Alter Homo

De
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Quand les ossements de ce qui pourrait être un homme préhistorique, disparu de la surface de la Terre depuis plus de quarante mille ans, sont mis au jour en un lieu où cette espèce n’est pas censée avoir vécu, la communauté scientifique s’interroge. Le Professeur Charles Simon, éminent spécialiste de la question, et sa jeune assistante, Emma Morton, sont dépêchés sur place avec pour mission d’étudier ces vestiges et en déterminer la nature exacte. Les deux chercheurs ignorent alors que ce qu’ils vont découvrir dépasse de loin leurs plus folles espérances. Ce ne sont pas les restes d’un spécimen unique qu’ils vont mettre au jour, mais les traces d’une civilisation entière et jusque-là insoupçonnée. Cette découverte pourrait bien remettre en cause tout ce que l’humanité pensait savoir de ses origines et éclairer d’un jour nouveau son avenir.

Publié le : mercredi 1 février 2012
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364751064
Nombre de pages : 270
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CHAPITRE 1
Emma ouvrit les yeux. Quelle heure était-il ? Elle regarda le réveil. Quoi ! Déjà huit heures ! Oh bon sang ! Elle allait être en retard. La jeune femme bondit hors de son lit. Quand le réveil avait sonné, elle l’avait éteint aussitôt pour s’accorder cinq petites minutes supplémentaires sous la couette, chaude et douillette. Les cinq minutes s’étaient transformées en une heure. Heureusement, ses affaires étaient prêtes. Elle n’avait plus que le temps de filer sous la douche et de s’habiller. Tant pis pour le petit-déjeuner et le maquillage. De toute façon, avec tout ce qu’elle avait bu le soir précédent, elle n’avait pas faim. Comment pouvait-elle se per mettre d’être en retard un tel jour ? Elle aurait pu en choisir un autre pour connaître une panne d’oreiller. Ils étaient nombreux à attendre de se voir offrir une telle opportunité et c’était elle qui avait été choisie. Et voilà qu’en guise de remerciement, elle allait arriver en retard au ren-dez-vous et risquait de leur faire manquer le décollage. Si elle avait voulu donner une mauvaise image d’elle au professeur Simon et lui faire regretter son choix, elle n’aurait pas pu mieux s’y prendre. Quelle idiote ! C’était pourtant un immense honneur qu’il lui avait fait en la prenant comme assistante pour son nouveau chantier. Après un tel départ, elle aurait intérêt de mettre les bouchées doubles pour se rattraper et reconquérir son estime. De toute façon, elle ferait tout pour prouver au professeur qu’elle était à la hauteur et qu’il avait eu raison de lui faire confiance. C’était la chance de sa vie. Elle ne la laisserait pas passer. C’était ce qu’elle avait essayé de faire comprendre à ses proches, inquiets de la voir partir à l’autre bout de la planète pour de longs mois. Sa mère surtout avait été difficile à convaincre. Oh, elle ne se serait jamais opposée à son dépar t ! Elle n’aurait jamais voulu empêcher sa fille de réaliser son rêve. Mais il avait été
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impossible à Emma de ne pas remarquer le désarroi de sa pe-tite maman en apprenant qu’elle allait rester pendant au moins un semestre à des milliers de kilomètres d’elle. La pauvre ! Elle avait déjà eu tellement de mal à accepter que sa petite fille ché-rie quitte le nid familial pour s’installer quatre r ues plus loin ! Depuis la mort de son père, Emma était devenue son seul cen-tre d’intérêt. La jeune femme avait bien conscience qu’en la quittant, elle lui causait mille souffrances, mais elle ne pouvait pas renoncer à sa propre vie. Emma s’était jurée de rendre sa mère et son père, où qu’il se trouvât désor mais, fiers d’elle. Pour cela, elle devait atteindre les objectifs qu’elle s’était fixée. Et cela passait par ce long voyage. Pour ses amis aussi, ce dépar t était une déchir ure mais même s’ils n’en avaient pas forcément saisi toutes les implica-tions, ils avaient compris à quel point il était important aux yeux d’Emma. C’était pour cette raison que la veille, ils avaient décidé de célébrer dignement l’événement. Isabella était venue la chercher un peu avant neuf heures. Emma