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ANTHOLOGIE DE NOUVELLES SLOVAQUES

380 pages
Ce recueil de nouvelles vise à faire connaître et comprendre l'originalité d'un pays à la poursuite de son propre destin. La littérature slovaque reflète étroitement le contexte historique et social d'un pays qui, aspirant à la liberté, a lutté contre les dominations étrangères afin de préserver son identité et sa langue. Ces textes donnent un aperçu de l'évolution de la société slovaque.
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ANTHOLOGIE DE NOUVELLES SLOVAQUES Derrière la cloison

Ce livre a été publié avec l'aide financière de SLOL/A, le Centre d1nformation pour la Littérature Slovaque à Bratislava.

Couverture:

Andrej Botek

Photos: Archives de la Matica Slovenska, Archives SLOLIA, Agence de Presse T ASR, HEVI, Pavel Kastl, Peter Prochazka.

ANTHOLOGIE DE NOUVELLES SLOVAQUES
Derrière la cloison

Traduit du slovaque par

Suzanne FOUSSEREAU et Magdalena LUKOVIC

L' Har111attan

@ L'Harmattan,

2001

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris - France L'Harmattan, Inc. 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 (Qc)

L'Harmattan, Italia s.r.!. Via Bava37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-0929-X

En témoignage de ma profonde gratitude envers le professeur Stifan POVCHANIC, professeur à l'Université Comenius à Bratislava) professeur associé à l'INALCO. Il m'a initiée à la langue slovaque et m 'afait connaître et apprécier la littérature slovaque. Ce fut un privilège de bénéficierde l'excellence de son
enseignement.

S.F.

Sans lesprécieux conseilsde Magda SATUROV ASEPPO V A, cette anthologie n'aurait pu voir lejour. Qu'elle en soit vivement remerciée. M.L.

TABLE DES MATIÈRES

INIRO DU CTION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7
M. KUI<CUCIN (1860-1928) TIMRAVA (1867-1951) E. PODJA VORINSI<Â (1872-1951) J. JESENSI<CY (1874-1945) Le bal de Podkonice .. .. .. .14

Lequel des deux choisir? . . . . .. 38

Une femme. . . . . . . . . . . . . . . .. 54
Le bain de soleil. . . . . . . . . . . .. 80

J.G. TAJOVSKY (1874-1940)
(1896-1960) J.C. HR 0 N SI<CY E. ONDREJOV (1901-1962)

Jusqu'au bout. . . . . . . . . . . . . .. 88
T ona ... . . . . . . . . . . . . . . . . .. 104 Le champ du gibet.
Les yeux d'Édith.

. . . . . . . .. 118
. . . . . . . . . . . 144

G. vAMos (1901-1956)
M. URBAN (1904-1982)

Le gouffre.

. . . . . . . . . . . . . . .. 158

D. CHROBAK (1907-1951)
M. FI GULl (1909-1996)
F. SVANTNER (1913-1950)

Le café de la lyre. . . . . . . . . .. 170
Lagraine
Une rencontre. Derrière . . . . . . . . . . ..

180
196

D. TATARI<A (1913-1989)

la cloison.

. . . . . . . .. 210

A. BEDNAR

(1914-1989)

Le berceau.

. . . . . . . . . . . . . .. 228

L. LAHOLA (1918-1968)

L'enterrement de David Krakower.
Un cas délicat.

. . . . . . . . . . . 294

P. KARVAS (1920-2000) ]. ]OHANIDES (1934- )

. . . . . . . . . . . .. 308

Un souvenir de l'opéra Don] uan. . . . . . . . . . . . . 314 Rozarka
Une nécrologie.

V. SII<ULA (1936- ) D. KUZEL (1940-1985)

. . . .. 322
. . . . . . . . . . .. 366

INTRODUCTION

Un rappel des conditions politiques, économiques, sociales et culturelles affrontées par les auteurs de ces nouvelles permettra de mieux comprendre le contexte dans lequel elles ont été écrites. Un aperçu sur la vie littéraire au XXe siècle montrera qu'elle reflète l'originalité propre à la Slovaquie.

CONTEXTE HISTORIQUE Son histoire différencie nettement la Slovaquie de ses voisins. Appelée aussi Haute-Hongrie, elle a été intégrée au XVIe siècle à la Hongrie royale dirigée par les Habsbourg. Le XIXe siècle a été celui de l'éveil de la conscience nationale slovaque, de la lutte contre le centralisme de Budapest, contre les politiques de domination économique et culturelle magyares. La situation n'est pas améliorée par le tt compromis austrohongrois tt qui, en 1867, établit une tt division dualiste tt du pouvoir politique. Il institue une double monarchie comprenant l'Empire d'Autriche et le royaume de Hongrie. Chacun des deux états a ses propres institutions, sa propre administration, ses propres lois. Tous deux sont réunis sous le sceptre d'un même monarque, Empereur à Vienne et roi à Budapest. Cet accord qui renforce encore le pouvoir magyar en Hongrie exacerbe l'aspiration des Slovaques à la liberté. r,udovit St6r (1815-1856), un des défenseurs les plus acharnés de l'indépendance nationale et de la langue slovaque, revendique pour chaque nation le droit de décider de sa propre destinée. À partir de 1874 les manifestations du sentiment national sont punies de peines de prison et les tracasseries politiques se multiplient. La fusillade de

Cernovi en 1907 - des gendarmes magyars tuèrent 15 Slovaques - sera la dernière manifestation brutale du centralisme de Budapest. Cette situation prend fm avec la proclamation de l'indépendance de la Tchécoslovaquie et l'adoption d'une constitution en 1920. Un événement marquant a lieu à la fm de la lIe guerre mondiale: le Soulèvement national slovaque de Banski Bystrica, qui sera écrasé en deux mois par les Allemands. Cette tragédie coûta la vie à 30.000 Slovaques. En 1948, les communistes s'emparent du pouvoir et mettent en place un régime tyrannique que Dubcek veut remplacer en 1968 par

un "socialisme à visage humain

ft.

Ses prétentions déclenchent

l'intervention des forces armées du Pacte de Varsovie et l'occupation du pays par les Soviétiques jusqu'à la chute du Mur de Berlin en 1989. La Slovaquie devient indépendante en 1993.

CONTEXTE ÉCONOMIQUE ET SOCIAL Le système féodal agricole slovaque a survécu jusqu'en 1918. TI a pesé sur la situation économique et sociale, d'autant plus que l'agriculture occupait une place importante. Les terres agricoles et les forêts appartenaient à quelques grands propriétaires fonciers alors que la majorité de la population rurale ne détenait qu'une part infime de terre quand elle en possédait. Plus de la moitié des fermes avaient moins de deux hectares et ne représentaient guère plus de 8,8°/0 de toute la superficie. Les détenteurs de ces parcelles devaient compléter leur revenu par un travail saisonnier dans les grandes fermes et propriétés. Les propriétaires des grands domaines louaient souvent leurs terres à des administrateurs auxquels ils en confiaient la gestion ou à de petits fermiers sur la base d'un partage des récoltes. Ce système avait souvent pour corollaire l'exploitation des paysans. Cet héritage des traditions féodales et aristocratiques des Magyars se traduisait dans les faits par une pauvreté généralisée, un niveau d'éducation médiocre, un retard économique et social. Étant donné la faible industrialisation, Oa révolution industrielle n'ayant pas commencé avant la fin du XIXe siècle en Hongrie, celle-ci est demeurée longtemps et pour une large part un pays agricole) seule une partie infime de la population relevait de la condition ouvrière. 8

