AMÉLIE SEAROBBER

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Enfouissant au fond d'elle-même un amour secret, Amélie Searobbber choisit la servitude pour y abriter son unique trésor : un livre de contes témoin d'un bonheur furtif dont elle n'oubliera jamais la perfection. Qui est en vérité cette Amélie ? Le ciment de la maison où venue pour servir, elle apprend à être libre ?… Faisant suite au roman " Les hêtres ", l'auteur brosse ici une peinture de la bourgeoisie havraise du début du XXe siècle sans détourner son regard de la vie des classes populaires à la même époque.
Publié le : lundi 1 janvier 2001
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EAN13 : 9782296160538
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Amélie Searobber

Roman

(Ç) L'Harmattan, 2001 5-7, rue de l'École-Polytechnique

75005 Paris - France
L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal (Qc) Canada H2Y IK9 L'Harmattan, Italia s.r.l. Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0185-X

Jacqueline CHAIGNE-BELLAMY

Amélie Searobber

Roman

L'Harmattan

Du même auteur

LA SAMARITAINE (Editions des Ecrivains) LES HÊTRES (L'Harmattan)

CHAPITRE PREMIER

Le linge encombre la cuisine. Empilé sur la table, entassé dans des paniers, pendu sur des cintres, il vient d'être repassé ou attend de l'être et sent bon la lessive séchée en plein air. Devant la fenêtre entrouverte, sur une longue table garnie de molleton épais et de toile jaunie par la chaleur des fers, deux femmes travaillent en silence. En face d'elles le jardin, dépourvu de toute prétention ornementale, déroule jusqu'à la rue des rangées de légumes et de fleurs tracées au cordeau. Des arbres en espalier, pareils à des serre-files pressant des bataillons en marche, encadrent les planches et délimitent les allées. Les voisins disent qu'un brin de mauvaise herbe on ne le trouverait pas dans le jardin de monsieur Searobber. La maison participe de la même austérité, aux fenêtres les rideaux blancs ne résistent à l'usure que grâce à la rigidité de l'amidon sur la finesse des reprises. L'ensemble apparaît comme l'illustration de vertus naïves et têtues - patience, travail, économie
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recours des pauvres cramponnés à leur respectabilité comme à

une bouée de sauvetage. De temps en temps, la plus âgée des repasseuses emporte dans l'arrière-cuisine les fers refroidis. On l'entend tisonner le poêle, entrechoquer les fers, à quatre pas on sent la chaleur de ceux qu'elle rapporte, les joues en feu, et pose précipitamment au bout de la table sur leur support métallique. Elle se lave les mains à l'évier et, plantée au milieu de la cuisine, les essuie méthodiquement, le front soucieux, en surveillant le ciel qui se charge de nuages en provenance de la mer. 5

Sa compagne devine sa préoccupation. De sa place elle aperçoit l'étendoir du jardin où se balancent mollement les grosses pièces de la lessive. - Ne vous inquiétez pas, Eugénie, dit-elle en roulant un paquet de serviettes de table qu'elle vient d'humecter pour en faciliter le repassage, les draps sont presque secs et s'il commence à pleuvoir je me dépêcherai de les ramasser. Puis, elle reprend son travail, plonge délicatement sa main dans l'eau tremblotante de la jatte posée devant elle. Le petit linge ne doit pas être par trop aspergé, quelques gouttes seulement bien réparties sur toute la surface. Amélie les compte. S'il en coule dix avant qu'il ne lui faille à nouveau mouiller ses doigts, ce sera un heureux présage pour son avenir. Sept, huit... la neuvième goutte n'est pas tombée que déjà la dixième se forme, s'arrondit lentement au bout de l'index de la superstitieuse. Tomberont-elles enfin? Impatientée, elle secoue sa main, deux nouvelles traces d'humidité imprègnent la toile blanche... Neuf, dix, gagné! Le sort lui sera favorable à condition qu'elle se montre adroite et sache, quand il le faudra, forcer un peu la chance. - Que fais-tu, Amélie? - Je m'amuse, excusez-moi, Eugénie. - Amuse-toi, ma fille, ce n'est pas moi qui te le reprocherai! La semaine prochaine tu n'en auras plus le loisir. Du coin de l'œil, Eugénie observe les joues pâlies de sa jeune belle-sœur, ses paupières plus mauves et ses cheveux moins brillants que lorsqu'elle vint se réfugier chez son frère après la mort de leur père. Dépitée, elle se reproche d'abuser de la serviabilité de l'orpheline au lieu de l'entourer de soins comme elle s'était promis de le faire. - Repose-toi donc, ordonne-t-elle d'un air fâché, ce sera bientôt l'heure du thé. Amélie n'en a cure et rit doucement derrière sa main mouillée. - Pourquoi devrais-je me reposer? Je ne suis pas fatiguée! Si vous le voulez je peux même repasser les serviettes pendant que vous préparerez la collation. Le savoir-faire de la petite n'inspire aucune confiance à Eugénie: - Ma pauvre fille, tu ne connais pas les patronnes! Toujours à critiquer le travail des autres! Elles n'ont que cela à faire, rien n'est jamais à leur goût et leurs larbins sont pires! Pour un faux pli 6

de rien du tout, le maître d'hôtel refusera un service de table tout entier. - C'est vous, Eugénie, qui êtes trop exigeante! Votre travail, vous le savez bien, est apprécié partout. On dirait que vous prenez plaisir à vous croire méprisée alors que tout le monde vous estime. La susceptibilité d'Eugénie fragilise cette femme robuste et constitue le terreau malsain sur lequel, interminablement, elle cultive rancœurs et amertumes. Elle ne sait pas oublier. Une observation anodine suffit à ranimer dans sa mémoire implacable le souvenir de brimades dont elle croit avoir été l'objet sa vie durant, qu'elle confond avec les injustices et les sévices subies par d'autres, violences dont elle fut jadis l'impuissant témoin et qu'endure encore quotidiennement, selon elle, le troupeau accablé des femmes laborieuses. Ses révoltes, ses colères, elle en retourne la virulence contre elle-même, s'accusant aussi bien de ne pas en faire assez pour le bien général que d'en faire trop pour des ingrats qui ne méritent pas la peine qu'elle se donne. «Les gens» exutoires familiers de sa mauvaise humeur - elle ne les aime pas! Mais ceux qu'elle côtoie, dont elle connaît les soucis, voit le regard et entend les paroles, ont d'emblée droit à son dévouement et peuvent compter sur sa générosité, inépuisable comme ses vieilles rancunes. .. et qu'on ne vienne pas lui reprocher ses incohérences ni ses contradictions! Seule, la timide Amélie, de sa douce voix, ose prévenir Eugénie contre les excès de son caractère ombrageux. Si Paul, son mari, ou quelqu'un de leurs nombreux frères et sœurs, se permettait d'en faire autant, il déclencherait derechef et au grand dam des parties présentes, une avalanche de récriminations qu'aucun ne souhaite entendre une fois de plus. - Je te dis la vérité, insiste cependant Eugénie, tu le constateras toi-même quand tu seras en service. - Florestine y est depuis longtemps et je ne l'ai jamais entendue se plaindre. - Et courir, et trembler de peur d'être cinq minutes en retard le dimanche soir, tu ne l'as jamais vue? Ta sœur est une esclave née, une victime consentante, ne va surtout pas l'imiter! Prends plutôt modèle sur Virginie. - Elle a donné bien des soucis à papa! - Quels soucis? Elle n'aimait pas la campagne, ce n'est tout de même pas un crime! En ville, elle a su mettre sa beauté en valeur, 7

