Alger la bien aimée

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Christophe, un jeune médecin, débarque à Alger en janvier 54. ll y découvre, outre la beauté des paysages, une population ayant une culture, une religion, des moeurs différentes, mais aussi l'hostilité fondamentale qui déjà oppose Européens et Arabes. Le 1er novembre, la guerre éclate. Notre héros en vivra tous les débordements, comme militaire dans le bled, chef de famille à Alger, spectateur dans sa belle-famille, faite de pieds-noirs typiques.
Publié le : dimanche 1 mai 2005
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EAN13 : 9782296397248
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Alger, la bien aimée

Yves Najean

Alger, la bien aimée
Roman

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du même auteur:

Albilla, servante gauloise, L'Harmattan,

1999.

Era, la vie d'une femme à l'aube du néolithique, L'Harmattan, 2001. Les Hoplites, ou la vie d'une famille athénienne au siècle de Périclès, L'Harmattan, 2002. La lectrice de la reine Hortense, L'Harmattan, 2003.

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8328-7 BAN: 9782747583282

A ceux qui, comme moi, sous l'uniforme, ont découvert l'Algérie et l'ont aimée.

Près de cinquante ans après les événements tragiques entraînés par une longue guerre, le souvenir de ceux-ci taraude encore la mémoire de bien des Algériens rapatriés en 1962, et de beaucoup d'autres qui eux aussi ont aimé l'Algérie. L'auteur n'ignore pas le risque qu'il a pris en évoquant ces moments pénibles. fi a cherché à respecter les souffrances ressenties par les hommes et les femmes si attachés à ce qu'ils pensaient être leur pays, tout en reconnaissant les excès d'un paternalisme irritant, d'un orgueil excessif, d'un racisme latent. Les abus nés d'une lutte difficile contre un terrorisme assassin ne pouvaient être cachés, leur justification au nom de l'efficacité restant pour le moins discutable. Tous les personnages, civils ou militaires, pieds-noirs ou musulmans, de ce roman sont imaginaires, bien qu'inspirés par certains de ceux rencontrés par l'auteur lors de ses séjours en Algérie. Imaginaires aussi sont leurs réactions lors des événements survenant au cours de cette longue période de lutte, d'espoir, et enfin d'accablement. L'auteur espère ne pas les avoir trahis, en les peignant avec leurs qualités et leurs défauts. TI voulait, en tout cas, exprimer dans son ouvrage son attachement pour ce pays captivant, et pour tous ses habitants.

Chapitre I

Le pâle soleil d'hiver ne perçait que par intennittence le rideau des nuages bas et la Méditerranée, pour une fois, était d'un gris d'acier. Depuis le pont supérieur du Ville de Tunis, Christophe Vuillaume pouvait voir, à peine estompé par la brume, l'amoncellement des maisons aux toits rouges de Marseille, et, par delà la colline du Panier, l'immense et disgracieuse statue dorée de Notre Dame de la Garde, pourtant partout vénérée; un bref instant une prière de demande monta à ses lèvres: que la patronne des voyageurs fasse de son séjour en Algérie un moment heureux de sa vie !. TIavait quitté l'école du Service de Santé, à Lyon, trois semaines plus tôt, juste avant les fêtes de Noël 53, une fois ses examens de fin d'année soutenus sans encombre, pour une pennission de trois semaines dans sa famille, en Lorraine, et il rejoignait maintenant sa première affectation; il devait passer un an dans un hôpital d'application pour y compléter sa formation, avant d'être affecté ensuite dans l'infirmerie d'un corps de troupe. TIavait choisi Alger, plutôt qu'une banale ville de métropole, parce qu'il n'avait pas d'attache en France et qu'il imaginait trouver outre-Méditerranée un parfum d'aventures, dans un autre climat et au milieu d'une population bigarrée. TI rejoignait donc l'hôpital Maillot, où il allait passer cette année de stage qui préluderait à son envoi quelque part dans le bled, affectation habituelle des plus jeunes officiers. Mais il avait bien l'intention de tenter, plus tard, le concours de l'assistanat des hôpitaux militaires, première marche vers une carrière qu'il rêvait prestigieuse. Car, né dans un milieu modeste de petits boutiquiers nancéens (c'était d'ailleurs pour cela qu'il avait fait ses études de médecine dans le cadre de l'armée, où elles ne coûtaient rien), il