CONTEXTE CULTUREL La situation ctÙturelle était également difficile. En 1847, le slovaque

- un dialecte de la Slovaquie centrale - remplace le latin et le tchèque
comme langue littéraire. L'attachement au pays natal, l'amour de la langue maternelle, l'ardeur patriotique ont été longtemps les principales sources d'inspiration de la littérature slovaque. TIs ont marqué profondément le romantisme slovaque. Les souffrances et les aspirations à la liberté et à la justice du peuple slovaque ont constitué la source vive des écrivains, prosateurs ou poètes. Mais à partir de 1867 l'étreinte magyare se resserre: la magyarisation de la population devient l'objectif de Budapest. Les trois derniers lycées slovaques sont fermés en 1874. De même est supprimée en 1875 la Matica Slovenskd (Institut Slovaque de Littérature, des Sciences et des Arts) fondée en 1863 qui faisait autorité en matière de linguistique, éditait des livres et des revues, avait créé une Bibliothèque Nationale, et qui était devenue le centre de la vie intellectuelle. C'est seulement après 1918 que l'enseignement de la langue slovaque est rétabli. Une ère nouvelle s'ouvre alors, accompagnée d'une véritable renaissance littéraire. La Matica Slovenskd rouverte en 1919 redevient un centre de la culture slovaque extrêmement actif. En 1920 est crée le Théâtre National slovaque à Bratislava. De nombreuses associations littéraires et artistiques voient le jour. Après la deuxième guerre mondiale, le socialisme marque la vie littéraire. Le régime la contrôle, réduisant au silence les auteurs dont les écrits ne reflètent pas l'idéologie officielle ou les contraignant à l'exil. C'est ainsi que persistant dans son attitude contre le socialisme, Tatarka encourut la disgrâce du pouvoir. L'écrivain que personne ne lit puisque ses livres ont été retirés des bibliothèques, que personne n'édite depuis 1969 parce qu'il s'était élevé contre l'invasion soviétique, décrit sa situation dans un entretien qu'il a eu avec Bernard Noël en 1980 à Bratislava: " On me suit partout. Je n'ai pas d'endroit où me réfugier. Tout à coup le téléphone sonne, et personne ne me parle. Je sors me promener, on me photographie. Je préfère ne plus sortir... Je n'existe plus pour mes lecteurs. Pour personne. Je n'existe que pour la 9

police. Tout le monde a peur de me rencontrer. Hronsq

C'est une invention

très raffinée. Isoler et punir. " Plusieurs écrivains ont dû s'exiler: J.C.
en Argentine, G.Vimos au Brésil, Lahola en Allemagne.

APERÇU LITIÉRAIRE Bien que l'enseignement du slovaque ait été rétabli seulement en 1918, la maîtrise artistique des écrivains force l'admiration et le respect. L'abondance et la qualité de leurs oeuvres sont d'autant plus remarquables qu'ils ont dû affronter des conditions difficiles. La littérature abandonne les hauteurs où s'étaient élevés les poètes romantiques pour s'intéresser aux problèmes de la vie quotidienne. La Slovaquie est demeurée longtemps un pays agricole, ce qui explique la place privilégiée prise par la peinture de la vie paysanne. Bien que les personnages évoluent dans un cadre campagnard, les descriptions de la nature sont plutôt le fait des poètes (Hviezdoslav, de son vrai nom Pavol Orszagh, 1849-1921) ou d'écrivains tels que Podjavorinska. Nombre d'écrivains ont passé leur enfance ou même leur vie dans un milieu rural où ils ont appris à connaître les paysans, les bergers, les forestiers, les villageois, ils les ont vus durs à la tâche, ils ont écouté leurs conversations, ont constaté les difficultés de leur existence, leurs problèmes (faim, alcoolisme, émigration, etc.) mais aussi leur force morale et ont dépeint ce milieu avec beaucoup de réalisme. Timrava, qui était la ftile d'un pasteur de village, a décrit la vie des villageois avant 1914 et a abordé le problème des intellectuels vivant à la campagne. Kukucm, Figuli, Urban dont le père était forestier, Johanides, le poète Hviezdoslav, sont nés dans une région de montagnes, de collines et de forêts sur les pentes des Tatras. Plusieurs d'entre eux ne se sont pas contentés d'y puiser leur inspiration pour leurs romans, mais ont relaté leurs années d'enfance dans le village auquel ils étaient toujours attachés: Figuli (Mladost: Jeunesse, 1956), Urban (Zelend krv, Le sang vert, 1970), Johanides (Na;smutndfia oravskd balada, La plus triste ballade d'Orava 1988). Bednar a décrit la vie de son village de la vallée du Vih, (Hromotj zub, La dent du tonnerre, 1964). Quant à Chrobak, ses personnages appartiennent au milieu rural, et son style lyrique le rend proche de Giono. Sous nos yeux se déroule la vie ordi10

naire des paysans, villageois, ouvriers agricoles, avec parfois l'évocation de vieilles coutumes: arrosage lors de la récolte (dans la nouvelle" Le gouffre "), application de pâte à gâteau sur les arbres fruitiers la veille de Noël pour qu'ils portent des fruits (dans la nouvelle " Jusqu'au bout "). Des caractères typiques appartenant au milieu rural ont été mis en scène par Podjavorinska, ainsi Iva, l'héroïne de la nouvelle" Une femme" est une femme du passé qui, grâce à son énergie et à sa douceur, redonne le goût de vivre à un homme père de cinq enfants, lui insuffle du courage et lui redonne sa dignité. De même le grand-père décrit par Tajovsky dans la nouvelle Do konca Ousqu'au bout, 1900). Hronsky, un des plus grands auteurs slovaques de sa génération, a peint des personnages typiques (Smdkova mucha, La mouche nuisible, 1944), a retracé en observateur impitoyable la vie dans un village pauvre pendant les années de la dépression (Ch/ieb, Le pain, 1931), l'attachement au sol natal (Svet na trasovisku, Le monde des Sables mouvants, 1960) malgré le chaos généré par l'avance de l'Armée rouge. Appartenant à la même génération que Kukucm, Podjavorinska et Tirnrava, Jesenskj a raillé avec beaucoup d'humour la petite bourgeoisie, les travers humains, les valeurs bourgeoises, l'arrivisme, la bureaucratie. Vimos s'est intéressé aux conditions sociales de la bourgeoisie après la première guerre mondiale. Certains écrivains ont abordé des thèmes politiques. A.Bednar s'est intéressé à la lutte du peuple slovaque contre le fascisme (Hod':''!)! a minury, Les heures et les minutes, 1956). D.Tatarka a fait la satire du fascisme (Parskd repub/ika, La république des curés, 1948) et a continué dans la même voie, ce qui lui a valu d'être réduit au silence. Le retour a la démocratie en 1989 s'accompagne d'un renouveau littéraire (Sikula, J ohanides, Karvas etc.). S.F.et M.L.

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Martin KUKUCiN (1860 -1928) pseudonyme de Matej BENCUR
Ce représentant du réalisme slovaque imprégné d'idéalisme est né dans un village

d'Grava, une région de montagnes, de collines et de forêts, d'où sont également originaires M.Figuli, M. Urban,
J.Johanides ainsi que le poète Hviezdoslav.

