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Algues

De
286 pages
Le XXIe siècle s'achève. La recherche archéologique a confirmé le soupçon de géologues mécréants : la Planète Bleue n'en est pas à son premier développement. Des fins du monde, elle en a connues plus de vingt-cinq ! A chaque fois l'homme ressurgit ! Franz fuit la société, il rêve de revoir sa mère. Surtout, il cherche Ernest, le fils aimé mystérieusement évanoui.
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Franz RIEDER
eLe XXI siècle s’achève. La recherche archéologique a confirmé le
soupçon de géologues mécréants : la Planète Bleue n’en est pas à son
premier développement. Des fins du monde, elle en a connues plus de
vingt-cinq ! A chaque fois l’homme ressurgit ! Il n’y a pas de quoi rire.
Le narrateur nous projette au hasard dans des cités où sont
vivaces les vertus malheureusement disparues dans notre monde
plus satisfaisant : hypocrisie, envie, cupidité et destruction de
la Nature, soif de domination, instrumentalisation des religions,
etc. Sans compter les caprices de Jupiter. Franz, le narrateur, fuit
la société, il rêve de revoir sa mère. Surtout, il cherche Ernest, le
fils aimé mystérieusement évanoui. Espoir vain. Et pour cause :
par la grâce du Saint-Esprit (?) sous la forme d’un fantôme et le
nom d’Hauser inspiré d’Alphonse Allais (?), Ernest s’est trouvé
AUGMENTḖ après avoir baigné dans le pétrole ! Ernest a rencontré
Magda. Le couple insubmersible sera le témoin des mondes à venir.
L’ironie est mordante. Le style parodique brillant se plaît au coq-à-
l’âne. Le narrateur n’épargne rien. Jonathan Swift est proche. Mais
une poésie qui fait penser à H. Michaux (Ailleurs) s’insinue ici et là
dans un récit fantastique, amer et joyeux, cocasse et réjouissant.
Pour mélomanes.
Né le jour de Pearl Harbor, baptisé le jour
d’Hiroshima, l’auteur Franz Rieder ressemble un peu
au narrateur sans la carrière flatteuse que revendique
celui-ci. Il a été entre autres publicitaire et professeur
contractuel de Zeps.
24 €
ISBN : 978-2-343-02437-0
Franz RIEDER




ALGUES Franz RIEDER







ALGUES
Roman










L’Harmattan


































© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-02437-0
EAN : 9782343024370











« - Est-il possible que rien ne laisse de trace, demanda le Barbouilleur.
- Pourquoi donc, demanda le Bavard.
- Les traces demeurent, mais elles restent dans les profondeurs où
elles disparaissent sans laisser de traces. »