trouver un travail agréable et choisir parmi ses soupirants un mari nanti d'une bonne situation, qui l'aime et lui fait la vie douce. Quel mal y a-t-il à cela? Je me satisferais d'un tel avenir pour ma Germaine et pour toi aussi ma. .. Elle allait dire «ma chérie» comme le font ses patronnes s'adressant à leurs filles qu'elles grondent, à leurs sœurs qu'elles chicanent, à leurs amies qu'elles jalousent. Eugénie est accoutumée à plus de réserve, elle se contente d'appeler Amélie sa fille bien qu'elle soit effectivement sa chérie, préférée à toutes les petites sœurs dont elle prit soin naguère en sa qualité d'aînée. Elle en veut aux Searobber, à Paul en particulier, d'avoir accepté pour Amélie cet emploi de domestique qui l'attend en ville. Femme de chambre, allons donc! Une gamine de seize ans à peine, de surcroît élevée dans une ferme, ne devient pas de but en blanc la femme de chambre d'une grande bourgeoise. Elle sera bonne à tout faire et devra supporter, en plus des caprices de sa maîtresse, les exigences de la vieille servante promue au rôle de formatrice de la nouvelle recrue. Comment Marie qui a élevé la petite a-t-elle pu accepter cela? Virginie ne demandait pas mieux que de lui trouver une place de demoiselle de magasin; c'est tout de même plus agréable de vendre de jolies choses aux élégantes que de leur servir de boniche! Adrien l'aurait volontiers emmenée pour la faire instruire à Paris, si la famille l'avait voulu; il n'est pas marié, la belle affaire! L'enfant avait besoin d'instruction et de liberté, pas d'une nourrice ni d'une duègne! On avait profité de son ignorance et de sa bonne volonté pour la caser à la va-vite. Ces Searobber tout de même!... Pour les études de François et d'Adrien ils avaient trouvé de l'argent, mais pour la dernière-née, l'orpheline, ils ont choisi l'esclavage. Quelle honte! Moi, pense Eugénie en bousculant ses fers et en froissant rageusement son ouvrage, je l'aurais gardée. J'aurais travaillé pour l'envoyer aux écoles. Nous nous sommes mariés trop tard Paul et moi, faute d'avoir eu plus tôt quelques sous de côté et un peu de temps pour penser à nous... Amélie serait devenue notre fille, la grande sœur de Germaine, grâce à elle nous aurions été plus heureux, mais Paul ne veut pas en entendre parler. Il prétend avoir assez travaillé pour les autres. Chacun, pense-t-il, doit rester à sa place, il a une fille et n'a pas à assumer la charge de sa jeune sœur trop gâtée par leur père. Il est temps qu'elle gagne sa vie. Lui, à l'âge d'Amélie, travaillait depuis longtemps! 8

Eugénie connaît cette rengaine et la déteste. C'est avec de tels boniments que perdure, de génération en génération, l'asservissement de la jeunesse. Elle ne se gêne pas pour le dire à Paul, mais lui, enfermé dans son mutisme, au lieu d'écouter sa femme, tourne les talons et s'en va dans son jardin ressasser tout seul - Eugénie en est sûre - les radotages des anciens. Il est paysan et Normand, ce qu'il a entendu dire quand il avait dix ans, il le répétera septuagénaire sans en changer un mot! Les idées d'Eugénie sont autrement turbulentes! Du sort qui fut le sien elle veut que soit enterrée jusqu'à la mémoire comme un secret honteux. Elle croit au progrès et s'il est une personne qui, à son avis, mérite d'en profiter, c'est bien Amélie!... la gentille Amélie dont la voix claire arrache la rebelle épouse de Paul à ses sombres réflexions: - Pour prendre modèle sur Virginie, il faudrait que je sois jolie comme elle et ce n'est pas le cas... N'est-ce pas, Eugénie? Elle présente son visage sincère au jugement de sa belle sœur. Sur le point de s'engager dans la vie, aussi seule désormais qu'elle fut entourée pendant ses quinze premières années, ne lui faut-il pas savoir quelles sont ses chances de réussite et de quels atouts elle dispose pour construire son bonheur? - Qu'est-ce que tu racontes? gronde Eugénie, tu n'es pas moins belle que ta sœur! J'ai travaillé à Paris et je sais de quoi je parle. J'en ai vu des femmes dans les ateliers et les magasins, en calèche ou à pied, dans les rues et sur les trottoirs, j'en ai connu des mijaurées, des élégantes et des coquettes, mais fille plus mignonne que toi je n'en ai rencontré aucune. Amélie se trouble, son regard se fige. Le temps d'une émotion, ses joues rosies, ses cheveux cuivrés et ses yeux violets dans son visage immobile, lui donnent le charme statique d'un portrait dont l'exécutant, sacrifiant au goût de la clientèle, aurait un peu forcé les couleurs. Elle pense à l'enchanteur de son dernier printemps aux Hêtres, l'artiste apparu dans la cour de la ferme avec son drôle d'attirail, pour le ravissement de l'enfant qu'elle fut, assise auprès du puits, son ouvrage à la main et la solitude au cœur. A grands coups de ses pinceaux magiques, il avait brisé la gangue de son enfance paysanne, estompé les contours de la maison des Hêtres, embrumé les silhouettes des amis de ses jeunes années et la nouvelle Amélie était née! Frissonnante, bouleversée de sentiments confus mais irrépressibles, elle avait fait en chancelant 9

ses premiers pas de femme dans un monde métamorphosé, encouragée par l'artiste qui, l'ayant vue, l'avait trouvée digne de tenir un rôle dans son œuvre de capture et d'exaltation de la beauté. La mort dramatique du père, pareille aux douze coups de minuit sonnant la fin du bal pour Cendrillon, avait fait s'évanouir le décor et cesser l'enchantement. N'étaient restés pour la consolation de l'orpheline, qu'un livre de contes envoyé par le peintre à son modèle, et l'expérience d'un bonheur furtif dont elle ne devait jamais oublier la perfection. Sans cette aventure elle aurait volontiers suivi Adrien à Paris. Il est son frère préféré, objet de son admiration. Mais elle a seize ans et, encombrée d'un amour secret comme une fille enceinte l'est d'un enfant illégitime, elle n'a d'autre souci que de trouver un refuge où elle pourra cacher son trésor et le faire grandir à l'abri de la surveillance pointilleuse de ses aînés. Dans quelques semaines, les œuvres de « son» peintre seront exposées au Havre, elle ne peut donc s'en éloigner. Tous ses espoirs reposent sur cette exposition, elle y rencontrera son visiteur du printemps, il lui montrera le portrait qu'il a fait d'elle et ce sera l'aube d'une vie nouvelle. Après cet événement, elle saura traverser l'existence nimbée de la grâce dont l'aura revêtue celui qu'elle aime. Son imagination ne dépasse pas l'instant béni de cette rencontre... sauf le soir, à l'heure de la solitude et du sommeil, quand le rêve, écartant l'apparence trompeuse de la réalité, s'introduit en tapinois dans sa chambre et se penche sur elle comme un amoureux clandestin. Ce qu'il lui révèle et les sortilèges dont ilIa rend complice, le trouble qu'elle ressent et ses transports solitaires, elle ne veut plus y penser le lendemain, debout et les yeux ouverts à la clarté du jour. Si d'aventure des images réminiscences de ses songes nocturnes - s'imposent à elle dans la journée, elle baisse les paupières, confuse, craignant qu'Eugénie ne surprenne ses pensées intimes et ne devine alors ce que voient les yeux de sa protégée. Une clarté orangée s'insinue dans la pièce, la jeune fille vérifie l'état du ciel: le vent s'est levé, les nuages blanchissent sur de larges trouées de ciel bleu, il n'y a pas de souci à se faire pour les draps, il ne pleuvra pas. Elle se remet au travail et, quand le soleil déclinant dessine sur la table juste devant elle un rectangle de lumière, elle l'interprète comme un signe de bienveillante complicité accordé par le ciel à ses illusions tenaces autant qu'à sa 10

