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Amaya

De
168 pages
Au Xè siècle av. J.-C., la reine de Saba se rend auprès du roi Salomon, accompagnée de sa première dame d'honneur Amaya, et de Thaïs, que cette dernière sait être l'amour de sa vie. Mais Amaya doit épouser Thaor, riche homme de loi de la Cour de Salomon. Elle découvre alors la vie d'épouse au gynécée. Au-delà de l'Histoire, ce roman nous fait vivre le combat universel entre l'amour et la loi, celui d'une femme pour affirmer sa liberté et incarner son désir dans une société patriarcale.
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Catherine Epars

Amaya
Première dame d’honneur
de la reine de Saba

Roman

collection
Amarante




































© L’Harmattan, 2013
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ01278Ȭ0
EAN : 9782343012780

Amaya
Première dame d’honneur de la reine de Saba












Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Catherine Epars

Amaya
Première dame d’honneur de la reine de Saba


Roman















L’Harmattan

Prologue

Je suis sur les traces de la reine de Saba.
Plus le jour croît, plus son ombre s’efface et ses traces sur le sable,
jadis fières, disparaissent.
L’immobilité des jours peuple mes songes comme rivière d’enȬ
nui.
J’attends.
J’attends le signe, son signe.
Pour venir m’accroître en sa présence, dans son sillage odoriféȬ
rant, de perles et de poudre d’orient.
Son rire de gorge, de cascade.
Ses gestes fiers et simples, son pas de biche, inimitable.
Ses cheveux lourds, épais, qui lui descendent jusqu’aux reins.
Ses peignes fins que je suis chargée chaque matin de défaire
après la nuit embaumée sur sa couche d’or de reine.
Je suis sa suivante. Sa confidente, son amie.
Le témoin de ses levers et couchers.
Sa toilette, ses toilettes, j’en suis la surveillante en chef.
Je veille au grain. Que personne ne l’approche de trop près, ne la
touche.
Car la toucher, ditȬon, porte chance et bonheur pour toute une
vie.
Plus précisément aux femmes, qui, toutes, voudraient lui resȬ
sembler, fière sous une haute stature de reine. Inimitable. L’inȬ
telligence, la beauté faite femme.

7

Une royauté altière et douce, rieuse. Avec de soudains rembruȬ
nissements de son intériorité inquiète et songeuse. Elle calcule,
combine. Les ennemis de son peuple sont à ses portes, laissant la
Ville royaume intranquille dans son écrin de sable.
La femme la plus convoitée et la plus désirée du désert, c’est elle.
Une perle de rosée déposée en plein sable.
Fleur du désert, perle d’orient.
Sagesse vénérable et incomparable.
C’est elle sous le fier dais du palais ou en marche au milieu d’une
procession de chameaux dans les rues basses de la ville.
Elle est proche de son peuple, écoute tout un chacun, attentive
comme une mère avec ses enfants. Elle enregistre tout dans son
regard profond et doux. Elle distille la bonne parole, se veut rasȬ
surante quand les temps sont incertains, emplis de troubles,
d’émeutes aux portes du royaume.
Elle attend son heure pour imposer le respect à ses voisins. CalȬ
cule, combine, comment rendre des hauts faits de gloire de façon
à impressionner et faire taire les bandes de pillards qui essaiment
la région. Détroussent les caravanes, volent, saccagent, violent
les tribus nomades qui forment le peuple de Saba. Bédouins au
rythme des convois du désert. Populations marchandes aux
échanges lointains qui transitent sur son sol. Éleveurs de chèvres
et nomades protecteurs des sols arides, qui connaissent les seȬ
crets de l’eau souterraine, des oasis, qui détiennent les pouvoirs
mystérieux de la pluie et de la floraison des cactus.
Ils ont leurs propres rites, leurs dieux agraires, leurs danses,
chants et musiques. Une vraie dynastie parallèle à respecter pour
maintenir l’ordre interne au royaume.

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1

Une rencontre

Je suis poursuivie. Poursuivie par une horde furieuse d’hommes
en colère autour des remparts de la ville. Ils en veulent à ma robe,
me la déchirer, toucher ce corps qui appartient à la reine, à la
royauté, le souiller, le violer pour me rendre impure et à travers
moi avilir – dans leur esprit malade – la reine elleȬmême et sa
maison. Porter la corruption, le désordre, me contaminer par leur
haine et leur violence contre la femme. Aussi cela.
Pour beaucoup d’hommes extérieurs à la ville, la reine est inconȬ
cevable, une femme licencieuse, qui ne saurait diriger un peuple
sans homme. Sans appui masculin. Alors qu’elle a reçu la couȬ
ronne des mains mêmes de son père, qui de droit héréditaire deȬ
puis des dynasties, descend directement du dieu solaire, phare
de ce monde.

