Alfred Maizières

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Le 21 août 1870, Napoléon III quitte le camp de Châlons-sur-Marne avec une grande partie de son armée ; on connaît la suite : une capitulation honteuse, sans condition à Sedan. A peine âgé de 12 ans, Alfred Maizières, né de "père inconnu" quitte son village natal de Neuville-Day, pour se placer à la ferme de la Sabotterie. La guerre le surprend avec son cortège d'horreurs : occupation, réquisitions sévères en tous genres, répression féroce contre les francs-tireurs, la ferme où il habite est anéantie.
Publié le : dimanche 1 juin 2008
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EAN13 : 9782336265605
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Alfred Maizières
Une jeunesse ardennaise
à l 'heure prussienne en 1870Roman historique
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Alfred Maizières
Une jeunesse ardennaise
à l'heure prussienne en 1870
L'Harmattan(Q L'HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-05348-9
EAN : 9782296053489En hommage à la mémoire de Marie-Jeanne Adam, mon arrière grand-mère
paternelle qui, après avoir mis au monde huit enfants, nés de «pères
inconnus », se maria le « Trois du mois d'août 1880 à Neuville-Day, canton
de Tourteron, arrondissement de Vouziers, département des Ardennes, un
dimanche matin à sept heures dans la maison commune dont les portes sont
restées ouvertes» avec Pierre-Désiré Péronne, veuf, né en 1829... les deux
époux étant déclarés journaliers.
Le registre d'état civil précise:
« Et après que nous leur avons donné lecture du présent acte, les époux, le
père et la mère de l'épouse et leurs quatre témoins l'ont signé avec nous
excepté l'épouse et sa mère qui ont déclaré ne savoir signer. »
A toutes ces femmes, mères célibataires, à ces enfants «nés de pères
inconnus }),à mon grand-père Louis-Georges qui fut un de ceux-là et qui
passa 67 ans de sa vie à travailler durement (il ne s'arrêta que pour mourir),
à tous ces hommes et toutes ces femmes qui furent exploités, souvent
méprisés par ceux qu'il est convenu d'appeler les« braves gens }),à tous ces
journaliers commis et domestiques qui ont souffert dans leur chair et leur
dignité, je dédie ce récit très respectueusement.Lettre (non datée) d'un soldat prussien à sa mère pendant la guerre de
1870 :
Chère petite mère,
La seule chose qui nous serait préjudiciable, si Dieu veuille que nous
rentrions chez nous, c'est qu'il n y aura plus de différence entre le mien et le
tien. Nous serons tous de fieffés coquins. Il nous est même ordonné de
prendre tout ce que nous trouvons et pouvons utiliser. Cela ne s'étend pas
seulement à la nourriture pour les hommes et les chevaux, mais à tout ce qui
n'est pas cloué ou vissé. Par l'abandon de presque tous les châteaux, ici et
dans les environs, toutes les portes nous sont ouvertes, et tout ce qu'on peut
prendre, c'est pris. En particulier, nous visitons les caves et nous avons bu
dans cette Normandie plus de Champagne que nous n'en avons bu en
Champagne même.
En second lieu, viennent les chevaux .. tous ceux que nous pouvons utiliser,
nous les ramenons.
Toutes les affaires de toilette, tableaux, glaces, brosses, souliers, bas,
pièces de toile particulièrement, les bonnets de nuits, les albums, en un mot
tout est pincé. Les officiers gardent aussi leur supériorité dans cette
circonstance et volent de magnifiques harnais, des housses, et surtout de
magnifiques peintures dans les châteaux. Notre aber-major, le prince de
Waldeck, me disait avant-hier: « Meyer, faites mois le singulier plaisir de
voler tout ce que vous pourrez.. nous voulons montrer à ce peuple qu'il ne
s'est pas engagé impunément dans cette guerre ». Je ne pouvais
naturellement répondre autrement à cet ordre que par l'obéissance. Dieu
sait où cela nous mène.. quand il n y aura plus rien à prendre, nous nous
volerons les uns les autres.