Il passa son enfance dans la nature,
observant les aspects !ypiques de la vie dans les villages. Devenu instituteur, il décida de faire des études de médecine à Prague. Il s'expatria en 1890 en Dalmatie, puis en 1907 au Chili où il exerfll la médecine. Il revint en 1922 en Slovaquie puis retourna finalement en Croatie où il mourut en 1928. En 1886 il publie une longue nouvelle, Neprebudeny (L'idiot du village), histoire d'un pauvre gardien d'oies et de son amour pour la plus Jolie fille du village. Suivront plusieurs romans. Rysava jalovica (La génisse tachetée,
1903) se déroule dans une petite ville où se tient un marché,. disputes, quiproquos, situations comiques se succèdent. Dans Dom v strani (La maison sur la colline, 1911), il dépeint les conflits entre les classes sociales dans un village.

Ses récits de voyages concernent,l'un, la Patagonie: Prechadzky po Patag6nii (promenades à travers la Patagonie, 1922), l'autre, la France: Dojmy z Francuzska (Impressionssur la France, 1923) qu'il dépeintsous
des couleurs icfylliques.

Deux romans publiés en 1929, après sa mort: Lukas B. Krason et Bohumil Zabor, décrivent la vie des Slovaques pendant la période
révolutionnaire de 1848.

LE BAL DE PODKONICE Posez la question: " Qui est la reine du bal donné aujourd'hui à Podkonice ?" Et tout le monde vous répondra: " Margita, Margita. " Partout un seul nom, Margita. Il vole de bouche en bouche. Les uns le prononcent avec enthousiasme et admiration, les autres à contrecœur et avec envie.
-

Elle est jolie, jolie, cette Margita Voticka, affirme le colonel Obers-

chall, et les officiers d'acquiescer. En cette matière le colonel est un juge compétent. Je connais très peu de choses, mais quand je m'y connais, je m'y connais parfaitement. En ce qui concerne les chevaux et les femmes, je m'y connais. Ainsi s'exprime-t-il et tous sont d'accord. - Un joli laideron, assure Neumann, l'avocat qui, en tant que lieutenant de réserve, se mêle à la soldatesque. Elle a un profil grec, ajoutet-il. Il aurait pu dire oriental et, parmi ces connaisseurs de l'antiquité en uniforme, personne ne l'aurait contredit.
-

Où ce vilain Voticky a-t-il bien pu la trouver? TIressemble à un
s'étonne le

vieux diable et sa fille est d'une beauté exceptionnelle, colonel.
-

La nature s'amuse f La nature aime plaisanter ainsi, même dans ce

cas, fit observer ironiquement Neumann. Le colonel se mit à rire et tout le corps des officiers avec lui.
-

Cette Margita n'a rien d'extraordinaire, chuchota l'épouse du no-

taire à celle du juge du district. Et les hommes deviennent fous à cause d'elle. - C'est une beauté, oui, confirma l'épouse du juge, mais il s'en faut de beaucoup qu'elle soit parfaite. Je dirais que c'est une beauté rustique; elle ressemble à la nourrice qui l'a allaitée. Elle est rougeaude! Cela ne se voit jamais chez une vraie beauté. - Et ses mains! s'exclama madame l'épouse du notaire. De la couleur d'une écrevisse bouillie f Et je sais qu'elle essaye par tous les 14

moyens de ménager sa peau. Elle ferait tout avec des gants, même la cuisine. S'appuyant contre la femme du juge, elle s'esclaffe en lui donnant un coup d'éventail. Cependant leurs déjeuners n'en sont pas meilleurs pour autant, n'est-ce pas? La femme du juge acquiesce: - Moi-même, lorsque je me trouve chez eux, je me force de manger. - Tu entends I Qu'est-ce qu'elle a encore inventé? poursuivit la femme du notaire. La nuit elle s'enduit les mains de suif et enfile des gants. Tu as déjà entendu une chose pareille? Elle s'imagine qu'il est possible de modifier sa peau. - C'est vrai I L'épouse du juge gloussait. Écoute, pour moi, lorsqu'elle se mariera, elle grossira. Sa mère avait la même taille de guêpe et, deux ans après, elle était devenue une vraie tour. - C'est une malédiction de grossir autant, une vraie malédiction I ajouta l'épouse du notaire. - Encore une de prise I s'écria VotickJ qui se trouvait dans une salle du casino voisine, en jetant des tarots sur la table. Vous n'auriez pas, par hasard, comploté contre moi, pour m'en vouloir à ce point-là? - Heureux en amour, malheureux aux cartes, dit le notaire. La fille tourne la tête des hommes. Le père le paie par de la malchance aux cartes.
-

Au diable ces paroles de consolation I Perdre aux cartes et acheter

des toilettes à ses femmes, e'en est trop pour un petit avocat de campagne. A moins de plaider pour le procès du siècle.
-

Ne désespère pas. Tu marieras ta fille avant que le carnaval ne soit

fmi, ce qui mettra un terme aux dépenses. Aujourd'hui c'est son chant de l'oie ou plutôt son chant du cygne, déclara le garde-forestier, réputé pour être un rustre. Je ne m'y connais pas en mythologie. Voticky fit un signe de la main.
-

Mais elle a fait un mauvais choix, dit l'inspecteur des contributions.

En effet, qui est ce Pétry ? Un greffier titulaire, je suppose. Alors un greffier titulaire et la ftIle d'un Rothschild de Podkonice ; en cela, tu n'as pas un grain de logique juridique. Rothschild' Voticky secouait énergiquement la tête. Rothschild, un beau Rothschild! Tu n'as même pas de côtelettes à mettre dans ta choucroute!
-

C'est vrai, Rothschild. Il suffit d'être juif et on te prend aussitôt
Et ce Rothschild 15 donne sa ftIle à un employé qui

pour Rothschild.

travaille à la journée.
-

Que les bonnes femmes fassent ce qui leur chante. Je ne me casse

pas la tête pour cela, répliqua V oticky fàché. Il était mécontent que l'on oublie sa fdle et qu'elle suscite de tels propos. - On fera de lui un conseiller, répliqua le juge du district. Il est qualifié pour ce poste. - Plutôt un inspecteur des écoles qu'un rebouteux. C'est une situation de tout repos avec un bon salaire, railla l'inspecteur des impôts. Entraînant l'inspecteur dans un coin, le notaire lui glissa: - Jan, ne te moque pas de lui. Tu vois, il est devenu rouge comme un coq. Et Margita marche dans le hall du casino, non, elle vole en se rengorgeant comme un paon fier de lui. C'est la pause. Elle prend par le bras Aranka, la fdle du juge du district. Celle-ci est moins jolie, mais " très, très gentille", comme on dit ordinairement des fdles moins jolies, car à défaut de louanges, la civilité s'impose. Margita ne quitte pas sa compagne bien qu'Aranka ne lui passe rien. - Ne te montre pas en sa compagnie, ordonne expressément la maman d'Aranka à sa fdle. Elle écartera de toi toute chance de bonheur. Aranka écouterait volontiers sa mère, mais Margita ne la quitte pas d'une semelle. Cela l'arrange qu'Aranka qui ne lui arrive pas à la cheville lui serve de faire-valoir et lui permette de faire ressortir sa beauté. La situation d'Aranka a tout du supplice de Tantale. Il y a partout pléthore de pommes, mais elles ne mûrissent pas pour elle. Beaucoup de messieurs leur font la cour, mais personne ne la lui fait à elle. Même en ce qui concerne Monsieur Pétry, cela saute aux yeux; on sait à laquelle des deux il s'intéresse. Il marche devant elle et à reculons, comme un cheval qui recule. Il parle à toutes les deux, mais il s'adresse toujours à elle, l'heureuse Margita. Aranka ne l'ignore pas, elle parle peu et se contente de sourire mélancoliquement. Margita renoue le fd de la conversation. Sa conversation est animée et gaie, ses réponses spirituelles. Bien qu'il semble qu'elle ne s'intéresse qu'à Pétry, elle arrive toujours à jeter un coup d'œil au-dessus de la tête frisée du greffier, sur les messieurs regroupés près de la porte et autour du poêle. - L'amour d'une femme ressemble à un météore, explique monsieur Pétry. Il éclate, il en jaillit des étincelles et il s'éteint on ne sait comment. C'est cela l'amour d'une femme. 16

- Cela est seulement valable pour celui qui ne sait pas capter son attention, proteste Margita. Mais pour celui qui s'y connaît, il ne cesse de briller en montrant la direction sur l'océan de la vie.
-

Mais comment capte-t-il son attention? Qui y parvient? demanda Apprenez le I Et de qui? Pétry planta alors ses yeux droit dans ceux de Margita.