Les Hauteurs Béantes – Alexandre Zinoviev


















Aux Orphelins Sensibles

































ALGUES

PLAN ḔTE BRUNE


Depuis l’espace, l’ancienne Planète Bleue est ce jour-là plutôt couleur
rouille, peut-être à cause de l’abondance du sang séché versé jadis.
Si la marque avait été libre de droits, s’il n’y avait pas eu tant de
virgules vineuses, cendreuses, noirâtres, etc., on aurait pu l’appeler
la Planète Rouge !
Un astronef rond comme une bille, s’est un beau jour posé à la surface
de la mer. Il n’y a pas d’autre terme pour désigner la barbotine
hétéroclite où baignent les montagnes de plastiques, les échafaudages
sans chaudronniers, les musées compressés, les forêts pétrifiées, etc.
Il y a bien quelque apparence de blocs moins liquides, des grumeaux
pouvant passer pour des îles... Mais, allez ! Rien de bien solide !...
Sitôt qu’on l’approche, le grumeau se défile ou se disperse en de
glissants granules narguant l’indiscret navigateur.
Gadouillant en pleine pollution, le vaisseau ne fait aucun effort, sa
consommation énergétique est même négative !
Les cosmonautes sont des durs-à-cuire ! Des atmosphères, ils en ont
connues des palanquées ! Ce n’est pas cette humble soupe de déchets
irradiés qui va les étouffer !
Les aliennes repérèrent, planté sur un haut-fond, un bouquet
architectural plus fourni, des buildings qui s’étaient groupés comme
le font, dans leur exoplanète, les algues orphelines. Les navigateurs
stoppèrent les moteurs en se posant sur la terrasse d’une tour
modeste, au fronton de laquelle on pouvait lire : ATLANTIQUE.
L’encéphale du treizième alienne qui s’apprête à sortir de la nef est
multitâches, suppléant au pied levé l’un des cerveaux du groupe en cas
de défaillance, à la manière des cellules-souche du temps des humains,
mieux encore : apte à sauter de la mathématique au chant choral ou
à la soudure à l’arc.
À s’enfoncer dans la boue colorée, l’alienne éprouve la volupté du
gentleman-farmer plongeant ses bottes chic de chez Olde England
dans le fumier des bovidés ou dans la glaise de son haras, celle même
de l’embryon navigant en apnée dans le placenta des entrailles
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ALGUES
maternelles. Il voudrait pratiquer la césarienne dans la roche-mère, il
convoite les matières premières en vue d’y ajouter de la valeur.
Il cherche aussi les traces d’une vie antérieure, tout comme
l’anthropologue, l’archéologue, le paléologue, le palynologue, le
gynécologue, ce genre d’hommes.
Sapiens-sapiens a disparu. Déluge IV qui a suivi Grande-Crise V
a tout fichu par terre. C’était juste avant la formation du Gondouet
et la Petite Renaissance de Brennes. Mais avec Déluge V, c’était
vraiment sans espoir !
Jules posa l’un de ses trois pieds sur le rebord de la terrasse.
èmeIl trouva une trappe menant au 31 étage. Dans la bibliothèque
engloutie, une boîte de biscuits Lu dont la peinture bleue était intacte,
lui tapa dans l’œil. Séduit par la couleur, il la déposa vite avec
d’autres items dans son caddy flottant.
èmePuis l’alienne descendit au 30 étage, repoussa quelques battants de
porte que faisaient baller des bouffées de boue baladeuses. Il fut
ébloui par la richesse d’un grand bureau où une centaine de modèles
réduits flânaient dans la suspension vaseuse emplissant tout
l’espace. Certains avaient fui hors des vitrines, de vrais paquebots -
rien à voir avec les dangereux mille-feuilles servant de parcs
d’attraction flottants qu’on vit couler plus tard.
Les grosses maquettes barbotaient dans les boues du bas ; les petites
tressautaient par accès vers le plafond dans l’espoir de prendre le
large, agitées par leur vocation avortée de navires au long-cours.
Jules jaugea la situation, décida de prélever deux trois porte-
conteneurs et une douzaine de fuyants liberty-ships. Devant un
ascenseur, il eut la tentation de voir si la machine fonctionnait mais
s’abstint d’appuyer sur aucun bouton : sur leur exoplanète, on ne
comptait plus les tragédies d’ascenseurs dans les quartiers
périphériques, et si tout indiquait que la tour Atlantique avait été
fréquentée par l’élite protégée d’époque, sa hauteur médiocre
à côté de ses voisines pouvait être le signe d’un déclassement social,
les tours les plus jeunes l’ayant empêchée de grandir. Jules remonta
dans la sphère avec un caddy rempli à ras-bord.
Ses douze collègues avaient débouché douze bouteilles de champagne
avant qu’il eût réapparut, et la treizième seulement quand ils furent
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ALGUES
bien certains de le revoir parmi eux. Les douze le palpèrent de pied en
cap pour s’assurer que c’était bien lui et non un hologramme conçu
par des autochtones qui auraient pu vouloir se moquer d’eux.
Les aliennes du type donneur universel sont dotés de trois sexes :
mâle, femelle et neutre, plus une prise de terre quand ils restent
à poste fixe sur une quelconque planète. Ils peuvent ainsi se livrer
à toutes les figures, rien d’imposé, qu’ils soient en couple, en groupe
ou en solitaire. L’un d’eux, Noé, se mit en mode « Dames » pour
remplir la coupe de l’arrivant, prenant alors le voile et le doux nom de
Noémie. Ayant endossé le mode « Neutre » avant sa sortie, Jules se
mit en mode « Mâle » pour montrer ses dispositions amicales malgré la
fatigue. Pendant que le couplet reprenait langue, leurs collègues se
jetèrent sur le caddy pour cueillir les échantillons divers.
Au milieu de l’amas tout gris, la boîte de biscuits Lu brillait d’un éclat
sans égal. Chacun voulait l’ouvrir, mais sans fébrilité : formaté pour la
courtoisie, on priait l’autre d’agir en premier, on n’en finissait pas...
Ce comportement n’a de la courtoisie que l’apparence ; formés au
toyotisme extrême, les douze sont soumis à l’obligation de supprimer
les tâches-doublons ; les voici qui veulent tous faire la même chose en
même temps ! D’où cafouillage… Par bonheur, l’habile Jules ouvrit
seul la jolie boîte. Dedans, aucun biscuit, nul bijou, nulle bombe.
Un simple in-octavo.
Etant convenu qu’il fallait déchiffrer l’ouvrage sur place, on alluma
les computeurs dédiés au décryptage par scanner polyglotte des
langages exotiques. Les treize mirent en alerte leurs circuits réunis.
Après quelques heures d’étude, ils avaient tout compris, et cela les
rendit tout pensifs.