« Ci-joints quelques échantillons de mes larcins»
Meyer
A Frau Meyer, à Stolberg, près d'Aix la Chapelle.
Lettre extraite d'un ouvrage intitulé « administration et la propagande prussienne })
par Albert DUMONT
- PARIS
Libraire académique DillER & Cie -
Libraires - Editeurs -35, quai des Augustins - 1871PREMIERE PARTIE
Alfred
Maizières
--000-Chapitre I
9 janvier 1869 « Sur le chemin du Moulin»
A un automne humide et venteux, avaient succédé de fortes chutes de
neige suivies de gelées sévères, dès la Noël, engourdissant tout le pays,.
maintenant une couche épaisse et durcie, que le vent du nord-est avait
accumulée aux endroits les plus exposés, ce qui rendait difficiles, voire
impossibles les communications entre les villages environnants des vallées
de l'Aisne et du Montgon.
Le maire de Neuville Day avait passé lui-même la herse traîneau dans les
rues du bourg, mais les chemins des hameaux restaient fortement enneigés,
ne permettant guère que le passage de rares piétons, le plus souvent
accompagnés d'un âne ou d'un mulet, car ces animaux sont susceptibles de
s'adapter aux conditions climatiques extrêmes. Depuis deux semaines, les
fermes semblaient encore plus isolées dans le silence impressionnant de cette
campagne endormie. Toute la nature restait inanimée, comme pétrifiée par
cette gelée impitoyable qui laissait planer une mystérieuse angoisse
intensifiée par la masse noire des bois couronnant les crêtes, conférant au
paysage un aspect fantastique dans la lumière blafarde du jour déclinant.
Les échalas des vignes en foule, sur les coteaux, à demi enfouies sous le
linceul encore immaculé, s'alignaient tristement.
A cette heure, une mystérieuse maladie avait déjà causé partiellement la
destruction de ce vignoble qui avait compté une centaine d'hectares sur le
terroir de Neuville Day.
«Les gelées feront le reste» répétaient les vignerons de Neuville. Et
pourtant, le vin obtenu, on le stockait dans des tonneaux descendus dans les
caves, surtout à Day, creusées sur deux ou trois niveaux, comme à la
Métairie du Prieuré. Avec les vins de Terron et de Savigny, les crus de
Neuville-Day étaient réputés: «Vins délicieux, vins gentils, petit goût de
pierre à fusil ».
Il se disait en Ardennes que la culture de la vigne remontait à l'époque
romaine et que, par la suite, l'église, pour les besoins du culte et pour les
taxes, en avait assuré le développement. D'ailleurs, ces vignes ardennaises
9« franches de pied» ne connaissaient ni sulfatage, ni soufrage. Les vignerons
éliminaient comme ils le pouvaient les pyrales, coupe bourgeons et autres
insectes; cette maladie nouvelle qui sévissait dans le vignoble champenois
obligeait à arracher nombre de parcelles au grand désespoir de la plupart des
habitants qui possédaient quasiment tous un lopin de vignes.
Alfred entra dans le chemin encaissé qui conduisait au Moulin à une demi
lieue de Neuville. Il marchait péniblement, seul, à l'abri de la bise coupante,
protégé par sa pèlerine doublée d'une peau d'agneau, et par son grand béret
rabattu sur son front.
Malgré le gel, la neige couinait sous ses «sabobotes» tout neufs et
s'accrochait aux semelles cloutées. François, le berger, les lui avait fabriqués
avec un soin particulier. Ils étaient même joliment décorés au fer rouge.
Alfred était son seul petit-fils, le seul à porter le nom de Maizières et lui
ressemblait en tous points. On disait d'Alfred à Neuville: « C'est tout chié le
portrait du François! ».
Quand il était berger de village, François avait appris à faire des sabots
avec le vieux Georges de la Sabotterie justement, et qui il lui avait fait
cadeau de ses outils peu avant de mourir.