Je me débats, je cours, abîmant mes genoux, mes mains, mes
pieds sur les pierres dures du chemin pour sauver ma dignité et
la noblesse de ma fonction. Que ce corps reste intact, embaumé
de pureté royale en vertu de mon rôle de première dame de la
suite de la souveraine.

9

Sans l’aide d’un bédouin dévoué à ma famille – il a une dette
d’honneur envers ma caste – qui me porte secours et s’oppose à
la horde de pillards violeurs, j’y serais sûrement passée.
Il chasse de la voix ces hommes du désastre et agite son bâton
pour dissiper cette volée de moineaux craintifs. Je remercie
Youssouf – c’est son nom – pour son soutien et lui promets qu’il
recevra de l’or et diverses gratifications que je sais pouvoir lui
obtenir à la Cour, grâce à mon rang et à la reconnaissance de mes
intentions de femme d’honneur. Être première dame de la suite
royale me donne un statut et une autorité au sein des multiples
ordres et castes qu’abritent le palais et la ville.

Je ne suis pas mariée, dévouée entièrement au service de la reine
que j’adore et qui m’honore tout particulièrement de certaines de
ses réflexions et pensées intimes.
Souvent à son chevet pour tout ce qui concerne ses besoins corȬ
porels et menus usages féminins, toilette, coiffure, maquillage, je
recueille aussi certains messages à faire livrer, car je sais écrire.
Rareté pour l’époque, je suis une femme lettrée. Issue de la bourȬ
geoisie aisée et cultivée de la ville, j’ai reçu une éducation prinȬ
cière, privilège accordé à mon père médecin du grand vizir, au
temps du père de Saba. J’ai été élevée dans l’idée d’appartenir à
la suite royale de la reine. Faite aux usages de la Cour, j’ai dû en
apprendre les mœurs et le maintien : la musique, la poésie, la déȬ
clamation, la danse et l’écriture. On m’a enseigné certains masȬ
sages, mais aussi comment tenir de doux propos aux hommes
qui rentrent fourbus à la maison, le soir, après des milles passés
sur leurs chevaux dans la poussière des chemins.
Je connais également quelques tours de magie pour agrémenter
mon auditoire ; j’exerce mon corps à la souplesse et à la grâce en
évoluant au son de la harpe. Je chante, danse et pince les cordes
de mon luth.
Je sais broyer des fards, extraire les couleurs des poudres et des
herbes colorantes. Je suis spécialiste des huiles et des pâtes qui
embelliront le corps des femmes de la Cour.

10

Très respectée pour cette fonction, je suis très honorée et aimée
de mes semblables. Jalousée non, car mon caractère diplomate et
aimant rompt toute tentative de jalousie à mon sujet, comme
l’eau se dissout d’elleȬmême autour d’un rocher. Sans éclat, sans
ressac.

Je voudrais vous ouvrir mon cœur aujourd’hui, qui, comme celui
de toute femme, a battu d’amour pour un homme.
CeluiȬci était riche, beau, renommé pour ses hauts faits de braȬ
voure dans la cavalerie royale. Prince de sang d’une contrée reȬ
culée du pays, il avait planté ses tentes au pied de l’enceinte de
la ville pour réclamer tribut de reconnaissance de la part de BilȬ
*
kis , qui ne choisissait jamais d’officiers ou de gradés de son arȬ
mée au sein de ce clan. Négociant avec habileté et panache, il fut
admis désormais au poste très prisé de défenseur des frontières
méridionales du pays. À ce titre, il fut habilité à prélever pour
son usage et celui de son peuple, l’impôt sur les mouvements caȬ
ravaniers en provenance du sud de l’Afrique qui passaient sur
notre sol pour rejoindre, plus au Nord, les comptoirs marchands
de l’Égypte.

Cet homme fut pour moi un poignard dans le cœur, dès que je le
vis sur son dromadaire d’apparat, fier et vif, de sang nerveux
comme ses bêtes favorites, les chevaux. Des yeux de braise et les
dents très blanches, on sentait la force et la bravoure dans toute
son allure. Son regard sur moi me fit vaciller, j’eus honte de lui
montrer d’emblée mon trouble, moi si fière et si farouche
jusqu’ici.

