à comprendre ni à
tolérerquelaChance(ildisait«lajance»)lenégligeât,lui tirailleurmédaillé.
Aussi,cupideinvétéré,ne se tint-ilpaspourbattu.Plutôtexaspéré,ilchercha
comment sedistinguer.
C’est ainsi qu’après avoir raclé la patine dont s’étaient encroûtées ses
méninges, le soudard conçut l’idée de s’emparer de Gikwa pour le livrer à
Bangui.IlexpliqueraitquecejeunehommeétaitlecamaradeduvoleurPezina
Bunduruetqu’ilnepouvaitqu’être un
voleurluiaussi,attenduquecesdeuxlà s’étaient évadés ensemble du Congo belge où les Blancs de Boula Matari
affirmaient que tous les indigènes étaient de dangereux scélérats… Une telle
initiative ne pouvait certainement pas manquer de rapporter «quelque
chose» à son auteur. Le «Blanc-chef-de-police de Bangui» comprendrait
bien qu’au «centre» de Zinga, l’ancien-combattant-tirailleur-médaillé «de
Lambert»(surnomdontil s’affublait)était
unhommedeconfiance,particu-
lièrementintelligentdesurcroît,puisqu’ilavaittrouvétoutseull’idéedepousserlesinvestigationsjusqu’àdénicheretàcapturerunsecondvoleurcomplice
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de celui que la chance avait placé sur le chemin et entre les mains du chef de
centrequin’avait,lui,mêmepas vulaFrance…
Dès lors, sous l’aiguillon de cette perspective alléchante, l’hôte déloyal et
cupide sedécidaàagirpromptementetàl’insuduchefdecentre, sonpatron.
Il devait intervenir avec rapidité parce que, d’essence versatile, les idées
intéressantesetprécieuses sont trèsinconstantes:enles triturantlongtempsdans
lecerveau,on risquedeles voir s’envolerpourallerinspirerd’autresindividus
plusentreprenantsquipourraienten tirerprofit.
Cette réflexion lui ayant traversé le cœur comme une flèche pimentée, le
vieuxgrandnotablegbaya«deLambert»sehâtadedireàsonpoliciernommé
Alangoyé d’aller «capturer sans barguigner le type du Congo belge» et de le
fairemarcherau trot,degréoudeforce,jusqu’àlacase-tribunal.
Frère aîné de la première femme de ce grand notable, ledit Alangoyé,
surnommé para kondo,était un colosse imposant, craint de toute créature mâle
de toutZinga-«Centre»,
tantilnemanquaitaucuneoccasionpourfaireétalagedesacruauté.Desrixessanglantes,dontilétaittoujoursl’initiateuretqui
entraînaient régulièrement mort d’homme, signaient à chaque occasion sa
présence aux endroits où allait se soûler cet énergumène peu commode.
Dûmentinformé,lechefde«centre»nedésapprouvaitpaslecomportement
sanguinairedececoupe-jarret, ses victimesétant, selonl’opiniondu très
vigilantchefde«centre»,censéesfairepartiedelabandeinterlope réfractaireau
« recensement»etqu’ilconvenaitetimportaitdedétruirepourendébarrasser
Zinga-«Centre»…
Pour l’exécution de l’ordre de son patron et beau-frère, Alangoyé Para
Kondo s’amena donc directement à bord du bateau et, lorsqu’il
aperçut
l’hommeàconvoquer,ill’abordaenfaisantdesgestesvulgairestoutenl’apostrophant sur un tondeprovocation :
—Hé!DisdoncGikwa, mo gu ndoso pélé pélé!Tonamigrandnotablede
Zinga t’appelle d’urgence pour te dire quelque chose d’important. Allons,
suis-moi, pélé pélé!Sinon,mon vié,gareà toi !
Et la mauvaise bouille du sinistre Para Kondo fixa le regard limpide du
jeune prince de façon irritante avec ses yeux fumeux aux globes proéminents
sillonnés d’un étonnant réseau de veinules sanguinolentes. Il grinçait de ses
dents brunies par le jus de noix de cola qu’il mâchonnait à tout instant: ses
mâchoires se livraient ainsi à une sorte de danse d’ouïes de poisson.
VisiblementAlangoyéParaKondo voulait terroriserGikwa.
Froid, indifférent et distant, le jeune noble se leva calmement et dit qu’il
était prêt et les deux hommes gagnèrent la terre. Gikwa marchait exprès avec
nonchalance pour montrer que les simagrées ridicules du sbire
n’avaient
aucuneffetsurlui.Ilpressentaitcependantquelqueobscureembûcheetilraidissait sonmoralpourpouvoirparer virilementà touteéventualitépérilleuse.
C’était en effet la seconde fois que son hôte le faisait appeler ; au début de la
matinée,lorsqu’ils’étaitprésenté,legrandnotableluiavaitdit:«Cen’estque
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pour te regarder ‘devant mes yeux’». Or, durant toute la soirée de la veille,
Gikwa lui avait tenu compagnie pendant de longues heures. N’était-ce pas
assez«pourle regarderdevant ses yeux»de vieillard ?