« J'vais t'montrer comment on les fait les « sabobotes » ; j'suis pas sûr de
les réussir, tu pourras m'aider si tu veux! Tu vois, gamin, le sabot, c'est un
produit de la forêt: il faut choisir du bon bois, du bouleau, de l'aulne, du
tremble, du tilleul - remarque le tilleul, c'est léger, mais un peu fragile pour
les gamins - on doit attendre que la sève soit bien descendue. Le plus
difficile vois-tu, c'est de couper la bille de bois à la bonne mesure. Viens là,
Alfred! Que je te mesure les pieds! J'vas t'les faire un peu plus grands car à
ton âge, on n'arrête pas de pousser. Tu mettras un peu de foin au bout! ».
En quelques soirées, le vieux berger avait réussi à fabriquer une jolie paire
de sabots qui permettraient à Alfred de s'acrolerl dans le fumier sans être
ahotë. Le garçon avait aidé son grand-père à fumer les sabots dans la
cheminée avec un peu de formage blanc pour durcir l'aulne.
«Tu verras, mon grand, ils sont plus lourds que les sabots claque qu'on fait
pour les femmes et ceux de la ville, mais quand les brebis te marcheront sur
Acroler, s'acroler: enfoncer dans la boue en marchant, s'embourber
2
Ahoté : bloqué par un obstacle, embourbé
10les pieds en courant vers toi, à l'heure du «rafourrage », il faut de bons
sabots. Pour sûr, ils sont un peu lourds, mais tu es rétu3 pour ton âge... ».
Sur le chemin du Moulin, Alfred n'avait pas trop froid, habitué au grand
air; il pensait au vieux berger qui l'avait accompagné jusqu'au coude du
chemin, à la sortie de Neuville, et qui lui avait tant appris!
Alfred s'était voulu rassurant:
« Grand-père! Je connais le chemin, il fait beau, c'est pas la peine d'aller
jusque chez Jean; de toute façon, tu reviendrais à la nuit, trop tard.
-Tu es bien brave mon gars! »
François l'avait embrassé sur le front en lui soulevant son béret.
« Faut que je revienne auprès de ta mère: tu sais bien pourquoi ».
Alfred s'était remis en route. Il observa vers Day, la ronde des corbeaux qui
s'abattirent soudain sur un champ labouré, en quête d'une nourriture
improbable.
« Sans doute une bestiole crevée qui les attire! » pensa le garçon. Il aperçut
une grosse grive, accrochée à la haie des gratte-culs4, morte, comme fauchée
en plein vol, déjà raidie et dure:
«C'est dommage pour Pierre, celle-là, il ne l'aura pas! Elle était belle
pourtant! ».
Pierre, c'était son ami, un véritable frère, le fils du meunier Jean.
Alfred Maizières, âgé de onze ans recherchait la compagnie de Pierre, son
aîné d'un an qui vivait avec son père et la vieille Alice, une tante paternelle,
sourde et muette de naissance, dévouée et besogneuse.
Pierre n'avait pas son pareil pour piéger les oiseaux et les lapins et il ne se
gênait guère pour se promener avec son bodet5, un panier fait de baguettes
Rétu : bien portant, résistant
4
Gratte cul: ftuit de l'églantier (cynorhodon)
Bodet : panier des tendeurs de grives, fait de baguettes de noisetier muni
d'un couvercle et d'une courroie que l'on passe sur l'épaule
11de noisetier. Il savait capturer les « agaces », sortes de pies-grièches que la
vieille Alice cuisinait en potées ou en soupes.
La nuit ne tarderait pas à venir. Alfred longeait maintenant la jlachi du
Fayet, une mare à l'eau profonde et si noire qu'on n'en voyait pas le fond.
Il devait coucher au Moulin où on l'attendait pour le souper; la neige
ralentissait sa marche... Si seulement il avait pu courir!
En attendant, les formes autour de lui s'assombrissaient et il ne pouvait
s'empêcher de songer à ces histoires terrifiantes que les adultes racontaient à
l'occasion des veillées.
