Algérie

De
Publié par

Afnan El Qasem écrit la tragédie algérienne, depuis l'époque dite "socialiste" jusqu'à nos jours où perdure la guerre des généraux. "Algérie" est le roman d'une manipulation qui dépasse toute fiction : dès l'origine l'armée est la clef de voûte de toutes les horreurs, devenues quasi quotidiennes. Comment les généraux ont-ils fait pour que triomphe leur plan ? A partir de là, des événements tragiques tels le détournement de l'airbus d'Air France ou l'attentat de la station RER Saint-Michel, ou encore l'assassinat du président Boudiaf, s'éclairent d'une lumière particulière. On plonge dans les profondeurs de l'Histoire où se mêlent passé et présent, rêve et réalité, et d'où resurgissent les protagonistes de la bataille d'Alger.
Publié le : mardi 1 juillet 2003
Lecture(s) : 69
EAN13 : 9782296326576
Nombre de pages : 285
Prix de location à la page : 0,0141€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

ALGÉRIE
Ce qu'aurait pu être le paradis...

ŒUVRES D'AFNAN EL QASEM
SEINE/EUPHRA TE
Les œuvres romanesques LES NIDS DÉMOLIS 1969 LE CANARI DE JÉRUSALEM 1970 LA VIEILLE 1971 ALEXANDRE LE JIFNAOUI 1972 PALESTINE 1973 ITINÉRAIRE D'UN RÊVE INTERDIT 1975 LES RUES 1977 LES OISEAUX NE MEURENT PAS DU GEL 1978 NAPOLÉONNE 1979 LES LOUPS ET LES OLIVIERS 1980 LES ALIÉNÉS 1982 VOYAGES D'ADAM 1987 L'HOMME QUI CHANGE LES MOTS EN DIAMANT 1983-1988 LIVRES SACRÉS 1988 ALI ET RÉMI 1989 MoïsE ET JULIETTE 1990 QUARANTAINE À TUNIS 1991 LA PERLE D'ALEXANDRIE 1993 MOUHAMMAD LE GENÉRÉUX1994 ABOU BAKR DE CADIX, suivi de LA VIE ET LES ÉTRANGES AVENTURES DE JOHN ROBINSON 1995-1996 MADAME MIRABELLE 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1998 PARIS SHANGHAI ET LA PUCE BIONIQUE 1998 ALGÉRIE 1990-1999 MARIE S'EN VA A BELLEVILLE 1999 BEYROUTH TEL-AVIV 2000 CLOS DES CASCADES 2001 Les oièces de théâtre TRAGÉDIE DE LA PLÉIADE 1976 CHUTE DE JUPITER 1977 FILLE DE ROME 1978 Les essais LES ORANGES DE JAFFA ou LA STRUCTURE ROMANESQUE DU DESTIN DU PEUPLE PALESTINIEN CHEZ GHASSAN KANAFANI 1975 LE HÉROS NÉGATIF DANS LA NOUVELLE ARABE CONTEMPORAINE 1983 SAISON DE MIGRATION VERS LE NORD 1984 LE POÉTIQUE ET L'ÉPIQUE 1984 TEXTES SOUMIS AU STRUCTURALISME 1985-1995 Les scénarii L'ENFANT QUI VIENT D'AILLEURS 1996 L'AJOURNEMENT 1996 LA MORT 1996 ISA ET JEFF 1997 LES CHEVAUX SONT TOUJOURS TRISTES 1997 SHAKESPEARE SAIT QUI VA TUER LE FILS DE SPHINX 1997 LA FILLE DE SADE 1998 LE CHAUFFEUR, LE POÈTE ET L'HOMME QUI AVALE LES COCHONS 1998 T'ES TOI, JE M'EN FOUS 1999 CLOS DES CASCADES 2001

Mnan El Qasem

ALGÉRIE
Ce qu'aurait pu être le paradis...
roman

@

Editions de la Seine à l'Euphrate, ISBN: 2-7503-0000-2 @ L'Harmattan, 2003 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan, - France Italia s.r.l.

2003

Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4684-5

A ma fille Dina pour Isabelle Adjani

PREMIER VOLET

L'EPOQUE SOCIALISTE

Chapitre 1.

Sâdi hésitait à aller chez Hassiba ce soir-là. «Je ferais peut-être mieux d'y renoncer», pensa-t-il. Depuis quelques temps en effet, il ne supportait plus toutes ces rencontres nocturnes. Ils se voyaient en secret, et se cacher ainsi lui était de plus en plus intolérable. Les imprévus de leurs rencontres avaient fini par perdre tout leur charme et leur pouvoir de séduction. Les jeux des premiers atermoiements, les mots que l'on voudrait prononcer et que l'on retient, les conversations qui vous conduisent au hasard des émotions: tout lui était désormais indifférent. Il marchait d'un pas lourd, en songeant à ses sentiments qui étaient en train de mourir. Il pensait à la mort. Il s'arrêta sous un réverbère et pensa à tous ceux qui étaient morts pour la patrie. Morts pour rien. Ils sont morts pour rien. Gratuitement. Ils sont morts pour ne laisser derrière eux que toute cette pesante et sinistre tristesse qui empoisonnait l'air ambiant. Sâdi avait la sensation d'être le spectateur de l' œuvre de la mort. Il continua de marcher en direction de la Casbah. Le chemin était droit, tout droit, infiniment. Il pensa au paradis des musulmans, qu'une ligne de partage extrêmement étroite sépare de l'enfer. Quel serait son choix? Paradis ou enfer? Paradis ou enfer? Une sorte de vertige le saisit. Jamais il n'avait pu faire le choix. Son père aurait voulu qu'il soit dur, inflexible. Qu'il soit un homme, en somme! Mais lui, Sâd, n'y croyait pas vraiment. Il avait bien essayé: mais en réalité il se savait faible, indécis, influençable. La lune s'élèverait dans les cieux. Et il se préparerait alors à subir les défaites les plus écrasantes. Il éprouverait les souffrances les plus cruelles, que seuls les faibles et les lâches savent endurer. Cette perspective le sidérait. Il courrait à sa perte. Un voile noir augurait son avenir. Il pensa à Hassiba qui l'attendait, patiente, comme chaque soir. Tel un navire ancré dans la boue, elle l'attendait, et le ferait voguer jusqu'au port de sa perdition. Dans la ruelle de Grenade, l'obscurité l'enveloppa. Il avait peur du noir: une phobie d'enfance. Son père. Encore et toujours. Il avait peur du noir parce qu'il n'avait pas connu sa mère. Et que son père l'avait toujours obligé à éteindre la lumière avant de dormir. «Tu n'es pas une femme, Sâd !», lui disait-il. «Tu es un homme et tu n'as peur de rien. Tu m'entends, petit merdeux? Tu n'as peur de rien! De rien !» Il se représentait son père comme un ogre effrayant, un ogre noir, ou quelque chose d'approchant. Un ogre qui ressemblait à la nuit noire, de ces sortes de nuits au firmament desquelles ne brille aucune étoile. Alors il fermait les yeux et pleurait. «Tu n'es pas une lopette, mon fils, hein? Petit Poucet ! Pas une lopette, pas une lopette!» Sâd s'était mis à marcher plus vite à présent, comme pour fuir l'ogre, le noir, la nuit. Ses pas sur les dalles humides étaient sans écho. Il s'arrêta et soupira. Hassiba ! Quelle folle! Son homme, son dieu, son univers: elle se figure que je suis tout pour elle! Elle est complètement dingue! A enfermer, la

