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Ainsi naquit un homme

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224 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 79
EAN13 : 9782296277915
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AINSI NAQUIT UN HOMME

Du même auteur

Ainsi naquit un homme (Recueil de nouvelles), Alger, Maison des livres, 1982. Sur le chemin de nos pas (Recueil L'Harmattan, 1984. de poésies), Paris,

Sabrina, ils t'on volé ta vie (Roman), Paris, L'Harmattan, 1986.
,

Serment (Illustration comme artiste-peintre d'un poème de Bachir Hadj-Ali, in "chants pour le onze décembre 60"), Alger, E.N.A.G., 1989. Myriam Ben (Entretiens avec Christiane Achour, auteur du livre et professeur à l'Université d'Alger) Paris, L'Harmattan, 1989. Au carrefour des sacrifices L'Harmattan, 1992. (recueil de poésies), Paris,

En couverture: "L'enfant qui ne court pas", encre de Chine de Myriam Ben.

Myriam BEN

AINSI NAQUIT UN HOMME

NOUVELLES

Éditions L'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

ECRITURES ARABES
Derniers titres parus dons la collection

N° 40 Rezzoug Leila, Apprivoiser l'insolence. N° 41 Haddadi Mohamed, La malédiction. N° 42 Berezak Fatiha, Le regard Aquarel II. N° 43 Benkerroum-Covlet Antoinette, Gardien du seuil. N° 44 Moulessehoul Mohamed, De l'autre côté de la ville. N° 45 Ghachem Moncef, Cap Africa. N° 46 Al Hamdani Salah, Au-dessus de la table, un ciel. N° 47 Bensoussan Albert, Mirage à trois. N° 48 Koroghli Ammar, Les menottes au quotidien. N° 49 Zenou Gilles, Les Nuits. N° 50 Fares Tewfik, Empreintes de silences. N° 51 Tamza Arriz, Ombres. N° 52 Bouissef-Rekab Driss, A l'ombre de Lalla Chafia. N° 53 Kessas Ferrudja, Beur's story. N° 54 Bourkhis Ridha, Un retour au pays du bon Dieu. N° 55 Nousha Fassi, Le ressac. N° 56 Hellal Abderrezac, Place de la régence. N° 57 Karou Mohd, Les enfants de l'ogresse. N° 58 Nabulsi Layla, Te"ain vague. N° 59 Sadouni Brahim, Le drap. N° 60 Sefouane Fatiha, L'enfant de la haine. N° 61 El Moubaraki, Zakaria, premier voyage. N° 62 Bensoussan Albert, Visage de ton absence. N° 63 Guedj Max, L'homme au basilic. N° 64 Bensoussan Albert, Le marranne. N° 65 Falaki Reda, La ballade du berbère. N° 66 Bahgat Ahmad, Mémoires de Ramadan, Egypte. N° 67 S~mi al Sharif, Les r~vesfous d'un lanceur de pierres. (suite de la collection enfin d'ouvrage)

@ L'HARMAITAN,1993 ISBN: 27384-1924-0

La nouvelle "Mahfoud, l'enfant à la flûte" a été publiée dans la Revue "Les Temps Modernes", numéro de Juillet-Août 1974. Les autres sont parues, en Algérie entre 1976 et 1980 dans la revue "El Djezairia".

MAHFOUD L'ENFANT ÀLAFLÛTE

Quand il naît... dans les jardins une rose nouveUe, voilà tous les jardiniers qui s'émeuvent. Mais il n'est point de jardinier pour les hommes...
Antoine de Saint-Exupéry. «Terre des Hommep

À ma grand' mère gardienne jalouse de ma mémoire ce fleuve sacré où je navigue dans sa barque de lumière vers l'Océan qui chante les contes de mon enfance
A l'origine de la Création, m'as-tu conté il y eut le meurtre de Ibomme par l'homme après le meurtre, la prière. et la porte s'est fennée avant de refenner la porte le riche dit au pauvre: "Aie confiance en Dieu" en qui d'autre d'ailleurs, le pauvre pourrait-il avoir confiance?