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ALGUES
PERTE DE M ḖMOIRE


Ernest est un personnage fuyant d’une espèce non répertoriée de
lamentin, bien plus actif que l’espèce connue, un drôle de morse
plutôt, peut-être un lion de mer, noir et blanc, visiblement un habitué
des fonds marins, sachant ramper sur le sable, esquiver les coraux et
les rochers coupants, les conteneurs frigo baladeurs, se jouer des
courants, rompu aux sauts d’obstacles. Il est accompagné d’un être
assez comparable, en plus gracieux, qui a pour nom Magda.
Ils se sont retrouvés après des pérégrinations chaotiques.
Au terme d’une longue évolution - qu’on ne saurait nommer progrès
pas plus que régression -, le couple sait toujours lire et écrire, encore
que ces talents étiolés, aujourd’hui on s’en fiche bien, malgré leur
utile beauté, car on maîtrise la télépathie sous-marine à la perfection.
Ernst et Magda avaient tenté sans succès de renouer langue avec
des cétacés méfiants, leurs variétés ayant été conduites au bord
de l’extinction par la fréquentation de l’homme. La baleine et ses
cousins avaient voulu délaisser la classe trop délicate des mammifères
pour adhérer au parti des reptiles, plus coriaces, mais la cruauté de
collègues en voie de disparition eux aussi, les poussait à chercher
d’autres formes de vie.
Ernest et Magda veulent voir, près de la surface, quels sont ces
visiteurs qui s’agitent sur le toit de la tour Atlantique engloutie.
Ils observent sans nulle tristesse le nommé Jules partant avec la caisse,
la jolie boite à biscuits Lu, déposée là des lustres plus tôt par Ernest,
du temps qu’il lui restait encore la nostalgie de l’homme, surtout pour
les amours enfuies.
À présent, Ernst et Magda ne ressentent presque rien, quand l’alienne
s’évanouit dans sa coquille, emportant leur mémoire à jamais qui
renfermait toutes les autres.





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ALGUES
GRANDE RUPTURE


Grande Rupture : c’est ainsi que les survivants de Déluge IV ont
désigné le cataclysme grandiose qui mit la Terre entière cul par-dessus
tête vers 2100 après JC. Certains disent 2050, d’autres 2120.
Les experts vérifieront au carbone-14 ou au cachet de la Poste.
Déluge IV venait de s’arrêter. Comme toujours, on trouve les
prophètes à rebours : « Untel l’avait bien dit que l’on courait à la
catastrophe ! » Les déclarations de ce genre, on les entend partout,
après les guerres et les tragédies en général. Mais aussi quelques
personnes, plus indulgentes envers la nature humaine, qui s’en vont
soupirant : « Qui aurait pu croire que ça arriverait ! », ou encore :
« Que si vite !... » On se réfère à la destruction de Lisbonne, à la prise
de la Bastille ou à l’explosion du Krakatao... Au début, on avait dit
que le réchauffement de l’atmosphère allait être une calamité...
Ensuite, on avait entendu dire qu’après tout, la dégradation présentait
des avantages… Il fallait voir le bon côté des choses… La preuve en
était qu’à défaut d’un Déluge ordinaire, On aurait pu user du
phosphore, du napalm, du sarin, ce genre de choses…
« L’homme est la seule espèce qui s’habitue à tout ! » Propos d’un
optimiste à tout crin ! Il voulait parler seulement d’alcool, de la
criminalité, ou simplement des régimes totalitaires qui enferment,
torturent et massacrent leur propre peuple. Pas de l’air qu’on respire.
La formule de Tino (monde n°26) est beaucoup plus congruente* :
« L’homme est seul à tester avec soin tout ce qui a une chance
raisonnable d’entrainer son extinction. »
Une autre modification climatique va bientôt balayer l’optimisme
chevillé au corps des politiques comme à celui des survivants du
Radeau de la Méduse.
Un jour, on constata un peu partout que la couche de l’atmosphère
tendait à diminuer d’épaisseur… La rotation terrestre ne suffisait pas à
rendre homogènes ces variations, dont le période s’amplifiait comme
d’une balançoire qu’un cyclope en colère aurait poussée plus fort.