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n'en avait que plus d'ambition et s'imaginait déjà en grand patron, chef de service au Val de Grâce. Ce matin là, il avait abandonné le sinistre camp Sainte-Marthe, où il avait été logé depuis deux jours avec quelques officiers et sous-officiers comme lui en instance de départ pour Alger, et en début d'après-midi il avait gagné le port, pressé de découvrir l'atmosphère des paquebots, qu'il ne connaissait que par les romans, et il regrettait que le voyage soit si bref. Mais, de nature sage et ne quittant d'ailleurs la terre que pour fort peu de temps, il n'escomptait pas trouve.r dans cette traversée l'occasion d'une aventure piquante; cela ne l'empêchait pourtant pas de dévisager discrètement les passagères élégantes qui montaient à bord. Mais, hélas, elles lui parurent pour la plupart banalement bourgeoises, et les adieux qu'elles faisaient à leur famille restée sur le quai bien conventionnels. La cloche enfin sonna, annonçant le départ puis, les haussières larguées, le remorqueur entraîna la lourde masse hors du bassin. Enfin le paquebot se libéra, et mit cap au Sud. Cette fois il était bien parti, et Christophe salua sans regret la ville qui rapidement se fondait, derrière lui, dans la grisaille. Le lendemain matin un éclatant soleil avait séché les ponts, nettoyés par la bruine de la veille. Le jeune homme s'était levé de bonne heure pour profiter de l'entrée du bateau dans la baie ci'Alger dont on lui avait vanté la beauté. Et de fait, en approchant du rivage, il pouvait voir devant ses yeux se déployer les collines dominant en arc de cercle la ville toute blanche. C'était l'Afrique, et Christophe ressentit comme un frisson en évoquant les aventures qu'il allait, du moins l'espérait-il, vivre sur cette terre qui se dévoilait peu à peu devant lui, toute enveloppée pour lui de mystère. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait du rivage, il pouvait mieux distinguer, en scrutant l'horizon à la jumelle et en vérifiant ses observations sur le plan détaillé du Guide Bleu, la longue rangée des immeubles modernes surplombant le quai, juste en face de lui, avec un peu vers la gauche, en hauteur, la masse imposante du Gouvernement Général, puis plus loin encore les maisons basses du quartier de Mustapha avec la tache verte et les palmiers élancés du Jardin d'Essai; vers la droite c'était l'amoncellement des mai-

Il
sons de la Casbah, serrées les unes contre les autres en un triangle qui surplombait les minarets des mosquées et les deux toms de la cathédrale; et au delà encore il pouvait distinguer, vers l'Ouest, le faubomg de Saint-Eugène dominé par la colline de la Bouzaréah et par l'église de Notre Dame d'Afrique, qui faisait pendant, de l'autre côté de la Méditerranée, à celle consacrée à l'autre Vierge, la bonne mère de Marseille; il venait de quitter l'une, l'autre l'accueillait. Comme le soleil peu à peu montait, toutes ces maisons paraissaient devenir plus blanches encore, et Christophe en se rapprochant du port s'émerveillait de voir, dominant ça et là les terrasses basses, les bouquets d'un vert cru des palmiers. TIn'escomptait pas qu'on vienne le chercher; le médecin-chef de l'hôpital Maillot avait certainement d'autres chats à fouetter; étaitil seulement au courant de la date d'arrivée de son nouveau subordonné? Les autres officiers qui avaient voyagé sur le même paquebot, et avec lesquels il n'avait fait qu'échanger quelques mots la veille au soir, au diner où ils avaient été réunis à la même table, avaient tous de la famille ou des amis à Alger, et étaient attendus; lui, pensait-il, prendrait simplement un taxi, quand la foule qui se pressait sur le quai, qu'on distinguait bien, maintenant qu'on en était tout proche, se serait un peu éclaircie. TI n'était en fait pas pressé du tout d'aborder, et prenait plaisir à regarder la cohue bigarrée qui se pressait au pied des échelles de coupée, où les Emopéennes en robes blanches ou vivement colorées, les bras nus, côtoyaient les femmes arabes au long voile blanc cachant leur chevelure, leur haïk dissimulant le bas du visage, où les bourgeois européens bien vêtus et les militaires en uniforme se mêlaient aux indigènes secs et barbus, vêtus à l'européenne ou en djellaba, le chèche enroulé en turban autour du crâne, tandis que des portefaix en haillons cherchaient à se saisir des bagages des voyageurs; et partout comaient des gamins, les pieds nus, offrant aux chalands des cigarettes à l'unité ou tapant dans une vieille boîte de conserve qui leur servait de ballon. Ce monde si nouveau qui se dévoilait subitement à lui fit sourire de plaisir Christophe; c'était bien cela qu'il attendait de ce pays qu'il se réjouissait de découvrir sous tous ses aspects.

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TIeut la surprise, quand à son tour il descendit la passerelle, suivant le porteur chargé de sa lourde cantine, de se trouver face à face avec un autre jeune sous-lieutenant, dont la couleur pourpre et le velours des épaulettes indiquait que comme lui il était médecin ; il agitait, en dévisageant les gens qui abordaient le quai, une feuille de papier où était inscrit son norn. « Sous-lieutenant Ait ldir », se présenta son collègue quand les deux jeunes gens purent se dégager de la faille. «Mon vrai prénom est Mahmoud, mais à l'Ecole on m'appelait Marc. Tu pourras me nommer ainsi, si tu veux. Tu viens de Lyon, je crois; moi, je sors de Bordeaux, car je souhaite servir aux colonies. En métropole, la vie n'est pas très plaisante pour un garçon comme moi; je sens en effet trop souvent, par des détails, mais qui quelquefois me peinent, une certaine animosité ou un mépris du fait de mon origine kabyle... mais pas venant de médecins, ajouta-t-l1 pour effacer ce que cette remarque pouvait avoir de pénible, surtout quand elle était faite dès la prise de contact avec un nouveau venu. - Je te remercie sincèrement d'être venu me chercher, mon vieux. C'est agréable d'être accueilli, surtout quand on vient de si loin. Je suis enchanté d'aborder ton pays, et je suis sûr de m'y plaire si l'accueil est ailleurs aussi sympathique que le tien. Mais je suppose qu'il nous faut maintenant aller à l'hôpital, où je suis sans doute attendu; c'est de là que tu viens, je pense. - On peut d'abord siroter un café; rien ne nous presse, en fait. Puis nous prendrons le tram, car le colonel Bertaud, c'est le médecin-chef de Maillot, s'il m'a demandé d'aller te chercher et de présider à ton installation là-haut, n'a pas été jusqu'à mettre à ma disposition une voiture et un chauffeur, tu t'en doutes. Mais à nous deux, nous porterons facilement cette cantine. » Pendant tout le trajet qui menait les deux jeunes gens du débarcadère à la banlieue où se trouvait l'hôpital, son camarade ne cessa de montrer à Christophe les lieux qui lui semblaient mériter plus qu'un coup d'œil. C'était le square Bresson et ses palmiers magnifiques, l'Amirauté et la mosquée de la Pêcherie, avec tous les étals des poissonniers le long de la rampe menant à la mer, la