Pétry.
-

-

Il cherchait une réponse, mais il ne put atteindre le fond de ses yeux pour regarder ce qui s'y cachait. Apprenez-le moi, mademoiselle Margita.
-

Moi? Elle rit en minaudant et fit de grands gestes avec les bras. Mais moi je suis un bon élève, obéissant, accomodant. J'aimerais

Pourquoi justement moi? Je ne suis pas une bonne institutrice.
-

tellement étudier chez vous. Et croisant les bras, il continua de marcher à reculons La fossette qu'il avait au menton se creusa davantage. - Vous ne l'apprendrez jamais, s'écrie Arat1ka. Les hommes sont généralement versatiles. Ils sont plus capricieux que les femmes, et de beaucoup. Sans doute ne l'admettent-ils pas et rejettent-ils courtoisement leurs faiblesses sur nous. Pétry la regarda en souriant. Les paroles d'Aranka tintaient comme d'amers reproches; elles n'avaient rien de surprenant dans la bouche d'une vierge délaissée dont la jeunesse se fanait.
-

Moi, je suis inconstant? Pétry était étonné. Moi? Mon amour
comme le feu sacré des vestales. Il brille et il

brûle perpétuellement chauffe.
-

Jolies vestales I s'exclame Aranka, douchant son enthousiasme.

Trônant comme une reine, la grassouillette épouse de Voticky souriait. Pourquoi pas I C'est elle qui avait arrangé cette comédie. Elle avait mis en scène Pétry afin de lui donner de l'audace. Une excellente diplomate I Viser à gauche pour aboutir à droite. Pétry n'est rien du tout, seulement un gommeux ou mieux encore, un mouton. Vous savez quelle sorte de mouton? Pas un mouton cornu, bien qu'il y en ait suffisamment parmi nous, mais un mouton de fer comme ceux dont on se sert pour enfoncer des pieux. Le bélier s'abat sur le pieu, le pieu pénètre dans le sol. Pétry est le bélier, monsieur Kremeii le pieu, et le sol est le mariage. Le pieu ne veut pas s'enfoncer dans le sol, bien qu'on l'arrose avec 17

de l'eau ou même avec de l'huile; il n'y a rien à faire, il se raidit car le sol est dur et ferme; il s'y refuse car un xylocope le rongera et l'humidité de la terre l'abîmera; de la même façon, monsieur Ivemen ne peut se résoudre à se marier. Alors puisque le pieu ne veut pas pénétrer dans le sol, il faut l'aider en faisant intervenir la force. Représentant le bélier, Pétry rend ici un grand service. Au moins, l'épouse eXpérimentée de Votickj constate que Kremen est en train de céder. " Avec un vieux garçon de cet acabit, c'est une croix, soupire souvent madame Voticka. Il n'y a pas moyen de le surprendre. Il est aussi méfiant qu'un renard. " Elle pousse soupir sur soupir, car rien ne se déroule comme elle l'avait calculé. Combien de leçons a-t-elle données à Margita, comment il fallait se comporter avec Kremen. Plus d'une fois elle les avait laissés seuls, en se cachant pour voir ce qui se passait. Margita avait épuisé tout son art mais elle avait fait plus que sa maman ne soupçonnait -quel talent avait déployé cette jeune fille- et ce pour un résultat nul, il ne s'était pas agenouillé devant Margita. Quelle horreur! C'était une relation, oui, mais une relation tiède, qui ne promettait rien et il ne pouvait rien en sortir. Tout était bloqué comme un train de flottage lorsqu'il est coincé sur un banc de sable. Madame Voticka jubile. " Aujourd'hui il est à point. Enfin! Enfin! Peut-être a-t-il bu. " Des pensées joyeuses tourbillonnent dans sa tête en voyant que Kremen regarde Pétry d'un air maussade et qu'il ne le quitte pas des yeux. Mon Dieu f Si mon mari valait quelque chose, il se rendrait chez lui et il le ferait céder de la même façon que l'on courbe une branche. Mais lui, tout ce qu'il sait faire, c'est se plonger dans les cartes! - Un brave homme ce Pétry, déclare l'épouse du juge à madame Voticka. Margita et lui forment un beau couple. La remarque malveillante de sa voisine avait échauffé la bile de madame Voticka, mais elle resta souriante: - Mais, ma chère, que dis-tu là ? Ma Margita ne songe pas encore au mariage. En effet c'est encore une enfant. Et elle pensa: " Voilà pour toi, sorcière! " L'épouse du juge lui rend la pareille.
-

Je ne sais pas pourquoi elle n'y songerait pas. La chance lui sourit.

Un homme brave et honnête s'offre à elle. Mon mari veut le pistonner ; il en fera peut-être un huissier. 18

La colère fait presque suffoquer madame Voticka. Quelle méchanceté I Au lieu de Kremen, on lui propose un huissier en sachant que son choix s'était fixé exclusivement sur Kremen. Bien sûr, elle le sait, comment la femme du juge ne le saurait-elle pas I Il n'y a rien d'étonnant à ce qu'elle s'intéresse tellement à Kremen. C'est un homme qui a des biens au soleil. Il possède une scierie, un château, une grande eXploitation agricole qui marche bien et il n'a pas de dettes. En outre, il est indépendant, il n'a ni père, ni mère, ni sœurs, ni frères. Cela aussi est appréciable. Il a un certain âge, il est raisonnable, honnête et d'un naturel calme. Un homme vraiment créé pour Margita. Elle pourrait le faire marcher au doigt et à l'œil. Madame Voticka le connaît depuis cinq ans. Il s'est épris de sa sœur cadette. Pourtant, dans le secret de son cœur, elle l'a déjà sacrifiée à Margita, bien qu'elle soit encore une fillette. Ce n'était pas difficile pour elle de répandre des calomnies sur lui devant sa sœur Milca : il ronflerait horriblement la nuit et pousserait des cris lorsqu'il rêve. Milca, une petite évaporée, ajoutait foi à ces dires; de toute façon, le prétendant ne lui plaisait pas. Ses mains étaient brunes comme celles d'un paysan, ses doigts étaient abîmés autour des ongles. Par contre monsieur Holay, l'huissier, a des ongles longs et soignés, la démarche de I<onarz, le maître de danse. Milca l'a épousé. Et elle est devenue raisonnable. Elle mène une vie étriquée, leurs revenus étant insuffisants. Elle ne cesse de pleurer chaque fois qu'elle voit la calèche de Ivemen parader sous ses fenêtres derrière lesquelles elle se morfond, ou garde ses gosses. Alors vous comprenez la méchanceté de l'épouse du juge du district lorsqu'elle voudrait destiner à Margita un huissier qui d'ailleurs ne l'est pas encore. Mais un malheur peut engendrer du bonheur, selon la logique de ce monde. Margita a tiré des leçons de la vie et elle a appris où conduisaient la légèreté, l'attrait des jolis ongles et d'une démarche à la Konarz, et en général l'attrait du brillant et du clinquant. L'histoire de sa tante avait été pour elle un exemple excellent à ne pas suivre. Encore fùlette, elle avait décidé de ne pas épouser un homme pauvre. Et comme monsieur Ivemen était riche, elle s'était follement éprise de lui. Il a les mains brunies par le soleil, c'est vrai, mais chargées de lourdes bagues ornées de brillants. Telles étaient les cogitations auxquelles se livrait sa jolie petite tête. Il est un peu grassouillet mais pourquoi ne 19