* Epithète à l’usage du clergé et des mathématiciens, aimé des consultants.
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ALGUES
De sorte qu’ici les océans gonflaient alors que là des abimes se
creusaient… Grande Rupture ne commença pas autrement !...
En douceur d’abord, puis dans un crescendo exponentiel. De
nouvelles failles parurent dans les abysses.
Les plaques tectoniques avaient profité du bouleversement général
pour s’affronter à la façon des rugbymen - en plus violent !...
La Terre douloureuse crevait ses cloques en accouchant de nuées
pyroplastiques. L’humeur changeante des eaux et les torrents de boue
eurent, on l’imagine, des suites assez dommageables pour des
populations qui se maintenaient difficilement en vie à la surface du
globe… Des tsunamis taquins avaient abordé des rivages nouveaux où
rien de bien sérieux n’avait été vraiment préparé pour les accueillir...
Les centrales étaient décentrées... Les plateformes pétrolières
éparpillées dans toutes les mers du globe avaient été brisées par
milliers : des troupeaux entiers libérés des trépans, des câbles, des
ancrages, et de toute obligation de pomper quoi que ce fût, se mêlaient
à autant d’éoliennes à la dérive dans une valse démoniaque accordée
aux cyclones toujours recommencés ! Les magnifiques éoliennes -
classées in extremis au patrimoine mondial de l’UNESCO - comme
autant de Vénus de Milo en veuves déracinées par la guerre, défaites
de leurs dessous coquins, et brutalisées par une soldatesque sans patrie
en état d’ivresse, offraient un spectacle à faire pleurer tout spectateur
doté d’une âme, singulièrement les pompiers, corporation plus qu’une
autre sensible à l’aspect désolant d’une inondation incontrôlée. Les
géantes n’étaient plus que des bouchons, cueillies sur la crête des
vagues pour être livrées à un tourbillon sans fin qui les plongeait à des
milliers de mètres au fond d’une dépression…
Si creux étaient ces puits mouvants que la lumière du jour ou de la
nuit s’étranglait sur la tête des malheureux naufragés, comme si un
objectif photographique s’obturait par peur des radiations trop
blanches du soleil ou de la lune. Les vastes prairies d’acotylédones qui
constituaient la forme la plus évoluée de panneaux solaires terrestres
bio, ces grandes gigues aux multiples reflets faisaient tapisserie
sur l’effrayant décor en ondulant de façon panique.
En mer, à bord d’épaves qui se refusaient plus longtemps à couler,
rares étaient les survivants. Ceux dont le cœur battait encore, coincés
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ALGUES
contre une malle de marin, prisonniers d’une poutrelle, cloués à fond
de cale ou sur une planche d’acier pas plus large qu’un crucifix à taille
humaine, couchés dans un bouillon huileux qui pénétrait leurs cirés,
leurs narines et leurs flancs enfoncés, avant de se mêler à leur sang,
ceux-là n’avaient bientôt plus qu’une vie végétative ; leurs
déplacements souples sur les planchers glissants étant ceux d’algues
arrachées, et déjà de noyés qui n’attendent plus pour s’enfoncer qu’un
tourbillon favorable, comme le défunt parvenu aisément jusqu’au
cimetière, qui, là, se met à hésiter, cherche du regard un enfant dans le
cortège qui puisse le reconnaître avant le trou béant…
Cependant que les survivants imploraient la pitié d’un ciel vide, du
fond des eaux tant violemment secouées, des hydrates de méthane se
décollaient des boues sédimenteuses et, par légères brigades d’abord,
puis par gros bataillons, ces antiques débris plus légers que l’eau
remontaient en surface - plop ! plop ! plop ! - à la façon des cercueils
émergeant l’un après l’autre au milieu du port, dans « Nosferatu », un
film noir et gris pourtant muet ! bien antérieur à Grande Rupture !
Côté hydrocarbures, les huiles en fuite partout sur la planète étaient
d’une composition, d’une viscosité, d’une flottabilité, etc., très
variables. Certains mazouts coulaient sans hâte vers les abysses,
ou encore flottaient des années durant entre deux trois eaux…
D’autres gazoles étaient si fins, si délicats qu’ils auraient figuré
avantageusement dans une salade niçoise. Mais il y en avait de lourds
et visqueux comme de noirs chewing-gums qu’auraient crachés
des ogres ; ceux-là pouvaient fraterniser et s’agglomérer pour
atteindre parfois la taille d’une baleinière !
Dans les stations orbitales balnéaires et les véhicules intergalactiques,
des essaims d’astronautes tournaient encore en rond, ils faisaient
toujours leur miel des poussières célestes. Certains manèges avaient
désobéi aux instructions. On leur disait d’un ton pressant : « Revenez
vite à la base, les enfants ! » sans oser leur avouer que dans la ruche,
la terreur avait tué les mères et les pesticides étouffé les petits.
Mais les cosmonautes n’en font jamais qu’à leur tête dans
les étoiles, en s’embourbant, dit-on, de la barbe à papa !... À certains
on avait ordonné de rester tout là-haut… À d’autres on n’avait rien
dit… Nos héros de l’espace ne sont plus là pour nous conter leur état