petite Hassiba ! Depuis qu'elle a cessé d'aimer son père, elle s'imagine que je suis l'unique homme de sa vie. Elle n'existe que parce que je suis là, à côté d'elle. Et les quelques heures que je passe avec elle suffisent à la satisfaire. Tout un univers pour quelques heures. Complètement dingue je vous dis! Et pourtant, je ne suis pas ce qu'elle croit. Je ne suis pas un dieu, bordel! Il se retourna pour s'assurer que son ombre le suivait. Mais il était sans ombre. Une lumière blafarde tombait, et la ville était assommée de silence. Il était seul et traversait l'obscurité avec le sentiment d'être enchaîné. En cet instant, seule la mort aurait pu le libérer. Il était au milieu de la Casbah et il se mit à crier: «Que tous les morts crèvent! Je ne veux pas être une femme. Non !» Sâdi aurait préféré pouvoir laisser ces foutus morts avec les morts, pour ne penser qu'à l'amour. A l'amour dont il rêvait, l'amour merveilleux. Celui des contes de fées, celui du petit Poucet. L'amour qui enchante, et qui emporte tout dans son élan. Mais il était las. Son espérance serait trompée. Hassiba, Hassib, Hassi, sa petite folle, son amour. Elle l'attendait pour se réfugier dans ses bras. Mais lui, que pourrait-il pour elle? Que pourrait-il? Lui qui se retenait de manifester ses sentiments, entravé qu'il était dans sa virilité de commande. Seraient-ils d'un grand secours, ces sentiments, alors qu'il n'avait que de faibles bras d'argile, lui qu'on avait contraint à devenir un homme? Sa virilité, il la trimballait comme un boulet. Elle l'empêchait de dire tout simplement à Hassiba qu'il avait besoin d'elle. Ou envie d'elle. Il ne savait plus, il ne faisait pas de différence. Le petit Poucet, l'homme malgré lui, avait besoin de sa petite femme. Mais l'exhortation paternelle resurgissait. «N'oublie pas. Si tu veux être un homme, si tu veux être un homme... » Il pensait à cet amour qui vieillirait, qui avait déjà vieilli. Pourtant, Hassiba ne savait pas que l'amour pouvait mourir un jour. Elle ne voulait pas savoir. Elle voulait seulement garder son Sâd. Elle était prête à tout. Elle s'était faite suppliante et lui avait demandé de l'épouser. Il avait refusé, évidemment. Pour lui, le joug du mariage était encore pire que celui de l'amour. Il ne voulait pas étouffer. Il ne pouvait pas vivre pour ça. Mais ça ne l'inquiétait pas, elle. Elle était disposée à se contenter de peu. Si Sâd acceptait seulement de rester un peu près d'elle, elle saurait être patiente. Elle voulait juste le garder, le retenir. Pour elle, près d'elle. Parce que c'était lui et pas un autre. Alors la nuit, elle restait là, à le tenir par la main, à le regarder. Inlassablement. Pour lui, elle ôtait son foulard et se montrait à visage découvert. Pour lui, son amour s'affichait sans fards. C'est une chose considérable, pour une femme arabe de la Casbah, que de recevoir l'homme qu'elle aime dans l'arrogante splendeur de son total dépouillement. Le jour, il lui faut de nouveau se cacher, rester au secret, vivre en recluse. Derrière son voile, la femme redevient un monde inaccessible. Mais la nuit, tout son être s'offre au cœur de l'homme amoureux. La femme est le monde. Sâdi poursuivit son chemin, conscient qu'une fois encore il allait braver tous les interdits, dans cette Casbah où chacun s'impose bien plus d'interdits que partout ailleurs dans le monde. La ruelle débouchait sur une impasse. L'échelle était en 12

place. Tout allait bien. Il l'escalada comme un voleur. Elle était là, vêtue de bleu, ses cheveux d'ébène arrangés en tresses, le sourire enjôleur. Il tira l'échelle et la déposa sur la terrasse, tandis qu'elle répétait: «Mon amour, mon amour !» C'était sa façon de l'accueillir. Elle s'avançait vers lui en répétant presque machinalement «mon amour, mon amour !» Elle palpitait. Il devina qu'elle avait quelque chose à lui dire. Quelque chose de grave. Chaque fois qu'elle avait un problème, elle était ainsi: elle se montrait exubérante, impatiente, fébrile. Sâdi n'aimait pas ça. Il se retrouvait gêné à chaque fois. Il songea à repartir au plus vite. Il avait préparé son excuse. Il aurait mal à la tête, ou au ventre. Et si l'affaire s'avérait vraiment grave, il prétendrait que son père était venu spécialement à Alger et lui demandait de le rejoindre immédiatement. Ils s'enlacèrent. La nuit étendait son noir, son maudit noir. Le corps d'Hassiba pourtant si attirant se mêla un instant au souvenir du fouet de son père. Il lui sembla sentir sur sa peau la cruelle corde de chanvre. On le punissait. Toucher le corps de la jeune femme provoquait désormais en lui un réflexe de peur. C'était lui le coupable. Par sa faute, Hassiba ne se conduisait plus en bonne musulmane. «Tu es un homme, un homme! Tu es un homme, petit Poucet. Fais ton choix mon fils, mon homme! Prends-la en homme ou laisse-la. En homme! Mais choisis, mon fils. Le choix, c'est la virilité de 1'homme véritable et fort. Le bien, le mal, peu importe. C'est toi et toi seul qui décides. Tu es le maître. Tu dois utiliser ton fouet comme je m'en sers moi-même.» Elle l'entraîna et s'isola avec lui à l'écart dans un coin obscur. Elle avait peur que ses parents ne s'aperçoivent de quelque chose. Ils avaient pourtant déjà fait leur prière, et comme à leur habitude ils s'étaient couchés tout de suite après. Depuis l'époque coloniale, époque de tous les dangers où un arabe avait intérêt à se tenir tranquille, ils se cloîtraient ainsi de père en fils. Ils fermaient les volets dès la tombée de la nuit. Puis ils dînaient, faisaient la prière et allaient se coucher. Ils dormaient enfermés entre leurs quatre murs. C'était leur liberté à eux. Une liberté captive en quelque sorte, mais une liberté qui leur appartenait en propre. La paix des âmes recluses. Ils dormaient tandis que la radio égrenait des versets sur le repos des bonnes âmes et décrivait le paradis qui les attendait dans l'au-delà. Les jardins d'éden dans lesquels coulaient des rivières. Hassiba lui prit la main, posa un baiser sur chacun de ses doigts, l'un après l'autre. Elle murmurait, «mon amour. .. mon amour. .. », en se blottissant contre lui, et dans l'étreinte elle s'enfiévra soudain et lui dit d'un seul souffle: - Ce soir, je m'offre à toi, mon amour. - A moi? Ce qu'il avait redouté arrivait. Il était pris au piège. - Tu t'offres à moi? - Je m'offre à toi! - Avant le mariage? - Je ne veux pas de mariage puisque tu n'en veux pas! 13

- Alors tu te décides comme ça, tu veux t'offrir à moi? - Je m'offre à toi, je t'offre le monde entier! - Mais Hassiba, quelque chose ne va pas? Tu as changé si vite! Quelque chose la tracasse, se dit Sâdi. Elle s'offre à moi, m'offre le monde entier. Elle a sûrement un problème avec sa mère, ou avec son père, ou avec quelqu'un d'autre. Ou tout simplement avec elle-même. Depuis quelques temps, je la sentais préoccupée, mal dans sa peau. C'est peut-être dur de dire ça, mais c'est ce que je pense: ce n'est pas par amour qu'elle s'offre à moi, qu'elle m'offre le monde entier. Et puis d'ailleurs, ce monde entier qu'elle veut m'offrir, ce n'est en

fait rien d'autre que le monde obscur de la Casbah. Quand elle n'a plus son voile, .
elle s'égare. Et moi depuis quelques jours, je ne veux plus m'y attarder, dans ce monde-là. Avant, il n'en était pas ainsi: il venait là à la recherche d'un amour particulier, d'une rencontre qui le transporterait. Il voulait une fille du peuple, tout à la fois simple et extraordinaire, comme dans les plus belles histoires d'amour. Une fille de la Casbah qui aurait su dépasser les conditions de sa naissance, indépendante dans le péché et forte dans la souffrance. Il pressa ses lèvres contre les siennes, mais elle le repoussa brusquement: - Tu ne m'aimes plus. Pourtant elle se ravisa, et posa sa tête contre sa poitrine: - Pourquoi tu ne m'aimes plus, Sâd ? Pourquoi te moques-tu de moi? - Je ne me moque pas de toi. - Si. Il n'avait pas dit grand-chose pourtant. Il avait juste supposé que si elle s'offrait à lui aujourd'hui, c'est parce qu'elle avait changé. Il l'aimait, lui. Mais elle n'entendit rien à ses arguments. Elle restait convaincue qu'il ne l'aimait plus et qu'il s'était moqué d'elle. Etait-ce parce qu'il refusait de l'épouser, et qu'il ne voulait pas qu'elle devienne sa femme, sa petite femme, sa petite femme chérie? Elle qui, pour lui, jouait à cache-cache avec ses parents, avec les voisins et avec tout le quartier? Elle qui mentait, qui trichait, qui était prête à défier le monde entier? Le bruit de la mer leur parvint de loin, oppressant. Il avait l'impression d'étouffer. - Mon père veut me marier à mon cousin, lâcha-t-elle. Il resta silencieux, comme accablé par quelque chose de lourd qui lui coupait la respiration. - Pourquoi tu ne dis rien, pourquoi tu ne me réponds pas, Sâd, Sâdi ? Elle l'attira par les épaules: - Pourquoi restes-tu immobile, mon chéri? Sâdi étouffait. Il se taisait. Il la regardait dénouer ses tresses et répandre ses cheveux noirs sur son visage. Elle l'enlaça:
-

Prends-moi, Sâd, empêche-lesde me prendre! Fais de moi une femme libre!