le serait-il pas, il possède une calèche, il n'est pas obligé d'aller à pied. Oui, elle était éprise de lui. Mais pourquoi hésite-t-il et ne vient-il pas pour conclure l'affaire tout de suite? Si j'avais été à la place de Kremen, le mariage aurait été célébré depuis longtemps! Margita s'adonnait à ces réflexions le soir, lorsque les rayons du soleil traversaient la fenêtre et les rideaux du salon et illuminaient le piano qu'elle torturait avec beaucoup de succès depuis des années. Elle venait de s'asseoir près de sa mère. Comme elles avaient expédié monsieur Pétry afin qu'il leur cherchât de la limonade, elles restèrent seules. - Est-ce qu'il m'a regardée? demanda-t-elle tout bas à sa mère. - Il a dû jeter des regards de tous les côtés. Il est fou. Si ton père n'était pas une nullité, il serait en train de tourner autour de lui. Le poisson serait dans nos ftlets. En effet, il est terriblement jaloux. Continue, ma ftlle, continue! La glace commence à fondre, elle va se rompre et le dénouement arrivera vite, peut-être aujourd'hui même. - Ah, maman, si seulement tu avais raison! Les comploteuses se serrèrent les mains. TIleur était impossible de parler car Pétry revenait. Alors qu'elles buvaient leur limonade, l'épouse du juge s'exclama: Qu'est-il arrivé à Kremen ? Cet homme a complètement changé. Je ne le reconnais presque plus. - Peut-être a-t-il bu, lui chuchota madame Voticki derrière son éventail, en se baissant vers elle.
-

Il se laisse aller et il vieillit, dit l'épouse du juge. Il devrait enfm se

marier. " La perfide! Sait-elle quelle idée j'ai derrière la tête? Ce serait le bouquet! " - Si cela ne se fait pas pendant ce carnaval, poursuivit l'épouse du juge, il y a peu de chance qu'il se marie jamais. Il vous rendait souvent visite, aussi je pensais que l'affaire aboutirait, mais rien ne se passe. Ses yeux fixèrent intensément ceux de l'épouse de l'avocat.
-

Mais je t'en prie, se défendit madame Voticki. TIvenait, mais sans

plus. TI avait, tout simplement, pris cette habitude. Il jouait au tarot avec mon mari. Jamais, au grand jamais, cette idée ne nous a effleurés.
-

Mademoiselle, je suis l'homme le plus heureux du monde, le plus

heureux de pouvoir me trouver près de vous, car ici le soleil du bonheur m'a souri, chuchota Pétry à Margita. - Et vous ne faites pas de vers ? Vous parlez comme Pet6fi. 20

-

Si vous me l'ordonnez,

je serai poète et même votre serviteur le
espérer seulement une chose,

Si Je pouvais vous prier... - C'est-à-dire? Margita qui serrait son éventail, le laissa tomber sur son giron à côté duquel elle avait tendu ses mains. Elle baissait tellement les yeux en souriant qu'un homme même plus avisé que Pétry aurait été persuadé que cette attitude lui était tout à fait naturelle. Cependant c'est à sa mère qu'elle était redevable de ce comportement. En fait sa mère lui avait inculqué des manières mais sans entrer dans le détail. Le reste elle l'avait complété toute seule. C'était une élève intelligente et pleine de talent.
-

plus dévoué. Je ferai tout... Si je pouvais .. . .

Une petite rose de votre virginal... de votre... Il s'embrouillait. Une Avec plaisir; je vous en donnerai même dix lorsque vous viendrez Je n'en veux qu'une seule et unique, mais tout de suite, une de

petite rose sous laquelle bat votre petit cœur.
-

chez nous. Autant que vous en désirerez.
-

celles-ci. Elles, elles ont de la chance, elles écoutent de près les battements de votre petit cœur, peut-être ont-elles pénétré son secret... Je veux avoir un souvenir de cette belle soirée éternellement mémorable pendant laquelle, pour la première fois, j'ai été heureux, vraiment heureux. Margita lança sous ses sourcils une œillade dans la direction de la porte. Elle aperçut Kremen. Il était maussade et suivait tous ses gestes. Pourquoi pas, si cela vous fait plaisir. Elle se tourna afm de voir si, en dehors de Kremen, quelqu'un ne les regardait pas. Non, personne. La soirée s'animait, les gens cessaient d'observer, d'être des spectateurs. Margita tendit la main pour prendre une rose sous laquelle frémissait sa gorge virginale, elle la détacha et la donna à Pétry. La piquant sur sa poitrine comme un trophée de victoire, il se redressa: - Je suis heureux, je vous remercie, je vous remercie I Margita ne l'écoutait pas. Ce qui l'intéressait, ce fut de voir I<remen ftier comme une flèche hors de la salle en bousculant les hommes qui se trouvaient sur son chemin. Qui d'entre nous garderait son sang-froid s'il avait prélevé dans un bouquet une rose afin d'orner la poitrine de Margita? À mon avis, personne. Son parfum nous serait monté à la tête en nous faisant 21

lentement perdre l'esprit. Nous traverserions la salle du casino de Podkonice exactement comme monsieur Pétry, sans savoir sur quel pied danser. Madame l'épouse du juge aurait dit de vous à son Aranka la même chose qu'elle avait dit de lui: - Ce gaillard est devenu fou. Mais quelle idée la vieille a-t-elle eu de le lui permettre? - Et pourquoi? Pétry est un très brave homme, rétorque Aranka en rougissant. Je ne sais si elle tiendrait ces propos sur l'un de nous. - Il ne s'agit pas de Pétry, rectifia sa maman. Je n'ignore pas que c'est un brave homme, mais la vieille Voticki et Margita visent plus haut. Je sais bien ce qu'elles désireraient, elles désireraient Kremen. - Il n'est même pas là, fit observer Aranka. Et Margita ne veut pas de lui. - Sans hésiter. Si seulement il venait I Ivemen est le merle blanc que l'on rencontre rarement. Madame Voticki le tient et ne le lâchera pas. Et lui, ce fou, il se laisse faire IJe l'ai invité plus d'une fois à venir chez nous. Elle le lui a interdit. Elle croit l'affaire conclue, je le sais. Plaise à Dieu que leurs projets ne réussissent pas I Margita et lui sont-ils bien assortis? Mais c'est un bouffon, un bouffon fou I Aranka soupirait. - Il lui faut une femme plus âgée, plus raisonnable. Ce n'est pas vraiment une épouse qu'il lui faudrait, mais plutôt une maîtresse de maison. Elle se tut un instant. C'est toi qui irais bien avec lui, ajouta-telle fmalement. - Je ne sais pas flirter et les hommes sont seulement attirés par les coquettes. Ils ne regardent que l'extérieur, pas l'intérieur. L'important pour eux est une belle façade. Tu verras, même Kremen n'est pas différent d'eux. Et il sera malheureux s'il l'épouse. Elle ne l'aime pas I La voix lui manqua bientôt et ses lèvres frémirent. Elle plaignait Ivemen. - Tant pis pour lui. Il l'apprendra à ses dépens. Qu'il s'y brûle. Ne pleure pas I Sa mère la réconfortait: Dès que Margita aura quitté cette ville, toi aussi tu rencontreras le bonheur. Autrement elle écartera tout le monde de toi. Même ce Pétry avait commencé à s'intéresser à toi, mais on l'a fait se détourner de toi. N'aie pas peur, il reviendra tout de suite dès que Margita sera mariée. Papa en fera un huissier ou quelque chose d'équivalent.
-