avait eu beau la questionner, celle-ci avait catégorique-ment refusé de lui révéler l’endroit où elle l’emmenait. Ce ne fut qu’une fois arrivée devant l’entrée de la Licorne d’Argent qu’elle avait réalisé que ses amis l’invitaient dans cet établis-sement prestigieux dans lequel elle n’avait encore jamais pu se per mettre d’entrer. C’était une folie ! Cela allait leur coûter une fortune ! Isabella n’avait rien voulu entendre des objections de son amie d’enfance. Elles n’étaient pas prêtes de se revoir et si, comme Emma l’espérait, ce lointain voyage était le commen-cement d’une grande et prestigieuse carrière, il fallait le fêter di-gnement. Et puis, si tout se passait comme prévu, Emma aurait les moyens de leur rendre la pareille à son retour, avait-elle ajouté, un sourire taquin au coin des lèvres. Emma avait finalement cédé mais cela ne l’avait pas empê-ché de trouver ce choix déraisonnable. Isabella était une artiste, une musicienne et elle était encore loin d’avoir rencontré le succès. Ses fins de mois étaient toujours délicates et elle pouvait diffici-lement se permettre ce genre de dépenses inconsidérées. Quand elles étaient entrées dans le bar, elles y avaient re-
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trouvé Julie et Karl, installés à une table. Julie était sans doute la personne la plus gentille et la plus dévouée qu’Emma ait pu rencontrer. Il n’y avait pas un ser vice qu’elle n’était pas prête à rendre pour peu qu’elle en ait les moyens. D’ordinaire peu expansif, Karl s’était levé et, après l’avoir serrée très fort dans ses bras, lui avait tiré un fauteuil pour qu’elle s’installe. Ce soir-là, il avait eu du mal à cacher son émotion à l’idée d’être séparé d’Emma aussi longtemps. Après quelques ver res, il avait même cherché à la dissuader de partir. À plusieurs re-prises, il l’avait mise en garde contre le professeur Simon. Il ne le connaissait pas mais cela n’avait aucune importance à ses yeux. Il était convaincu, ou du moins avait-il cherché à le faire croire, que le brillant scientifique l’avait choisie parce qu’il avait des intentions autres que professionnelles, der rière la tête. Emma avait été amusée par sa réaction, mais aussi un peu vexée. Était-il inconcevable qu’on puisse tout simplement re-connaître ses mérites et sa compétence ? Karl avait rougi de confusion quand elle lui en avait fait la remarque, cherchant à se rattraper le moins maladroitement possible mais s’enfon-çant un peu plus à chaque instant. Emma ne lui en avait pas vraiment voulu dans le fond. Elle savait qu’il était secrètement amoureux d’elle mais avait toujours souffert d’un complexe d’infériorité vis à vis de son amie, ne s’estimant pas à sa hau-teur. Il avait tort bien sûr, mais avec ses études, elle n’avait pas le temps à consacrer une éventuelle relation amoureuse. Si elle voulait atteindre son but, elle devait se concentrer avant toute chose sur son travail. Le reste en général, et sa vie sentimen-tale en particulier, devait attendre. Le jour où, enfin, elle aurait acquis le statut qu’elle visait, alors elle pourrait y penser plus sérieusement. La soirée avait été excellente et le petit groupe s’était beau-coup amusé. Ils avaient trop bu également. Emma n’en avait pas l’habitude et elle en payait le prix ce matin. Enfin, elle était prête. Elle vérifia que tout était éteint der-rière elle avant de prendre sa grosse valise et de quitter son appartement. Emma descendit les deux étages en catastrophe et cour ut jusqu’à la station de tramway. Il était déjà là. Si elle
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voulait l’attraper, elle devait encore accélérer sa foulée, ce qui était loin d’être une partie de plaisir avec sa valise à traîner derrière elle. Elle y par vint néanmoins, même si elle dut pour cela bousculer deux personnes sur son passage. Hors d’ha-leine, elle réussit à monter dans la rame avant que la porte ne se refer me. En sueur et déjà épuisée, Emma s’assit sur un stra-pontin. Par chance, il n’y avait pas trop de monde aujourd’hui. Pendant qu’elle cherchait à reprendre son souffle, elle repensa au jour où elle avait appris qu’elle accompagnerait le profes-seur Simon sur son prochain chantier.