Bien sûr, Grand-père François lui assurait que c'étaient des boniments de
commères, des contes pour faire peur aux drôles.
«Quandj'étais berger et que je couchais dans ma roulotte, j'ai bien cherché
à en voir des Annequins et des Nutons, des Lumerottes7. J'ai jamais vu même
un feu follet au-dessus du cimetière de Neuville. J'avais pas peur avec mes
deux chiens-loups et mon fusil à deux coups Lefaucheux... Non, gamin, tu
peux me croire, tout ça, c'est des menteries... ».
Pour se rassurer, Alfred se rappelait les paroles du Grand-père et pourtant,
la mère Mélanie, elle, en avait vus, des loups-garous, même des ouyeux, ces
petits lutins méchants qui hurlent afin d'effrayer les passants qui s'attardent
trop.
Après tout, qu'avait-il à craindre? Lui, il se dépêchait et puis, on y voyait
assez bien avec cette neige; d'ailleurs, personne n'avait jamais vu à quoi
ressemblait un ouyeux.
Alfred devait loger pendant quelques jours chez Jean le meunier, un brave
homme généreux et avisé qui s'entendait si bien avec Grand-père.
Le froid mordait; les étoiles brillaient avec éclat et le chemin scintillait au
crépuscule.
Il semblait à Al:&edque les arbres craquaient, comme si la gelée en cassait
les fibres et l'écorce. A la mairie de Neuville, le thermomètre était descendu
à moins 15°, aux dires du maître, Monsieur Sacré.
6 Flache: mare d'eau plus ou moins étendue
Annequins, Nutons Lumerottes : êtres fantastiques
12Alfred, tout à ses rêvasseries, se buqua8, ahoté dans une sorte de borne; le
garçon, vexé, tomba le nez contre le revers gelé du fossé durci, sans avoir eu
le temps de retirer les mains des poches de sa pèlerine. Le sabot droit avait
tenu le coup, mais sa grosse doye9 lui faisait mal.
Il arriva vers le sommet de la côte où la bise l'attendait. Il était tout
atoumilO autant du froid que de la peur qui s'insinuaient en lui, s'emparait de
tout son être, ses lèvres ébiséesll lui faisaient mal et le pinçaient.
Il se devait de réagir et surtout ne pas céder à la panique.
Alors qu'il abordait le dernier tournant de la descente qui mène au Moulin,
un hurlement le figea tout net; ça venait du bois au-dessus, à coup sûr.
« Un loup? On dirait bien Nom de Dieu! Un loup? »
« C'était pas sûr, mais tout de même, si c'était vrai? »
Alfred avait souvent entendu dire qu'il fallait faire beaucoup de bruit pour
éloigner ces bêtes qui s'en prenaient plus aux brebis qu'aux hommes. Les
éloigner? Mais comment?
Un oiseau de nuit, un rapace, sans doute répondit à ce hurlement par un cri
lugubre qui se répéta.
Alfred s'était repris et se dépêchait, essayant d'oublier les vieilles histoires
du Pépé Crochet, cet être malfaisant qui vivait au fond des étangs et des
cours d'eau, et qui aimait àjouer des tours pendables, à effrayer les passants
isolés, ou encore à faire des croche-pieds.
Il distingua enfm la masse sombre des bâtiments du hameau, et frappa trois
coups rapides avec le heurtoir, poussa la lourde porte grinçante et se coula
dans la pièce commune, transi et essoufflé.
Le chien affalé, avec le museau entre les pattes, jappa et vint se frotter
contre ses jambes, en remuant la queue, lui signifiant ainsi, qu'il l'avait
reconnu, sans aboyer.