Une femme libre! En l'entendant prononcer ces mots, «une femme libre», il manqua éclater de rire. Dans quelle série télévisée avait-elle entendu cette expression? Et pourquoi lui? Pourquoi avec lui? Il ne l'aimait plus comme avant. 14

A présent il le savait. Il l'aimait, mais il ne l'aimait plus comme avant. Le conte de fées, c'était fini. L'échelle, la terrasse, les baisers furtifs, c'était fini. Son père voulait la marier avec son cousin parce qu'elle commençait à vieillir. Une vieille fille, c'est quelque chose de terrible dans une famille, modeste ou fortunée, petite ou grande. Une vieille fille, c'est quelque chose d'insupportable, d'inacceptable. Alors on se tourne vers les cousins, même éloignés. On cherche des compromis. Sâdi se taisait. Puis d'un geste désespéré, ilIa repoussa de toutes ses forces et se releva: - Tu n'es qu'une folle! Que va-t-elle devenir si elle n'est plus vierge? Une chienne qui ouvre ses cuisses à tout le monde, une traînée? Ce n'est pas ainsi qu'il concevait la liberté. Pour lui, ce serait au contraire sombrer dans l'esclavage, l'assujettissement, la servitude. Son assujettissement, son esclavage, sa servitude. Et son châtiment. Cet enfer-là, il ne pouvait l'accepter. Il ne pouvait pas être celui par qui cette fille risquait de se perdre. Elle lui offrait ce qu'il ne pouvait prendre. Elle ignorait qu'en se rabaissant au rang de vile conquête, elle détruisait du même coup le principe de son amour, et qu'elle le poussait à renier, et à se renier. - Alors, tu ne m'aimes plus. Tu n'aimes plus ta Hass, Sâdi? Ta Hassi! Tu veux qu'ils me marient à un autre et ainsi te débarrasser de moi? Bon d'accord, je vais consentir. C'est ça ? C'est ce que tu veux? Tu veux que je consente? Tu veux que j'accepte? Elle se mit à rire convulsivement et le serra dans ses bras. Eux, son père, son cousin, ils avaient déjà tout décidé. Et lui, il ne faisait rien. Une fille, pour eux, c'est toujours comme au temps de l'Ignorance. Depuis l'époque préislamique, une fille est considérée comme un « sexe », rien de plus. Une infamie. Elle ne compte pas. Hassiba était prête, pourtant, à défier le monde entier pour lui; mais lui, il ne faisait rien. Son amour. Sa honte. - Tu m'entends te supplier et tu ne fais rien, tu ne bouges pas, tu ne lèves même pas le petit doigt! Pourquoi tu ne fais rien, Sâd ? Pourquoi? - Je ne fais rien, je ne fais rien... Que veux-tu que je fasse? s'énerva-t-il, pris de peur, soudain, face à tout ce qui l'entourait, le noir, les murs, la mer, et envahi d'une épouvantable sensation à l'idée d'être lâche. Dis-moi, tu veux que je fasse quoi? - Me prendre, me libérer, me sauver. - Tu n'es qu'une folle! - Folie, sagesse... - Tu n'es qu'une folle! Tu n'es qu'une criminelle! - Criminelle, moi? - Criminelle... Folle! - J'assumerai toute la responsabilité. - Tu n'es qu'une criminelle, tu n'es qu'une folle!
-

Ne me dis pas que c'est la première fois que tu vas...
15

- Tu n'es qu'une violeuse!

Violeuse ou violée, pour elle, en tout cas, ce fut la première fois. A la vue du sang, Sâdi poussa un cri et s'enfuit. Il dirait que c'est à cause de la nuit qu'il avait fuit. Il avait toujours eu peur de l'obscurité. Mais bien plus que tout cela encore, c'était le fait de ne pas savoir s'il avait été le violeur ou le violé. Même Camus n'avait pas connu pareille situation avec son soleil noir, qui pour lui avait été source de bonheur, et pour eux serait source de malheur. Dès l'instant où ils avaient repris leurs esprits, la conscience les rappelant à leurs devoirs, Sâd avait associé l'image d'Hassiba au dilemme qui le tourmentait. A quel modèle dois-je nécessairement me conformer avant de mourir pour rien? Car celle qui t'a demandé de la libérer à travers ton corps ira s'échouer dans la prostitution ou dans la révolution... Il s'engagea dans une ruelle sombre, regarda le ciel, indécis, se sentant incapable de suivre l'unique étoile qui surgissait des ténèbres. Cette étoile, qui pour lui avait été l' œil de Dieu, pavoisait, orgueilleuse, fascinante et trompeuse. Arriverait-il à retourner chez Hassiba pour essuyer ses larmes et goûter à nouveau la saveur de sa bouche? Arriverait-il à rebrousser chemin pour aller lui dire qu'il n'était pas du tout indifférent à son sort? Et ne pouvait-il pas, ne serait-ce qu'une seule fois dans sa vie, se conduire en homme, en homme véritable? Oser se montrer sous son vrai jour? Oser la traiter en femme, en femme vraie, en femme qui ne se réduirait pas à un «sexe», ou à une honte? Oser s'approcher d'elle sans rester empêtré dans le sentiment d'être un perpétuel cocu? Mais non! C'est elle la tyrannique! la criminelle! N'est-elle pas le sang? Tous ses désirs étaient taris. La seule chose qu'il voulait, c'était clamer son innocence. Il se prit à rire, se pencha en toussant et se mit à crier: «Je suis innocent! Un pauvre imbécile, mais innocent !» Lorsqu'il se redressa, il se trouva nez à nez avec un gringalet qui avait l'air passablement éméché. - Que puis-je faire pour toi, p'tit frère? demanda l'ivrogne d'une voix éraillée. Je passais par-là et je t'ai entendu tousser et crier. - Ce n'est rien, répondit Sâdi, j'ai eu un malaise, un petit malaise. - A cause de l'humidité des ruelles, p'tit frère. C'est clair pour tout le monde. A cause de cette merde d'humidité qui fait des ravages chez nous. De l'asthme. Ça nous donne de l'asthme. On a tous de l'asthme depuis quelques temps. Il toussota et lui tendit une bouteille d'alcool: - Bois pour te réchauffer, il y a des pommes de terre pour tout le monde. - Des pommes de terre ou du vin pour tout le monde? - Du vin. Du Sidi Brahim, il y en a pour tout le monde. Les pommes de terre, on a tout arraché pour planter des vignes. Ma mère a fait la grève de la faim pour ça, tellement elle en raffole. Les patates, c'est son dieu sur terre. Et notre meilleur vin est exporté dans la métropole, comme notre meilleur gaz, et comme notre meilleur pétrole. Tout ce qu'on a de bon d'ailleurs. 16

- Dans la métropole! - La métropole, p'tit frère, la métropole, la France, la mère patrie! Et celui-là, c'est un vin acide comme le vinaigre, juste bon pour nous, les ratons, mais il réchauffe le cœur. Sâdi s'empara de la bouteille, bien décidé à fuir le présent. L'ivrogne rota en titubant: - Je sais, tu te rends au djebel, p'tit... frère. - Au djebel! Quel djebel? Tu radotes ou quoi? ! Il désirait pourtant s'échapper de la réalité, toute la réalité, pas seulement les jambes ouvertes d'Hassiba, mais aussi toute la merde de devoirs et de responsabilités qui pesait sur lui. Le poivrot baissa la voix, croyant pouvoir chuchoter mais c'était peine perdue: - Celui qui se promène la nuit à une heure aussi tardive est sûrement un fellaga, un résistant quoi, quelqu'un d'idiot. J'ai deviné. Mais fais attention! Les Français sont partout. Ils sont partout ces beaux petits diables. Si je ne connaissais pas certaines ruelles dérobées, je serais tombé entre leurs mains. Et tu sais bien ce que ça veut dire, de tomber dans les mains des Francs Français, p'tit frère. - Pourquoi tu dis des Francs Français? Il Yen a qui ne sont pas Français? - Tu ne le savais pas? Il Ya les Francs Français et les Francs Algériens. - Ah ! tu veux parler des harkis? - Les Francs Algériens, j'ai dit, putain! Dans quel bordel tu vis, dis-moi? Ma putain de mère a fait la grève de la faim pour ça, oui, encore; ça devient comme un métier pour elle. Alors on lui a cassé les dents. - C'est dommage pour les patates. - Pas trop trop. Heureusement que les patates ça se frit ou ça se fait bouillir. Après, ça s'avale sans qu'on ait besoin de les mâcher. Je me présente... Il ôta sa veste sale, découvrit une chemise d'un kaki prononcé, ornée de quelques vieilles médailles, et confia tout en continuant à tituber: - Ali la Plante, c'est moi. Je suis devenu général. - Autant que je sache, Ali la Plante est mort dans une embuscade tendue par le fameux général français Sammu, il y a longtemps de ça. - Eh bien! vois-tu, frangin, je suis toujours en vie. Et général par-dessus le marché, comme mon vaillant adversaire. Je descends à l'instant même de la montagne. Bois pour te réchauffer, bois, réchauffe-toi le cœur. Sâdi avala deux rasades de vin: - C'est vrai que ton vin est acide. - Mais il réchauffe la merde dans les entrailles, p'tit frère!
-