Où est ce vieux schnock? Madame Voticki était furieuse. Le Sei22

gneur m'a vraiment punie en me donnant un mari pareil. Il s'abrite derrière ses cartes et toi tu restes assise! Qu'est-ce que j'ai fait au ciel pour avoir un tel, un tel... La danse venait de se terminer, l'avant-dernière avant minuit. Assise près de sa mère, Margita parlait avec Pétry. Mais ses paroles ne partaient plus de son cœur. Personne ne la regardait. On ne voyait plus Kremen. Et s'il était allé tout d'un coup en voir une autre? Et s'il ne s'intéressait plus à elle? La peur la faisait trembler de tout son corps. Quant à madame Voticki, elle était déconcertée. Ses plans s'étaient écroulés et si elle ne réagissait pas énergiquement, ils seraient réduits en cendres et en poussière. Elle envoya Pétry chercher son époux. Il revint lessivé, comme s'il était passé dans une essoreuse. Il s'était laissé entraîner à jouer aux cartes. On l'avait complètement plumé et pardessus le marché sa femme le convoquait. Peut-être savait-elle déjà qu'il avait fait des siennes.
-

Le beau mari que voilà! Madame Voticki le réprimande tout en

souriant. Elle doit se forcer. Assise à côté d'elle, l'épouse du juge épiait toutes ses paroles: On ne le voit même pas. Traverse au moins la salle avec moi afin que je n'aie pas l'air de rester à l'écart. - Elle va lui ordonner quelque chose, chuchota l'épouse du juge à Aranka. Elle ne l'a pas fait venir dans le seul but de s'amuser.
-

Tu n'es qu'un vieil imbécile. Tu passes la soirée à faire des bêtises

et tu ne t'intéresses à rien, commença madame Voticki, se soulageant. - Et à quoi donc dois-je m'intéresser? Vous avez là Pétry, ce cacochyme.
-

Mais arrête, espèce de... Tu ne vois pas que la femme du juge est à

l'affût de I<remen? Tu vas aller dans la salle où tu as joué, mais ne t'assieds pas à nouveau pour jouer aux cartes, je te préviens! Tu sortiras par la porte latérale et tu traverseras toutes les salles jusqu'à ce que tu trouves Kremen. Tu t'asseoiras près de lui, tu l'amuseras et, au début de la pause, tu viendras nous chercher et tu nous conduiras nous aussi près de lui. Mais fais en sorte que personne ne s'aperçoive que c'est exprès. Tu comprends?
-

Que diable veux-tu faire avec ce vieux bouc? Il pourrait être le Ne t'occupe pas de cela, toi tu ne comprends pas!

père de Margita ! lui fit observer monsieur Voticky.
-

- Ne t'occupe pas! Et je dois courir à ses trousses comme un chien courant! Encore un ordre bizarre. 23

La danse reprit. Monsieur Votick)'r s'éclipsa. Toute cette histoire l'avait contrarié; mais que doit faire un époux obéissant lorsqu'il reçoit un ordre? Il sortit en bougonnant et se mit à la recherche de Ivemen. La danse cessa. Voticky réapparut aussitôt.
-

Te voilà quand même r s'exclama son épouse en souriant. Tu au-

rais bien pu rester là-bas. Je sais que tu t'ennuies lorsque tu ne joues pas aux cartes.
-

Pourquoi m'as-tu fait appeler? Votick)'rse regimbait. Je préférerais

me restaurer un peu, mais toi tu veux à tout prix en même temps... Il ravala la suite; son épouse le regardait dans les yeux, d'un air menaçant. Elle était rouge de colère car elle avait remarqué le sourire de la femme du juge. - Décidément papa nous laisse tomber, fit-elle observer à sa fille, mais de façon à ce que les personnes voisines entendent. Il mériterait des remontrances plutôt que monsieur notre voisin. - Elle n'est jamais contente, répondit monsieur Voticky. Elle ne change pas! Mais venez si nous voulons avoir une place. J'ai choisi une table.
-

Il restera aussi des places pour nous? s'enquit d'un air innocent Mais bien sûr r Il y a assez de places, la rassura monsieur Voticky.

l'épouse du juge. Il serait peut-être plus sage de ne pas nous séparer.
-

Chacun trouvera une place. Entre gens de bonne compagnie, on peut se supporter sans difficulté, même dans un espace limité. Pour ces paroles son épouse lui pinça l'épaule. Il lui sourit, pensant que c'était l'amour qui les lui avait fait prononcer. - Tu es un imbécile, lui chuchota-t-elle d'une voix qui tremblait de colère. - Qu'est-ce que cela te fait? Il s'emportait contre elle. Je vais m'en aller, je te le jure, je vais partir.
-

Tais-toi r Nous aurions dû être seuls à table avec lui. Cette vieille

toupie va nous épier. Assieds-toi près d'elle, ne cesse pas de lui parler, tu comprends? Ne la laisse pas s'approcher de Kremen r "Le diable sait ce que les femmes mijotent," pensait monsieur

Votick)'r. " Entre elles les femmes sont tout miel, mais quand elles sont
séparées, elles se disent l'une à l'autre des méchancetés. Qui n'a rien à faire avec les jupons est un homme heureux. " On trouva Kremen attablé, la tête entre ses mains. Devant lui était 24

une bouteille de vin presque vide. Ses yeux brillants le devinrent encore plus lorsque le petit groupe s'approcha de la table et qu'il vit Margita pendue à l'épaule de Pétry. Madame Voticka s'assit aussitôt près de lui, Margita prit place de l'autre côté et Pétry s'installa entre elle et Aranka. L'épouse du juge, à côté de monsieur Voticky, ne se tenait pas loin d'eux, bien qu'elle n'eût pas ménagé ses peines pour se frayer un chemin jusqu'à Kremen. Monsieur Voticky avait fait une bonne action, aussi son épouse l'en remercia chaleureusement du regard. Madame Voticka s'écria gaîment: - Vous voici I Nous ne pensions pas que nous serions assis à côté de vous. On ne vous voit pas I Pourquoi ne dansez-vous pas ? - On a perdu l'envie de danser, expliqua Ivemen en secouant sa main. Quand on est âgé, la meilleure place est près du poêle. C'est au tour des jeunes de se déchaîner. Jetant un regard méprisant sur Margita et sur son voisin, il ajouta: C'est à nous de rire d'eux. - Qu'est-ce qui vous prend? s'étonna madame Voticka. Vous aimiez la société et soudain vous parlez de cette façon. Je ne vous reconnais plus.
-