Buquer, se buquer : trébucher, heurter involontairement, se heurter
9 Doye : orteil
10
Atoumi : engourdi par le ftoid
11
Ebisé : gercé
13Le meunier qui écafillait!2 des noix se leva:
« Enfin t'v' là petit! J'suis bien aise de te savoir ici, à l'abri par ce temps de
chien! Je m'apprêtais à aller au devant de toi. Finis d'entrer! Viens te
réchauffer! »
Pierre, le fils de Jean le meunier, achevait de ranger du bois dans le cantou
de la cheminée; il aida son ami à se débarrasser de son habit tout raidi de
gIvre.
« Viens faire une braisée» Une braisée consistait à mettre un peu de braise
à moitié refroidie et des cendres dans les sabots.
« Remets-toi, t'es tout blanc et tout accrampi13 ».
Alfred s'accroupit devant le feu après avoir enlevé ses mitaines trempées...
En réalité, il était plus facile de circuler par temps de gelée parce que peu
de chemins étaient empierrés. On était souvent obligé de porter des sacs de
blé au moulin, à dos de cheval, ou avec des ânes chargés de bâts, et les rares
écoliers employaient des échasses pour se rendre d'un village à l'autre ou
pour se rendre à l'école quand le dégel s'en mêlait. Il est vrai qu'à la belle
saison, on avait besoin des enfants pour aider aux mille et un travaux de la
ferme. La plupart des chemins des hameaux étaient si mauvais qu'on
s'enfonçait fréquemment jusqu'à mi-jambes.
« On va manger un peu» dit le meunier.
Alfred alla embrasser la vieille Alice si amitieuse14 qui achevait de préparer
la badrée15 pour les gaufres. Alice lui donna une tape amicale et sourit de sa
bouche édentée... Ses yeux noirs, malicieux et si vivants, si éloquents
constituaient l'unique langage que ses proches savaient interpréter. Alice en
effet, née sourde et muette ne s'était jamais mariée. Elle se dévouait à Pierre,
son neveu et à son frère Jean.
12 Ecafiller : enlever la coque
13
Accrampi : raide, courbaturé
14 Amitieux, se : qui cherche l'amitié
15
Badrée : pâte à gaufres ou à crêpes
14« Te voilà une belle baïenne16. Ça va te remettre avec un peu de vin chaud.
C'est du bon, du vin de Neuville, de la réserve que j'ai dans un tonneau de
chêne! Attends un peu pour la baïenne ! Elle est brûlante 1...»
Jean déposa la pomme de terre dans un creux de la grande table qui servait
de récipient.
Alice se mit à préparer le pain à cuire le lendemain. Elle mélangeait
doucement, avec application le beau froment et le petit levain qu'elle avait
conservé du dernier pétrissage dans un pot de grès.
Jean brassa le tout vigoureusement avec de la levure dans la maie... Alice
préleva un peu de pâton pour le petit levain de la prochaine fournée.
Pierre recouvrit la maie de deux couvertures pour l'isoler du froid et aider à
la fermentation avant que sa tante ne fit discrètement le signe de la croix.
Le feu éclairait moins, et les bûches sifflaient en s'écrasant sur les lourds
chenets ornés de têtes de femmes, curieusement; parfois le vent faisait
ragueulerJ7 la fumée dans la pièce commune, obligeant Alice à manier le
lourd soufflet.
Alfred, brisé par les émotions et le froid, essayait de lutter contre le
sommeil. Il savait que sa mère était comme ça18,si grosse qu'elle ne tarderait
pas à être délivrée. C'était la tradition: on éloignait ainsi chez des parents ou
des amis, les enfants pendant la période de l'accouchement.
Les deux enfants gagnèrent leur petit grenier par l'échelle raide située à la
droite de l'entrée. Alice bassina le lit.
Cette pièce exiguë n'était pas trop froide, car le conduit de la grande
cheminée passait derrière le chevet du lit, constitué de deux paillasses en
paille et feuilles defaux19.
Les deux enfants se glissèrent sous les couvertures et l'édredon garni de
duvet d'oie, bien au chaud, la tête enfouie dans les oreillers de plumes.