La merde algérienne,contrairementà la merde française, elle ne se réchauffe

jamais d'une goulée ou deux. - Pas de place au racisme quand il s'agit de la merde, merde de chien! Alors contente-toi de peu pour réchauffer un peu ta saloperie de toutes les saloperies et ferme ta gueule! Subitement, il attrapa Sâdi par les épaules en tendant l'oreille: 17

Tu entends leurs pas? - Je n'entends rien, nom de Dieu! - Ils approchent, ces paras de tous les diables. Et si tu tombes entre leurs mains, ils t'égorgeront comme un halloufl. File si tu veux sauver ta peau, frangin! Décampe en vitesse! Là-dessus, le «général» se mit à courir, puis il se ravisa et, se retournant vers Sâdi, s'aperçut que celui-ci était resté cloué sur place comme un crétin.
-

Mais sauve ta peau, merdeux, cria-t-il, sauve ta peau, nom de nom!

Sur quoi il s'engouffra dans une ruelle sans issue. Aussitôt après, Sâdi l'entendit imiter des coups de feu de sa voix tonitruante, puis éclater d'un rire hystérique. «Il y en a qui se figurent vraiment vivre encore à l'époque coloniale !» se dit-il en se prenant la tête dans les mains. Et soudain, comme dans un rêve, il vit des gens arriver de toutes parts, un à un ou par groupes. On eût dit des oiseaux nocturnes, agiles comme des voleurs, disciplinés comme des soldats. Ils disparurent tous dans l'impasse où avait disparu Ali la Plante l'instant d'avant. Sâdi se faufila derrière eux, comme un petit renard des sables de rien du tout. Il tendit le cou pour apercevoir ce qui se passait, et découvrit avec stupeur Ali la Plante qui se tenait debout et se démenait tel un diablotin au milieu de cette cohue, vêtu comme le bey d'Alger, tête haute, agitant son chasse-mouches d'un geste impérieux. Tous, autour de lui, s'agenouillaient. Hommes, femmes, enfants, qui étaient allés voler pour lui. Ils abandonnaient à ses pieds le butin de la journée: un tas d'argent, de bijoux, de vêtements de toutes les couleurs. Des brigands. Tous des brigands. Quelques-uns avaient la lèvre tranchée ou le nez coupé. Car c'était ainsi: les fellagas surgissaient soudain devant toi, habités de cette haine envers tout ce qui est «colonial» : «Tu fumes des cigarettes, et des cigarettes françaises par-dessus le marché! Pour soutenir l'économie de l'ennemi, au lieu de participer à la collecte pour le Front!» Et ils te tranchaient la lèvre. Le coup de couteau partait, fulgurant, et ripait parfois un peu en biais. Alors on te coupait aussi le nez. Après ça, de peur de te retrouver égorgé, tu devenais un inconditionnel de ce foutu Front dont ce foutu bey était l'artificier. Ali la Plante, cet homme avide de gloire et de richesse, examina avec beaucoup d'attention la moisson de la journée. Puis il intima à ses gens l'ordre de passer aux réjouissances. Ils se levèrent alors, dansèrent, burent, et fumèrent. Ils s'accouplèrent, même. Des ménestrels jouaient et se mirent à chanter leurs vers pervers. Le chef des brigands tira Sâdi par l'épaule.
-

Ce sont mes masses populaires, se vanta-t-il.

- Tes masses populaires, mon cul! s'insurgea Sâdi. - Ton cul m'honore, p'tit frère, mais ce sont mes chères masses populaires, c'est mes enfants. Je les ai éduqués moi-même. J'ai fait de mon mieux, avec la ferme intention de pouvoir mener des représailles le moment venu. - Des représailles le moment venu, et quoi encore ?!
1 Un pore.

18

- Pour le paradis qu'on a choisi. - On ne choisit pas son paradis, ni son enfer. - Mais si, mais si. - En les droguant? En droguant tes masses populaires? C'est ça, ton paradis? - En leur donnant la liberté des cons, la meilleure des libertés. Regarde-les, ces voleurs d'âme, ces drogués de plaisir, ces prostitués de désir. - Je pensais que le kif, la prostitution, le vol, et le je ne sais quoi encore, je pensais que tout ça, c'était prohibé, p 'tit frère.
- De nos jours rien n'est interdit, fit Ali la Plante avec assurance, tout est permis. L'illicite est autorisé, comme le licite, si toutefois il en reste quelque chose. On nous a volé le licite à l'instant même où on nous a privés de notre indépendance, où on nous a enlevés à nos rêves, à notre pain, à notre vin, le bon vin qu'on avait autrefois, où on nous a fait devenir ces pauvres gens que nous sommes aujourd'hui, ces imbéciles qui ne pensent qu'à leurs bittes. Et pour nous 1'honneur de la patrie se trouve entre les cuisses des femmes, comme la patrie de n'importe quel homme. Ces connards que nous sommes et pour qui la vie ne vaut que quelques dinars à rapiner par tous les moyens, et quelques baisers que même une pute n'aurait pas le cœur de donner. Notre devoir sera grand mais petit aux yeux des généraux. Notre guerre sera belle mais laide aux yeux de ces criminels de toutes les merdes du monde. Si nous devions combattre aujourd'hui, nous mènerions un autre combat, celui des petits contre les grands, des laids contre les beaux, et nous serions vainqueurs. Laisse tout simplement le peuple se prendre en maIns. - Et les Français dont tu m'as parlé, p 'titfrère? lança Sâdi non sans ironie. - Eh bien vois-tu, frangin, je ne t'ai pas menti. Pour mes masses populaires, en ces jours de malheur, paras algériens ou paras français, c'est kif-kif. Ce sont les Francs Algériens dont je t'ai parlé tout à l'heure. Ce sont ces massacreurs de mômes, ces égorgeurs de femmes, ces assassins d'espoirs. Des horreurs à vous figer les ailes des oiseaux en plein vol. Des horreurs dont l'homme, depuis qu'il est devenu homme, ne peut se faire aucune idée. Des crimes, des atrocités, des monstruosités. Toutes ces choses ignobles que même un barbare n'aurait pu faire. Est-ce que tu piges? Il ne pige pas encore mon p'tit crétin de merde! - Je pige, je pige, continue... - Oui, ce sera le désordre et le chaos. Ce sera le sang, des fleuves de sang, tous les jours. Viens donc avec nous, nous qui sommes sans foi ni loi. Rejoins-nous, nous autres les brigands d'aujourd'hui, pour organiser l'Etat de demain. Nous forcerons le peuple à se rassembler autour de nous, ou nous l'anéantirons. C'est par la contrainte et la terreur que nous y parviendrons. Si on compare notre terreur à celle des généraux, la nôtre est salvatrice. Grâce à elle, les choses changeront désormais en Algérie. Oui, grâce à la contrainte libératrice, notre belle guerre prendra le pas sur la leur, et nous mettrons fin à leur prétendue paix, nous les héros de tous les héros.

