Alter ego

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"Je buvais la vie par tous les pores. Je me sentais bien installée dans le monde, avec un statut social reconnu, un salaire, modeste certes mais suffisant, et un pouvoir d'attraction réel, dû à ma jeunesse, à la beauté qu'elle entraînait et surtout dû à la conscience d'échapper à toute servitude..." Femme du vingtième siècle, Suzanne incarne une forme de résistance face aux normes, à la société étriquée, à la médiocrité ordinaire.
Publié le : jeudi 1 mai 2014
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EAN13 : 9782336345963
Nombre de pages : 146
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Élisabeth Martinez-Bruncher
Alter Ego Roman
Alter Ego
Élisabeth Martinez-Bruncher
Alter Ego
Roman
Du même auteur La petite cuisine. Roman, L’Harmattan, 2014.
re © L’Harmattan, 2011 (1édition) © L’Harmattan, 2014 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-03414-0 EAN : 9782343034140
La phrase que je venais d'entendre, mon cerveau re-fusait d'en intégrer le sens et quand il le fit, il me préci-pita au fond d'un gouffre noir avant de me laisser le temps de reprendre lentement conscience. Suzanne Laplan est morte cette nuit. Comment a-t-elle pu mourir, elle qui n'arrivait même pas à vieillir, dont le corps et l'esprit restaient fermes et alertes ? Suzanne, ma voisine, mon amie, combien d'heures avons-nous passées ensemble, au soir de ta vie, dont personne ne peut imaginer ce qu'elle a été ! Je réalise aujourd'hui la perte incommensurable que je viens de subir et à quel point tu étais douée pour la vie, véritable source d'énergie qui m'a aidée à traver-ser ces deux dernières années. Suzanne, qu'est-ce que tu as fabriqué cette nuit, qu'est-ce qui t'est passé par la tête, toi qui m'affirmais lors de notre dernière balade, il y a deux jours, que tu avais rencontré un homme irré-
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sistible mais qu'il te faudrait batailler pour l'avoir celui-là, à soixante-douze ans !
Tu es née dans la ferme dans laquelle tu es morte mais tu n'as pas toujours vécu là. Quand je suis entrée chez toi pour la première fois, en tant que voisine et pour te saluer, tu vivais déjà avec ton cinquième mari et vous aviez décidé de rénover ta maison familiale. Ton époux avait ajouté sans intention et banalement « pour nos vieux jours » et ton regard courroucé m'avait éclai-rée sur vos rapports et surtout sur ton caractère. Nous nous sommes parlé dix minutes ce jour-là et j'étais tombée sous le charme, sans résistance. Tu n'as abordé aucun des thèmes attendus, ni le temps, ni la santé, tu ne m'as pas demandé qui j'étais, ce que je faisais, non, tu m'as entraînée sur ta terrasse et dans l'après-midi qui finissait, tu as fait revivre la silhouette de ta grand-mère que, petite fille, tu suivais de l'œil, placée au même en-droit que celui où nous étions. Elle longeait la rivière dans le soleil, coiffée d'un grand chapeau et sautant de pierre en pierre. Et moi, je voyais du fond de ta mé-moire une ombre gigantesque à la tête auréolée, qui montait au ciel et en descendait, émerveillée et inquiète devant cette danse singulière. Tu avais clos notre ren-contre en me disant que, pour toi, tout était habité de vie et que mourir, ce n'était pas arrêter de vivre, mais c'était refuser l'immensité de la vie, se limiter au rai-sonnable et gâcher ainsi la seule chose qui nous appar-tienne vraiment et dont beaucoup ne savent que faire.
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En rentrant chez n'aurais de cesse de elle qui vint.
moi s'imposa la certitude que je revoir un tel personnage ; ce fut
« –Si on marchait un peu ? La lumière d’octobre coule comme du miel. Viens, on va faire le tour de la colline. »J'aurais dû me méfier. Avec Suzanne, c'était chaque fois le tour du monde. Notre première balade dura cinq heures sans qu'elle montre la moindre trace de fatigue.Hector, son compagnon, ne marqua aucun étonnement ni inquiétude à notre retour. Huit années de cohabitation avec Suzanne avaient modifié sa per-ception du réel. Il vivait avec un phénomène qu'il ai-mait et redoutait tout à la fois mais qui représentait l'ordre du monde, comme dans tous les couples, régis par des habitudes, fussent-elles insolites. J'avais dit d'entrée à Suzanne que je traversais une mauvaise pé-riode, une crise existentielle en quelque sorte et que j'avais besoin de calme, de laisser aller les choses au ralenti. Elle m'avait regardée avec sympathie, me sem-bla-t-il en tout cas, et avait décidé qu'elle parlerait d'elle et que, quand j'en aurais assez, elle saurait se taire ou partir. Jamais elle ne m'interrogea sur ma vie, jamais elle ne se livra à des racontars inconsistants ou à un éta-lage vulgaire de certains moments de son existence. Suzanne avait une distinction naturelle, fortifiée par une culture sûre et je crois qu'elle a pris plaisir à bâtir, dans ses entretiens, le personnage hors-norme qu'elle avait été et continuait d'être dans la vie réelle.
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