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grande mosquée puis la rue de la Lyre et la rue Bab Azoun, sous les arcades desquelles se pressait tout un peuple descendant ou remontant vers la Casbah voisine, puis, après le débouché de la rampe Vallée et le lycée Bugeaud, passée la verdure exubérante du square Marengo, la longue montée à travers Bab el Oued jusqu'à l'hôpital Maillot « As-tu remarqué, demanda Ait 1dir à son nouvel ami, la diversité des gens que nous avons croisés en chemin? En bas, nous étions proches des quartiers bourgeois, où vivent les pieds-noirs, bien que la plupart d'entre eux, en fait, habitent plus à l'Est dans la ville, et pour les plus riches les villas construites sur les hauts, dans les collines; puis, après, c'était le bas de la Casbah, qui est ce qui reste de la vieille ville d'origine, et est uniquement musulmane; maintenant, à Bab el Oued, nous sommes dans un quartier à dominance espagnole; tu n'as qu'à voir les noms inscrits sur les vitrines des boutiques pour t'en persuader. Beaucoup de ces gens sont venus ici en 38, lors de la chute de la République, et le quartier en est encore politiquement marqué; on y vote à gauche. Mais en fait, à Alger, il n'y a pas de ghetto, corrigea-t-il; bien des musulmans aisés vivent dans la ville européenne, et Bab el Oued est aussi très mélangé, avec à côté des Espagnols une population modeste d'autre origine, italienne, maltaise, métropolitaine, et aussi bon nombre d'Arabes; les Juifs, eux, qui sont nombreux à Alger, sont installés partout. La ségrégation, en réalité, se fait par l'argent. Je crois qu'ici, et c'est heureux, il n'y a guère de racisme, au moins apparemment, malgré l'orgueil des Européens vis-à-vis des indigènes, leur paternalisme choquant; d'ailleurs regarde, dans ce tram le conducteur est un arabe, et le receveur est un espagnol. » On était arrivé au tenninus de la ligne, sur une placette située juste en face de l'entrée principale de l'hôpital. TIn'y avait personne au poste de garde, et cela fit sourire Nt 1elir. « Les hommes de faction à la porte sont comme d'habitude au bistrot d'en face, à jouer au baby-foot, s'exclama-t-il. Tu verras, à l'usage, que la maison Fernandez est le havre des infirmiers de Maillot quand ils ont un peu de temps libre, et les médecins la fréquentent d'ailleurs eux aussi volontiers, avant le dîner. C'est un

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café très espagnol, avec les tapas sur le zinc, et l'anisette, qui est la boisson traditionnelle de l'Algérie, pour l'apéritif. Même mes coreligionnaires en boivent, en dépit de sa teneur en alcool; ils se font servir ce qu'ils appellent un verre de lait, à cause de sa couleur, pour donner l'impression de ne pas pécher, mais personne bien entendu n'est dupe.
-

En tout cas, les filles ici sont superbes, remarqua Christophe en

jetant un coup d'œil vers des beautés aux cheveux noirs et aux yeux vifs; on se croirait à Séville. - Fais attention à elles. Les femmes ici, et pas seulement les Espagnoles, sont volontiers aguicheuses, mais si seulement tu oses y toucher, tu te retrouveras vite la bague au doigt, ou sinon le couteau du frère aîné dans le ventre. - Merci de tes conseils, mon vieux, répliqua Christophe en riant; je serai prudent. - Tu feras bien. Mais, en attendant, le temps passe. Bon, attendsmoi ici avec ta cantine, je vais trouver un planton pour nous aider à trimbaler tes bagages jusqu'au pavillon des officiers, où tu auras ta chambre.» Dès qu'il vit la demeure où il allait vivre, Christophe fut littéralement enchanté. Le pavillon des officiers était, vu du dehors, un gros cube blanc presque sans fenêtres, tout garni de bougainvillées violets et pourpres. Mais c'était l'intérieur du pavillon (une ancienne demeure de plaisance du dey, lui glissa son camarade) qui était le plus séduisant. Dans la cour pavée d'un éclatant marbre blanc, un bassin hexagonal reflétait le feuillage vernissé des orangers en pots disposés aux angles; deux escaliers conduisaient à une spacieuse galerie à la rambarde de bois sculpté, peint de brun et de vert foncé, qui faisait, donnant sur la cour, tout le tour de l'étage et sur laquelle ouvraient les portes des chambres. Et tout le bas des murs était garni de carreaux de faïence de Delft, représentant des moulins, des bateaux de pêche, et des animaux fantastiques; c'étaient, affirma à Christophe son nouveau camarade, des prises faites autrefois par les Barbaresques. Comme il y avait très peu d'officiers malades dont l'état nécessitait une hospitalisation, on