Trois semaines plus tôt. Pendant un cours, une secrétaire vint la chercher pour la conduire au bureau de Madame Bert, la Directrice de l’Insti-tut. Sur le moment, Emma eut très peur. Pour quelle raison la convoquait-on de façon aussi urgente ? Il était arrivé un mal-heur à sa mère. Ou alors, elle avait commis une faute dont elle n’avait pas souvenir. La secrétaire la fit entrer sans attendre. La Directrice trônait derrière son bureau, un cigare allumé à la main. Elle n’était pas seule. Le professeur Simon se tenait debout à côté d’elle. Elle fit signe à Emma de s’installer dans le fauteuil devant elle. L’estomac noué par l’angoisse, la jeune femme s’exécuta sans discuter. Quand elle fut assise, Madame Bert prit enfin la parole : — Merci de vous être déplacée Mademoiselle Mor ton et veuillez nous excuser de vous avoir dérangée en plein cours. Le ton de la directrice était grave mais ne laissait présager aucun drame. Emma, un peu soulagée, lui répondit qu’il n’y avait aucun problème et qu’elle se tenait à sa disposition. En-tendant cela, Madame Bert afficha un large sourire. — À la bonne heure, vous m’en voyez ravie. Laissez-moi vous expliquer brièvement les raisons de votre présence dans mon bureau. Il se trouve qu’il y a deux semaines de cela, les ouvriers d’un chantier de constr uction au pied du Mont Cook ont mis au jour les vestiges d’un squelette humain. Vous n’êtes pas sans savoir que, dans ce genre de cas, les travaux sont im-médiatement suspendus pour que les scientifiques déter mi-
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nent la nature, l’âge et les conditions de la mort de cette per-sonne. Or, après étude et à la grande stupéfaction des paléon-tologues dépêchés sur place, il semblerait qu’il s’agisse des ossements d’un Homo Giffrensis ou Homme du Giffre… — Quoi ! s’exclama Emma malgré elle. Mais ce n’est pas possible ! Jamais on n’a …. — Nous le savons bien, l’interrompit la directrice, ravie de la vivacité de compréhension de l’étudiante, et je devine à votre réaction que vous saisissez déjà tout ce qu’une telle dé-couverte pourrait impliquer. Seulement, devant l’énor mité de la chose, la communauté scientifique a besoin d’autres ana-lyses et expertises pour confir mer ou infir mer les premières conclusions. Madame Ber t se tour na pour la première fois depuis le début de l’entretien vers le professeur Simon. Elle reporta ra-pidement son attention sur Emma. — C’est pourquoi, reprit-elle en désignant l’homme à ses côtés, il a été décidé d’envoyer le professeur Simon sur place pour examiner de plus près ces vestiges. Il n’est, je suppose, pas nécessaire de vous le présenter ni de rappeler qu’en plus d’être l’un de vos enseignants, le professeur Simon est un spé-cialiste de l’Homme du Giffre. Emma avait opiné du chef pour confir mer les dires de la femme assise en face d’elle. Cependant, elle n’avait pas encore bien compris pourquoi on l’avait fait venir ici pour lui dire tout cela. Du moins, une idée avait commencé à ger mer dans