sincère bonne volonté. Sur la cheminée, la pendulette dénichée chez un brocanteur et minutieusement réparée par Paul pour l'amusement de sa fille, chante «Maman les petits bateaux... ». Des gazouillements d'enfant font oublier aux deux femmes leurs travaux et leurs soucis. Amélie court vers la salle où Germaine fait la sieste, Eugénie se précipite sur la bouilloire. Tout à I'heure elles prendront leur thé, s'amuseront des malices de la petite, contentes d'être ensemble, en famille, entre femmes, entre amies... Le jour de son départ, Amélie trouve son linge finement repassé, son jupon amidonné, le col et les poignets de sa robe glacés. Son sac est prêt dans l'entrée avec son manteau brossé et ses bottines reluisantes. Eugénie a veillé à tout et exorcisé ses tristes pressentiments en dépensant une fois de plus, à pleins bras, son courage et son abnégation. Amélie pour sa part est émue mais non effrayée. Elle n'a pas oublié le récit d'Adrien, historien de la famille, et sait que d'autres Searobber avant elle se sont aventurés en terre étrangère. De même que la guerre et les persécutions tracèrent le destin de ses ancêtres en les jetant sur la côte normande, le drame survenu dans sa famille au printemps dernier conditionnera son avenir en l'introduisant à la vie citadine et bourgeoise. A quoi lui servirait de regretter ce qui aurait pu être et ne sera pas? La maison qui l'attend lui sera-t-elle hostile ou amie? Y fera-t-elle une courte étape ou une longue halte? ... Elle a hâte de le savoir! Elle embrasse Eugénie, lui promet de revenir le dimanche suivant et s'en va joyeuse, confiante, à la conquête de sa part de bonheur. Tout de même, pense Eugénie la larme à l'œil en regardant la jeune fille s'éloigner en compagnie de son frère, donner une fille comme elle à des bourgeois, quel gâchis! L'entrée de service donne accès à une cour cimentée entourée de bâtiments en appentis. Resserre, buanderie, cellier, séchoir s'y pressent, tous tristes et même un peu sinistres avec leurs ouvertures garnies de vitres verdâtres ou de volets à claire-voie. L'office qu'il faut traverser pour venir frapper à la cuisine sent le savon noir, le vinaigre et le pain d'épices. Amélie suit son frère. A la femme venue ouvrir la porte, il explique tranquillement qu'il vient présenter sa sœur engagée par son intermédiaire au service de la maîtresse de maison. La femme les fait entrer sans aménité.
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- Vous êtes en retard! La gouvernante vous a attendus pendant un bon moment, la voilà partie maintenant! Vous devrez patienter jusqu'à son retour. Que la jeune fille n'espère pas rencontrer Madame aujourd'hui, elle n'est pas à la maison. A la fin de la semaine, peut-être, si madame Augustine la trouve convenable ce qui n'est pas gagné d'avance! Seuls les serviteurs stylés sont admis dans cette maison, les débutants auxquels il faut tout apprendre font rarement l'affaire. Paul a l'habitude de commercer avec les domestiques de grandes maisons. Il n'est pas rare, en effet, que son patron utilise la diversité de ses compétences pour son compte personnel ou pour rendre service à des amis. Ces jours-là, il déjeune dans les cuisines où il connaît tout le monde et jouit de la considération générale. C'est pourquoi, sans s'émouvoir, il réplique qu'il se présente à l'heure fixée par la dame elle-même et qu'on ne peut mettre en doute la capacité de sa jeune sœur à lui donner satisfaction. Les femmes de sa famille sont toutes adroites et courageuses, de plus, la bonne éducation et la gentillesse d'Amélie ne peuvent que plaire à la maîtresse. Ces Searobber, penserait son Eugénie si elle l'entendait, quel aplomb! Pour qui se prennent-ils? La cuisinière, impressionnée par l'aisance du petit homme distingué qui, très poliment et sans en avoir l'air vient de la remettre à sa place, lui offre pour attendre une tasse de café qu'il accepte avec au fond des yeux et sous sa moustache à la Napoléon III une expression malicieuse. La femme se met en frais d'explications: - Ici, madame Augustine fait la pluie et le beau temps. Elle gouverne la maison et se croit indispensable à la chambre de Madame. Pensez donc, la maîtresse n'avait pas six ans qu'Augustine était déjà sa bonne! Pauvre Madame, c'est à se demander si elle n'a pas hâte d'être débarrassée de l'encombrante sollicitude de sa nounou... Toutefois, pronostique-t-elle en conclusion, votre sœur me semble bien jeune et j' ai peur qu'elle ne résiste pas au traitement que lui réserve la vieille. Amélie écoute et se tait. On l'a laissée debout, on ne lui a pas offert de café ni adressé la parole. Elle a l'impression d'être une marchandise livrée à un acheteur, un objet qui risque fort de ne pas convenir à son utilisateur. Elle se remémore les paroles d'Eugénie: «tu verras, ma fille, comment sont ces gens-là! Ils 12

voudraient être servis, non par des êtres humains, mais par des ombres qui apparaîtraient au gré de leurs exigences et disparaîtraient sans laisser de trace après avoir satisfait leurs besoins ou leurs caprices. A force d'humiliations, les domestiques sont aigris et je te conseille de te méfier de leur mauvaise langue et de leurs vilaines manières. » - Ah ! vous voilà enfin! Pour vous faire venir fallait-il sonner les cloches? s'exclame une vieille femme entrée soudainement par une porte battante, et c'est cette enfant que vous m'amenez? Je suppose qu'elle ne sait rien faire, n'a pas la force de pousser un meuble ni celle de soulever un matelas. A quoi voulez-vous que je l'emploie? .. - J'ai seize ans, proteste Amélie sans attendre la réponse de son frère, je sais faire le ménage, laver le linge, coudre et repasser. Je peux aider à la cuisine et m'occuper des petits enfants. Je suis toujours levée de bonne heure et jamais fatiguée avant le soir. Je sais aussi faire la lecture, écrire et... - Nous verrons cela, coupe madame Augustine, suivez-moi au lieu de pérorer comme une insolente et prenez votre sac, vous ne croyez pas que je vais le porter à votre place? Amélie empoigne son sac et, tremblante, oubliant d'embrasser son frère, suit par une porte dérobée la femme aux formes rondes et aux cheveux blanchâtres qu'elle devine être madame Augustine. Dans un couloir sombre, au pied d'un escalier en colimaçon, la vieille appelle: « Louisette! » puis elle interroge: - Quel est votre nom? - Je m'appelle Amélie Searobber. - Nous devrons probablement vous donner un autre prénom, préconise la duègne. Nous n'avons jamais eu d'Amélie dans cette maison. La fille que nous avions prise à l'essai avant vous prétendait s'appeler Flora, nous l'appelions Anna, ce qui ne la rendait pas plus capable. On entend des pas aériens dévaler les marches étroites qui s'envolent en spirale dans une cage cylindrique, noire comme une cheminée, et une fille aux joues roses, aux cheveux en bataille, atterrit, légère, en bas de l'escalier. - Montre sa chambre à Amélie, dit la vieille, j'espère que tout y est en ordre. Je ne vais pas monter trois étages pour vérifier mais j'irai voir ce soir et ne restez pas à bavarder là-haut, dans un quart d'heure je veux vous voir à la cuisine. 13