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leur avait réservé les chambres du rez-de-chaussée, de l'étage aux jeunes médecins célibataires. et affecté celles

Bien sûr, Christophe ne s'attendait pas à ce que sa chambre soit douillette, et de fait elle était meublée de façon spartiate. Outre le lit étroit, il n'y avait là qu'une annoire métallique pour y ranger son linge, et deux chaises devant un petit bureau pour lui permettre de travailler. TI n'y avait pour le chauffage qu'un poêle à bois, que l'occupant allumait le soir s'il avait froid, et la pièce n'était aérée que par une fenêtre grillagée donnant sur la galerie intérieure. Mais, telle qu'elle était, cette chambre lui suffirait bien. Christophe avait son linge, ses vêtements, ses livres, à ranger, avant d'aller se présenter au médecin-chef et d'accomplir les formalités administratives qu'il devinait devoir être longues. Ait ldir était resté avec son ami, le regardant vider sa cantine et disposer ses effets dans l'armoire. TI était bavard, et ne cessait de palabrer avec son nouvel ami. La situation politique en Algérie devait lui tenir à cœur, car c'est là-dessus qu'il entreprit son camarade quand celui-ci l'interrogea sur ses origines sociales. - «Je suis kabyle, je te l'ai dit tout à l'heure et mon nom l'indique; il a des racines berbères. C'est pourquoi je ressemble plus à un paysan auvergnat qu'à un noble arabe. D'ailleurs il y a ici bien peu d'arabes purs, quoique prétendent ceux qui s'en glorifient. Tu verras cet après-midi l'infirmier-chef de ton service. TIs'appelle Taleb, et il a dépensé un argent fou auprès d'aigrefins pour démontrer qu'il descend d'un compagnon du Prophète! Nous sommes en fait, nous autres Algériens, tous des Berbères plus ou moins croisés avec d'autres races; c'est fou le nombre de conquérants qui sont passés par ici, depuis les Carthaginois, les Romains, les Vandales, bien avant les Arabes. Mais les Kabyles comme moi, parce que leurs montagnes ont toujours été fort difficiles d'accès, sont restés, eux, des Berbères à peu près purs. Ma famille est de Fort-National, en l'aîné et j'ai trois sœurs, dont deux sont Si tu veux, nous pourrons monter un de te présenterai ma famille; j'ai une moto pleine montagne; je suis mariées, et un jeune frère. ces week-ends là-haut et je assez puissante pour nous

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porter tous les deux. Je te montrerai mon pays; cela me fera plaisir ; il est rude, certes, mais il est vraiment beau, tu verras.» Après le déjeuner, qu'ils prirent au mess et qui permit à Christophe de faire connaissance avec quelques-uns de ceux qui seraient demain ses compagnons, celui-ci dut aller se présenter au colonel médecin-chef de l'hôpital, qui l'accueillit aimablement mais sans chaleur, puis, après avoir rempli les inévitables paperasses, au chef du service de médecine auquel il était affecté, le commandant Marchal. C'était un homme grand, fort, aux cheveux déjà gris, coupés en brosse, dont les traits respiraient l'intelligence et la bienveillance; tout de suite Christophe fut certain qu'il s'entendrait parfaitement avec son patron et que celui-ci l'aiderait en cas de besoin. « Vous devez être étonné, mon cher Vuillaume, lui dit le commandant avec un sourire aimable, d'être affecté au premier fiévreux, et non dans un banal service de médecine comme ce serait le cas en métropole; il ne s'agit pas, comme vous pouvez le croire, du département des maladies infectieuses où sert votre nouvel ami, Mt ldir. C'est simplement un lointain souvenir de la conquête; les malades, alors pour la plupart victimes du paludisme ou de la dysenterie, étaient qualifiés de fiévreux; ceux ressortant de la chirurgie étaient les blessés. Nous avons donc dans ce bâtiment le premier et le deuxièmè fiévreux,8"et dans le pavillon d'en face le pre\ mier et le deuxième blessés. l'
~ \

Mais voilà le jeune aspirant qui fait son service chez moi, s'exclama-t-il à l'entrée d'une autre personne en blouse blanche, un grand garçon brun qui paraissait avoir l'âge de Christophe. Pierre Schmidt, que voilà, vient d'être reçu à l'internat des hôpitaux d'Alger, précisa le commandant en se retournant de nouveau vers Christophe, qui comprit pourquoi ce garçon lui semblait afficher un air de supériorité ~ui, comme tous les médecins militaires qui servaient dès la fin de leurs études, n'avait en effet pas passé ce concours et n'avait pas ce titre). J'espère que vous vous entendrez bien avec lui. TI pourra vous servir d'introducteur auprès des médecins civils de Mustapha; il y a là-bas des gens très bien, fort accueillants, auprès desquels vous pourrez, si vous le voulez, apprendre davantage qu'en restant à Maillot, où la pathologie rencontrée