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ALGUES
d’âme dans cette périlleuse situation, ni la façon glorieuse dont ils ont
sûrement résolu le dilemme, les uns agissant dans un sens, les autres
dans le sens opposé, pour des motifs identiques, quelle que fût
l’orientation de leurs gouvernements respectifs.
Pour nous en tenir provisoirement à ses conséquences régionales, on
peut résumer Grande Rupture comme suit : Le Grand - Ouest s’est
détaché brutalement de la Froncilie pour glisser vers le large...
Le voyage semble si long… On se prend à douter que l’existence
des Amériques soit encore possible...
En somme, avec Grande Rupture, le Grand-Ouest de la Froncilie
a retrouvé une autonomie perdue depuis la fin des Carolingiens.
Il n’a plus à répondre aux diktats d’une capitale engloutie en partie
- pour autant qu’on le sache -, ni à frayer avec des pacas ou des chtis !
Jadis l’esprit de clan des notables infectait jusqu’au plus bas du peuple
régional ; il flattait volontiers la tentation séparatiste ; l’absence de
l’écusson départemental sur un véhicule ne portait pas chance au
conducteur. Chacun pour soi, dans une identité fantasmée. La région
et le département n’aimaient pas payer pour d’autres. À présent, ils
sont tous contents, et morts pour la plupart, après avoir, par un
égoïsme de clocher, fait le lit des malheurs de leurs propres enfants.
On abandonne à leur sort l’Urope et Bruxelles, la Froncilie, la
Neustrie, la Lotharingie et la Région Centre, la Basse-Indre, etc., pour
dériver librement vers le Grand Large.
Au début, le divorce violent voulu par la Nature flatte les girondins du
nord, les vendéens et les bretons. Mais ce petit bonheur secret ne
rachète pas longtemps un grand malheur. L’aubaine est plus
redoutable que bénéfique. Elle arrive trop tard, elle ne profite qu’aux
disparus d’avant la Révolution française ! Des anti-républicains qui la
réclamaient déjà à l’époque, qui voulaient s’approprier localement les
privilèges régaliens et les biens nationaux. Et pour eux c’est trop tard !
Leurs tombes, les grotesques caveaux - les vomissures figées de faux
gothique XIXème mâtiné de préraphaélite limoneux, monuments de la
vanité familiale hypertrophiée -, ont été dissoutes par un océan saturé
de facétieux composants.
Nous ne dirons mot de l’implosion politique de l’Urope, entérinée dès
Grande-Crise IV, que la Froncilie avait été la dernière à accepter après
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ALGUES
que l’imposante Germania, la perfide Albion et leurs suiveurs
déboussolés comme des fourmis dont on a écrasé le nid, aient poussé
l’Urope à l’épuisement et à la faute, au profit du Far-East autant que
du Far-West, sourde revanche sur les grands hommes d’affaires trop
polis qui voulurent jadis l’unifier dans la paix, sans avoir l’audace, le
bon sens - et le désintéressement - suffisants pour la doter d’un vrai
gouvernement capable d’en prévenir le lent, douloureux éclatement.
Mais revenons sur le traumatisme physique initial, en nous cantonnant
au Grand-Ouest de l’Urope désintégrée.
Au Cotentin d’abord étaient apparus les signes avant-coureurs : une
incontinence radioactive dont le traitement préventif était hors
de portée de la technologie locale - une histoire de condenseurs mal
conçus, disaient-ils pour s’excuser auprès des familles… Là-dessus,
un tsunami, causé par un rapprochement brutal de Guernesey et des
îles Chausey, escalade le Mont Saint-Michel par la face normande ;
c’est l’un des contrecoups de la fusion des îles Bohu et Tohu du
lointain Pacifique… Les encombrants débris de l’abbaye envahissent
le côté breton du Couesnon jusqu’à la source.
L’archange Michel qui sommait l’édifice surnage un certain temps ;
les anciens avaient cru qu’il était en bronze doré ; ils sont amèrement
déçus de constater qu’on avait triché sur les matériaux…
De plus, ses ailes lui auront été inutiles !
Le nœud ferroviaire créé imprudemment du côté de Laval malgré
une virulente opposition roturière, a favorisé deux lignes principales
de rupture des sols : la première au nord et à l’ouest, vers Caen,
Rennes, et, vers le sud, jusqu’à la Garonne.
Cependant le plus grave tient à la cupidité des exploitants d’autoroutes
et de parcs à thèmes régionaux : malgré la mise en garde d’un berger
local dont l’appartenance à un syndicat paysan décrédibilisait les cris,
on a poursuivi le creusement de Vulcania jusqu’à la couche
magmatique au prétexte d’accroître les recettes de péages en
Auvergne… Au nom de la science, une fois de plus on a commis
l’irréparable ! Cet acharnement local irresponsable s’est conjugué
avec le percement de trous multiples le long d’une zone sismique
jusqu’à la Manche, dans l’espoir justifié d’expulser des sols occupés
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ALGUES
depuis des millénaires par d’excellentes terres agricoles, des gaz
mortels indispensables à la vie des gens.
Après deux siècles selon Mandra, - trois siècles selon Brennes -, un