J'aime le monde mais le monde ne m'aime pas. Il vaut mieux se Je ne comprends pas cela. Ce sont là des considérations tout à fait

retirer et laisser la place aux jeunes.
-

nouvelles pour moi, fit observer madame Voticka. Le visage de Kremen s'assombrit et il s'agita sur sa chaise. Une violente fureur s'était emparée de lui: Je crois bien que vous ne comprenez pas. Moi seul le comprends. Il ne me reste plus que cela. Et saisissant une bouteille, ilIa souleva et la reposa sur la table. Il l'aurait volontiers lancée contre le mur ou à la tête de ce freluquet accoutré d'une manière ridicule, mais il était encore lucide.
-

Vous n'êtes pas galant, le gourmanda madame Voticka. Si vous

continuez ainsi, vous allez nous forcer à quitter cette table. - Je sais que ma conduite n'est pas de votre goût, que le hasard vous a conduits ici. Vous préféreriez vous trouver à mille lieues. Je n'ignore pas à quel point je suis odieux; à mes propres yeux je suis le plus odieux. - Je ne mérite pas que vous me teniez ce langage, dit madame Voticka à voix basse. J'ai toujours été votre amie, presque une sœur, et tout à coup vous ainsi... Elle se tut. Les larmes l'empêchaient de 25

terminer. On apporta les plats et le vin. Tous se restaurèrent, à l'exception de Kremen qui noya sa colère dans le vin. Les effets d'un bon repas ne tardèrent pas à se manifester. La conversation était devenue très animée. VotickyTfaisait rire l'épouse du juge en lui racontant qu'il avait eu un client dont le beau-frère avait élevé un mur devant les fenêtres de la maison de son beau-frère de sorte que dans les pièces il faisait aussi noir que dans un four. Assis entre les deux nymphes, Pétry se sentait comme au paradis. Il picorait dans l'assiette de l'une ou dans celle de l'autre. En outre, il parvint à presser la main de Margita qui avait retrouvé toute sa gaîté. Il amusait Aranka comme il savait le faire, mais seulement afin qu'elle ne remarque pas les privautés qu'il se permettait avec Margita. Kremen était assis comme sur des épines. Il était au supplice car il voyait parfaitement ce qui se passait chez ses voisins. Dès que madame Voticki eut déposé sa fourchette sur la table, elle l'entreprit: - Dites-nous exactement pourquoi vous vous fâchez. Il y a si longtemps que vous n'êtes pas venu chez nous.
-

Et qu'aurais-je bien pu chercher chez vous? Regarder ce qu'ils

font? Les veines de ses tempes étaient gonflées et les flammes d'une colère sauvage embrasaient ses yeux. Non, jamais r C'en est trop, je vous le jure! - Ils s'amusent comme ils peuvent, expliqua-t-elle, l'air innocent. - En vérité de drôles d'amusements r Moi, je n'ai pas envie de m'amuser. Madame Voticki était irritée. Il suffisait d'un mot, difficile à sortir, d'un mot de rien du tout et la noce aurait lieu! L'imminence de sa décision l'avait profondément bouleversée. - Pour nous, vous êtiez un ami, et je puis le dire, un bon et véritable ami. J'ai toujours accordé beaucoup d'importance à vos paroles. Sans vous, sans vos conseils, je n'aurais pour ainsi dire rien fait. Je voulais aussi discuter avec vous de ce que vous en pensez vous-même! Pas de brillant parti. Où en trouve-t-on aujourd'hui! En fait ma ftlle serait heureuse de se marier. Pas à un parti, mais à un homme honnête et, comme on dit, entreprenant, qui a de l'avenir. Je désirais vous demander votre avis là-dessus, mais vous vous tenez à l'écart de nous. J'ignore pourquoi r

26

-

Et vous voulez la donner à lui? Et lui lançant un regard qui la

perça jusqu'aux moelles, il ajouta : Vous avez déjà oublié comment les choses ont tourné pour Milca ? Vous voulez revivre tout cela? - C'était différent, répliqua madame Voticka. Milca avait le choix et elle a choisi le parti qui était le pire, car elle est stupide. Mais dans son cas il n'y avait pas le choix I C'était un gendre ou rien du tout I Kremen avait de la peine à respirer. Un énorme poids se soulevait en lui, montait et lui nouait la gorge. Fixant un coin de la salle, il se tut. Mais son visage révélait qu'il luttait contre un ennemi redoutable. Madame V oticka était presque pétrifiée. Seigneur I Elle songeait que le mariage devait être quelque chose de terrible, d'horrible, lorsqu'on avait tant de mal à se décider. Il faut lui arracher chaque parole avec une pince. Et cet homme est déjà ivre I Alors s'il était sobre I - Je vais vous dire quelque chose, annonça une voix de basse, mais calme, tout à fait changée. Le sang bouillait dans la tête de madame V oticka. A présent il allait laisser échapper le mot décisif, c'était imminent I Mais ce mot ne vint pas. Il leva la main et ajouta de sa voix changée: Non, rien I Mieux vaut garder le silence. Que faire? Déçue, elle soupira. Toute sa perspicacité l'avait abandonnée. Elle doutait du succès de ses manoeuvres, mais elle n'était pas encore disposée à renoncer. Que faire? Elle fit des gestes avec les mains. J'ai perdu votre confiance. Je ne veux pas m'imposer. Elle ne se trompait pas. Ses paroles avaient fait une forte impression sur Kremen. Il allait tomber en disgrâce auprès d'elle, auprès de celle qui l'avait toujours compris. Comment se passer d'elle? - Et vous ne vous moquerez pas de moi lorsque je vous dirai quelque chose? - Moi, me moquer et de vous I Quelle mouche vous a piqué aujourd'hui? Elle était étonnée. Soudain elle changea de tactique. Elle s'était rendu compte qu'il fallait aider Kremen encore davantage. Alors elle ajouta: Finalement je sais déjà ce que vous avez. Je l'ai deviné.
-

Vous le savez? Kremen était stupéfait et, malgré son âge, il sentit D'après moi, je le sais. J'ai vécu la même chose que vous. J'ai été

que le sang lui était monté au visage.
-

éperdument amoureuse. Je ne trouvais la paix nulle part, tout me tourmentait et me contrariait. J'étais désespérée, j'aurais préféré être sous terre.
-

Exactement

comme

moi I 27

- Mais pas du tout I Vous, vous êtes un homme indépendant, agréable. Toutes les familles vous ouvrent leur porte. Toutes I J'ai été une jeune ftlle, une jeune ftile faible, inexpérimentée. Je ne pouvais pas me rendre chez lui pour lui dire: Je t'aime, et toi, m'aimes-tu? J'ai dû attendre qu'il vienne, au cas où il viendrait. Seigneur I Cette attente I Ces larmes, ces moments de doute, ces nuits sans rêves I Eh oui I Le sort des jeunes ftiles est triste. Elles doivent cacher leurs sentiments les plus chers, les cacher devant le monde, se mentir à elles-mêmes et mentir aux autres, donner le change. Ce fut mon lot tant que l'on ne m'a pas délivrée. Mais vous, un homme, la liberté vous l'avez. Vous pouvez frapper partout. l<Cremen était en extase. Il buvait toutes les paroles de madame Voticka. - Et que penseriez-vous, si moi, à mon âge, je me déclarais? Ne se moquerait-on pas de moi? - Vous? Madame Voticka était étonnée. Vous ne pouvez pas parler de votre âge I Voulez-vous que je vous déclare mon amour, ici, tout de suite? Soyez en sûr, vous pouvez vous tourner où vous voulez, vous adresser à n'importe quelle femme, vous serez accueilli partout à bras ouverts.
-