- Alors en route, répond l'insouciante soubrette en s'emparant du sac d'Amélie. Et la voilà remontant, désinvolte, il n'est que de la voir pour deviner le peu de cas qu'elle fait des recommandations que la gouvernante ressasse en bas de l'escalier: - Tu m'as entendue, Louisette, un quart d'heure et pas de bavardages! Amélie suit son guide, le souffle court. Au bout d'un long couloir Louisette ouvre une porte. - Voilà votre chambre, Mademoiselle, toute blanche, madame l'a fait repeindre pour vous. Quoi? Déjà essoufflée, tu n'es donc pas d'ici? Qu'est-ce qu'une soixantaine de marches dans une ville où l'on n'arrête pas de monter et de descendre? Le Havre est la cité aux cent escaliers comme Rouen est celle des cent clochers. Mais, tu peux me croire, on s'amuse plus dans les escaliers du Havre que dans les cathédrales rouennaises! Ils font rond le mollet des filles, leur taille fine et leurs lèvres chaudes. Les garçons les y poursuivent en vain jusqu'au jour où l'une d'elle veut bien se laisser attraper... Tu me permets d'ouvrir ton sac ? Je suis curieuse, je vais ranger tes affaires. Que voilà du beau linge et qui sent bon! Je le pose sur les tablettes du placard et je suspends ton manteau. C'est ta robe de rechange ?... Jolie, mais un peu triste le gris, tu ne trouves pas? Moi je n'aime que les couleurs claires... Oh ! le beau livre, je le pose sur la table. Tu aimes lire?.. Moi, pas trop. Tiens, un livre de messe! Je ne vais jamais à l'église, je suis comme mon père, je n'aime pas les curés. Amélie désorientée, étourdie par le babil de Louisette, regarde sa chambre. Quand elle redescendra tout à l'heure, elle ne se souviendra que d'un gros édredon bleu posé sur un lit de fer peint en blanc et d'une petite table installée sous une fenêtre ronde, haut perchée. - N'est-il pas temps de descendre? - Tu as peur de la nounou? On prétend qu'elle donnait la fessée à Madame quand elle était petite, mais toi tu n'as rien à craindre. La maîtresse, depuis longtemps, laisse dire Augustine et n'en fait qu'à sa tête. Allez, on y va, tu finiras de ranger tes affaires toimême. Dans le corridor, Louisette dépasse un petit escalier droit comme une échelle et va s'accouder à une robuste rambarde soutenue par de solides pilastres.
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- Regarde, Amélie, regarde en bas. Au fond d'un trou vertigineux, Amélie aperçoit un espace pavé de losanges blancs et noirs. L'escalier s'en échappe, escalade le vide en degrés brillants, tapis rouges et tringles dorées, accrochés à un enroulement de rampes et de balustrades, semblable à une longue volute de bois sculpté. - Quand tu seras au service de Madame, explique Louisette, tu auras le droit d'utiliser le petit escalier pour rejoindre les appartements des maîtres. - Il n'est pas certain que je ferai l'affaire, madame Augustine paraît en douter. - Ce n'est pas elle qui décide et ça m'étonnerait que tu ne plaises pas à Madame. Je connais bien la maison, il y a longtemps que la maîtresse souhaite avoir une jeune fille auprès d'elle. Cette Flora qui est passée ici comme un météore, le mois dernier, ne pouvait pas lui convenir mais toi, je suis sûre qu'elle voudra te garder. - C'est une très belle maison, dit enfin Amélie qui ne semble plus pouvoir détacher son regard du vaste puits de lumière que constitue la cage d'escalier. - Peuh! Mon père construit facilement des escaliers comme celui-là. Pour moi il en fabriquera un plus beau encore quand je serai mariée et que j'aurai une maison. Il me l'a promis. La voilà partie! Elle dégringole quatre à quatre l'escalier du fond et entre en coup de vent dans la cuisine. En y pénétrant à son tour, Amélie comprend la raison de l'insouciance de Louisette: Victoire, la cuisinière, est sa mère. Elle reproche son effronterie à sa fille, lui ordonne de retourner à la maison où l'attendent son père et sa grand-mère, pour l'heure on n'a plus besoin d'elle ici. Mais le visage de Victoire contredit la sévérité de ses paroles et son regard enveloppe la jeune fille d'une tendre indulgence. Journée harassante pour Amélie attachée aux pas de la gouvernante. Son premier contact avec la maison est circonscrit à la traversée de couloirs et d'antichambres au fond desquels sont dissimulés des corridors obscurs entrecoupés de marches imprévisibles, pleins d'angles et de tournants, conduisant aux lieux discrets et encombrés où s'organise l'activité domestique. Lingeries et petits cabinets, réduits, cagibis, ateliers, placards, garde-robes découpent l'espace en multiples chambrettes et recoins où l'on range, entretient, répare la multitude des objets dont se pare
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et se glorifie la richesse. Pour économiser ses pas dans l'immense maison on peut, à chaque étage, se laver les mains, coudre un bouton, brosser un habit, repasser, préparer une infusion, du café, un en-cas, conserver les produits d'entretien, les balais... mille choses encore. A force de tourner, de monter, de descendre, Amélie ne sait plus où elle se trouve. Augustine parle beaucoup: des habitudes des maîtres et du travail des domestiques; de la mort du vieux Monsieur, de la vie d'autrefois et de celle qui reprendrait si, comme on l'espère, le jeune Monsieur se mariait bientôt. Amélie a l'impression de visiter le château de la belle au bois dormant. Elle se demande en tremblant à quoi peuvent bien ressembler la femme endeuillée et le jeune prétendant à des noces prochaines, dont on attend le retour au logis. La revue détaillée de la cuisine, de l'office et des dépendances épuisent le reste de la journée. Les repas, sous l' œil inquisiteur des autres domestiques, semblent à la nouvelle servante comparables aux cauchemars qui paralysent le dormeur incapable de faire le moindre geste pour se défendre ou s'enfuir. Quand sonne l'heure de la délivrance, madame Augustine, revenue à son idée de vérifier le travail de Louisette, accompagne son élève jusqu'à sa chambre où elle pénètre, toujours l'accablant de conseils, d'ordres et de recommandations. Amélie l'écoute, essaie de tout retenir, elle est affreusement fatiguée. Enfin la duègne semble se décider à partir. Sur le pas de la porte, elle s'arrête, hésitante. Dans ses yeux flétris, sur son visage revêche, Amélie perçoit la lassitude, une sorte de résignation dure, désolée comme un champ labouré. Elle ressemble un peu à Eugénie. - A votre âge, dit-elle la main sur la clenche de la porte, je travaillais depuis quatre ans déjà, souillon à la cuisine où je recevais plus de coups que d'encouragements. C'est long une vie de labeur! Heureusement on ne s'en rend pas compte quand on commence, on espère s'échapper avant qu'il ne soit trop tard. Il suffirait qu'Amélie prononce une parole en réponse à l'attente de la vieille dame pour que celle-ci vienne s'asseoir près de la jeune fille qui va lui succéder - elle le sait bien quoi qu'elle en dise - et se mette à lui raconter son existence de travail, si morne, sa fatigue actuelle, ses peines d'autrefois, la solitude - lot des petites souillons - qui, faute de vie personnelle, l'accompagna toute sa vie et l'accable encore aujourd'hui comme une malédiction. Mais la gorge d'Amélie est contractée, ses yeux brûlants de larmes 16

retenues, elle a hâte d'être seule et ne trouve rien à dire. Un instant elles restent face à face, la vieille arrivée au terme d'une carrière de servitude et la jeune frappée de stupeur au seuil d'un semblable destin, avec entre elles un fil ténu sur lequel frémissent et se rejoignent, confondus en une seule et dérisoire vibration, les regrets de l'ancienne dépossédée d'elle-même et la peur d'Amélie paralysée par la crainte de se perdre à son tour. - Votre lit est bon, dit enfin Augustine, et la couverture chaude, dormez ma pauvre! Moi, j'ai toujours bien dormi, ça aide. Ah ! n'ayez pas peur de la sonnerie demain matin et levez-vous aussitôt que vous l'entendrez, vous devez être à la cuisine à six heures au plus tard. Les oreilles bourdonnantes et l'esprit enfiévré, Amélie a du mal à s'endormir. L'interminable berceuse inventée par son père pour consoler son enfance déferle par vagues sur sa tête brûlante: « Ta maman, ma petite chatte, n'a pu t'aimer que quelques heures sur la terre mais ce fut assez pour te combler à jamais de sa tendresse, elle savait si bien aimer. » - Maman, pleure Amélie, ce n'est pas vrai! Bien loin d'être comblée, je suis démunie. Louisette a une mère à la cuisine, une grand-mère qui doit l'aimer et un père qui façonnera pour elle un escalier merveilleux où elle pourra à loisir se réjouir avec son amoureux. Tandis que moi, maman, je n'ai aucun moyen de rejoindre celui que j'aime, personne ne m'aidera à le retrouver et je ne le reverrai peut-être jamais. Au petit matin la sonnerie tire Amélie d'un rêve obsédant et confus. Toute la nuit, elle a vu son père s'acharner sur les hêtres protecteurs de sa maison. Il voulait les abattre pour construire un escalier qui monterait jusqu'au ciel et lui permettrait de retrouver Blanche mais, à la vue de cette fureur iconoclaste, la tempête grondait et la mer rugissait. Les arbres enroulaient autour du bûcheron sacrilège leurs branches souples pareilles à des serpents: les hêtres dévoraient Paul et l'enracinaient à la terre, à jamais séparé de son épouse bien-aimée.