- Et le riche, grand'mère, eUe riche?
"le riche? tout son or lui murmure: "Aie confiance en moi"

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À ma mère - mon chagrin Toi qui m'as chanté et appris les chants de mon grand-père, ce maitre de musique arabe andalouse, dépositaire et messager du trésor, qui se proclamait héritier d'Ishaq el Mawsilli, et qui conservait dans un coffret d'ébène la clé de la maison d'Andalousie attendant, entre un Coran et une Bible le retour de l'Âge d'Or de la Civilisation arabe prestigieuse de Cordoue et de Grenade A toi, ma mère qui a compté les heures qui sonnaient à l'horloge des Grands Fours de ce siècle
Toi, qui m'as révélé l'INTACT du DIAMANT. L'Intact de tes diamants arrachés à tes joyaux, je l'ai gardé, pierre précieuse dans mes yeux. quand les voleurs d'amour ont mutilé mon âme.

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À mon père Toi qui m'as enseigné qu'il faut mériter sa Patrie et qu'il ne m'est Patrie que de ma terre natale EL DlEZAIR Toi dont il m'a suffi de suivre l'exemple, pour trouver dès la toute jeunesse la voie juste dans le combat, aux côtés des Braves, des Hommes et des Femmes, qui sont tombés, le cri d'ALGERlE leur trouant le coeur.
Et à VOUS, mes compagnons de lutte VOUS, A VOUS, A VOUS, je dis:

morts sans sépultures quand mûrissaient les blés ce livre que jamais vous ne lirez "nous sommes là, mes frères en larmes pour vous et sans vous mais nous parlerons, mes frères, nous parlerons de vous" car nous sommes restés dignes, mes frères, dignes de V 0 U S.

ALGER le 1er Mai 1982

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Lune. Toi qui as vécu plus longtemps que les siècles Tu as franchi les années lumières Et depuis ce temps-Ià Tu vois vivre les hommes Sur la terre. A-t-il jamais existé le jour Où les mères Ont enfanté Sans voir braquée Sur leurs enfants La mitraille? Celui qui surgit ce soir dans ton ombre Je le porterai en moi jusqu'à la fin de ma vie. Il s'appelle Mahfoud. Un jour Mais

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Il s'appelle Il s'appelait. Il s'appelle, il s'appelait, il s'appelle toujours Mahfoud. Et tourne et retourne ce nom sur mes lèvres. Dans ma mémoire. A quoi sert de tourner et de retourner toujours à certains points de départ ? Et plus je veux chasser ces ombres et plus elles grignotent la frange intermédiaire où hier portait en soi des demains fabuleux, où aujourd'hui n'existe pas, et redevient interminablement hier s'il n'est pas demain. Mais pour qu'aujourd'hui soit demain, il faut avant tout être sûr que demain tu auras de quoi nourrir ta vie. Or justement ce soir, en même temps que se pose cette question, la frange glisse, glisse, et l'Histoire, cette forge monstrueuse, éternellement grosse d'une liberté en éternelle gestation, réclame pour attiser son feu, les vies innombrables de ses infatigables artisans. Et cogne, cogne le nom de cet enfant à la porte de ma nuit. Mais toutes les portes verrouillées se trouvent devant moi, pas derrière. J'ai laissé derrière moi la porte grande ouverte. Mahfoud.
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J'écris ton nom comme une dernière fuite devant ta présence. Un trille du piano vient de vibrer avec le son de ta flûte. J'ai fermé le piano. Trois fois aujourd'hui la mésange qui niche dans le chêne vert a poussé le petit cri plaintif de ton roseau. J'ai fermé ma fenêtre. Dans mes yeux, autour de moi, Mahfoud, Mahfoud. J'ai fenné les yeux. Au fond de moi Mahfoud. Alors, j'écris ton nom sur le ciel de l'exil où tout parle de la grande fête des.enfants. Tu pourrais être un livre pour enfant. Des enfants du Chili, du Vietnam, beaucoup d'autres encore sauraient te lire. Si tu étais un livre, quel livre serais-tu? Tu es un souvenir. Insupportable mot. Tu es une musique. Je sais quelle musique. Je l'entends. Je la sens. Je ne sais pas la jouer. Qui saura la jouer? J'écris ton nom, Mahfoud, pour conjurer la souffrance. Je veux écrire ton nom et tout le reste. Écrire tout. Ne rien oublier. Déjà écrire ton nom m'apaise. Tu vis. Tu viens à l'école pour la première fois. Je ne sais pas encore ce que nous allons vivre ensemble, tous les deux. Je ne sais pas encore que l'éducateur ce sera toi, et que Un jour, tu étais arrivé avec une rose pour la maîtresse. Tu l'avais bien cachée sous ta djellaba. La honte devant les autres? Des fleurs pour la maîtresse, dans cette classe au recrutement gratté au fond de la misère, ça n'existait pas. Langage inconnu. Langage de riches. D'où connaissais-tu ce langage? Et cette fleur, où l'avais-tu volée? Quelle complicité s'est établie entre nous avec cette rose? J'avais bien reconnu qu'elle venait des jardins du directeur. Très mauvais départ dans l'enseignement de la morale, chapitre très important « la morale », dans l'enseignement scolaire: premier quart d'heure, morale.