oubli total a englouti les plateformes célestes aussi bien que
maritimes. Même un objecteur de croissance radical des origines
aurait subi un léger choc si on l’avait planté sans crier gare devant le
nouvel état du monde. Les survivants du Grand Ouest firent preuve
d’une résilience dont leurs ancêtres des guerres de Vendée auraient été
fiers ; pleins de mépris pour le syndrome de Stockholm, ignorant les
sombres crétins qui avaient pris la Terre en otage, outragé les terres
fertiles, ils dédaignaient tout autant le sort des victimes du plus grand
cataclysme que la Terre ait subi de mémoire d’homme. Que faire,
d’ailleurs, d’une mémoire sans fond ? Des regrets ? Des remords ?...
Un sentiment de culpabilité collective ?... La vie avant tout, se dirent-
ils ! Las ! Nonobstant cette fermeté dans l’épreuve - un héritage du
« Père la Victoire » - chacun en a rabattu de ses prétentions de fier-à-
bras. Les survivants, du plus altier au plus modeste, ont tous été
sidérés par le déchaînement des forces de la Nature. Ils se sont
regardés dans une glace sans tain et s’en sont retournés provisoirement
dégoûtés de toute forme de conflit armé. On sait que ces dégoûts ont
une durée de vie de l’ordre du Kondratieff, et qu’en fin de cycle le
grand capital retrouve toute son ardeur à introduire sur le Marché les
instruments de destruction dont le sevrage durant la trêve aura
grandement accru l’attrait - et le prix de vente.
Jadis, dans les querelles d’écoliers, celui qui avait le dessous s’écriait
naïvement « Pouce !»… À la veille de Grande Rupture, juste après
Grande-Crise V, il était devenu de bon ton, pour le plus violent,
de redoubler de coups, dans l’indifférence des spectateurs, ou plutôt
dans les rires et les encouragements… Le félon était l’objet
d’admiration ; l’honnête homme de dédain ; le voleur faisait des
jaloux. On saluait en votant le tricheur impuni qu’on rêvait d’être.
Le plus brutal était élu.
Hélas ! Grande Rupture a rompu les rythmes naturels… D’ailleurs,
c’était sa raison d’être… Les écoliers ne se battent plus ; les écoles
sont détruites ; des centres d’élevage en tiennent lieu - à Mandra
comme à Brennes -, dont la différence ne tient qu’à la nature du bétail.
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ALGUES
Les coteries de consultants n’ont pas repoussé. La Main Invisible aura
perdu la tête au milieu des Marchés en folie, et les Acteurs
Ḗconomiques sans scénarios de rechange auront perdu pied.
Un beau jour, la grande tempête qui avait bouleversé la Terre entière
des années durant s’est assoupie. Au bout de la nuit blafarde, il y eut
un matin gris. Toute cette huile répandue sur les eaux avait eu un
apaisant effet : les fractales fleurissaient à plus petite échelle à la
frange des flots. Le Grand-Ouest renouait avec une stabilité relative
des sols. Grande Rupture semblait satisfaite de ses dimensions et ne
s’accroissait plus. Le déluge avait cessé et l’eau se retirait
partiellement des terres. Ici et là des humains transis sortaient des
abris, à nouveau animés d’une propension à consommer et produire.
Alors des végétaux tout nouveaux tentèrent bien une percée, mais les
bourgeons timides qui voulaient vivre leur vie devaient, pour
conserver un minimum d’enthousiasme, le temps de parvenir à l’âge
adulte, composer avec une atmosphère rébarbative, inflexible ennemie
des concessions écologiques.
Des ressources pour l’armement réduites à zéro, du personnel
démotivé, des peuples voisins que l’on ne veut plus voir même de
dos : Jamais dans l’Histoire de l’Humanité et singulièrement de
l’Urope n’avaient convergé des conditions plus propices à l’absence
de guerre sinon à la paix définitive.
C’était une nouveauté considérable.
L’ahurissement des esprits après la catastrophe globale
se traduisit chez sapiens-sapiens par un ralentissement progressif
d’une activité neuronale devenue circonspecte. Au lieu de couper
la parole à l’interlocuteur - comme c’était la mode au début du
XXIème siècle du monde n°21, entre autres -, on réfléchissait avant
d’encenser ou conspuer. L’on reconnut bientôt les meilleurs orateurs à
leur silence. Un esprit austère régnait sans partage sur l’humanité
rescapée du désastre.
Dans un monde réduit comme peau de chagrin, les communications
entre les zones sauvées des eaux n’étaient pas près de se rétablir.
La radio et la télévision fonctionnaient de manière confidentielle.
On avait éteint lanternette à des fins sanitaires et interdit pour
longtemps sa résurrection. Les élites hésitaient à passer à la télé ; les
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ALGUES
think-tanks refusaient d’octroyer leurs chers conseils, les agences
leurs notations ; bien au-delà du Grand-Ouest, les divins meetings
inaccessibles de Davos donnaient lieu à des communiqués de presse
dont la conviction était cruellement absente, la diffusion
problématique.
Du reste, dans notre Grand-Ouest, on ignorait tout ça…






