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chez nos jeunes appelés n'est guère variée. En outre, Pierre Schmidt fait partie d'une très ancienne famille d'Alger, et pourra vous piloter dans cette ville, assez fennée comme toutes les métropoles provinciales. Mais venez avec moi, Vuillaume, je vais faire avec vous le tour du service et vous présenter les infirmiers et infirmières.» Christophe était un individu aisément adaptable, et il ne lui fut pas difficile de se fondre panni les médecins de l'hôpital. L'atmosphère y était d'ailleurs fort calme; les militaires du contingent, gens jeunes et en bonne santé, étaient rarement malades ou n'avaient que des affections bénignes, et ce furent les légionnaires et les tirailleurs rapatriés d'Indochine qui donnèrent au jeune lieutenant ses premières leçons pratiques en matière de pathologie tropicale. A midi il retrouvait au mess son ami Ait 100, qui, et cela l'étonna, était le seul médecin de souche indigène. Le soir, si aucun des deux n'était de garde, ils allaient ensemble au cinéma dans l'une des salles populaires de Bab el Oued, ou bien ils trouvaient quelques camarades pour taper le carton dans l'une de leurs chambres. il avait aussi accepté volontiers l'invitation en salle de garde, à l'hôpital Mustapha, que lui avait faite Pierre Schmidt. TIretrouvait là-bas, dans une ambiance beaucoup plus libre que celle un peu guindée du mess des officiers de Maillot, tout un groupe de jeunes médecins qui le reçurent amicalement, mais avec, lui sembla-t-il, une certaine condescendance, celle de gens qui avaient réussi un concours difficile, vis-à-vis du militaire dont le destin était à l'avance tout tracé et, à leur avis, assez médiocre. Mais ce n'était là qu'un léger nuage qui ne troublait pas vraiment Christophe; il avait essuyé à Lyon les mêmes rebuffades. Et la faconde de ces nouveaux camarades, leur façon bien algéroise de le saluer en frappant leur main dans la sienne pour lui souhaiter le bonjour, facilitaient la création de liens amicaux. Pierre, la première fois qu'il avait invité son ami, lui avait donné quelques avertissements, durant le trajet en tram, afin de lui éviter des bourdes dommageables.

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« Tu verras; il Y a chez les médecins deux clans qui ne s'aiment pas et se font volontiers des vacheries, les Juifs et les Chrétiens, et cette séparation en deux clans se sent nettement dans presque tous les services hospitaliers. TI y a ceux dont le patron est juif et que choisissent les internes juifs pour leurs stages; un garçon qui n'est pas des leurs n'aurait dans ce service aucun avenir, car le patron lui préférerait systématiquement un coreligionnaire pour devenir plus tard assistant chez lui. Bien sûr, à l'inverse, un Juif aurait peu de chances dans un département dirigé par un non-juif, c'est compréhensible. Nous nous côtoyons, nous déjeunons ensemble, mais au fond nous ne nous aimons pas. TIy a d'ailleurs beaucoup de Juifs à Alger, tu sais, et ce sont pour la plupart des gens intelligents et travailleurs, mais aussi des ambitieux qui se soutiennent les uns les autres. Je crois que ce que je te décris ne s'applique pas qu'à notre Faculté, mais que la même hostilité sourde, la même opposition entre clans existe dans toutes les professions, dans tous les milieux. Mais bien sûr, comme tu viens de métropole, que tu ne concours pas chez nous et que par conséquent tu ne portes ombrage à personne, tu seras accueilli aimablement par les deux partis. Mais fais pourtant bien attention aux gens avec lesquels tu bavarderas; une parole de trop est vite dite et, à Alger, nous sommes tous susceptibles ! - Mais tu ne parles là que d'Européens et de Juifs. Cette opposition des uns vis-à-vis des autres me choque, mais quid des Musulmans ? TIs sont quand même bien plus nombreux que tous les autres, dans ce pays, et je suppose qu'il ne leur est pas interdit de faire des études de médecine et de se présenter à l'internat. - Les Arabes ne font guère d'études techniques comme celles de médecine, répondit Pierre d'un ton méprisant, peut-être parce qu'elles ne conduisent qu'à des professions où l'on gagne moins bien sa vie que dans le commerce, pour lequel ils sont doués, il faut bien le dire. Quelques-uns cependant font leur pharmacie; pour e~ c'est seulement du négoce. En général, ceux qui entament des études supérieures préfèrent la Faculté des Lettres et surtout celle de Droit il y a plein d'Arabes au barreau d'Alger; la chicane juridique convient à leur esprit retors. Et ce que je dis là ne s'applique,