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Le jour de la rentrée, le directeur m'avait dit de sa voix sortie avec peine d'un cou puissant de sanglier, et avec la délicatesse de langage qui faisait son image de marque: - Eh là, vous êtes folle? Celui-là, vous voyez pas qu'il est aveugle? Et en plus regardez-moi un peu cette tête de dégénéré. J'ai l'habitude, vous savez, moi je les repère au premier coup d'œil, hein. - Aveugle? On ne peut pas en être sûr. fi a un peu plus de pus que les autres dans les yeux, c'est tout. - Refusez, je vous dis, c'est un anormal. - Mais on peut essayer de le soigner, et puis, maintenant, il est déjà dans l'école... le faire sortir? C'est difficile. Je vais lui mettre du collyre, de toutes façons c'est prévu. J'essaierai, et sinon, nous verrons, je le, renverrai. - Eh bien, ma petite, si vous commencez comme ça, vous... Vous êtes jeune, ça se voit. Quand vous aurez mon âge, vous aurez compris. Je vois que vous avez beaucoup à apprendre. J'avais en effet beaucoup à apprendre. J'arrivais au monde, toute tiède encore du nid familial. J'allais beaucoup apprendre. En quelques mois si bien apprendre que, lorsque la révolution toucha le village, j'avais déjà presque tout appris La révolution me fit comprendre le reste. Oui, Mahfoud, tu es arrivé aveugle, deux grands yeux aveuglés par deux coussins de pus. «Deberr rassek - débrouillez-vous. En tout cas, demain, j'en veux pas ici», avait clos le directeur, me jetant l'œil suspicieux dont il ne devait pas se départir à mon égard pendant deux ans. Et je t'ai soigné. enfant. comme on soigne un cheval. Pour gagner de vitesse et le mal et le temps. je guettais toutes les minutes le moindre indice d'espoir. et chaque fois je rajoutais du collyre. Trois flacons de collyre y passèrent dans la journée et je ne sais combien de paquets de coton. Tout glissait comme de l'eau sur ce pus accroché, collé en masse inerte. une masse carrée, ferme et dure, comme installée là depuis cent vingt-sept ans. et qui refusait de céder. Le soir, à la sortie. un grand garçon. tout en bras et en jambes. quinze ans environ. venait te chercher c'était ton frère aîné. Des yeux éclatants. recouverts d'un voile métallisé. un peu tristes. comme souvent les yeux sombres. logés dans deux 20

