Amours nomades

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Profitteur, dilettante et quelque peu désabusé, Jean-Robert Rafin, que rien ne prédisposait à découvrir l'Afrique, débarque au pays des arrivistes, des médiocres, des sauvages de tout bords. Il pénètre au coeur de la forêt, des savanes et des semi-déserts mais aussi de l'incertitude, du silence et de la peur. Il découvre les circuits occultes et tortueux, la cupidité et la corruption, l'agitation sociale et les conflits armés dans un pays où chacun tente d'échapper à sa condition misérable. Plongé dans une ville en pleine ébullition, le protagoniste s'éprend de la belle Noémie au service d'une organistaion humanitaire.
Publié le : samedi 1 janvier 2011
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EAN13 : 9782296451513
Nombre de pages : 235
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AMOURS NOMADES
Du même auteur Essais Tchad 1998», Paris,Etudes africaines , L'Harmattan, collection « 1998. La Peinture Centrafricaine : État des lieux, L'Harmattan, Paris, 1998. Les Enfants des brasiers, L'Harmattan, collection « Critiques littéraires », Paris, 2000. Raymond Queneau : L’œil, l’oreille et la raison, L’Harmattan, collection « Critiques littéraires », Paris, 2001. La Tentation autobiographiqueCritiques, L’Harmattan, collection « littéraires », Paris, 2002. Le Rythme du corpsFitzgerald, Borges, Calvino, Sollers, (Céline, Guyotat, Pleynet), L’Harmattan, collection « Critiques littéraires », Paris, 2002. Anthologie de la littérature et des arts tchadiens, L’Harmattan, Paris, 2003. Queneau : Le trouvère polygraphe, L’Harmattan, collection « Critiques littéraires », Paris, 2003. Raymond Queneau, cet obscur objet du désir, L’Harmattan, collection « Espaces littéraires », Paris, 2006. Roman Le Voyage de Salomé, L’Harmattan, Paris, 2009. Crédits photographiques : Edouard Tchepkowsky. © L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13922-0 EAN : 9782296139220
Marcel BOURDETTE-DONON AMOURS NOMADES roman
« Les papillons de jour vers d’autres fleurs ont fui.» Apollinaire
CHAPITRE PREMIER  Un bruit de fond, une adresse indistincte, dessillèrent brusquement mes paupières ! Je vis des lèvres dessinées par deux lignes courbes qui s’amincissaient et se dilataient comme le mouvement régulier d’aperture exécuté par les poissons. De fines lèvres roses, qui s’incrustaient harmonieusement dans un visage pâle. L’offrande d’un petit plateau tenu à bout de bras leva définitivement l’ambiguïté sur le destinataire. C’était à moi que s’adressaient les paroles entendues ! Sans que j’eus, pour autant, la sagacité de les décoder. L’apparition subite de l’hôtesse était un épiphénomène qui n’avait, à vrai dire, pas grand-chose à voir avec la sirène de mon rêve ! Mis à part les traits mignons et la presque simultanéité des deux manifestations. Sur un geste de renoncement poli de ma part, la jeune femme révéla un derrière agréable et s’effaça, aussi vite qu’elle était apparue, pour aller nourrir la rangée suivante. Je dirigeai mon regard vers la fenêtre où des troupeaux de nuages survolaient l’horizon. C’était comme une mer, un grand champ mystique traversé, par instants, d’un mouton esseulé, à l’image de nos solitudes, vague, saisi dans un suspens insolite.  Enfermé depuis des heures avec, pour unique vision, le ciel dans le cirque de verre épais d’un hublot boulonné, je commençais à ressentir l'ennui, à divaguer dans le bleu, dans
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une atmosphère de sarcophage climatisé. Affaibli, moite, je déclinais par degrés ! Au fil d'un voyage qui ne cessait de durer.  Nous entrions dans la partie que l’astronomie nomme pompeusement « l’équateur céleste ». L’hémisphère sud apparaissait dans l’embrasure des nuages, à travers des formes compactes, des bâtisses rougeâtres qui émergeaient du brouillard cotonneux. Une rivière, remarquable par l’étendue de son cours, rampait sur la terre ocreuse, surmontée par endroits de grands panaches verts. La voix du commandant de bord émit une série de commentaires dont les voyageurs se soucièrent peu. Tout à leur joie nouvelle, les passagers reprenaient vie, s’agitaient, se contorsionnaient, rajustaient leur toilette, remodelaient leur coiffure, chouchoutaient leur enveloppe charnelle. Ils poudraient, coloriaient à l’aide de petits miroirs leur visage terni et se remettaient à babiller, emplissant la cabine d'une agitation subite.  L'avion réduisit sa vitesse, s'immobilisa presque dans la brume et se laissa planer, décrochant violemment par paliers. Des nues fuligineuses montaient des terres africaines, jusqu’à masquer le soleil. Quelques gouttes d’eau tâtonnantes vinrent se fixer sur les vitres. On entendit le cliquetis des ceintures, puis les voix se firent plus rares. Les petites gouttes se métamorphosèrent, les hublots se chargèrent de buée, d’une matière filamenteuse et filante qui s’épaississait et s’assombrissait lentement. L’aéronef plongea dans les volutes lourdes de gros nuages gris. La distance qui nous séparait du sol s'amenuisa. Des espaces boisés, entrecoupés d’herbages, se détachèrent sur un plateau faiblement ondulé. Des cases rondes au soubassement de terre rouge prirent consistance et l'architecture d’une ville apparut de plus en plus nettement.  Portés par les vents, nous survolâmes deux barges immobiles, flottâmes sur des terres en jachère, passâmes sur la ville indigène qui, vue d’en haut, ressemblait à un polypier de tôles. Et nous rasâmes comme des busards une étendue de pierres avant de laisser prestement filer la piste sous les grandes ailes grises de l’appareil. Les bâtiments aéroportuaires s’éclipsèrent à leur tour, vite remplacés par des bouquets d’herbes hautes, la savane à perte de vue ! L’avion s’immobilisa au bout du bitume où il entama un long virage avant de revenir lentement sur ses pas. J’eus le temps d'apercevoir un arsenal