19

- C'est grâce à la motivation et à la formation plutôt, gan 'frère, dit Sâdi, profondément affligé, songeant que gan 'frère rimait bien avec gangster, et que ce héros des héros n'était qu'un imposteur. Une des fripouilles de la bande chantait: «Je viens à toi, le valeureux combattant que je suis, la tête levée - Je porte mon âme en signe d'amour pour toi, l'amoureux brigand que je suis, pour un simple baiser !» - Non, tu n'as rien pigé, affirma Ali la Plante. - Si, si. - Alors pourquoi tu parles comme un vieux con? - Parce que je suis un vieux con, c'est tout. - Il fallait le dire. - Je le dis et je le redis, je ne suis qu'un vieux con. Comprends-moi, nom de Dieu! un vieueueueueux con! - Alors bienvenue au paradis des terrorisés bienheureux! Bienvenue dans ma république! Le faux général parlait comme les vrais généraux. Il tenait le même langage, avec la même violence. Saisi d'une sourde angoisse, Sâdi se renferma. Dans un camp comme dans un autre, son rêve d'enfance, qui avait été de porter l'uniforme «pour le grand devoir et pour la belle guerre», ne serait jamais réalisable. L'uniforme, c'était pour pouvoir changer quelque chose au sein de l'armée, ou dans les rangs de cet ivrogne d'Ali la Plante. Mais comment? Telles que les choses se présentaient aujourd'hui, ce n'était pas facile. Pour lui, changer, ça restait «une affaire intérieure». Il ne fallait pas tout mettre sur le compte des autres, et dire «c'est la faute des Français, c'est la faute des Américains, c'est la faute des diablotins». Nos problèmes, c'est d'abord nos oignons, pensait-il. C'est nous, nom de Dieu! Nous devons rendre à la beauté sa juste valeur. De quelle juste valeur s'agissait-il, il l'ignorait. Mais que la guerre puisse être qualifiée de «belle» le remplissait d'indignation. Il était pour la beauté, même la plus sauvage, mais pas pour celle d'une guerre, fût-elle juste. La beauté du soleil en sang au crépuscule par exemple, la beauté du ciel d'un violet éclatant, les soirs d'été, la beauté du noir ténébreux. Et il était aussi pour la beauté la plus douce, comme cette couleur noire ouatée qui n'effraie pas les mômes lorsqu'ils se retrouvent seuls sous la clarté lunaire, la beauté du pur, la beauté du beau, la beauté du laid. Beauté, et Pouvoir agir sur toute chose, toute personne. Pour empêcher le sang de se répandre. Beauté, et Pouvoir façonner la vie. Respect de l'autre. Prendre l'autre comme objet de progrès, et non de colonisation perpétuelle. Mais le prétendu Ali la Plante ne l'entendait pas. Le vacarme que faisaient les larrons de la Casbah montait aux cieux. Nez et lèvres mutilés s'excitaient mutuellement avec acharnement, pris dans l'engrenage de cette fameuse terreur qu'impliquent les idéologies des «héros des héros». On eût dit des masques qui grimaçaient. Ils hissèrent leur petit chef sur leurs épaules. Ils avaient l'air d'être des diables, qui sautaient, qui dansaient, qui criaient. Frénétiquement. Ils s'époumonaient. Il se prenaient pour les plus beaux de tous, les plus forts, les plus justes. Ils étaient ces «connards» révoltés contre leur 20

propre image, au temps des despotes et des égorgeurs d'âmes. Il suffit de rejeter un sort de mal-nourri, une destinée mal digérée. Par la force ou pas, ce n'est pas grave. Il suffit de se montrer capable de faire quelque chose et non pas de rester campé dans la peau de l'éternel coupable. Et le rythme de leur danse s'accélérait, et les cadences de leurs pas auraient pu réveiller même les morts dans leurs tombes. Rien ne pouvait les arrêter. Et ils dansaient, et ils sautaient, et ils hurlaient. Le monde était à eux et la terre entière était à leur botte. Le pauvre Sâdi souffrait terriblement, et se prit la tête dans les mains. Oui, père, je ne suis qu'un demi-homme! La virilité, ce n'est pas de bander ni d'ouvrir les cuisses des filles, la virilité c'est avant tout une conduite, et moi, je me suis mal conduit, très mal conduit. Lâchement. Je me suis conduit lâchement. C'est pour ça je ne suis qu'une demiportion d'homme! Un mou! Un type à moitié raté! Une espèce de crétin de rêveur comme le veulent la radio et la télévision, et un faux militaire comme le veulent les généraux! Un con! Un jeune qui ne compte pas, qui ne compte sur rien, sur personne, pour personne! Un paumé de l'Indépendance! Un captif de l'amour coupable! Un amoureux pas comme les autres! Un haineux si tu veux, mais un haineux qui ne sait pas haïr comme il faut. Un imbécile qui n'a pas conscience de sa raison d'être. Une andouille. Je ne te hais pas encore, père, mais je me hais. Je hais la patate pourrie que je suis. Moi, le lâche. Exactement comme le pense Hassiba, comme le pense ma Hass : je suis l'as des as de mon malheur, de tout le malheur du monde! Le lâche, l'irresponsable, et le fuyard! - Franchement, il est trop celui-là! Sâdi poursuivit son chemin difficilement. Il avait encore à la bouche le goût du vin acide, amer comme le poison, doux comme la haine. Dans sa tête, Hassiba n'était plus qu'un fantasme. Un fantasme accablant. Alors pour y échapper, il entra dans un bar sordide de la place des Martyrs et but du vin, du sang de raisin. Jusqu'à l'aube.

21

Chapitre 2.
Sâdi se leva vers cinq heures du soir. Il était fatigué, et Hass occupait encore

toutes ses pensées. Il se fit du café, un café noir et très fort, et décida d'aller au
Lotus pour voir son ami Salah. Tout en conduisant, il songeait à ce qu'il allait lui dire. Il s'en voulait de lui avoir caché son histoire avec Hassiba. «Pardonne-moi de ne t'avoir rien dit, lui dirait-il, j'aurais dû t'en parler plus tôt. Je connais une fille de la Casbah. Mais je ne pensais pas que les choses allaient prendre cette tournure.» Comment réagirait son ami? «Tu es amoureux d'une fille de la Casbah et tu ne me dis rien !» Il lui répondrait alors que ce n'était qu'une amourette. Que la silhouette de la jeune femme, derrière les rideaux, sa hardiesse, son audace, l'avaient attiré. Il lui raconterait l'échelle, la terrasse... «L'échelle? La terrasse?Oui, parce que très vite elle avait pris I'habitude de me passer une échelle. Alors je grimpais sur la terrasse comme un voleur et je l'embrassais. Je l'embrassais, rien d'autre. Jusqu' au moment où, tout à coup, elle avait tout décidé. Jete jure!» Salah ne le croirait pas. Salah ad-Dine de son vrai nom. Ou plus exactement Salah adDine fils de Khayr ad-Dine, fils de Jamal ad-Dine, fils de je ne sais quel autre Dine, pour finir par le nom de famille, fils de Nasser, à quoi on ajoutait encore un sobriquet inutile, «le Mzabite». C'était bien long et bien compliqué, donc pour simplifier, on l'appelait Salah tout court. Mais pendant le service militaire, au moment de l'appel, les lieutenants débitaient tout son nom, et ça prenait un temps fou. Ca sonnait Dine, Dine, Dine... On aurait dit qu'ils le faisaient exprès, que ça les faisait jubiler. Sâdi avait connu Salah à l'armée, où ils avaient passé deux ans à couper du bois. Deux ans! Deux longues années à ne rien faire d'autre que couper du bois! Dans tous les pays du monde les appelés plantent des arbres. Ici, ils les coupent: génial, n'est-ce pas, le service militaire?! On leur faisait couper les arbres, histoire de faire mijoter la jeunesse bien comme il faut dans la marmite martiale! Sâdi et son ami d'enfance, Larbi, étaient contre ces méthodes. Ce qu'ils voulaient, c'était apprendre à manier les armes. Sâdi par amour de l'uniforme, avec le secret espoir de devenir un jour officier. Larbi parce que son père possédait un fusil de chasse, et qu'il ne l'avait jamais laissé toucher à cette «arme redoutable»', pas même une seule fois. Mais couper du bois! Pourtant Sâdi excellait en la matière. Un brave garçon, disait Larbi. Lorsqu'il n'y avait plus de bois à couper, ils <~ouaient» à la guerre d'Indépendance. Toi fellaga, moi harki, lui «franci». «Vas-y franci, ce n'est pas du tout bon !» Ajoutons à cela qu'ils ne rataient aucune prièreoui, ils devaient faire la prière à l'armée, cinq fois par jour -. La religion n'était pas l'affaire de Sâdi. Son père ne faisait la prière que dans les grandes occasions la fête de Ramadan, l'Aïd-al-kabir, le Mouled, le Jour de l'An de l'hégire, Achoura... -. C'est Larbi, fils de cheikh, qui faisait l'imam pour ces jeunes fidèles bien «encadrés» selon les dogmes sunnites de l'Etat. Et parfois, il prêchait. De plus, comme il était fort en maths, il se retrouvait souvent à faire la comptabilité au