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CHAPITRE 2

Les bonnes manières auxquelles Marie attachait tant de prix aux Hêtres ne conviennent apparemment pas dans la grande maison où vient d'échouer Amélie. Elles n'en sont pas moins la marque de sa famille et, en se résignant à y renoncer aux premiers jours de sa vie ancillaire, la jeune fille croit avaliser sa condition d'orpheline dépossédée de tous biens. Elle doit surveiller ses paroles et le ton de sa voix, mesurer ses pas, reproduire servilement les gestes de la gouvernante. Enveloppée d'un tablier trop grand pour sa taille menue, contrainte à discipliner ses cheveux, elle se perçoit comme étrangère à ellemême et pauvre pour la première fois. «Son» peintre ne la reconnaîtrait pas! Elle n'est plus une paysanne - on le lui rappelle à tout propos mais pour devenir une citadine présentable et digne de servir une dame de la côte, elle a beaucoup à apprendre. Elle doit marcher rapidement, sans bruit et sans courir... - Ne dirait-on pas que vous êtes encore en sabots? Vous devez circuler sans être entendue, passer sans être vue. La discrétion et l'effacement sont les caractéristiques d'une servante stylée. ... parler bas, distinctement pourtant, d'une voix claire mais feutrée. - Vous croyez-vous dans une cour de ferme? interroge Augustine si d'aventure Amélie oublie de contrôler sa voix. Les autres domestiques lui font peur et elle continue à redouter le moment des repas. Elle arrive à peine à l'épaule du valet de 19

chambre, un vieillard guindé, vêtu de noir, qui ne lui adresse jamais la parole. Le jardinier, plus aimable, la trouve bien maigrelette pour une fille de la campagne. On ne mangeait donc pas chez elle? Il lui conseille de prendre modèle sur Victoire pour acquérir des proportions avantageuses. Amélie juge ses propos déplacés. Elle n'aime pas être regardée par ces étrangers. Dans sa famille elle a été habituée à plus de retenue. Personne aux Hêtres ne se préoccupait de son apparence. Seul l'artiste, avec pudeur et discrétion, a remarqué et osé mettre en lumière la grâce que tous ici s'acharnent à effacer, qu'elle défendra, ne leur en déplaise, coûte que coûte et conservera comme son bien le plus précieux. Gênée, maladroite, Amélie se tait, essaie de se faire oublier. Les autres se demandent pourquoi cette pécore leur fait une figure de carême. On ne voit plus Louisette et les deux bonnes à tout faire, jumelles jeunettes, au visage rond et aux cheveux courts, paraissent se suffire l'une à l'autre. Elles se ressemblent trait pour trait, disent les mêmes choses avec la même voix, portent des vêtements identiques et partagent la même chambre. On les appelle les «Marthe et Marie» sans faire beaucoup d'efforts pour savoir laquelle est Marthe et laquelle Marie. Amélie, habituée à manger des légumes, des œufs, des laitages, digère difficilement la viande et le poisson qui lui sont servis chaque jour. A la ferme, elle croquait des pommes crues, en savourait d'autres cuites au four, nappées de crème sucrée. Du bout de sa cuillère, elle aimait pêcher dans la soupe du soir des rondelles de carottes, des poireaux et des croûtons gonflés de bouillon. Elle regrette ces nourritures familières en essayant de s'habituer au goût de légumes inconnus et en mastiquant, la gorge serrée, des grillades récalcitrantes. Son assiette reste pleine quand le repas se termine: une aubaine pour le chat! Le lendemain de son arrivée, on lui montre à faire l'argenterie. C'est un travail long et fastidieux, tout le monde s'y met. On frotte les objets avec une pâte blanche avant de les laver et de les faire briller à la peau de chamois. - A la maison, dit Amélie emportée par ses souvenirs, ma sœur nettoyait l'argenterie avec de l'eau savonneuse et quand les fourchettes étaient noircies, elle les détachait avec l'eau de cuisson des pommes de terre. Toute la domesticité éclate de rire. - Je voudrais bien la voir ton argenterie! s'esclaffe Victoire. 20

Amélie devient toute rouge et se tait. Ces gens dont elle va partager la vie, qu'Eugénie appelait « les larbins» croient-ils qu'à la campagne personne n'a aucun savoir-vivre? Aux Hêtres elle se servait effectivement de couverts en argent. Marie examinait ses mains avant qu'elle ne prenne place à table et l'envoyait les laver dans la souillarde si elle ne les trouvait pas assez propres. «Montre un peu» lui disait son père quand elle revenait. Dans ses mains dures, aux ongles définitivement cernés de noir, il prenait les menottes de sa fille préférée, les portait à son visage pour sentir l'odeur du savon et la fraîcheur de l'eau. « Assieds-toi et tiens-toi bien, disait sévèrement Marie ». Travaux et maladresses, timidité et repli sur soi, gronderies, sarcasmes, indifférence... interminable étirement des jours jusqu'à la délivrance du soir qui n'en finit pas d'arriver. Enfin seule, Amélie assoiffée d'air pur grimpe sur sa table pour ouvrir sa fenêtre si haut perchée et y demeure appuyée. Dans la nuit qu'atténue l'éclairage public, elle essaie de se repérer, attentive aux bruits et aux odeurs. Sur la côte d'lngouville - domaine réservé de la fortune - le noir moutonnement des arbres, percé ici et là de toitures imposantes, voire prétentieuses, ondule et répète la chanson qu'au gré de son humeur capricieuse lui souffle le vent. Au-delà, la ville va s'aplatissant jusqu'à l'estuaire défiguré par les installations portuaires. A l'école, Amélie a appris que les fleuves courent à la rencontre des océans, pressés de se jeter dans leurs flots. Elle imaginait cette étreinte comme une explosion de liberté et s'étonne qu'à cet embrassement l'homme ait réussi à imposer sa loi. Avec ses chansons, le vent d'ouest apporte l'odeur de la mer. Amélie n'a pas reconnu la Manche quand Paul, pour la distraire, l'a emmenée voir la plage du Havre après la mort du père. Ici, la belle indépendante s'est assagie, a fait sa soumission. A Octeville, elle a plus fier caractère! En fermant les yeux, l'exilée la voit se mesurer à la falaise, l'escalader les jours de tempête, l'éclabousser d'écume, la harceler, bouillonner furieusement à ses pieds. Elle l'entend brasser à grand fracas les cailloux arrachés à la barrière de craie et puis se retirer, roucoulante, en emmenant quantité de gravats qu'elle roulera en galets et ramènera, à une prochaine marée, comme autant de 21