un coin de sa tête, mais elle avait refusé de se laisser aller à y croire. Emma s’était attendue à ce que le professeur prenne à son tour la parole mais il n’en fit rien et Madame Bert reprit la parole : — Pour ce travail, le professeur aura besoin d’être assisté par une personne compétente et de confiance. Cependant, comme vous pouvez le deviner, les fonds ne sont pas extensi-bles à l’infini et il n’est actuellement pas possible de lui ad-joindre un professionnel confir mé. D’ailleurs, même si financièrement nous l’avions pu, aucun n’est libre avant plu-sieurs mois. C’est la raison pour laquelle nous avons pris la
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décision de faire appel à un étudiant en fin de cycle. Notre choix s’est porté sur vous. Enfin, pour être tout à fait honnête, c’est le professeur Simon qui a proposé votre nom. Je me suis contentée de me fier à son avis. Maintenant, si nous pensons que c’est une belle opportunité pour vous, rien ne vous oblige à l’accepter. Il faut savoir que cela peut représenter un très long séjour loin de chez vous et de vos proches. Vous serez payée bien sûr, mais la bourse que vous percevrez ne vous per-mettra pas de faire des folies. De plus, il se peut très bien que vous fassiez le déplacement pour rien si jamais il s’avérait qu’il ne s’agit pas d’un Homme du Giffre. D’un autre côté, si c’en est bien un, l’expérience pourrait se révéler extrêmement en-richissante pour vous d’un point de vue scientifique. Avez-vous quelque chose à ajouter Professeur ? Il fit signe que non aussi la directrice conclut-elle en de-mandant à Emma de bien réfléchir à la proposition et de leur donner une réponse dans les deux jours. La jeune femme n’eut pas besoin d’autant de temps. — J’accepte bien sûr, s’empressa-t-elle de répondre de peur qu’ils ne changent d’avis. Avec joie. Je serais folle ou indigne de notre discipline si je refusais une telle offre. De plus, c’est un immense honneur pour moi d’assister le professeur Simon. Quand dois-je partir ?
Même avec le recul, Emma ne par venait toujours pas à croire à sa chance. Cela rendait encore plus impardonnable et inacceptable son retard de ce matin. Le professeur Simon était un homme char mant et très accessible pour ses étudiants. Il semblait toujours les prendre, ainsi que leurs avis, avec beau-coup plus de considérations que ne le faisaient la plupart de ses collègues, persuadés d’être seuls détenteurs du Savoir qu’ils diffusaient tels des prophètes. Pour cer tains, les étu-diants s’apparentaient en effet à des ouailles qu’il fallait éclairer de la bonne parole. Charles Simon n’était pas de ceux-là. Pour au-tant, même s’il semblait plus ouvert et plus large d’esprit que cer-tains de ses pairs, il n’en demeurait pas moins un homme de science et un paléontologue prestigieux. Méticuleux, précis et exi-
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geant, il n’apprécierait pas qu’elle se per mette d’arriver en re-tard dès le premier jour de leur collaboration.