On ne se vit pas souvent, les affaires qu’il avait à traiter avec BilȬ
kis étant d’ordre politique, je n’avais pas accès à ces réunions
dans la salle du trône. Mon royaume est celui des appartements
de la reine. Là, j’ai tout pouvoir et toute licence de me mouvoir

*
Nom attribué à la reine de Saba dans le Coran.
11

comme bon me semble, l’univers des femmes étant le mien. J’y
suis une privilégiée.
Mais dans l’enceinte du pouvoir politique, seuls les hommes ont
accès aux recommandations, rogations et décisions de la souveȬ
raine.
Son autorité s’appuie sur un Conseil de sept sages, dont la pluȬ
part gouvernaient déjà du temps de son père, assurant ainsi staȬ
bilité et cohésion au sein du peuple constitué de grandes faȬ
milles, qui sont autant de tribus représentées par l’un des sept au
gouvernement.
C’est à ces réunions « ministérielles » qu’assistait Taïs, moi lonȬ
geant les parois de la salle du Conseil pour tenter d’entendre sa
voix et connaître sa requête. Un feu vif et subtil parcourait mon
corps, obsédée que j’étais jour et nuit par son image, celle de ce
premier regard.

Une nuit, alors que je goûtais la fraîcheur dans la cour intérieure
du palais, dans l’aire réservée aux femmes de chambres et suiȬ
vantes de la reine, je le vis arriver telle une apparition guerrière
dans cet endroit interdit à toute présence masculine. Afin de ne
pas le compromettre et pour l’abriter du risque d’être repéré
ainsi que moiȬmême, je fus obligée de le prendre par la main sans
une parole, le tirant derrière moi furtivement jusque dans ma
chambre, dont la fenêtre fort heureusement était restée ouverte
sur mon passage.

Sans une parole nous nous regardons, terrassés, haletants, entre
peur d’être découverts et brûlure d’un désir intense.
J’allume une chandelle que je recouvre d’une poterie ajourée afin
de voir sans que nos ombres ne se découpent sur les murs. Sa
main prend la mienne prestement, il la porte à ses lèvres. Elles
sont chaudes, brûlantes, et ce baiser ouvre en moi un torrent de
désir, d’autant plus fort qu’il était resté endormi pendant les
longues années consacrées exclusivement au service de ma
Reine.

12

Il souffle la bougie et m’entraîne sur ma couche, nous nous étreiȬ
gnons sans un mot plusieurs heures durant, nos caresses mêlant
nos membres éperdus comme deux noyés. Les premières lueurs
de l’aube, très matinale dans cette contrée, nous séparent. Je le
fais regagner l’extérieur, prenant des risques inouïs, en emprunȬ
tant les passages secrets réservés aux femmes, qui constituent
une deuxième géographie, parallèle et souterraine aux voies ofȬ
ficielles du palais du dessus.
Enfin arrivés en dehors de la ville, vers la porte est, nous nous
quittons après un dernier baiser, toujours sans un mot, mais le
regard que nous échangeons à cet instant en dit long sur notre
promesse de nous revoir.

Ensuite je ne sais, d’interminables mois d’un silence inexplicable,
d’une absence injustifiée mettent mes nerfs à bout. Je tente habiȬ
lement de faire passer une enquête auprès de mes ramifications
dans les cabarets et débits de boisson où les hommes vont se diȬ
vertir, de quelque caste qu’ils soient ; ces lieux de débauche et de
beuverie finissent tôt ou tard par être fréquentés par tout soldat.

Mais de nouvelles de Taïs, point. Personne ne semble l’avoir vu
ni aucun membre de sa tribu, venue réclamer une place au sein
du gouvernement.
Un soupçon me vient que l’exceptionnelle beauté de mon ami l’a
fait remarquer auprès de la reine et que celleȬci, alertée par ses
antennes ultraȬsensibles m’a caché leurs rendezȬvous. Mais cela
paraît impossible, tant je suis au courant de tout vaȬetȬvient de la
souveraine, de nuit comme de jour.
Je ne saurai que bien plus tard dans ma vie, à une autre époque,
dans un autre lieu, ce qui était advenu à Taïs, juste après notre
folle nuit imprudente.
Suivi par des espions de sa majesté, qui se méfiait de la probité
de l’homme qui réclamait sa bénédiction et son protectorat, BilȬ
kis avait fait surveiller Taïs et sa suite, si bien que pendant toutes
nos heures de délices, une troupe d’espions embusqués dans les