projectiles destinés à ébranler les fondements de sa friable ennemIe. Moi, se dit Amélie grisée par la nuit, l'air vif et l'amour d'ellemême, je ne suis pas une demoiselle de la ville ni une fille du port. Comme les oiseaux de mer, j'appartiens à la côte sauvage. Dimanche je partirai et je ne reviendrai pas. Elle demeure à sa fenêtre jusqu'à ce que le froid la chasse sous son édredon bleu. Dès le premier soir il lui a paru accueillant, propice aux songeries d'une orpheline abandonnée dans une maison étrangère. Une mère aurait pu le choisir pour sa fille. Il l'enveloppe de chaleur tandis que, pour oublier sa solitude, elle pense à ceux de sa famille coutumiers des brumes de la Manche. Intrépidité, désir d'évasion, mélancolie?.. ils venaient au bord de la falaise, paysans en sabots, confier à la mer qui les avait déposés là, marins en fuite, des rêves dont la démesure n'avait d'égal que les risques qu'ils prenaient, car la terre sous leurs pieds aurait normalement dû s'effondrer quand ils s'aventuraient si près du vide. Et après?.. Après? Ils rentraient à la maison, labouraient la terre, fauchaient la moisson, engraissaient le bétail et le faisaient abattre. Parfois une vague prenait en pitié l'un de ces ensorcelés et l'emmenait vers un autre destin. Ce ne fut pas toujours le plus hardi, ni le plus beau, ni le moins sage, alors pourquoi pas Amélie? Sans perdre de temps, elle fait le projet d'aller demander son aide à Virginie dès la semaine prochaine. De ses quatre sœurs elle est la plus jeune, tôt affranchie des pesanteurs paysannes. Elles ne se connaissent pas beaucoup, mais Virginie n'en a pas moins proposé de s'occuper de sa petite sœur le jour de la dispersion de la famille. Près d'elle, Amélie aurait des occasions nombreuses de sortir, de voir du monde et certainement qu'un jour elle rencontrerait celui qu'elle aime. Elle l'imagine venant à sa rencontre, les yeux et les bras grands ouverts, émerveillé de la voir si grande et si belle! C'est écrit dans le ciel, elle est promise à un destin hors du commun! Une vague de bonheur la soulève et l'emporte confiante, leurrée comme le furent avant elle bien d'autres Searobber. Mais les exaltations nocturnes d'Amélie ne résistent pas à l'épreuve des journées et son moral est au plus bas le vendredi à la fin de l'après-midi, alors qu'au fond de l'aile du deuxième étage 22

elle cire des chaussures dans un réduit proche de la lingerie. Elle a faim et pense, l'eau à la bouche et les larmes aux yeux, au café au lait et aux tartines beurrées que lui servait Marie à l'heure de la collation. Soudain deux mains tièdes se posent sur ses yeux. - Coucou, oh ! tu pleures? Il ne faut pas pleurer, Amélie. Louisette, occupée à brosser les tapis de l'escalier, s'est échappée pour venir lui dire bonjour et l'observe d'un air perplexe. - Ce sont les vieux qui te font des misères, hein?.. N'y fais pas attention, les pauvres ils ne savent pas ce qu'ils font, ils en ont tellement bavé eux-mêmes quand ils étaient jeunes! Maman est mécontente, elle espérait que la place de femme de chambre me reviendrait. Moi, je ne m'inquiétais pas, je savais bien qu'Augustine ferait tout ce qu'elle pourrait pour dissuader Madame de me prendre. C'est ce qui est arrivé! Heureusement, car si j'avais été choisie je serais actuellement en guerre avec ma mère. Jamais je n'aurais cédé! Je veux travailler dans les grands magasins, avoir des copines, sortir le soir et trouver un amoureux. Je suis jolie, ne trouves-tu pas? - Très jolie, convient Amélie. - Toi aussi tu es mignonne, mais tu me parais fragile. N'aie pas peur de ma mère! Elle ronchonne sans arrêt comme toutes les femmes de son âge, mais elle a bon cœur. Hier soir elle parlait de toi à la maison. Il paraît que tu ne manges pas? Tu vas tomber malade, ma pauvre enfant. Maman pense qu'il vaudrait mieux que tu retournes à la campagne. - C'est impossible! Mon père est mort et notre ferme a été vendue. - Reste donc ici pour l'instant. De toutes façons je vois bien que tu es triste et la campagne ne vaut rien pour les mélancolies. Je ne viens ici que de temps en temps quand le travail presse. Aujourd'hui, je fais les escaliers parce que Madame rentre de voyage demain. Alors écoute-moi bien, Amélie, je suis ton amie et je te promets de venir te voir régulièrement. Si ça ne va pas, je trouverai bien le moyen de t'aider... Elle pose l'index sur ses lèvres, tend l'oreille et continue tout bas: il faut que je me sauve, j'entends madame Augustine qui arrive en soufflant comme un phoque. N'oublie pas que tu peux compter sur moi! Du bout des doigts, elle envoie un baiser à Amélie et s'enfuit comme un oiseau, pas assez vite cependant pour échapper au regard soupçonneux de la vieille femme. 23

- J'espère que vous n'écoutiez pas cette écervelée au lieu de travailler! Amélie ne répond pas. Plus tard, à l'office, elle croise une des «Marthe et Marie» et, réconfortée par la visite de Louisette, s'enhardit à lui sourire, la regarde franchement et remarque la netteté du bleu de ses yeux. - Vos yeux ne sont-ils pas plus clairs que ceux de votre sœur 7 Le visage de la fille s'illumine. - Vous vous en êtes aperçue! Ma mère dit que j'ai des yeux de porcelaine. Elle ne comprend pas pourquoi on nous confond si souvent ma sœur et moi. Les yeux de Marthe sont presque gris. - Vous êtes donc Marie 7 - Oui, Mademoiselle. - Je m'appelle Amélie. - Je le sais, mais n'êtes-vous pas la nouvelle femme de chambre de Madame 7 - Pas encore, Marie, et même si je dois la devenir, il faut m'appeler Amélie. Le dîner est plus convivial. Ils ne sont que cinq autour de la table, Victoire et le jardinier sont rentrés chez eux. Amélie, invitée par Marie, prend place entre les deuxjumelles et leur confie qu'elle a été élevée par sa sœur aînée qui, comme l'une d'elles, s'appelle Marie. Qui refuserait un peu de sympathie à une enfant élevée sans l'amour d'une mère 7... Aucun des membres du personnel de la maison Le Sage assurément! Ils sont tous humbles gens entrés en service dès l'adolescence. Leur vie a coulé comme une eau dans la rivière où ni l'occasion, ni le temps ni le droit de boire ne leur furent accordés. De tendresse ils n'eurent que celle de leur mère, bref épisode de clarté dans leur existence grise. Comment ne plaindraient-ils pas, dès lors qu'elle leur fait confiance, une fille pauvre comme eux et de surcroît privée de ce bien primordial 7 Cette semaine, en l'absence des maîtres, ils ont beaucoup travaillé. La maison est reluisante, autour de la table ils se détendent, contents et fatigués. Le valet de chambre caresse son ami le chat: « Pauvre Pompon, lui dit-il avec un mince sourire, tu vas jeûner, Mademoiselle Amélie a vidé son assiette pour la première fois ».
Depuis son arrivée dans la maison Le Sage, Amélie trop perturbée pour se complaire à la lecture de contes bleus, n'a pu se 24

résoudre à ouvrir son livre. Jusqu'à cet après-midi, l'esprit en désordre et le cœur enténébré de sentiments amers, elle doutait de tout: d'elle-même, des autres, de l'amour de son peintre et de ses chances de bonheur. Ce soir, elle revient au cadeau de l'artiste, lit avec une ferveur nouvelle l'histoire d'une jeune fille dont les paroles empreintes de douceur et de courtoisie devenaient en passant ses lèvres fleurs et pierres précieuses. Une fille aimable comme Louisette dont l'amitié généreusement offerte brille au chevet de la fille des Hêtres. Pareille à un vent printanier, la promesse de la rieuse soubrette a chassé les idées noires d'Amélie et rafraîchi ses blessures d'amour propre. Déjà son sourire retrouvé lui a gagné la complicité des jumelles. Honteuse de sa conduite, elle se promet de sortir de sa réserve boudeuse pour mériter la bienveillance que tous semblent prêts à lui accorder. Joie! Elle a découvert le premier des secrets cachés dans son livre fétiche, sa main tient un maillon de la chaîne magique que son peintre l'a invitée à forger, conte après conte. Elle ne le lâchera pas et, de mystère éclairci en symbole déchiffré, la chaîne se déroulera, tel un fil d'Ariane, et la guidera jusqu'à l'amour. La dédicace écrite par l'artiste sur la page de garde du livre porte-bonheur ne dit pas autre chose, il suffit pour le comprendre de bien la lire, avec les yeux de l'âme. La naïve Amélie s'endort en priant tous les dieux du monde, les anges et les saints du paradis, de la garder sur le bon chemin et de combler les vœux de Louisette en lui suscitant un amoureux dévoué qui sache apprécier les trésors de douceur répandus sur ses lèvres et fasse naître dans ses yeux les étoiles du bonheur. Le lendemain, en fin de matinée, elle est encore bien timide à la lingerie. On lui a ôté sa robe et elle se tient, frissonnante, devant la duègne et la lingère quand une dame admirablement coiffée, le visage poudré, entre avec autorité. Amélie la trouve superbe, autant que l'impératrice Eugénie dont elle a récemment vu la photo dans le Petit Journal. Vêtue de noir, parée de perles de jais, la dame, à l'image de la souveraine exilée, porte fièrement son deuil sans que sa beauté en soit altérée. Elle examine Amélie d'un œil critique. - Sont-ce ses dessous ou les lui avez-vous fournis? demande-telle à la lingère. Celle-ci répond qu'elle n'a pas cru devoir changer le linge de la jeune fille. N'est-il pas irréprochable? Amélie ignore combien elle est jolie, rose de confusion, dans sa 25