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bien sûr, qu'aux fils des gens qui ont accédé à la bourgeoisie, et pas aux pauvres bougnouls du bled qui ne savent pas lire, et souvent ne parlent même pas le français. De toute manière, ces gens-là, ces bicots, nous ne tenons pas trop à les voir parmi nous; il n'yen a qu'un parmi nos collègues; il ne vient jamais déjeuner avec nous. - Et pourquoi donc raisonnes-tu de cette façon, interrogea Christophe, choqué par le dédain non dissimulé qu'affichait son collègue à l'égard de cette fraction de la population algérienne. - C'est bien simple. Nous n'avons rien de commun avec eux, pas la même civilisation, pas les mêmes valeurs spirituelles, pas les mêmes idées, pas les mêmes goûts, pas la même langue. J'ai l'impression qu'ils nous jalousent, et quant à moi je les méprise, je ne le dissimule pas. Nous ne formons pas une communauté, nous Européens, avec eux; nous ne sommes que juxtaposés, et tout ce que nous souhaitons est qu'ils nous foutent la paix, que nous gardions notre prééminence, et qu'ils nous craignent. Tu vas peut-être me dire qu'ils sont sept ou huit fois plus nombreux que nous; c'est vrai, mais ce n'est qu'une raison de plus pour être méfiants à leur égard. - C'est un réquisitoire raciste que tu me présentes là, dis donc. Tu me choques, franchement, et je suis sûr que tu exagères, que tu as des amis dans les autres communautés. J'espère que tout le monde autour de toi ne partage pas ces idées abruptes. - Si, je le pense, seulement ils ne s'expriment pas d'une manière aussi franche que moi. Je crois que la grande majorité des piedsnoirs, qui connaissent bien la population indigène, partagent mon opinion, et ont en horreur les jolis cœurs métropolitains qui viennent nous faire de la morale en nous parlant de fraternité. Non, vraiment, les Arabes ne sont pas nos frères! Nous pouvons être généreux avec eux, même avoir parmi eux des amis, mais nous voulons que chacun reste à sa place. » Cette sortie étonna Christophe, encore qu'il avait déjà deviné l'hostilité sourde entre les populations, Chrétiens vis-à-vis des Juifs, et ces deux-là vis-à-vis des Arabes; en parlant avec les uns et les autres il se rendit compte que, sous une forme plus ou moins net-

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tement exprimée, l'opinion méprisante de Pierre envers les indigènes était largement partagée, aussi bien dans les classes supérieures que dans le petit peuple de Bab el Oued, alors que les Juifs, nombreux pourtant à Alger, étaient, eux, plutôt jalousés, mais souvent secrètement admirés. TI avait d'ailleurs remarqué qu'aucun des internes qu'il fréquentait à Mustapha ne parlait couramment l'arabe dialectal, la langue de la majorité de la population, ce qui devait, pensait-il, poser bien des problèmes aux urgences, lorsque arrivait là un malade évacué du bled. Lui était conscient de cette nécessité d'aller au devant des autres, et il avait dès le lendemain de son arrivée demandé à son ami kabyle de lui donner, au lieu de faire la sieste, des leçons pratiques d'arabe courant, mais en face du comportement de son collègue il n'osa pas s'en vanter. Dès qu'il l'avait pu, le jeune homme avait commencé à visiter Alger, et il s'enchantait de chacune de ses promenades. il appréciait certes, en haut des collines, les quartiers modernes, moins pour leurs belles villas, car elles étaient en général cachées derrière de hauts murs, que pour les vues offertes sur la baie qui s'étalait à ses pieds. il aimait aussi, les jours où il était allé déjeuner à Mustapha, flâner une heure ou deux un peu plus loin, au Jardin d'Essai dont les allées de palmiers, les massifs de plantes exotiques, les fleurs tropicales lui semblaient merveilleuses; et il aimait aussi se promener, de l'autre côté de la ville, derrière Maillot, sur les pentes de la Bouzaréah ou sur le chemin du Frais Vallon, encore bien verts en cette saison pluvieuse. TIadorait par dessus tout déambuler sans but par les ruelles de la Casbah. On le lui avait déconseillé, de crainte d'un mauvais coup qui paraît-il était à redouter, mais il avait passé outre et n'avait rencontré, au pire, qu'indifférence à son endroit. Et quel plaisir c'était que de marcher dans ces venelles, entre les maisons vétustes qui s'appuyaient les unes aux autres, sous des moucharabiehs qui se rejoignaient presque de part et d'autre des mes. il se perdait dans des escaliers imprévus, s'égarait dans des impasses, et se retrouvait soudain sur une placette ombragée d'un vieux figuier, hébergeant une fontaine à la vasque faite de carreaux vivement colorés; et plus loin c'étaient les murs d'un vieux palais arabe, ou la porte cloutée,

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entrouverte, d'une école coranique dans laquelle on entendait les enfants ânonner en chœur des versets du Coran, ou encore le minaret coiffé de tuiles vertes d'une petite mosquée de quartier. Et, partout, il se heurtait à la faille montant ou descendant vers la ville européenne: portefaix courbés sous le poids d'invraisemblables charges ou conduisant les bourricots responsables de la voirie, dignes patriarches à la barbe blanche et au chèche impeccablement noué autour du crâne rasé, arborant une canne au pommeau sculpté, femmes sans âge au visage caché sous leur voile immacillé, enfants sans nombre, garçons jouant avec un ballon crevé et fillettes ramenant à la maison une lourde cruche d'eau ou surveillant le petit frère à peine sevré mais trottinant déjà, les fesses nues, dans la rue. Fatigué par sa marche, Christophe allait enfin rêver parmi les modestes pierres tombales et les colonnes torses du cimetière d'el Kettar, avant, au retour, de s'arrêter pour prendre un verre de thé à