Contraint de respecter l’allure posée mais puissante du « type du Congo
belge» qu’il devait « sans barguigner faire marcher au trot», le monteur de
coupsParaKondoeutcettefois-làlasagessedenepastropselaisseralleràdes
fanfaronnades pour en imposer à ce jeune homme qu’il détestait pourtant.
Caril sentaitquecedernierledéfiaitdefaçon volontairementinsolente.
À son arrivée à la case-tribunal, Gikwa fut surpris de se voir dirigé vers la
courpostérieure,endroitstrictementréservéauxépousesdujalouxpatron.Ce
dernier s’y trouvait sousla véranda,assis sur unlargeescabeau,contrairement
àsonhabitude:lejour,eneffet,ilétaitclouésurunmonumentalfauteuilqui
avait un dossier haut sculpté de figurines bizarres ; et le soir, c’était la chaise
longue qui recevait la masse adipeuse de son corps gras et flasque. Ce
matinlà,Gikwale trouvadonc vautré surl’escabeaude sapremièrefemme,occupé
à siroter son abominable lakpoto. Après avoir vidé et déposé le gobelet, le
solennel ex-tirailleur-«de Lambert»-grand-notable ouvrit la séance relative à
ce«quelquechosed’important»pourlequelilmandaitGikwa.
— Dis donc, voyons, commença-t-il, les sourcils rapprochés, les paupières
mi-closes et le regard lointain, ça ne va pas dans ta tête ou quoi, hein?…. Ti
prépares la fuite pour te cacher à Mbassaouli. C’est vrai ça, hein? Réponds
tout’suite, spèce couillon !
—JenefuispersonneàZinga.Je vousquitte tout simplementpourpartir
à Mbassaouli, répondit Gikwa avec fermeté, tout en étant très surpris, car il
n’avaitjamais révélé sonprojetàquiquecefût.
(En réalité, l’indiscrétion venait d’un débardeur du bateau: entraîné par
l’unedesfemmesdugrandnotabledans unbosquetpropiceàlacueillettedu
fruitdéfendu,le rufianavaitcrufairegrandplaisiràlamatroneétendue sous
luien susurrantdansl’oreilledecelle-ciqu’ilallaitfaireentreprendreàGikwa
le voyage tant convoité des hommes et des femmes de tout le pays
d’Oubangui, à bord du prestigieux «Alphonse Fondère», et encore sans rien payer
jusqu’à Brazzaville. Ce zèbre lubrique prenait le prince Hoto Mbanza pour
quelqu’undelafamilledugrandnotablegbaya).
—Bon! TifuispersonneàZinga,d’accord.Pourquoi ti vèpartir ?
—Parcequeje suislibrede voyager.
— Tieslibrede voyager?Commentça?C’est ta raisonça, tidis,hein ?
—C’estmondroitd’alleroùbonme semble.
—Bon,c’estça!Moiaussic’estmondroitdeconnaîtrepourquoitivèpartir.
Qu’est-cequetivasprendreaupaysdeMbassaouli?Dis-moiçatout’suite,sapajou !
—Lebutdemon voyage,çame regardemoi-mêmeetpersonned’autre !
— Ah, oui? Ti pars et ça te regarde toi-même? Mainant, nous allons voir
40comment ti vas partir. Montre d’abord le signé de centre , vite! Montre le
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papier de doctor tout’suite! Où ti as volé l’argent des tickets de «Findière» ?
Réponds vite,andouille,margouillat !
—Jesuisdansvotrecasedepuisbeaucoupdejoursetvousnem’avezjamais
parlédesignédecentre,nidepapierdedoctor.Pourquoi?C’estinutiledeme
demandertoutçamaintenant,papa.Etpuis,jevoisquevousparlezbeaucoup
cematinetque vousm’insultez sansmotif.Jenepeuxpas
supporterça.Gardez vos mauvaises paroles pour une prochaine fois, lorsque je serai de retour
ici. Maintenant, papa, je suis pressé. Le bateau va bientôt partir et moi aussi
jedoispartiravec«Findière»à Mbassaouli.
— Tiens, tiens, tiens, vrrrment, mon garçon, ti vè montrer ti es audacieux
pourparlercommeçadevantmoichefgrandnotabledeZinga,vrrrment?Hé
bèn, ti vas voir, sawass !
—Je vais voirquoi ?
—C’estça!Pourcommencer, voicimoncommand’ment:avantdepartir
à Mbassaouli, ti connaîtras d’abord retour Bangui. Les Blancs de chef police
t’appellentlà-bas.Ti vasleurmontrerlaplacetiascachéavec tonamiPezina
Bunduru la caisse des argents des Mon Pères de Molegbe. Ti as compris mon
bousse mainant,hein? Spèceandouille, v’lère, sawass.
41—Non,papa,jen’aipascompris, votremauvaisebouche .
— Hé bèn, spèce couillon, ti vas comprendre tout à fait ça à Bangui au
42bureaudesBlancsdechefpolice, sawass, moyencongo !
—Non,jen’iraipasàBangui,papa-chef-grand-notable !
—Ferme tagueule, moyencongo, sawass !