chemise froncée à la naissance du cou, sa taille mince prise dans un jupon de linon amidonné par Eugénie. Elle tremble sous le regard scrutateur qui lui semble mettre à nu ses émotions secrètes et ses sentiments intimes. Complètement dévêtue, sa honte ne serait pas plus grande. - Comment cela se passe-t-il ? demande la dame. - Elle a beaucoup à apprendre, répond madame Augustine. C'est toujours pareil: les filles de la ville savent se tenir sans cesser d'être des effrontées; celle-ci est douce mais c'est une sauvageonne, une chèvre échappée. Surprise par la comparaison, Amélie se souvient de sa biquette préférée et des dansants chevreaux qu'on sacrifiait si peu de temps après leur naissance. Sa gorge se noue, elle a peur de se mettre à pleurer. - Habillez cet enfant, dit brusquement la dame, vous ne voyez donc pas qu'elle a froid! Vêtue d'une robe noire et d'un tablier blanc, une coiffe ajustée sur ses cheveux tirés, épinglés, emprisonnés, elle chausse des souliers plats. Elle ne sait pas encore qu'elle reçoit un habit aussi contraignant et plus sévère que celui d'une nonne. La maîtresse devine les larmes de la nouvelle servante et voit le courage avec lequel elle essaie de les refouler. - J'espère, lui dit-elle avec bonté, que vous vous plairez avec nous. Vous vous appelez Amélie, n'est-ce pas? C'est un joli prénom, il vous convient très bien et me plait beaucoup. Une réflexion hautaine ou simplement distante aurait aidé Amélie à rester impassible. Des paroles aimables, accompagnées d'un regard bienveillant, libèrent la source de ses larmes. Elles coulent, abondantes, sur ses joues aux rondeurs d'enfance. - Nounou, dit la dame, soyez patiente avec cette jeune fille et n'hésitez pas à me l'envoyer même si elle n'est pas tout à fait au courant du service. Puis s'adressant à Amélie: je sais que vous êtes en deuil, je le suis également et je comprends vos larmes. Je souhaite vivement que vous trouviez un peu de consolation dans cette maison. Ce jour-là, Amélie apprend à recevoir les visiteurs, à débarrasser les dames de leur fourrure ou de leur ombrelle, les messieurs de leur canne et de leur chapeau. On lui enseigne à les annoncer et à les introduire au salon. L'après-midi, Madame rentre de promenade accompagnée de deux amies et Amélie participe à la 26

cérémonie du thé. Il en faut de l'argenterie et de la porcelaine, des napperons et des dentelles pour quelques tasses de thé! Amélie lorgne sur les petits fours, les tranches de cake et les gâteaux dont est recouvert le plateau qu'elle présente. Est-il possible que trois dames mangent tout cela?.. Elles y touchent à peine mais quand le thé est desservi, Amélie doit monter à la chambre de Madame et n'a pas le loisir de partager les reliefs du goûter. La chambre est presque aussi vaste que la grande salle des Hêtres! Augustine montre à Amélie la coiffeuse qui doit toujours être impeccable, les flacons rebouchés, alignés, les brosses et les peignes nettoyés, les tiroirs régulièrement vidés et dépoussiérés. La jeune fille découvre les commodes et les penderies, la lingerie, les soieries, les robes et les manteaux. Le débarras attenant à la chambre est rempli de cartons à chapeaux, ses étagères couvertes de chaussures, de sacs, d'ombrelles et de parapluies. Elle n'arrive pas à comprendre que tant de choses puissent être nécessaires à une seule personne. - Vous verrez, ma petite, soupire la gouvernante, le temps et le soin qu'il faut pour entretenir tout cela. C'est un travail de tous les instants; si vous vous laissez gagner, le désordre s'installe... Les bonnes font le gros travail, les carreaux, les tapis et les parquets, mais tout le détail sera pour vous: ranger et épousseter, faire le lit, aider Madame à sa toilette, vérifier chaque vêtement, chaque paire de chaussures utilisée et en assurer l'entretien avant de les remettre en place. Tout doit être prêt, irréprochable, à tout moment. Au fond de la chambre elle ouvre une porte et les yeux d'Amélie s'arrondissent en découvrant la salle de bains. Elle n'en avait jamais vu ! - C'est fou ce qu'il y a de travail à faire là-dedans, tâchez de vite vous habituer car je suis fatiguée et j'ai grand besoin d'aide. - N'y a-t-il vraiment que deux personnes qui habitent cette maison? s'étonne Amélie. - Sans compter les domestiques, oui. Madame Le Sage est veuve depuis l'hiver dernier et son fils dirige la maison de commerce que lui a léguée son père. Tout le monde souhaite que Monsieur Denis se marie et que la maison reprenne vie avec une jeune maîtresse et des petits enfants. Il était une fois un roi dont la femme mourut en couches. Ce roi, navré de douleur, aima d'amour tendre la fille que lui avait donnée 27

sa reine. Malheureusement, après quinze années de veuvage, il fut tué au cours d'une partie de chasse. La princesse, persécutée par les ennemis de son père, s'enfuit dans la forêt et trouva asile dans un château lointain où elle devint fille de cuisine. .. Amélie laisse tomber son livre sur l'édredon et sa tête sur l'oreiller. A ses yeux les rois des contes personnifient son père. Souverains de royaumes imaginaires, ils ne font pas la guerre, ne gouvernent pas les peuples. Ils sont époux et pères dans des pays irréels, estompés de brumes infinies comme l'étaient les Hêtres quand sévissaient les brouillards d'automne. Amélie a déjà lu l'histoire et sait que la princesse retrouvera son rang grâce à l'anneau royal conservé de haute lutte lors de ses pérégrinations et de son asservissement. Le conte lui paraît transparent et son secret facile à pénétrer: à chacun de garder la marque de ses origines comme Peau d' Ane sut défendre son royal talisman. Pour sa part, elle se sent capable d'assumer, s'il le faut, sa condition servile sans s'avilir aucunement. Ainsi seront préservées ses chances de bonheur. Au bord du puits, dans le domaine de son père, un prince de l'art l'a vue et trouvée belle au point de vouloir immortaliser son image. Il faut qu'elle puisse la lui présenter intacte pour se faire reconnaître et aimer, le jour où le destin fera à nouveau se croiser leurs routes. Elle croit à l'imminence de cet instant béni, plus merveilleux que la plus dorée des légendes. Elle l'attend avec confiance et s'endort le cœur empli de celui dont l'inestimable présent éclaire la mansarde où, timidement, elle commence à entrevoir le charme et la richesse de la solitude. Le lendemain, alors qu'elle va disparaître par l'escalier de service, une voix impérieuse l'appelle: «Amélie! » Elle revient sur ses pas et descend le petit escalier à la rencontre de madame Le Sage. - Vous êtes libre aujourd'hui, où allez-vous passer la journée? Libre aujourd'hui! Cela veut-il dire que tous les autres jours elle vivra en esclavage? Elle a envie de crier sa révolte à la femme qui, même le dimanche, s'arroge le droit de lui demander compte de l'emploi de son temps. Mais le regard posé sur elle est empreint d'indulgence; à la compréhension Amélie n'ose pas opposer l'insolence. Les joues empourprées, elle répond du bout des lèvres qu'elle se rend chez son frère à Sanvic. - Vous nous reviendrez ce soir? 28