la menthe ou une gorgée de café turc dans l'un des innombrables
bistrots qui jalonnaient son chemin. Et là il se sentait en paix et débordait d'affection pour tous ces gens s'affairant autour de lui ; vraiment, il ne pouvait comprendre le mépris de ces pieds-noirs qu'il côtoyait à Mustapha ou à Bab el Oued. Ce n'est qu'un mois après l'arrivée de Christophe à Alger qu'il fut enfin libre pour passer un week-end complet avec son ami Ait ldir, et qu'un beau temps permit l'excursion en Kabylie que celui-ci lui avait promise. Le jeune berbère souriait d'aise à l'idée de faire découvrir son pays à son ami, car il avait la crainte que les internes de Mustapha, qui bien entendu ne l'avaient jamais invité, lui prennent son copain; il avait bien senti la curiosité, et la sympathie spontanée de celui-ci pour les siens. Pendant tout le traj et, il se retournait vers lui pour lui commenter telle ou telle particularité du trajet, et il fallait que Christophe lui hurle dans les oreilles: « Occupe-toi plutôt de ta conduite; tu me raconteras tes histoires plus tard, si nous sommes encore vivants, répondait-il, inquiet de la vitesse de la moto sur des routes dangereuses. » Jusqu'à Tizi-Ouzou, le trajet ne parut guère fascinant à Christophe, car il était, à cause de séjours passés sur la Côte d'Azur, familier de la végétation méditerranéenne. Après avoir traversé les mé-

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diacres faubourgs d'Alger et la banale plaine agricole étendue autour de Maison Carrée et de Rouïba, il lui sembla que les forêts d'eucalyptus et de pins, les champs d'oliviers gris-vert, les lauriersroses et les tamaris en fleurs dans le lit presque à sec de l'oued Sebaou, le maquis et les pierrailles sur les pentes des collines ne différaient guère de ce qu'il avait déjà vu en Provence. Mais quand, après avoir traversé la morne sous-préfecture de Kabylie, la route se mit à grimper, le paysage se fit plus âpre. La moto passait d'un fond de vallée à une crête, puis de petits villages s'annonçaient par de maigres champs au flanc des pentes et par des gamins faisant paître quelques moutons et quelques chèvres; les cabanes de torchis se tassaient sur un piton, et des chiens jaunes, étiques, se précipitaient en aboyant furieusement vers les voyageurs. Et tout à coup, après un lacet, des sommets lointains se dévoilèrent, encore couverts d'une neige qui étincelait au soleil. « C'est le Djurdjura, dit Ait 100 en arrêtant la moto pour permettre à son ami de jouir du panorama. Là-haut on est à plus de 2000 mètres. TIy a même, sur l'autre versant, une petite station de ski, à Tikjda, sous les cèdres; la forêt est superbe, et elle abrite une quantité de singes et, paraît-il, encore quelques panthères. J'y suis allé une ou deux fois, mais tu serais déçu par l'enneigement, toi qui es sans doute habitué à aller skier dans les Alpes.»

Il faisait encore grand jour

quand les deux jeunes gens, qui

s'étaient contentés d'un sandwich acheté à mi-trajet, arrivèrent à Fort-National. Mahmoud stoppa devant la petite épicerie que tenait son père, à la sortie de la bourgade. Au bruit celui-ci surgit, pour souhaiter la bienvenue aux visiteurs. « Salam », lança-t-il à son fils en lui donnant l'accolade, mais pour Christophe ce fut un cérémonieux « Mes respects, mon lieutenant», qui gêna le garçon, venant de la part d'un homme qui avait bien le double de son âge. Mais son ami l'avait prévenu; son père était un ancien sergent du 3° tirailleurs; il avait fait la campagne d'Italie et avait été blessé lors du débarquement en Provence en 44, et il avait reçu la médaille militaire, dont il était fier. Pour lui, l'Année, c'était tout, et quand son fils avait reçu, à Bordeaux, ses galons d'aspirant, il lui avait télégraphié un message dithyrambique. C'était

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d'ailleurs pour cette raison, et non pas pour éviter les projections d'huile sur ses vêtements civils fragiles, qu'Ait ldir avait demandé à son ami de venir, comme lui, en uniforme. La boutique, une simple pièce sans fenêtre dans une maison basse aux murs crépis d'ocre, était un capharnaüm dont on se demandait comment le propriétaire était capable d'y retrouver ce qu'il cherchait; car, outre les habituels gâteaux et bonbons, sacs de légumes secs, paquets de riz et boîtes de sardines d'une banale épicerie, on trouvait là du pétrole pour les lampes et du gaz en bouteilles pour la cuisine, du fil de fer et des outils, des cigarettes et du tabac à priser, et l'ancien sergent avait encore trouvé le moyen d'installer, sur la placette devant sa boutique, deux tables de fer et des sièges où il pouvait servir à boire. « Vous devez avoir soif, tous les deux, après une telle course, s'exclama-t-il ! Je vais vous servir une anisette, et j'ai même de la glace, offrit l'épicier-quincailler-cafetier avec un air épanoui. - Je vais aller embrasser ma mère, pendant que mon ami se repose ici, intervint Mahmoud. Je suppose qu'il n'y a chez nous que Zohra, la petite dernière; les deux aînées doivent être chez elles; j'irai les voir plus tard, ou demain. Mon ami et moi irons, pour finir l'après-midi, faire un tour du bourg, et je suis sûr que Nasser, mon petit frère, sera heureux de nous accompagner. » En dehors d'un petit nombre de maisons bien bâties, la mairie, la gendarmerie, l'école communale, et les habitations des quelques Européens, commerçants et fonctionnaires, vivant là, la bourgade parut bien pauvre à Christophe. A l'image de la bicoque du père d'Nt ldir, les logements des gens du village se résumaient à des cubes faits de pierraille agglomérée par du torchis et couverts d'un toit, fait de branchages et imperméabilisé par une couche d'argile ou par une tôle ondulée; un enclos, derrière, fermé par une haie de figuiers de Barbarie, permettait d'enfermer le bétail pour la nuit. De jeunes gamins, des yaouleds, comme les qualifiait avec affection Mahmoud, suivaient les deux officiers en réclamant des sous et des bonbons, et l'un d'entre eux offrit même, en échange d'une pièce de cinq francs, un douro comme il l'appelait curieusement, de réci-