16
Baïenne : pomme de terre cuite dans la pelure
17 Ragueuler : repasser par la cheminée en parlant de la fumée rabattue par le
vent
18
Comme ça : enceinte
19
Faux: hêtres
15« Demain, si tu veux Alfred, on ira piéger» proposa Pierre.
Mais Alfred restait comme absent, préoccupé, assiégé par ses pensées:
«Tu sais pas... Pierrot, j'ai entendu un hurlement, c'était comme un loup,
là-haut, sur la crête...
Un loup ?.. tu as dû rêver, c'était un chien perdu: d'ailleurs, les
chasseurs disent qu'il y a en plus, sauf vers la Belgique. C'est loin!
Non, l'Fred, ça devait être un chien-loup.
T'as sans doute raison, Pierrot! »
Alfred demeurait sceptique. Il ne voulait pas mettre son affirmation sur le
compte de la peur. Il tenait à sa réputation de garçon intrépide, qui n'avait
jamais peur de la nuit - ce qui était vrai - il était robuste, doué d'une force
qui impressionnait ses camarades; surtout, il avait de grosses mains à la
poigne si ferme qu'il pouvait mainternr un jeune bélier en le tenant par les
cornes. C'était pourquoi les gamins, mêmes les plus effrontés ne se
hasardaient pas à le traiter de «bâtard »... sauf quand il avait tourné les
talons.
Alfred était né « sans père ». C'était le charron et grand-père qui l'avaient
déclaré le lendemain de sa naissance le 24 mai 1859.
Le mystère de sa naissance le tracassait depuis quelques mois. Grand-père
éludait la réponse, changeait de sujet de conversation, et comme Alfred le
voyait si peinezd° il n'insistait pas et il avait fini par renoncer à obternr toute
explication. Quant à sa mère, pas question de la questionner sur ce sujet
décidément tabou; mais le garçon connaissait suffisamment les lois
naturelles de la vie pour comprendre qu'il avait eu un père quelque part... ce
père était-il mort? Vivait-il au pays? Ce secret lui pesait douloureusement.
Il s'en était seulement ouvert à Pierre.
Pierre reprit:
« C'est d'accord pour demain? On va piéger?»
Alfred était déjà à demi ensommeillé à mi-chemin du rêve et du réel.
Des images dansaient dans sa tête et se brouillaient étrangement. Il rêva
qu'il était cerné par une meute de loups aux crocs énormes dans la clairière
20
Peineux : triste, aftligé
16du bois à Léonard. Heureusement, Grand-père et Jean apparurent, comme
par miracle devant les fauves avec leur fusil. Les détonations fIrent sursauter
Al:&ed,sans toutefois le réveiller.
« Tu dors pas, Al:&ed ? » hasarda Pierre.
Pas de réponse. Al:&edétait harassé et courbatu. La charpente craqua sous
les assauts de la bise hivernale. Il se sentait si bien en sûreté, dans ce grand
moulin auprès de son copain, son :&ère,qu'il aimait tant, de Jean le meunier
qu'il admirait, de tante Alice qu'il croyait immortelle.
Il était encore à l'âge où l'on ignore que ceux qu'on aime doivent mourir
un jour. Pierre moucha la chandelle placée sur un trépied.
Les deux enfants ne tardèrent pas à sombrer dans le sommeil profond de
l'enfance, dans cet oubli total qui «tue» les mémoires même les plus
douloureuses, et qui of:&echaque matin la chance d'une nouvelle existence.
Heureuse enfance qui ignore les dures réalités de notre vie... Merveilleuse
faculté d'oubli de la jeunesse qui découvre la vie, le monde à tâtons, un
monde tout neuf dépouillé de la comédie humaine que l'on ne soupçonne pas
encore.
17Chapitre II
Louis Georges Maizières, né de« père inconnu. »
Le lendemain, au réveil, Alfred se sentait frais et dispos après une longue
nuit de sommeil ininterrompu.
Il reconnut toutes les odeurs mêlées de tilleul, d'oignons, de thym,
d'hysope, de fruits qui séchaient sur des claies protégées par des sacs de jute
dans le grenier qui jouxtait la petite chambre séparée seulement de ce grenier
par une cloison de planches de sapin à peine rabotées.