- Oui, Madame, répond tristement Amélie avec le sentiment d'essuyer une défaite. - C'est bien. La première semaine de service est toujours éprouvante, le dépaysement.. . Vous verrez, la semaine prochaine sera plus facile. Qu'avez-vous donc à la main? - Mon chapeau, Madame, je vais retrouver mon frère à l'église pour la messe de dix heures. - Mettez-le pour voir. Amélie obéit et la dame se met à rire. - Que portiez-vous à la campagne? - Un foulard pour travailler et une charlotte le dimanche... - ... qui devaient vous aller mieux que ce chapeau! Bah! A votre âge on est toujours plaisante à regarder et je ne vois pas ce qui pourrait gâter votre joli minois. Tout de même, nous trouverons dès lundi une coiffure qui vous convienne mieux pour sortir en ville. Passez un bon dimanche, mon enfant. Gentiment elle l'empêche de remonter vers l'étage des domestiques et d'un geste discret l'invite à descendre avec elle. Amélie, rétive, a l'impression que cette attention aimable l'intronise dans sa fonction domestique, que la somptueuse maison la phagocyte comme les Hêtres, dans son rêve, dévoraient Paul et l'enracinaient à la terre. Maîtresse et servante se séparent au niveau du premier étage. La journée promet d'être belle et Amélie, éblouie, voit pour la première fois le soleil matinal allumer ses feux à travers les verrières du grand escalier. Il colore l'espace de ses rayons diffus comme des arcs-en-ciel évanouis, farde bois clairs et murs blancs de taches multicolores et donne au grand hall l'aspect d'une scène illuminée pour un spectacle, une pièce de théâtre dont Amélie ne connaît pas l'intrigue, à laquelle elle veut rester étrangère, où elle n'a l'intention de tenir aucun rôle.
Eugénie a dressé le couvert dans la salle comme pour une invitée et Amélie ressent ce cérémonial comme un signe d'exclusion. Il n'y a plus de place pour elle au foyer d'Eugénie ni à celui de Marie invitée à partager le repas. Chez leurs autres frères et sœurs il en irait sans doute de même. Si elle avait été reçue dans la cuisine, elle aurait peut-être osé, en mettant la table non loin de la cuisinière noire aux cuivres étincelants devant laquelle s'affaire Eugénie, faire part à sa bellesœur de ses craintes, de ses dégoûts et de ses interrogations. Dans 29

la petite salle à manger en fête, devant la nappe amidonnée et la vaisselle fine bien qu'un peu dépareillée, elle comprend que son sort est définitivement scellé. Pour le remettre en cause, il lui faudrait contrarier tout le monde et réveiller des dissensions familiales. Autour de la table, les questions - preuves de l'affectueux intérêt que lui portent les siens - vont bon train, les conseils pleuvent, les baisers et les petits cadeaux aussi. Amélie, attentive à répondre également à l'affection de Marie et à la sollicitude d'Eugénie dont elle connaît les susceptibilités respectives, écoute, sourit, se laisse gâter et pour contenter tout le monde se déclare très satisfaite de son emploi. Le jovial Henri, l'époux de Marie, lui conte innocemment fleurette; la petite Germaine qui la semaine passée faisait ses premiers pas, trottine de l'un à l'autre, Amélie la prend sur ses genoux et partage son dessert avec elle. A la fin de l'après-midi, quand ces dames ont pris leur thé, Henri propose de reconduire Amélie avec sa voiture. - Nous ferons la tournée des grands ducs en promenant cette jeune fille et nous reviendrons par la route de Sainte-Adresse. Eugénie avoue qu'elle a encore beaucoup à faire pour préparer ses livraisons du lendemain et bien volontiers les laisse partir. - Es-tu certaine que tout va bien, ne me caches-tu rien, Amélie? s'inquiète Marie sur le chemin du retour. Elles sont assises au fond de la voiture, Amélie pose sa tête sur l'épaule de celle qui lui a servi de mère et ne répond pas. Devant elles, Henri, les guides en mains, sans se retourner, vient au secours d'Amélie: - Comment veux-tu qu'elle aille bien, ma chère! s'exclame-til. On ne va jamais bien la première semaine. Je te prie de croire que je n'étais pas fier, moi, quand j'ai commencé à travailler, l'estomac creux et la peur au ventre. J'ai pleuré plus d'une fois tout garçon que j'étais. Il m'en a fallu du temps avant de prendre confiance en moi! J'ai dû changer de métier plus d'une fois et rendre coup pour coup avant de gagner la partie. Amélie n'a plus besoin d'être tenue en lisières, ma chère femme. Elle sait que nous sommes là si elle a besoin d'aide, c'est suffisant pour l' instant. Il est sage Henri et Amélie trouve bon de se taire. Que pourraitelle dire? Son avenir demeure incertain et l'espérance dont son âme est pleine est un secret, il tient au creux de sa main comme un 30

fruit défendu, un bijou volé qu'il lui faut cacher à tout prix. Après un temps d'hésitation, Henri ajoute: - Telle que je la connais, je me doute que Marie ne t'aura pas avertie, mignonne. Permets donc à un vieux garçon sans enfant de le faire: n'écoute pas les beaux discours des hommes de la ville; jeunes ou moins jeunes, pauvres ou fortunés, j'en connais des centaines dont bien peu seraient dignes d'une fille Searobber, surtout de la petite dernière. Attends donc tranquillement celui qui te méritera, ma belle, il viendra bien assez tôt! D'ici là n'oublie pas que tu es précieuse et ne te donne pas au premier venu. - Henri, gronde Marie, n'as-tu pas bu trop de cidre bouché avec Paul? - Cela se peut, mais je sais quand même de quoi je parle et ce serait trop bête... Ils sont arrivés devant la villa Le Sage et les adieux interrompent les conseils que jamais aucun des frères et sœurs d'Amélie, empêtrés qu'ils sont dans leur extrême réserve, n'auraient osé lui prodiguer.

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CHAPITRE 3

Amélie a oublié le temps où les journées lui semblaient longues. Elles passent, de plus en plus rapides à mesure qu'elle s'habitue à son service. Bientôt elle croira faire chaque jour une course de vitesse avec les pendules qui tictaquent, oscillent, grelottent, tintent, sonnent, chantent dans toutes les pièces de la maison. Il paraît que le vieux Monsieur en était très amateur. Dès six heures, les domestiques, toilette faite, doivent se présenter à la cuisine pour avaler leur petit déjeuner et commencer le ménage avant de servir les maîtres. La matinée passe comme un éclair car la liste est longue des tâches à accomplir pour l'entretien de l'immense maison dont Amélie n'arrive pas à compter les chambres, boudoirs, cabinets, couloirs, vestiaires, placards... La maîtresse est exigeante et tout à fait capable d'aller mettre le nez dans le dernier recoin du deuxième étage pour s'assurer qu'y règnent l'ordre et la propreté. Le cérémonial des repas, la réception des visiteurs et des invités écourtent la journée et compliquent le servIce. Dans cette organisation plus théâtrale que domestique, Amélie trouve aisément sa place. Son travail lui convient, elle tient son rôle avec grâce, aime aller et venir dans la belle demeure devenue sa maison depuis qu'elle n'a pas d'autre refuge. Ce qu'elle fait l'intéresse moins que les mœurs de la bourgeoisie, très différentes de celles qui prévalaient chez elle. Son esprit, toujours en éveil, lui tient compagnie alors qu'elle se livre aux occupations les plus banales. Elle sait écouter, regarder, réfléchir et comprendre. Sa 33

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