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ter d'un bout à l'autre la fable du loup et de l'agneau. Au cours de la promenade, Christophe vit une douzaine de boutiques lui semblant aussi pauvres que celle du père de son ami, et une école coranique dans laquelle le frère de Mahmoud le fit entrer; il Y avait là, assis dans la pénombre sur des nattes déchirées, le long des murs au crépi taché, une douzaine de bambins qui récitaient en chœur la sourate écrite sur la planchette que leur avait donnée le maître; il sembla à Christophe que celui-ci le regardait avec un air menaçant TI devait être furieux d'avoir été dérangé, et peut-être son enseignement mal jugé, pensa-t-il. «J'ai voulu que tu voies mon village, Christophe, dit un peu tristement son ami quand ils se retrouvèrent un peu plus tard, pour que tu comprennes tout ce que la France a encore à faire en Algérie, si elle veut garder l'amitié des indigènes, de ceux du moins qui vivent à la campagne ou dans les montagnes. TIn'y a pas de travail pour eux autre que la terre à cultiver, et quelle terre, ce n'est que cailloux, et à faire paître les chèvres dans les broussailles. Et ici ce n'est pas le pire de la Kabylie, loin de là ! Tu as vu aussi l'éducation que reçoivent les enfants, car beaucoup de garçons, et la plupart des filles, ne vont pas à l'école communale des Français, même quand il y en a une, ce qui est loin d'être le cas dans nos montagnes ; les parents s'en méfient. Toi, je pense, tu peux comprendre cela, mais les pieds-noirs d'Alger, comme ton collègue Schmidt, n'ont jamais été se promener dans le bled et ne savent pas comment on vit dans nos mechtas; ils s'en fichent bien, d'ailleurs; pour beaucoup d'entre eux nous ne sommes que des fainéants, sales, menteurs et voleurs! Je crains bien que tout cela se termine par une révolte, comme en 45. » Ces remarques firent que le diner, qui s'annonçait pourtant joyeux, autour d'un délicieux couscous au poulet servi aux hôtes par une vieille servante toute ridée, tatouée de bleu sur les joues et le front, commença de manière maussade. Le maître de maison avait invité le médecin du village, un célibataire rondouillard et jovial chez lequel devait coucher Christophe, puisqu'il ne pouvait évidemment pas rester sous le même toit que la mère et la sœur de son ami, et l'homme, heureusement, quelque peu échauffé par

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l'anisette de l'apéritif et le vin rosé qu'il se versait abondamment, put distraire l'assistance en racontant des histoires drôles sur les notabilités de la région. Le lendemain Nt ldir avait fait projet d'aller voir ses sœurs mariées, et il suggéra à son camarade, puisque c'était dimanche, d'aller pendant ce temps à la messe chez les pères blancs. « TI n'y aura pas grand monde, mais tu pourras après l'office bavarder avec l'un des pères. TIs sont admirablement renseignés, et eux, du moins, nous comprennent. Ce qu'ils te diront complètera ce que je t'ai raconté hier sur la vie des paysans kabyles.» Après la messe, à laquelle n'assistaient, comme l'avait prédit son ami, qu'une quinzaine de personnes, Christophe trouva dans le jardinet jouxtant l'édifice un père qui l'aborda; sa présence, évidemment, avait été remarquée. Le jeune officier se présenta et demanda au prêtre s'il lui était possible de lui parler de sa mission et des problèmes du pays. «Avec plaisir, mon jeune ami. C'est une joie pour nous de voir une nouvelle tête, quelqu'un curieux comme vous. Pour la mission, en fait, il Y a bien peu à dire. Nous ne faisons pas de prosélytisme; en milieu musulman, c'est quasiment impossible, et ce serait d'ailleurs très mal vu. Vous avez observé qu'à la messe de ce matin il n'y avait qu'une famille kabyle, en tout et pour tout Nous pensons que notre présence est par elle-même témoignage de l'Evangile, et nous nous contentons pour toute action spirituelle d'une aide aux plus déshérités parmi les paysans de la région. Vous me dites que votre camarade, le fils de l'ancien sergent IOO, vous a dit l'indifférence des gens d'Alger à l'égard des difficultés dans lesquelles vit notre population rurale. C'est vrai, et pourtant les besoins sont immenses. Une sympathie réelle des pieds-noirs pour leurs compatriotes musulmans serait le premier geste nécessaire, avant même l'aide financière. Mais je crois que les pieds-noirs aiment l'Algérie, et pas les Algériens. Quel fossé s'est creusé, et ne cesse d'ailleurs de s'approfondir, entre les deux communautés! La religion, les traditions, les mœurs,

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