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ALGUES
POUR EN FINIR AVEC LES FEMMES


La loi de l’ Ḗternel Retour veut que Jupiter passe commande d’une
nouvelle Création chaque fois qu’il a noyé ou brûlé son précédent
ouvrage. Il y a du Sisyphe en Jupin créateur d’évènementiel.
En dépit de son décorticage par la psychanalyse, l’apparente
complaisance de certains individus dans l’échec répétitif demeure un
grand mystère. De même la persévérance dans le malheur de nombre
de communautés. Il paraitrait que cette circularité même serait
illusoire, que tout serait figé, en vérité une gelée colossale, et que
toute l’agitation du monde ne serait qu’un turgescent mirage…
Dans le monde n°7, la température extérieure est bien inférieure à
celle relevée dans les moyennes du monde n°6. Jupin a remis le
compteur à zéro, de sorte que l’humanité en voie de renaissance
va disposer d’une bonne marge de manœuvre avant d’être victime
d’un réchauffement climatique. L’orchestre est embryonnaire : On
commence avec deux saisons seulement, l’une bien tempérée, l’autre
avec intempéries mais sans excès. L’hiver se distingue à peine d’une
saison plus clémente, qui voit les brebis agneler, les chèvres biqueter,
les chamelles imiter leurs modestes compagnes, et encore l’herbe virer
du jaune au vert autour des oueds et des oasis ombragées.
Cependant Jupin n’a passé encore aucun pacte. Or, Jupin est un
homme à pacte. C’est son bon côté : Jupin aime les pactes. Selon
Jupin, on ne fait jamais assez de pactes. Quant à ses émules, qui jurent
obéir à sa loi, ce n’est pas l’amour des pactes, le respect des traités ni
des champs d’autrui qui les aura étouffés par la suite…
Ce matin, Jupin est d’humeur morose. Il n’a pas vu passer la soirée.
Le jour et la nuit sont pour lui confondus dans une même lumière,
celle qui émane de lui. Il en est d’ordinaire ébloui. Cet aveuglement,
il peut aisément s’en accommoder s’il ne pense qu’à son être divin,
à l’absolu et à l’immensité dont il fait son ordinaire, à son logis sans
limite et surtout sans voisins. Toutefois, il croit de son devoir de se
pencher de temps en temps sur l’Humanité, qui prétend - avec un
certain culot - le servir et n’agir qu’en son nom, celle qui fréquente
des temples innombrables pour des cultes tantôt bienveillants, tantôt
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féroces, l’implore et lui rend grâces à tout propos, surtout quand une
plaie bienvenue frappe le voisin. Alors Jupin se penche sur son passé,
sur les hommes qu’il a laissé se multiplier et qu’il a du mal à
distinguer les uns des autres tant cette lumière absolue l’aveugle.
Il lui arrive plus souvent qu’à son tour de couvrir de biens matériels et
immatériels des criminels de guerre et de droit commun sans esprit
aucun, de punir ou d’exterminer le juste et sa famille de surdoués.
Pour comprendre les hommes Jupin doit prendre sur lui, ce qui exige
un immense effort car il ne veut rien perdre. Or, il se perd en
conjectures sur les motivations des uns et des autres, alors que son
temps est précieux bien qu’il dispose à revendre d’espace-temps.
Lors d’un examen de la Terre - une planète parmi d’autres où il avait
semé, laissant le hasard diversifier et peaufiner le fruit de ses graines -
Jupin s’est étonné, observant le monde n°7, d’une coutume consistant
à cacher entièrement les personnes du sexe.
Fort morose ce matin-là, il prit comme une injure la violence qui
aboutissait, en somme, à censurer sa Création, à lui faire honte des
fronts de satin, des yeux qui reflètent l’âme, du nez qui respire les
parfums et inspire les artistes, des bouches formées pour le baiser et
pour les friandises, des cuisses et de la taille faites au tour, des dents
de lait, des pieds de biche. Mais aussi des femmes fortes comme des
mules, qu’elles remplacent, avec leur doux regard.
Choqué par sa découverte, pris d’un malaise, Jupin se rendormit d’un
bloc comme lui seul peut le faire. Le monde, alors, peut bien se fendre
et s’écrouler, rien ni personne ne peut le sortir de la divine léthargie,
sinon lui-même, pour un oui, pour un non, par exemple s’il fait un
cauchemar. Ce fut le cas, cette fois-là. Dans ces conditions funestes, le
réveil s’accompagne d’éclairs. Les hommes se disent qu’un dieu est
en colère alors qu’il se réveille… Raisonnablement, c’est quand il
s’endort que le pire serait à craindre… Ou alors…
Jupin sort du mauvais rêve, au cours duquel il n’arrivait pas à mettre
un nom sur les gracieuses personnes qu’il croisait dans son sommeil -
pourtant ses créatures ! - parce qu’elles étaient engoncées dans des
housses de voyage ou des tapis d’Orient, ou même dans des sacs de
grandes surfaces qu’on avait cousus ensemble à défaut de vitons ou de
futons retoqués ! Il hésite à comprendre…
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Les hommes avaient-ils honte de leurs femmes ? Jupin sentait monter
la colère… Les hommes désiraient-ils ne plus voir les femmes ?...
Il pouvait comprendre ça… À voir les obstacles dressés par une
improbable Jeanne d’Arc devant l’armée anglaise et l’ Ḗglise
catholique coalisées, les graves soucis d’Henri VIII avec ses épouses,
la fin du brave Hercule empoisonné par Déjanire, la ruine d’un autre
colosse, King Kong, causée par une blondasse inconnue du nom
d’Ann Darrow… Jupin veut en avoir le cœur net !
Spontané comme il est, il veut immédiatement faire un test ! Il lui faut
donc effacer le monde en cours qui vient à peine de démarrer…
Donner satisfaction aux hommes, en cachant leur moitié - qu’on
ne peut quand même pas supprimer ? Quoique… On verrait si les
hommes allaient trouver plaisir à l’état nouveau des genres…
Jupin ordonne donc à Neptune et Gaia qu’on déclenche une série
d’éruptions et de tsunamis du modèle apocalyptique, avec une
violence destructrice largement supérieure à celle de tous ceux
des précédents épisodes !…
Un qui était content d’obéir, soulagé, c’était l’Océan !... À un point !...
Il faut bien comprendre l’Océan... Et pareillement les nobles failles