—Vousvoustrompez,papa-chef-grand-notable,jenesuispasmoyencongo.
C’est vous-même sawass moyencongo !
Abasourdi par l’injurieuse riposte, l’ex-tirailleur-«de
Lambert»-grandnotable ouvrit une bouche sans voix. Le comportement poli et réservé de ce
jeune homme du Congo belge avait jusque-là laissé l’impression d’être un
timide. Aussi, l’effronterie de sa réplique directe eut l’effet de la foudre.
Réagissant à la fin, le grand notable aboya en s’adressant à son sbire Para. Son
gosierémit uncrique sa voixde rogomme renditaussi sinistreque s’il rendait
l’âme :
—Alangoyééé !
— Pliiiisâââ !
— Viiite, la corde! Va prendre la corde! Viiite! Bon, oui, la côôôrde
tout’suite! Bon, après, montre ce v’lère ti es circoncis, sors ta force toute! Ti
comprendsmoiça?Alors, serrelacorde sesmains, soncou, sespieds,partout
partout, ti comprends moi ça? Bon, après, ti vas le jeter avec mes chèvres, ti
comprends moi ça? Bon, après, ti pars avec le sawass moyencongo à Bangui
demain matin, ti comprends moi ça? Bon, après, devant les Blancs de chef
police,tidiscommeça…Non,non,non!Je tedirai toutçabien,bien,bien,
demain sol’ment, ti comprends moi ça? Bon, après, et… et… après, quoi
encore ousqu’il y a, hm?…. Ah, oui! Je connais mainant, merde! Viiite, va
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Gikwa s’éloigna tranquillement. Mais, lorsqu’il atteignit le dernier poteau
àl’angledelacase-tribunal, sonagresseur, s’étant ramassé,bonditpourle
rattraper à l’improviste. Le jeune Hoto Mbanza fit brusquement face au
matamore. Alors, les deux colosses (de taille et corpulence égales) s’étreignirent
dansuneempoignadedefauvesenragés,l’enjeuétantpourl’ununevengeance
mortelle,etpourl’autrele salutetlaliberté.
Ils pivotèrent comme une toupie, leurs jambes se distribuèrent des coups
cependant que leurs pieds soulevaient une poussière rouge… Ayant constaté
la soliditédesmusclesbandésdusawassmoyencongo,ParaKondoAlangoyé se
dégagea brusquement de l’étreinte et se baissa pour saisir traîtreusement
Gikwaauxjambes.Mais,dansdetellescirconstances,jamaisprésenced’esprit
ne faisait défaut à l’habile et intrépide chasseur de léopard. Aussi, ce fut avec
une souplesse féline que Gikwa se projeta en l’air, les jambes bien écartées.
Alangoyé, encore une fois, passa comme un projectile à travers l’arcade
inattendueetseretrouvadenouveauétaléàplatventredanslapoussière.Pivotant
sur lui-même, Gikwa fondit tel un épervier sur un poussin. Ses genoux
plaquèrent sauvagement au sol la figure de l’homme fort de Zinga-«Centre» ;
déchaîné,lesawassmoyencongoneutralisa sonadversaireenlui
tordantférocementlesdeuxbras tirés
surledosjusqu’àluidésarticulerlescoudesetluicasser les poignets et les clavicules. Alors la corde changea de destinataire,
cependantquelesgenouxdeGikwapilonnaientl’occiputd’Alangoyédontles
yeux et la bouche étaient tout emplis de poussière ocre mêlée au sang qui lui
coulaitdunezetdelapoitrine…
Témoin oculaire du drame, le grand notable «de Lambert» n’en croyait
pourtant pas ses yeux, tellement le dégât qu’était en train de subir l’homme
fortdeZinga-«Centre»avaitprisdesproportionsphénoménales.Aussi,
réagissantà samanièrecomme
s’illançait«àcommandement»(uncommandement), seprit-ilàbeugler
:
—Alangoyééé,gbéan!…Gbéan!…Hïíi,Alangoyééé,gbéaaan!…Maléngé ti mbiîîAlangoyééé, hîî gbé aaan!…
Leglorieux tirailleurdeVerdunétaitproprementahuride
voirpourlapremière fois l’invincible Para Kondo, la terreur du pays tout entier, malmené
comme uneloqueinfâmeetmisérable !
Pendantce temps,lafigureenfoncéeetmaintenuedanslapoussière,
suffo-
quant,Alangoyégbéandontlesbrasdésarticulésétaientmishorsd’usagederrière le dos, respirait avec peine sous la masse de l’imposant prince hoto
mbanza. En plein feu de l’action, le jeune lutteur redressa le vaincu qui se
débattait à peine comme un bébé et le ligota minutieusement debout contre
lepoteaudelacase-tribunal transforméeencase-témoin-de-libanda.
Alors que Gikwa travaillait à assurer les liens autour de Para Kondo
Alangoyéencollantsafiguretoutcontrelepoteau,l’ex-tirailleur-grand-notable,ne
pouvantplustolérerledouloureuxspectacledumartyredesongorille,crutde
son devoir d’intervenir quelque peu énergiquement contre le sawass
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