Alfred se frotta les yeux collés et songea de nouveau à sa mère; Pierre était
déjà levé. Alfred pensait à Marie-Jeanne, si grosse qui allait accoucher, aidée
par ses deux voisines. Alfred songeait à grand-père qui vivait dans une des
dernières chaumières du village juste en face de la vieille ferme où habitait
sa fille, et qui avait sans doute veillé toute cette nuit, guettant un signe de
Marie-Jeanne quand le moment de la délivrance serait venu. Il irait chercher
d'abord Delphine qui avait mis tant d'enfants au monde.
Il essayait d'imaginer ce mystère, mais les perspectives de cet évènement
dépassaient son entendement d'enfant. ..
Il entendit la voix de son ami :
« Alfred! Viens! Y'a du pain grillé» et d'ajouter: «C'est un temps à
piéger! »
L'été, lorsque les durs travaux creusaient les estomacs, on «redéjûnait» et
on marindair11'après-midi, et souvent à la veillée, on recinair2.
L'hiver, on se couchait plus tard, les repas étaient limités à trois; c'était
dans les habitudes paysannes de bien déjeuner le matin.
Alfred descendit et s'installa sur un tabouret, le dos tourné vers l'âtre, les
deux enfants étaient seuls devant un bol de café au lait au fort goût de
chicorée, de Renwez. Alice devait être au fournil, occupée à faire cuire le
pain pour la semaine. Elle fabriquait des miches de six ou sept livres qui se
conservaient d'autant mieux qu'elle mélangeait au pâton, des pommes de
terre bien cuites et bien écrasées.
21 Marinder : goûter
22
Reciner : prendre une collation après un repas
19Alice s'occupait aussi des volailles, des lapins, de la vache et de l'âne.
Elle avait préparé de la confiture de mûres et une belle tranche de jambon à
chacun.
Le meunier était parti au village comme il l'avait annoncé la veille,
accompagné du chien, avec l'âne dont le pas était plus sûr malgré le gel.
Par la beuquette (ou bauquetti3), Alfred s'aperçut que le soleil était déjà
bien haut.
«On y va aux grives? Jusqu'au bois de Necharent, proposa Pierre qui avait
préparé son panier.
Oui, oui, quand tu veux... Ils s'emmitouflèrent après avoir embrassé
Alice qui rentrait de la grange ».
Dehors, le soleil faisait briller la surface des près, et pour s'amuser, les
deux garçons, en passant à proximité du bief du moulin, détachèrent des
stalactites pour les sucer...
Malgré le soleil, le vent du nord mordait leur visage et le tapis neuf,
immaculé, brillait de mille étincelles rosées qui éblouissaient les yeux des
enfants.
Alfred suivait son ami à quelque distance essayant de repérer les traces
éphémères et fragiles que quelques animaux auraient pu laisser. D'abord les
empreintes d'un mulot...
« Tiens! Un lièvre qui a dû gîter là, au pied du buisson.
Ah oui! Ce serait pas plutôt un renard? un tout petiot? D'ailleurs, tu
te souviens, répartit Pierre, qu'on en avait vu deux à cet endroit, même
que plus loin, on avait fait détaler un blaireau? ».
Comme Alfred ne répondait pas, Pierre qui sentait que son copain restait
tracassé, en oubliait la chasse aux grives.
23 Beuquette ou bauquette : œil de bœuf, endroit d'où l'on bauque (épier,
regarder furtivement)
20C'est vrai qu'Alfred travaillerait dès le prochain printemps à la ferme
Guillaume du Gros Chêne à la Sabotterie où son grand-père l'avait présenté
le Il novembre à la Saint-Martin. Le printemps, c'était si loin pour ces
gamins qui ne se projetaient pas facilement dans l'avenir.
Le silence des lieux et la solitude étaient propices aux confidences.