'

bureau du chef du campement. Il était donc très occupé, et Sâdi ne le voyait que rarement. Aussi est-ce Salah qui était devenu son «confident», et il avait pris 1'habitude de tout lui dire. Mais son histoire avec Hassiba, allez savoir pourquoi, il la lui avait cachée. Pourtant ce n'est pas qu'il eût honte d'elle. Qu'une femme soit voilée ne signifie pas qu'elle soit laide ou ignorante. Non, en réalité, s'il avait omis de parler d'Hassiba à son ami, c'est parce qu'il ne croyait pas vraiment à cet amour nocturne. Ne trouvant pas de place près de l'université, Sâdi gara sa voiture devant le lycée Pasteur. Celui qu'on appelait «le fou de l'université», un professeur révolté qui un jour avait été battu si violemment qu'il en était devenu fou, s'approcha de lui et lui dit que Thouraya le cherchait. Thouraya était une copine de fac, mais ce n'est pas elle qu'il voulait voir aujourd'hui. Il n'avait qu'une idée en tête: voir Salah. Et Salah n'était pas au Lotus. Thouraya non plus d'ailleurs - et que lui voulait-elle? Il ressortit du café et décida d'aller retrouver son ami dans l'épicerie de son père à Bab-el-Oued. En effet, quand on ne trouvait pas Salah au café, c'est en général parce qu'il avait été retenu plus longtemps que prévu à l'épicerie paternelle. Sâdi hésita cependant avant de reprendre sa voiture, pensant qu'il serait plus judicieux de téléphoner d'abord, ce qui éviterait de faire le trajet pour rien. Mais toutes les cabines téléphoniques étaient déglinguées. Il avait besoin de marcher, de regarder les gens, de se détendre. Il traversa rapidement la rue Didouche Mourad. Si Ali la Plante était un héros des héros, Didouche Mourad en était un autre. Par défi, les voitures roulaient trop vite, terrorisant même ceux qui, comme Sâdi, prenaient soin d'emprunter le passage clouté. Il prit un raccourci pour éviter ces chauffards, et se retrouva devant le terminus de bus où les gens se bousculaient pour monter, plutôt que de faire docilement la queue ce qui eût été tout aussi efficace. Les bus n'étaient jamais à I'heure. Le chauffeur en descendait avec nonchalance, et disparaissait dans un petit bureau. Il prenait alors tout son temps pour enregistrer son nom, l'heure de son arrivée, son numéro, sans nullement se préoccuper de l'horaire du prochain départ. Il souriait à celui-ci, blaguait avec celui-là, palabrait à propos de son déjeuner de midi ou de son dîner de tout à l'heure, sans s'inquiéter le moins du monde des passagers qui piétinaient d'impatience depuis un bon moment. Le temps, pour lui, n'avait aucune importance et ne représentait rien... Entre-temps, des grappes humaines se formaient, par dizaines: des hommes, des femmes, des enfants, résignés, mais impatients. Ce genre de bousculade était une occasion en or pour les voleurs d'Ali la Plante, ces canailles de bas étage au service de cette crapule de gan 'frère. Ils s'affairaient à leur vile besogne. Ils chuchotaient: «Celleci, je te la laisse, pas celle-là. Celle-là, elle est à moi! - Pour son beau cul peutêtre! - T'as tout deviné! - Et celle-là? - Laquelle? La voilée? - Je ne touche pas aux voilées, moi! - Moi si. - Moi pas. - Moi si, je te dis. - Haram! C'est interdit! - Justement, parce que c'est interdit. Regarde-la comme elle est bien en chair! - Et celui-là, regarde-le comme il est bien garni. Celui-là, je ne te le laisse pas à toi... » L'homme était mince et portait costume: son portefeuille était sûrement bien rempli... Et l'argent tombait à flots, et les femmes s'étendaient nues 24

par centaines, toutes blanches, toutes rondes. Leurs baisers avaient le goût du miel, leurs caresses la douceur des mains de Dieu, leurs parfums fleuraient les jardins d'Eden. Des femmes. Encore des femmes. Puis, le rêve devint cauchemar. Tout cela paraissait étrange à Sâdi. Il ne parvenait pas à comprendre que ces gens du peuple puissent s'acharner ainsi contre d'autres gens du peuple. Il n'arrivait pas à admettre cette révolution de la terreur qui n'avait jamais cessé depuis les origines, perdurant encore depuis l'époque phénicienne jusqu'à ces jours de l'indépendance militaire, en passant par l'ère musulmane et l'ère coloniale. Devant toute cette foule apathique, ces anges qui souffraient en silence et qui semblaient même trouver plaisir à souffrir, il était déconcerté. Cette femme qui se laissait harceler sans rien dire, ou cet homme qui se laissait voler sans rien voir. C'était vraiment étrange... Soudain il entendit l'un d'eux apostropher un groupe qui se bagarrait à propos de tout et de rien: «Cessez de vous battre, bande de voyous! Vous êtes tous des frères, quand vous étiez tout petits vous avez tous bu le même lait. Est-ce que vous avez oublié le Lahdha instantané? Vous savez, ce lait en poudre qui est devenu si rare dans les magasins, qui est cher, très cher, même pour nos ministres, ces voleurs! Oui, frères, amis, vous êtes tous des enfants du Lahdha... » L'homme reçut un coup de poing en pleine figure. «Fils de pute !» C'était ses frères à lui aussi, ces fils de pute, car au temps de sa petite enfance, Sâdi en avait bu lui aussi, de ce lait en poudre instantané. «Plutôt des frères ennemis» se dit-il au spectacle de cette échauffourée où fusaient coups de poings et coups de pieds. Des frères sans père! Des bâtards! C'était tous des bâtards qui avaient la même «mère» ! Alors Sâdi décida de s'éloigner. Des scènes de ce genre étaient quotidiennes, et consternantes. C'est ça le terrorisme étatique. Quand les «masses populaires» ne le sont pas, elles se terrorisent entre elles. Elles se bouffent le foie. Pour un lait en poudre qui n'existe même plus. Pour n'importe quoi. Le terrorisme étatique se manifeste partout. A travers cette histoire de lait introuvable pour lequel on se bat. A travers ces voitures qui roulent à toute vitesse, ces cabines téléphoniques détériorées, ce chauffeur de bus qui se fiche de tout, ce café noir mêlé de pois chiches. Il est le reflet de ces produits très chers et trop rares. De cette terrasse, de cette échelle, de ces jambes ouvertes, offertes. C'est tout ça, le terrorisme étatique. Il n'a pas changé de visage depuis la naissance de ce peuple maudit. Rien n'a changé, ni avant ni après le sang noir de ce foutu mois noir d'octobre de tous les diables. Vingt-six ans après l'indépendance militaire, en ce triste mois d'octobre, il y avait eu ce qu'il était convenu d'appeler «la Révolution du Pain». Mais ça n'avait rien changé. Ça avait été de pire en pire. C'était donc un ballon d'essai? Ils devaient être en train de préparer l'étape suivante, ces tortionnaires de généraux, de travailler à ce que tout soit à leur botte, l'étape la plus horrible, la plus terrifiante. Quant à Hassiba, elle ne faisait sans doute pas grandchose en ce moment, rejetée, crachée, arrachée, accablée sous le poids du péché. Sa pénitence serait de le revoir, de perpétrer de nouveau, consciemment, cet acte par lequel elle contreviendrait aux lois de sa Casbah, devenues presque divines. De le revoir dès la tombée de la nuit, de le prendre dans ses bras, de le coucher sur son 25