Le tramway déposa Emma tout près de l’entrée de l’Institut. Elle reprit sa course jusqu’au secrétariat où on l’infor ma que le professeur Simon était en entretien avec des journalistes dans sa salle de cours habituelle. Les journalistes ! Emma avait complètement oublié qu’ils devaient les rencontrer avant leur départ. Il allait lui arracher les yeux ! Elle grimpa quatre à qua-tre les marches qui menaient à l’étage. À bout de souffle, elle poussa doucement la porte et passa discrètement la tête par l’entrebâillement. Le professeur était là avec quatre personnes. Essayant de se faire la plus silencieuse possible, la jeune femme se glissa dans la salle mais resta au fond pour écouter la fin de la mini conférence de presse. — Selon vous, Professeur, en quoi cette découverte pour-rait-elle être capitale pour la science. Qu’espérez-vous appren-dre de nouveau ? interrogea l’un des hommes. Charles Simon sourit. Au fond de lui, il n’avait même pas envie de répondre tant cette question lui paraissait stupide. Pourtant, il prit sur lui pour ne pas laisser transparaître son mépris. Selon lui, expliqua-t-il patiemment, s’il se confir mait que les osse-ments retrouvés étaient bien ceux d’un Homme du Giffre, cela apporterait un nouvel éclairage à son sujet. Ce serait la démons-tration que cette espèce s’était également implantée dans la par-tie australe du globe, et avait donc, contrairement à tout ce que l’on avait cru jusque-là, occupé toute la surface de la Terre. L’âge du squelette lui per mettrait peut-être également de dé-ter miner à quelle période il avait occupé cette partie du monde. S’il avait beaucoup de chance, peut-être découvrirait-il qu’en fait, Homo Giffrensis en était originaire et non du centre de l’Eurasie comme cela était communément admis à ce jour. Dans le cas contraire, cela confirmerait la théorie actuelle. Charles Simon fut sur le point d’ajouter autre chose mais s’en abstint, préférant gar-der certaines de ses réflexions pour lui dans l’immédiat. À la place, il fit signe à Emma de s’approcher. Encore rouge et un peu essoufflée, la jeune femme s’exé-
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cuta et vint rejoindre son mentor. Il la présenta aux reporters et leur expliqua quel serait son rôle à ses côtés. Ils demandè-rent s’il était possible de prendre une photo d’eux ensemble. Emma s’apprêta à refuser. Elle venait de courir, était décoif-fée, non-maquillée. Elle était affreuse à regarder et n’avait pas envie d’apparaître dans la presse et aux yeux de la commu-nauté scientifique dans un tel état. Elle n’eut pas le temps de protester. Le professeur Simon la précéda et, lui posant une main sur l’épaule, prit la pose. Décontenancéet, la jeune femme n’eut que le temps de tourner le regard vers les objec-tifs. Tant pis pour son image, il était trop tard. Le geste de Charles Simon la marqua. C’était la première fois qu’il la tou-chait. Ce n’était tout au plus qu’un simple geste amical, mais il lui fit un drôle d’effet, ni ag réable, ni désag réable, juste étrange. Comme si elle prenait seulement conscience à ce mo-ment-là, que celui qu’elle admirait et dont elle s’était presque fait une icône, était aussi et avant tout, un homme fait de chair et de sang. Quand les représentants de la presse eurent pris congé, Charles Simon se tourna vers celle qui n’était encore que son étudiante. — Pour un peu, vous les auriez manqués. Cela aurait été dommage. Il est impor tant de vous faire connaître dans la presse spécialisée, cela vous donne de la crédibilité et vous fait reconnaître par la profession. — En même temps, vu la tête affreuse que je vais avoir, je ne suis pas sûre que cela aurait été un mal, ne put s’empêcher de faire remarquer Emma. — Aucune importance. Vous êtes paléontologue, pas manne-quin ou actrice. Mais c’est vrai que vous auriez quand même pu faire un petit effort pour vous mettre en valeur ce matin, ajouta-t-il moqueur après une pause. Le réveil aurait-il été difficile ? Il était perspicace, reconnut la jeune femme. Elle était vrai-ment navrée d’être arrivée en retard un jour comme celui-ci et espérait qu’il ne lui en tenait pas trop rigueur. Le visage du professeur se durcit, au fur et à mesure qu’elle s’excusait. Un tel retard était inacceptable de la part d’une scientifique. Cela