profondes qui sont les siennes et que l’Océan justement protégeait
depuis toujours. En les cachant ! L’Océan et ses profonds replis
gracieux, où les sexes de toute espèce sont traditionnellement
confondus dans une indicible entente, nourrissent non seulement les
soyeux cétacés, les algues virginales et le gai poisson-lune, ce genre
de choses ; ils tolèrent mal que des industriels sans déontologie
pratiquent sur eux une halieutique dévergondée. Qu’on viole sans
anesthésie leurs intimités avec des sous-marins… Qu’on écorche sans
pitié leur derme avec des filets pélagiques douloureux et des sondes
indiscrètes, dont les intrusions à des fins extractives inspirées par la
cupidité leur causent des lésions multiples et des intoxications
généralisées ! Voilà-t-il pas qu’en plus on s’était mis depuis quelque
temps à traiter sans souci leur milieu océanique fragile comme une
poubelle universelle !...
L’Océan rongeait son frein, et l’ordre de Jupin tombait à point !...
L’Océan pouvait-il guérir de cette maladie professionnelle :
le suffocant nuage de particules de plastique se faisant passer pour du
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plancton, ponctué de conteneurs - iso ou non -, de bouteilles de
plongée, de malles à double-fond, de destroyers japonais, de missiles
coréens, de jonques bretonnes, de sacs vitons vides et de poudriers
pleins, de plats cuisinés de toutes religions, de bombes endormies,
un vaste cancer instable qui répand ses métastases dans les courants
marins anciens et modernes ?... Comment digérer sans suffoquer ni
choper des démangeaisons, les poisons éternels du césium, du
tritorium, et de leurs nombreux petits camarades de jeu radieux ?
Aussi, quand lui tomba l’ordre d’En-Haut, l’Océan se souleva
d’enthousiasme !… Il réunit sous un commandement unique ses
forces désarmées de l’Arctique à l’Antarctique et des plages de Tahiti
à celle du Canet, pour réitérer en beaucoup mieux la remarquée
performance réalisée du temps des Grecs anciens dans les Cyclades,
dont il avait éliminé d’un colossal raz-de-marée les idoles, sans
explications, avec l’appui des pluies diluviennes qui s’abattirent cette
fois non plus quarante jours mais quarante années durant, et le secours
de vents furieux pour lesquels non seulement les noms de blizzard, de
bourrasque ou d’aquilons étaient dérisoires, mais qui outrepassaient
par la violence et la durée, l’extravagance de leurs routes changeantes,
les limites jadis fixées par un dieu raisonnable aux pires ouragans !
La Terre n’était pas confondue avec l’Océan, mais l’Océan se
confondait avec les hauteurs du ciel même !...
Quarante ans de galerne !...
Les territoires submergés une fois purifiés de toute existence nocive,
après plusieurs siècles d’une sévère lessive, désintoxiqués et
revitalisés par l’oxygène des courants qui s’en donnaient à cœur joie
dans l’espace libéré pour leurs jeux, on vit derechef pointer
timidement une poignée de sommets, les anciens pics de montagnes,
pareils à des îlots minuscules... Il y eut des matins, d’abord discrets,
vite effarouchés - ils s’effaçaient à l’ombre du premier nuage - ; il y
eut surtout des nuits, de très longues nuits, rendues nécessaires au
repos de la Terre et de son Océan après un si long tourment.
Le brouillard régnait en maître - une lourde solution d’eau et d’air
raréfié des cimes - ; il a longtemps masqué volontairement
l’émergence des terres qui remontaient en catimini, timides
périscopes, respirer sous la forme d’atolls. Ces nouvelles terres
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avaient perdu les habits de leurs prédécesseurs. Très rocheuses, elles
laissaient peu de chance aux arbres de pousser, mais se montraient
moins revêches à l’égard des végétaux modestes, à commencer par les
plantes marines et les petits poissons aveugles, qui avaient eu le temps
de prospérer doucement dans les bas-fonds au cours de Déluge III, et
qui redécouvraient le charme des hautfonds, plus lumineux, plus
tièdes et propices aux poussières, par les coraux et madrépores friands
de microbes et dispensateurs de vivifiantes animalcules...
Jupin s’en remit comme d’habitude à l’évolution darwinienne pour
façonner les mammifères, sans fastidieusement repasser par toutes les
étapes intermédiaires, de sorte que l’on put voir assez tôt réapparaitre
un bipède moins stupide et surtout plus mobile qu’un balai-brosse
prisonnier d’un cagibi noir, aspirant déjà à sortir des cavernes.
L’homme nouveau se dégagea de la glèbe où il avait vu le jour en se
lavant tout seul et, libre de ses mouvements, il s’empressa, lui, né
libre… de se constituer prisonnier d’un créateur !
Contrairement aux inventions typiques des escrocs qui font avaler des
âneries à des fidèles sans instruction - ou trop instruits pour être
honnêtes -, l’homme nouveau n’est pas re-né en uniforme d’Hugo
Boss ni en robe de Paul Poiret. L’homme nouveau et nu s’avérait
singulièrement durable - comme Melchisédech et Mathusalem avant
lui ; il eut le temps de se contempler tout son saoul. Il vit qu’il n’était
pas seul, que d’autres que lui bougeaient aussi, là, tout autour…
Jupin hésitait-il à octroyer sa charte spéciale peuple élu à Martin,
sapiens-sapiens, plutôt qu’à Auguste, chef de famille néanderthalien
du continent d’à-côté ? Qui sait ?...Toujours est-il qu’un beau jour,
Martin a déclaré urbi et orbi que c’était lui, Martin, qui avait
l’exclusivité du brevet ! À son profit et à celui de sa descendance !
Tout le monde devrait dorénavant acheter la semence chez lui,
pas question d’en exploiter une autre ! « Sinon, ce sera le procès,
la lapidation publique, le bûcher, les dix plaies ! »
Ensuite, l’homme - qui vivait très vieux en ce temps-là -, et mettait un
temps fou à devenir adulte malgré sa précocité, voyait grandir sans
s’émouvoir les arbres centenaires, se nourrissant d’algues et d’orge
sauvage, de champignons, d’insectes, et d’une quantité de petits
oignons... et d’enfants égarés par la famille, à l’occasion…
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