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militaire déployé dans la végétation. Tout un simulacre de guerre ! Des blindés et des tanks étaient disséminés sous un camouflage de branches avec, ça et là, des tireurs embusqués qui donnaient à penser que le pays n'était pas tout à fait pacifié.  Bloqués dans les allées, tous attendaient fébrilement la mise en place de la passerelle que s’échangeaient les compagnies. Le ralentissement de l’air conditionné réveillait les émanations de la nuit, libérait un mélange de mauvaises odeurs et de parfums bon marché. Les esprits s’échauffaient, les langues se déliaient, les corps exsudaient quand nous entendîmes apposer contre la carlingue l’échelle convoitée. Les bruits sourds de l’installation furent suivis d’un temps mort, jusqu’à ce que la porte d'accès se mît à pivoter et s'escamotât tout à fait, dévoilant du même coup un paysage sans éclat.  Nous reçûmes de plein fouet l’haleine humide et chaude de l’air qui s’engouffrait par bouffées. Je respirais avec difficulté dans l’atmosphère moite ranimée par le remue-ménage qui régnait en contrebas. Une langue incompréhensible, hurlée par des hommes en tenue kaki, était entrecoupée de cris, émaillée de rires et de vociférations qui ajoutaient à la confusion. Dockers improvisés, les babéliens aux habits déchirés venaient glaner un salaire en vendant leur service aux voyageurs qui débarquaient. Ils guettaient, s’injuriaient, bataillaient, puis se lançaient entre les trains de chariots vides pour plonger les premiers dans le ventre de l'avion.  Le tintamarre s’enveloppait de relents de sueur, de poissons séchés et de manioc pourri dont la puanteur étouffait lorsque l’on débarquait ! L'Afrique nous prenait d’emblée par ses odeurs ! Celles qui remontaient des soutes remplies de produits tropicaux et celles qui émanaient du tarmac surpeuplé. Des passagers dont l’embonpoint reflétait la richesse posaient un pied mal assuré sur les premières marches de la passerelle, vite stoppés par deux douaniers qui désiraient monter ! Bousculés par trois agents de sécurité et l’équipe de nettoyage qui essayait de faire son métier ! Poussés par la file des voyageurs qui se donnaient l’illusion d’avancer. Toucher terre s’avérait une véritable prouesse, un numéro de funambule !  Je me frayai un passage dans la cohue, harcelé par ceux qui vivaient à l'affût de quelques pièces qu’abandonnaient parfois les gens pressés. La foule me porta près d’un individu
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en treillis, à peau claire, et dont les cheveux ras étaient surmontés d’un béret rouge foncé. Je remarquai, lors des salutations d’usage, que l’homme parlait parfaitement ma langue et comprit même assez vite ce que je cherchais. D’un signe, il désigna à quelques encablures un jeune garçon au teint pâle qui paraissait attendre. Je parcourus cinq ou six mètres et souhaitai un jour heureux à la personne qui me renvoya un salut désintéressé avant de lancer, à l'adresse d’un Noir, des paroles d'une intensité que l'on n'eut pu soupçonner chez un être aussi malingre et désabusé.  Un grouillement immonde pullulait au soleil. Des femmes sans âge, coiffées de foulards chamarrés, proposaient des hachis de viandes séchées qui stagnaient au fond de bassines émaillées. Des gamins à demi nus, dont le gros ventre éclipsait le reste du corps, encombraient le terre-plein, s’appelaient de leur voix rauque, hurlaient comme des forcenés. Des groupes plus nombreux se pressaient pour observer, tandis que des vendeurs itinérants, chargés de sacs plastique, faisaient cercle en exhibant leur pacotille. L’œil vif et le geste prompt, quelques truands galeux cherchaient à s’immiscer, prêts à subtiliser avec adresse toutes sortes de monnaies ou quoi que ce fût d'autre qui put se négocier ! Une brise desséchante passa sur mon visage qu’elle parsema de fines particules de sable. La chaleur lourde, diffusée par un soleil terne, drainait toujours ses odeurs de fruits mûrs, de sueur et de fiente. Je m’engouffrai avec deux autres passagers dans un vieux break Peugeot, tandis que l'on chargeait les bagages à l'arrière et que le jeune homme au teint pâle prenait place à côté du chauffeur. Les vitres, juste entrebâillées, « par précaution » dit-on, nous isolaient du monde hystérique, des vendeurs ambulants, des pickpockets et des porteurs vociférants.  Nous nous asphyxiions lentement derrière nos abris de verre quand nous quittâmes enfin l'enceinte aéroportuaire. Nous passâmes sous un arc de triomphe qui arborait les couleurs vives et la devise trompeuse du pays. Nous traversâmes les « quartiers », sortes de banlieues populaires où régnait un semblant d'activité dominée par les petits métiers. Des réparateurs de cycles ferraillaient à proximité de menuiseries de plein air et des générateurs de froid s’adossaient à des échoppes
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