corps sali. La pureté souillée de son corps, la netteté brouillée de son regard, seraient alors la destinée de Sâdi, qui serait à jamais empêtré dans son mal-être. Cette fois, il ne tenterait pas de fuir. IlIa prendrait telle qu'elle était, femme voilée par le noir, couverte d'ordure et d'infamie. Il ne s'arracherait pas à son corps. Bassesse répugnante ou servilité naïve, il l'accepterait comme une chose inéluctable. Il lui montrerait combien il tenait désormais à elle, bordel! Un maquereau ne serait pas plus fidèle que lui. Un général ne serait pas plus loyal que lui. Un brigand ne serait pas plus sincère que lui. Bordel de tous les bordels! Cette salope serait, oui, sa destinée. Elle l'était déjà sans qu'il l'admette vraiment. A présent qu'elle n'était plus vierge, ne l'avait-elle pas marqué à jamais? Lui le crétin, l'imbécile, le cocu! Lui le lâche, le mou, le demi-homme. Lui la merde! Mais il ne serait jamais satisfait. Il lui prouverait qu'il ne l'avait pas abandonnée, mais il sombrerait dans la tristesse et le désespoir. Son Sâd, son sadique de Sâd, son homme, son tortionnaire de cœur n'était qu'une fausse image de ce qu'il était vraiment. Une tromperie. Il pressa le pas devant la Grande Poste, fut obligé de suivre le rythme terrorisant des passants terrorisés, sans parvenir à se défaire de la perspective de son maudit destin. La rue Larbi Ben Mhidi - autre héros des héros, encore un semblait couleur de sang rouge flamboyant, gisant comme une poitrine qui saigne. Les regards des passants se détournaient du spectacle si banal, et la blessure luisait dans leurs yeux au regard fatigué. Sâdi tenta d'échapper au sang en longeant les vitrines des magasins. Il admira au passage des articles importés de Paris, d'un prix inaccessible, même pour les rois de France. Cela lui fit du bien. Il avait l'impression de ressentir ce que peuvent éprouver les tout-puissants généraux, blindés dans leur tour d'or et d'ivoire. Mais soudain quelqu'un le frappa violemment à l'épaule et il manqua de s'évanouir. Sa vue s'embrouilla. Tout était noir autour de lui. C'était comme si on voulait lui rappeler que le temps s'était arrêté à minuit, le jour de l'Indépendance. Quand il se retourna, l'homme qui l'avait frappé s'était déjà fondu dans la foule. Mal à l'aise, il restait sous le choc. Le flux des passants l'entraînait malgré lui. Il se sentait épuisé. Il traînait le pas. Ses yeux larmoyaient. Il pensa à elle, à Hassi, mais d'une autre façon que tout à l'heure. Il pensa à sa peau satinée de bébé, à son corps doux comme le velours, à son parfum brûlant comme l'éclair. Il pensa à sa Hass, et il sentait en lui une grande douceur. Pour se consoler? Peut-être. Mais il était furieux contre lui-même: comment osaitil penser à elle de cette manière? Elle qui était devenue une débauchée que tous mépriseraient, une sale chienne qui ouvrait ses jambes au premier venu, un voile ensanglanté, souillé par le péché! Cela ne le soulagea pas. Ils étaient dans sa tête, ces militaires de tous les diables; ce qui occupait son esprit, c'était eux. S'ils n'étaient pas autour de lui, ils se manifestaient en lui, en idées, en images obscènes, en délires. Et voilà qu'il ne pensait plus au crime d'Hassiba, mais à celui qu'il avait commis à son égard. Aux yeux des militaires, aux yeux des pouvoirs insaisissables, de ces pouvoirs pronunciamiento-divins, il devait être le seul fautif. Il était sûr que 26

dans les deux cas le péché le poursuivrait. Il soupira et continua à faire du lèchevitrines. Il prêtait plus particulièrement attention aux produits importés, à l'heure où les produits locaux, peu engageants, envahissaient les rayons. Mais y avait-il vraiment des marchandises? Et locales de surcroît? Balivernes! Il jaugea du regard les hanches de quelques femmes voilées, regarda le ciel, et s'aperçut que le soleil se couchait, dans l'indifférence des passants. Le crépuscule s'annonçait sanglant. Il pressa le pas, après avoir admiré un costume Yves Saint-Laurent dans l'unique devanture élégante dont il avait retenu le nom: «Claudette». Il était presque dix-huit heures. Quelque chose en lui se décomposa quand il vit une longue queue en train de se former devant une boulangerie qui fabriquait du pain à la française, et la file d'attente devint bientôt un monstre à mille têtes. Il se souvint de ce que disait le général Sammu : «Les arabes vaincront quand ils feront "la chaîne" devant les boulangeries, comme tous les gens civilisés.» Et à propos . des pieds-noirs: «Le jour où les arabes apprendront à se mettre correctement en rang devant une salle de cinéma, il y aura tout lieu de les craindre.» Ces arabes-là étaient en quête de baguettes ou de demi-baguettes à un prix pourtant élevé. Ah ! la France, diraient les masses populaires d'Ali la Plante. Ah ! le pain français. Ah ! l'odeur de la mère patrie! Quand le prix du pain augmente un peu, on fait la révolution, mais pour se procurer du pain français on est prêt à payer n'importe quel prix! Ah ! le pain français... Ah ! l'odeur de la mère patrie... Dire que cette boulangerie vend du pain sans arrêt, toute la journée! Et si on cherche à savoir qui se cache derrière son propriétaire, on trouve un militaire. Ce qu'on appelait la révolution du pain, c'était un ballon d'essai. Les forces des partis politiques avaient été bien mesurées, surtout celles du FIS. Ses forces, ses faiblesses. Ses objectifs, tout le monde les connaissait: la Charia2, le voile, l'Etat islamique. Ce n'est pas l'Etat islamique, mais l'Etat tout court, échappant à leur hégémonie. l'ogre noir des militaires. La preuve, le prix du pain d'avant avait été maintenu. Les tracasseries de tous les jours perduraient. Comme l'heure fatidique, par exemple. Après dix heures, il n'y avait plus de pain, ou pour être plus exact il n'yen avait plus que pour quelques-uns, qui devaient alors s'estimer heureux. Sâd n'était pas de ceux-là, depuis que le boulanger l'avait pris pour un travailleur immigré. Comme chacun sait, les travailleurs immigrés sont détestés par-dessus tout. Parce qu'ils parlent deux ou trois mots de français avec un accent différent de celui des algérois, et qu'ils sont, selon la rumeur, cousus de devises. - Une baguette, avait-il demandé, en montrant du doigt la forêt de baguettes sur l'étalage. - Je te donne une tarte, des gâteaux? avait demandé le boulanger, avec mépris. - Une baguette, une seule! - Il n'yen a pas. Puis le boulanger s'était tourné vers le client suivant, un notable:
2

Loi coranique.

27

- Que puis-je pour vous? - Trois baguettes. Il les lui avait tendues. Le notable lui avait demandé si le four était toujours allumé. Propos énigmatiques... - Vous savez, pour cuire le plat que vous connaissez, avait ajouté le notable. - Le four sera allumé demain à dix heures. - Donc à demain dix heures. - A demain. Et soyez à l'heure. Ce qu'on disait était donc vrai: à dix heures, on amenait des «filles» pour les vendre. Et c'est pour cela que la vente du pain cessait à cette heure-là, précisément. Mais une autre fois, la chance avait été du côté de Sâd. Etrangement. L'apprenti boulanger de la nouvelle boutique du quartier de Hydra, quartier des richissimes et des ambassadeurs, lui avait dit qu'il n'y avait plus de pain. Il ne le connaissait pas. Pas encore. Le patron du lieu était alors arrivé sur les entrefaites. Derrière le rideau, il observait les clients et les jaugeait. - Combien de baguettes désires-tu, jeune homme? Une? Deux? Trois? Dix? - Une baguette, une seule. - Tout le magasin, si tu veux! Ces baguettes, c'est le pain le moins cher au monde, que l'Etat subventionne pour que les masses populaires du gan 'frère puissent s'en procurer à volonté. En matière de baguettes, chaque famille a le droit d'en avoir autant qu'elle le désire: une dizaine, une vingtaine, même si elle en jette la moitié. L'Etat fait tout pour satisfaire ce besoin qu'ont les pauvres d'acheter du pain, denrée portée au rang de véritable objet d'adoration. Ainsi, on leur fait oublier la viande, trop chère. Une baguette, deux, trois, dix, Dieu, quelle générosité! Mais à dix heures, tout change. Qui a le droit de manger du pain? Les pauvres, les riches? Le client suivant avait été proprement congédié. C'était un homme bien habillé, look à l'européenne. Pourtant, il avait été presque chassé. Rien à voir avec dix heures. C'est juste parce qu'il n'était pas entré dans les bonnes grâces de ce bougre de sentimental de boulanger. Etaient-ils tous des sentimentaux, comme le voulaient la radio et la télévision? Et qui disait radio et télévision disait Etat, et qui disait Etat disait FLN. L'armée se cachait derrière. Tant que ça l'arrangeait. En revanche, Sâdi ne dissimulait pas sa curiosité. Il n'avait pas cessé de fixer l'intérieur de la boutique. Le four était peut-être encore allumé. En d'autres termes, ces «filles» que l'on préférait au pain étaient peut-être là. Il avait bien regardé. Il était même allé derrière le comptoir pour bien voir, sous le regard interrogatif du patron. Rien. De putains, il n'yen avait pas. Tous les boulangers n'étaient probablement pas des maquereaux. C'est du moins ce qu'en avait déduit ce curieux de Sâdi. Il hésita un moment sur le seuil de la brasserie Milk-Bar avant de s'y engouffrer et d'avaler un lait froid. Ici, se dit-il, Djamila Bou Ache ou alors Djamila Ben Aze, Samya aI-Kho, ou Zahra Zar, ou Hassiba Bint Bou Ami, ou un autre ange parmi les anges, avait déposé une bombe à retardement, rien que pour pouvoir se vanter de l'avoir fait, et non par amour de la Révolution. C'est moi qui
28