Ce fut Pierre qui reprit la conversation:
«Tu sais Alfred, ma mère, on sait même pas où elle est« asteur» ! (à cette
heure).
Je sais Pierrot, tu me l'as déjà dit. Moi, c'est mon père...j'sais pas...
Ce que tu ne sais pas, ma mère, c'est qu'elle s'est fait embobiner par un
soldat, un adjudant des dragons à la foire de Vouziers. Ça fait pas
longtemps que je suis au courant; j'ai entendu papa en parler au
charron. A moi, jamais il n'en parle! Il a dit qu'elle se plaisait pas ici
dans cet endroit perdu dans les Ardennes. Maintenant, il ne lui en veut
plus. C'est fini, il pense qu'elle était un peu dérangée comme sa mère
qui était plutôt basile.
Comment tu dis? basile ? Ça veut dire quoi?
Oui, un peu idiote, dérangée.
Comme la vieille Mathilde de la Coquée à l'écluse?
C'est ça!
Moi c'est pire! Pierre, j'suis un bâtard comme ils disent tous, tout
comme le bébé qui va naître. Ma mère, pourtant, c'est pas une
mauvaise femme, mais d'où vient-il celui-là? Quant à moi, je sais
seulement que c'est la femme du charron et Delphine Cuif qui m'a
déclaré le lendemain de ma naissance, et tu sais quel âge elle avait ma
mère?
Ah! Ça non! Sinon qu'elle était bien jeune !
Elle avait seize ans quand je suis venu au monde.
21Il s'arrêta pour cueillir quelques baies de sorbier, des branzièrel4 que
Pierre utilisait comme appât pour tendre les grives.
« Tu vois! On a beau dire: année de branzières, année de grives, cette
année, y'a des sorbes, mais pas beaucoup de grives.
Pierre reprit le fil de leur discussion:
«Remarque bien que c'est une chance d'avoir une mère aussi jeune: moi,
Alfred, elle m'a laissé comme ça: j'avais cinq ans j'm'en souviens à peine.
Heureusement qu'il y avait tante Alice. N'empêche que mon père, il est
souvent triste quand il reste seul; c'est pas normal, à son âge de vivre sans
femme. D'un autre côté, j'aimerais pas avoir une belle-mère comme
Auguste; elle lui en fait voir, sa belle-mère! J'aime bien ta maman, Alfred,
elle est bien vaillante, tu sais !Et puis,mon père ,il l'apprécie ta mère.
Il reprit:
Dis, Pierrot, promets-moi qu'on pourra toujours se voir quand je
travaillerai à la Sabotterie : je reviendrai le dimanche; en coupant par
les champs, j'en ai pour une paire d'heures.
Promis juré, Fred, et imitant le geste séculaire des paysans dans les
foires, il tapa dans la main droite de son copain.
On respectait Jean le meunier autant que François le berger dans toute la
contrée. On prêtait au premier des dons de sorcellerie. C'étaient des
rumeurs bien vivaces. Personne ne pouvait imaginer que cet homme si
généreux, aurait pu jeter un mauvais sort à une bête, encore moins à un
homme. Sans être riche, Jean possédait quelques arpents de bonnes terres,
veules comme de la cendre, des ruches, des bois achetés au père Léonard et
même, chuchotait-on tout bas, de beaux écus cachés quelque part dans un
recoin de son grand moulin qui ne fonctionnait qu'une partie de l'année, et
autant que le cours du Montgon le permettait. Jean avait tiré un mauvais
numéro et il avait fait son régiment à Reims où il avait connu Madeleine, la
mère de Pierre, une ouvrière en filature, dégourdie et amusetti5, et malgré
l'hostilité de sa mère qui était une veuve aisée, Jean avait épousé cette
Madeleine pauvre et fière et qui était de la grande ville.
24 Branzières : baie de sorbier utilisée comme appât par les tendeurs de
gnves.
25 Amusette: se dit de quelqu'un qui se laisse distraire de son travail par des
riens.
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