13

recoins du palais nous observaient et guettaient les moindres alȬ
lées et venues de mon amant.
Fort heureusement, les espions ne semblèrent pas alerter nomiȬ
nativement la reine sur mon inconduite, se contentant probableȬ
ment de lui rapporter la nuit passée « auprès de l’une de ses suiȬ
vantes », sans que la souveraine, dans sa magnanimité, cherche
à savoir laquelle avait pu se laisser tourner la tête par le bel
« étranger ».
Mais Taïs, pour me protéger moi et mon rang, ma dignité d’inȬ
touchable au sein du gynécée, avait préféré s’éclipser sans plus
donner de nouvelles afin de ne laisser aucun indice qui puisse
mettre fin à ma carrière de première dame d’honneur et à ma
réputation de femme vierge.
Où en étaisȬje ?
Ah oui, les marques d’amour, qui en ce tempsȬlà, prenaient bien
souvent la trace fugace d’étreintes de braise, mais restaient sans
établissement réel avec un homme. Contrainte de suivre ma
Reine dans son célibat, sa tâche et sa fonction, j’étais célibataire
moiȬmême.
Jusqu’à ce jour où Bilkis décida de se rendre chez Salomon,
grand roi d’Israël, dont la réputation de sagesse et de bonne gouȬ
vernance excita la curiosité de ma souveraine adorée.

C’est à l’occasion de ce voyage, réunissant les plus fidèles repréȬ
sentants des tribus du peuple de Saba, que je retrouvai Taïs,
choisi pour sa loyauté et son allégeance à sa Reine, tout comme
moi.
Nos destins, liés à celui de la souveraine, en suivirent la trace et
les volontés. Au hasard de ce périple en terres lointaines, nous
fûmes conduits à nous revoir, à nous rebrûler du regard et à esȬ
pérer une occasion propice, pour enfin nous parler et nous renȬ
contrer vraiment.

Bilkis avait des ennuis de toutes parts, son pays étant assailli sur
plusieurs de ses frontières terrestres et maritimes. Faire alliance

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avec un autre royaume, sous forme d’échanges commerciaux ou
de protectorat, lui sembla chose nécessaire et politique.
Après avoir pris l’avis de ses conseillers et préparé son voyage
par maints repérages sur la route du désert qu’elle serait amenée
à traverser, elle décida un soir de juinȬ998, selon le calendrier
actuel, d’aller rencontrer le roi Salomon.
À cette fin, elle fit préparer ses femmes et ses bagages comme
une grande reine, dont l’éclat et la beauté devraient éteindre
toute hostilité chez le roi, qu’elle savait d’âge mûr et donc plus
enclin à être séduit par sa jeunesse et son inégalable splendeur.
Tout son gynécée fut paré et habillé d’étoffes coûteuses, afin de
laisser imaginer la richesse, le raffinement et l’élégance d’un
peuple, que l’on reconnaît à l’excellence de ses productions artiȬ
sanales, à son commerce, son esprit, et naturellement à ses
sciences.
L’élite du pays en toutes disciplines fut convoquée. Chameliers,
négociants, interprètes, diplomates, artisans orfèvres et marqueȬ
teurs, peintres et sculpteurs, savants, guerriers et politiques, acȬ
compagnés par les plus grandes beautés de la jeunesse féminine
du royaume – dont j’étais la plus éminente représentante – furent
réunis à des fins d’instruction politique et diplomatique.
On nous apprit quelques rudiments de la langue étrange de nos
lointains voisins, qu’on nous décrivit à faces et mains pâles. Mais
riches de sagesse, de connaissances et d’enseignements pour
notre peuple.
De notre côté, nous devions les impressionner par notre comȬ
merce, notre dieu solaire et notre longévité politique, qui avaient
permis de faire régner la paix grâce à l’intelligence renouvelée de
génération en génération de la famille royale dont était issue BilȬ
kis.
Il fallait préparer un échantillonnage de chaque savoir, chaque
richesse, chaque habileté de notre peuple afin de faire connaître
nos ressources et nos talents en tant que pays excellent sous la
voûte céleste.

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