cavités creuses, plus creuses que son cri d'espoir lorsque je lui remis un flacon et du coton pour qu'il continue à la maison: «Madame, il va guérir 1» Quand je me retrouvais seule ce soir-là, une coulée de plomb fondait dans ma poitrine et le mot solitude prit tout à coup un sens et volume étranges. Non seulement dès le premier jour de la rentrée, de mauvais rapports avec mon directeur, mais en plus ces yeux de toutes façons perdus, et le ridicule de s'être battue contre des moulins à vent. Et petit à petit je me laissai envahir par. la certitude que le directeur n'avait pas tort: cet air hébété, cette bouche qui avait bavé toute la journée... au fond je niais l'évidence. D'ailleurs le directeur avait cédé un peu trop vite. Lui seul savait pourquoi. Demain je serais certainement obligée de te renvoyer. Seulement voilà: quand j'avais versé les premières gouttes dans tes yeux, dans ces paupières fixes, énormes, gonflées de fièvre, tu as lancé tes mains en avant comme pour me repousser, et il m'a fallu les tenir prisonnières dans ma main gauche tandis qu'un enfant bloquait ta tête renversée contre le pupitre de derrière. Une lutte s'est engagée entre tes mains et la mienne. Tu voulais te libérer. Et brusquement elles ont réussi à m'échapper. Avant que j'aie le temps de faire un geste pour les rattraper, c'est toi qui avais saisi ma main et inversé les TÔles. e croyais que tu J cherchais à m'empêcher de te mettre les gouttes, par peur et par souffrance peut-être, bien que tu n'aies pas proféré une plainte. C'est alors que je sentis tes mains, fermement, mais tout doucement comme le font les aveugles, tu tâtais ma main du bout des doigts et de la paume à plat. Tu cherchais à connaître ma main par tes mains, à me connaître. Et je ne luttai plus. Je te laissais faire. Tu as fini par te caler tout seul, comme le chien après avoir cherché un moment ta place, tu as poussé un léger soupir et tu ne bougeais plus, tenant bien serrée ma main dans les tiennes. Dans cette classe faite pour recevoir trente élèves, soixantequatre enfants de six à neuf ans, venus à l'école pour la première fois, m'attendaient, qui avaient besoin de moi. Et moi, j'étais soudée aux mains de Mahfoud.

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Ce soir-là, pensant à la journée du lendemain, je me sentais criminelle: le criminel qui a rencontré un chien perdu. Par inconscience, pour son plaisir, il lui a parlé, il l'a caressé, puis il l'a laissé. Alors, si c'était pour le laisser, il ne fallait même pas le regarder dans les yeux. Mahfoud, tu avais tenu ma main d'une si curieuse façon. Et je me demandais comment j'avais pu être si stupide. Inutile, sinon désastreux, tout ce à quoi j'avais perdu cette précieuse journée. Cette hiérarchie plus lourde que la misère du monde, et qui avait la stature du directeur, m'impressionnait jusqu'à l'angoisse. Que faire pour ne pas te laisser, pour lutter contre ce pus... Un docteur, seul un docteur... Mais je me souvenais des premiers déboires de ma toute première année d'enseignement. Dans une école délabrée, toute seule face à quatre familles de colons, je m'étais affolée à dix-huit ans parce qu'un de mes élèves était mourant, sans soins; alors j'avais téléphoné au docteur le plus proche, c'est-à-dire à quarante kilomètres de là. - Docteur, docteur, c'est urgent, venez vite j'ai un enfant de l'école gravement malade. - C'est un accident? - Non, il est malade, très malade, il fait des bonds de fièvre, il délire. - Est-ce que ce sont ses parents qui m'appellent? - Non, c'est moi, mais c'est un de mes élèves. - Je ne suis pas médecin des écoles. - Mais l'enfant est mourant, vous ne pouvez pas le laisser mourir... - Il Y a beaucoup d'enfants mourants qui meurent dans ce pays; ni vous ni moi n'y pouvons rien. Je ne peux pas venir. Alors, commej'avais vu ma mère le faire, j'avais mis à l'enfant un enveloppement de moutarde, avec tellement de moutarde qu'il s'est guéri, mais il avait fallu longtemps soigner la peau de son dos et de sa poitrine, entamée par l'énergie du traitement. Cette fois, l'école était importante, le village une petite ville avec un maire et un docteur. J'irai demain voir le docteur.

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