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laissait présager un manque de rigueur dans le travail. Emma, honteuse et confuse, détour na les yeux. Elle commençait à bredouiller qu’elle s’engageait à ne plus jamais reproduire la même faute, quand Charles partit dans un grand éclat de rire. — Je plaisantais, voyons, lâcha-t-il. Il faut vous décoincer un peu. Si on doit travailler ensemble pendant des mois, il vau-drait mieux que vous appreniez à être un peu plus relaxe, sans quoi l’ambiance de travail va être étouffante. Et moi, je ne peux pas faire du bon boulot dans ces conditions. D’accord ? Soulagée mais un peu déroutée, Emma acquiesça. À l’évi-dence, le professeur Simon n’était pas l’un de ces savants gris et aussi poussiéreux que les vestiges qu’ils mettaient au jour. Elle se per mit de lui poser la question qui lui brûlait les lèvres depuis quelques minutes. — Excusez-moi Professeur, mais tout à l’heure, durant l’in-ter view, j’ai eu l’impression que vous étiez sur le point de leur dire quelque chose avant de vous rétracter. Je me trompe ? Charles émit un mur mure approbateur. Elle était vraiment très obser vatrice. C’était une qualité fondamentale dans leur branche. Il ne s’était pas trompé à son sujet. Elle avait bien l’étoffe d’une grande paléontologue. Emma savoura le com-pliment sans aucune gêne. Elle espérait de tout son être deve-nir un jour l’égale des plus grands. La reconnaissance de ses mérites par une référence comme Charles Simon était une pre-mière récompense de ses efforts. — J’espère que vous réalisez ce que cela implique si les restes découverts sont bien ceux d’un Homme du Giffre, re-prit le scientifique, le regard enflammé par la passion. Qu’ils soient plus anciens ou pas que ceux déjà connus change la na-ture de l’enseignement, mais pas sa valeur. Imaginons : notre spécimen est plus ancien. Cela remet en cause toute la théorie actuelle selon laquelle Homo Giffrensis est originaire d’Eura-sie centrale, point de dépar t de son expansion sur presque l’ensemble des terres immergées. Avouez que ce serait colos-sal ! Mais même sans cela, sa présence dans les îles de l’Océan Austral soulève un autre problème apparemment insoluble. Comment a-t-il pu atteindre cette partie du globe ?
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— Il aurait très bien pu profiter d’une période de refroidis-sement et de glaciation générale des mers, comme il l‘a fait pour atteindre les autres continents, sug géra Emma qui se pre-nait au jeu. Charles fit la grimace. C’était une solution intéressante mais contrairement à l’exemple que son étudiante avait cité, la sur-face de mer à glacer pour atteindre cette région du monde de-puis le continent eurasiatique était trop conséquente pour que cela soit possible. Du moins, d’après les données météorolo-giques dont ils disposaient sur la période. Il avait certes fait assez froid pour geler l’étroit passage au niveau du cercle arc-tique, mais pas assez pour couvrir des océans trop vastes. Emma émit l’hypothèse que des explorateurs ou des colons, avaient pu atteindre cette zone par voie maritime. Son ensei-gnant ouvrit de grands yeux ronds, comme s’il doutait de sa santé mentale, avant de se reprendre en souriant. — C’est une des choses que j’aime chez vous. Vous n’avez pas peur d’envisager toutes les solutions, même les moins aca-démiques, pour ne pas dire les plus abracadabrantes. En plus vous n’hésitez pas à les partager. Votre idée est intéressante mais implique qu’Homo Giffrensis aurait développé une tech-nologie suffisamment avancée pour constr uire des navires ca-pables de traverser les mers et les océans. Or, vous le savez aussi bien que moi, c’était une espèce trop primitive pour dis-poser d’un tel savoir et de telles capacités techniques. Il ne sa-vait même pas écrire. Emma acquiesça en silence. Pourtant, même si elle savait qu’elle faisait probablement fausse route, elle estimait qu’il ne fallait pas écarter une théorie sans s’être penché sérieusement dessus auparavant. — Il a pourtant bien dû trouver un moyen de passer d’un endroit à l’autre, reprit Charles l’air gour mand. Sauf si l’on envisage qu’une même espèce a pu apparaître en deux empla-cements distincts, sans que ces deux foyers n’aient de lien entre eux. Mais très franchement, une telle coïncidence est im-possible. Ce serait trop beau. La jeune femme non plus ne croyait pas à cette hypothèse.
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