ai fait sauter les blondes du Milk-Bar. Non, c'est moi. Non, c'est moi... Demandez à notre artificier. Hein! c'est moi, Ali? Ali la Plante ne disait rien. Il n'aimait pas s'accointer avec ceux avec qui il travaillait. Ce n'était pas Sâdi Yaceen, son chef, qui avait posé la bombe, mais cette autre Hassiba, Hassiba Bint Bou Ami. Elle était sa préférée. Ici, des innocents sont tombés, des hommes et des femmes, des grands enfants venus boire un verre de lait froid! Ils avaient été froidement assassinés. Ils ne savaient pas que l'Algérie, c'était ça aussi: un baiser meurtrier. Ils ne savaient pas que les gens sont tous semblables au moment de mourir. Il fallait mourir d'abord. Il récita un verset du Coran à leur mémoire et sortit pour se prosterner devant la petite statue de l'émir Abd aI-Kader. En voyant ce grand homme tout petit, il eut envie de pleurer, oui, de pleurer. Les sculpteurs italiens s'ingéniaient, avec la complicité des autorités, à réduire à néant tout ce qui a trait à l'Histoire de ce pays. La statue de l'émir militant Abd aI-Kader aurait dû être majestueuse, digne de celui qu'elle représentait, comme celle de Garibaldi. Même si nous autres, musulmans sunnites, n'adorons pas les idoles et n'érigeons pas de statues, se disait Sâd. Des sunnites et des statues en mutuelle adoration qu'impose un athéisme croyant en lequel les généraux ne croient pas forcément. Elle assumera toute la responsabilité, c'est ce qu'elle avait dit, sa Hassiba à lui. Eh bien! qu'elle assume. Sâdi retournera se balader dans la Casbah, comme avant. N'était-ce pas son propre sang à elle qui avait coulé entre ses jambes? Sa propre famille qu'elle déshonorait? L'honneur de son père qu'elle traînait dans la boue? Ses propres tresses qu'elle avait souillées? Son passé qu'elle avait immolé ainsi que son présent, et son avenir? Lui, Sâdi, continuait à marcher sur le trottoir de la rue du nom de Larbi Ben Mhidi, ce révolutionnaire dont le général Sammu avait prétendu qu'il s'était suicidé, afin de n'ériger, lui aussi, que son Histoire à lui. Larbi Ben Mhidi, ce héros victorieux malgré lui. Une victoire offerte aux féodaux. Le père de Sâdi, le premier féodal du pays, ne ressentirait pas le moindre remords en irriguant la terre du sang de ces pauvres fellahs qui servaient la terre. Alors qu'il détenait la victoire, alors que la terre appartenait aux ingrats, à ceux qui ne la servaient pas. Sâdi, à l'image de son père, ne reculerait pas et resterait comme il avait toujours été: féodal fils d'un féodal. Mais courageux tourné vers l'avenir avec espoir et obstination! «Ta gueule !» Et puis, non. Il ne se débarrasserait pas des traces de son crime. C'était bien ses gouttes de sang à elle qui avaient coulé, mais sous l'effet de sa propre lame à lui. . Les gouttes avaient filé comme du vin noble dans son gosier marbré. Elles avaient brûlé ses entrailles mais l'avaient marqué lui, pour l'éternité. Pour cela, il resterait à jamais embourbé dans la faute, le crime, dans cet instant de terreur, ce terrible instant qui le transformait en cafard noir dans une fourmilière. Il se blâmait. Et tant mieux. C'est le sort de tous ceux qui se pensent coupables. L'innocence est une affaire occidentale, une fantaisie. C'est le sort de tous ceux qui vivent dans le désespoir. L'espoir doit être criminel, comme le baiser et la caresse, comme la 29

pensée et les battements du cœur, comme la faim et la soif, le plaisir, le désir, l'amour, la haine. Non, non, il faudrait qu'il assume, lui, et entièrement, toute la responsabilité; car en quoi était-elle fautive? Elle avait entrouvert ses jambes pour son plaisir à lui. Et il l'abandonnait comme une charogne livrée aux chiens. C'est lui qui avait tout fait et s'était débarrassé sur elle de sa crasse, après lui avoir pris ce qu'elle avait de plus précieux au monde. Il dirait tout cela à Salah, à son ami Salah, au bûcheron de jadis. Ça le soulagerait peut-être. Il dirait tout cela à son fidèle ami. Il écouterait ses conseils, et il les suivrait, comme un enfant. Oui, c'était lui le criminel, le tyrannique, le sadique, le violeur. Et ce n'était pas la première fois. Il se souvint alors de Jeannine qu'il croyait avoir effacée de sa mémoire, comme on se retire une épine. C'était à Paris, mais cela avait été différent, oui, différent. Jeannine, Jeanni, n'était pas Hassi, et Hassi ne serait jamais Jeannine. Une foule de détails lui revinrent en mémoire. C'est lui qui avait violé Jeannine, alors que c'est Hassi qui l'avait poussé à la violer. Ce constat l'apaisa. Avec Jeanni, c'était lui le criminel, tandis qu'avec Hassi, il était l'innocent. Il sourit, tandis que le square Port-Saïd se profilait au loin. En plus, Jeanni avait treize ans à l'époque, alors que Hassi en avait plus de trente. Et son sourire s'épanouit. Ce qu'il avait fait, c'était sa faute à elle, si tant est que l'on puisse parler de faute. Hassi était adulte, et ç'avait été son propre souhait. Il eut pitié de Jeannine. Un sentiment de culpabilité le submergea. Il se remémora son logis boulevard des Invalides. Il lui revint l'image de son corps quand il s'était effondré. Il sentit que Jeanni, la petite Jeanni, le poursuivait, pointant vers lui un doigt accusateur. Mais ce n'était qu'une pute, comme toutes les françaises... S'il ne l'avait pas dépucelée, d'autres l'auraient fait volontiers. Quand il l'avait maculée de sang, il s'était senti tel un géant, fidèle à la révolution de la radio et de la télévision et à la patrie des généraux. Et en même temps, il se vengeait de son père, de Guy Mollet, et de tous les Premiers ministres français qui s'étaient succédés depuis, et gagnaient le cœur des fellahs à qui on avait volé la gloire. Arrivé au square Port-Saïd, il se faufila entre les voitures qui ne cessaient de klaxonner, et regarda les tilleuls, qui imploraient. Il pensa tristement au sang versé par la ville de Port-Saïd, où le général Sammu était venu chercher victoire après Dien-Bien-Phu. Cette victoire, ilIa remporterait à Alger, capitale de l'empire, avant que cette même victoire ne revienne à ces pauvres fellahs, volés et violés dans leur mémoire. Mais Sâdi, c'est pour eux qu'il avait dépucelé Jeanni. Il sentit soudain les gens, les masses populaires de son gan 'frère, plus proches de lui. Apercevant un fellah vêtu d'un burnous, d'une chéchia et de sabots, il se sentit vibrer d'une chaude fraternité. Crasseux, malheureux, sale, ignorant, timide, violent, l'homme jetait son ombre familière, telle une tache sombre et indélébile, au cœur d'une civilisation brillante. Il voulut l'arrêter et lui confesser: «C'est moi qui ai défloré Jeannine, une parisienne de treize ans à peine, du temps où j'étais un voyou à Paris.» Et il avait aussi envie de lui dire ce que Ferhat Abbasse, ce ministre des Affaires Etrangères du gouvernement provisoire en exil, avait proclamé un jour: «Ceux qui t'ont 30

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.