Partout... Et si justement ce n'était pas là-bas, pas dans cette mai-

son? - Je ne sais pas à quelle maison vous pensez. Dans toutes les maisons que je connais alentour, partout vous pouvez... Kremen ne pouvait en exiger davantage. Elle avait fait effectivement plus de la moitié du chemin. S'il ne devinait pas maintenant, il était perdu. Mais Kremen reprit ses esprits. Prenant une grande inspiration, il dit soudain: Et si je venais chez vous? Il faillit éclater de rire car il se sentait le cœur léger. Madame Voticka baissa la tête et garda le silence. De toute façon elle n'aurait pas été capable de prononcer une seille parole. Elle était bouleversée et tremblait comme une feuille. Il n'était pas fou I Elle avait obtenu ce qu'elle voulait. Elle l'interrogea tout bas : - Chez nous? - Oui, chez vous. Son éventail s'agitait entre ses doigts; elle éprouvait comme un malaise. Le temps lui parut long jusqu'à ce qu'elle parvienne à se dominer. 28

-

Vous restez silencieuse. Voilà une réponse claire et nette I répliqua Oui, claire et nette. Je n'y étais pas préparée. Je suis surprise et

I<Lemen sur un ton acerbe.
-

agréablement. Pour moi, c'est un bonheur que de pouvoir vous confier mon unique ftIle. Dans ses yeux brillaient des larmes qui tombèrent sur son éventail. C'était la vérité, pas de la comédie. À partir de ce moment-là il était devenu inutile de jouer la comédie. Mon époux, il n'est point besoin de vous en parler longuement, vous le connaîssez. S'inclinant vers lui, elle lui confia: Quant à Margita, tout me fait croire que, depuis longtemps, elle soupire après vous. Je l'ai souvent surprise en larmes.

À cause de moi? Monsieur Kremen était étonné. - Je n'en ai pas la certitude, mais je pense que c'était à cause de vous.
-

Elle a plus d'une fois fait remarquer que vous ne veniez pas nous voir, que vous n'étiez plus comme autrefois. Elle est malheureuse.
-

Alors, pourquoi avec Pétry.

Madame Voticki lui administra un coup d'éventail sur la main. - Vous êtes un enfant sans expérience I Vous ignorez ce qu'elle aurait pu faire sous l'empire du désespoir I Vous, les hommes, quand vous êtes désespérés, vous vous raccrochez à cela... et elle lui montra une bouteille. Nous, nous ne pouvons pas le faire. Nous flirtons avec le premier venu. Nous rions, mais nous fondons en larmes intérieuremen t... - Je vais donc l'interroger de ce pas. Il était si ému par le désespoir de Margita qu'il aurait voulu lui donner satisfaction tout de suite. - Attendez I Agissons avec prudence. L'émotion pourrait faire tort à sa santé. Je vais la préparer à votre demande. Dansez avec elle le premier quadrille. Vous pourrez parler avec elle. I<Lemen lui pressa la main pour exprimer toute sa reconnaissance et son accord total. - Margita I La voix sonore de madame Voticki résonna. Elle avait déjà recouvré son sang-froid. Monsieur Kremen a fini par se décider à danser. Il t'invite pour le premier quadrille.
-

I<LemenI s'exclama Voticky. Que lui est-il arrivé? Bravo, mon

vieux, il va se passer quelque chose I Margita avait lu sur le visage de sa mère ce qui devait se passer ainsi que ce qui s'était déjà passé. La joie illuminait son visage.
-

Mais, maman, Monsieur I<Lemen tardait, aussi ai-je donc déjà

promis le quadrille. 29

- À moi I et monsieur Pétry porta la main sur sa poitrine. Ivemen lui adressa un sourire méprisant, comme s'il vOtÙait lui dire :" Mon pauvre garçon, réjouis-toi r " Il s'inclina très galammment devant mademoiselle Aranka qui piqua un fard quand il s'adressa à elle:
-

Si mademoiselle Aranka veut bien me faire l'honneur.

Bien qu'elle souffrît de n'être, par la force des choses, qu'une compensation, Aranka accepta. - Nous pouvons nous installer vis-à-vis, ajouta Kremen en se tournant vers Margita. La jeune fille lui lança un regard tel qu'il eut l'impression de se trouver devant la porte du septième ciel. La scène changea tout d'un coup. Comme auparavant, Kremen échangeait des propos badins avec madame Voticki et il était très gai. Margita ne regardait déjà plus Pétry. Elle parlait avec Aranka. Lui ne savait pas ce qu'il devait en penser. Madame Voticki l'interrompit juste au moment où il déclarait son amour à sa ftile et attendait sa réponse.
-

Mademoiselle, je vous en prie, répondez r

- Pas maintenant. Je vais en discuter avec maman. - Pourquoi lui demander conseil ici ? Votre cœur sera votre meilleur conseiller, pas votre maman. - Je dois parler avec elle, je ne peux prendre une décision toute seule. Et regardant devant elle, elle devint pensive. Pétry ne comprenait pas ce que signifiait son hésitation. Elle se tourna brusquement vers lui:
-

Vous savez quoi, je vous le dirai à la sixième figure. À ce moment-

là, je le saurai. Elle s'éloigna. Elle ne pouvait plus tenir en place. Après la pause, la jeunesse s'était rassemblée dans la salle et s'amusait. Pétry suivait Margita, mais son comportement envers lui n'était plus le même depuis minuit. - Qu'est-ce qui vous est arrivé? Il Y a encore un moment vous étiez si gentille et à présent vous vous montrez si cruelle I Il en avait presque les larmes aux yeux. - Vous êtes vraiment étrange! répliqua Margita en riant. Vous me posez des questions qui viennent à bout de ma bonne humeur. Pourquoi n'êtes vous plus aussi gai ? Pétry se retira, tout triste. Il pensait que Margita capitulerait le jour 30

même, mais il se trompait et de beaucoup. Peut-être ne l'aimait-elle pas? Il voyait pourtant qu'à présent elle était blessante avec lui et qu'elle ne le regardait pas. Elle traversa la salle avec sa mère, en discutant avec elle, comme s'il n'était pas là. Le tzigane jouait l'introduction du quadrille; les couples se formaient. De même que l'Autriche était présente autrefois dans le camp de Radetzky, la crème de la jeunesse dorée de Podkonice l'était dans le quadrille. On y voyait toutes celles qui étaient belles, moins belles ou même celles qui étaient seulement" gentilles, très gentilles". Les feux du plaisir et les feux du péché embrasaient tous les visages et tous les minois. Le diable lui-même les avait allumés. Cela va sans dire, la première danse fut pour Lucifer le boiteux t Ce n'étaient que serrements de menottes, bavardages et chuchotements. Aucun greffier n'aurait pu décrire la scène. L'impatience déclencha à nouveau tumulte et bousculades. On se jetait dans le courant et on se laissait entraîner par lui. Seul Kremen, instruit à l'école de la patience, pensait qu'il était temps d'attaquer. Il regarda Margita, son vis-à-vis dans les yeux et y lut qu'il était vainqueur. Décrire le quadrille? Ce serait déjà ennuyeux pour quelqu'un qui doit passer toute la nuit à le danser; alors en lire une description le serait encore davantage. Vint la sixième figure et avec elle le chassécroisé. Pétry revint à la charge:
-

Mais dites-moi quel sera mon sort. J'attends depuis si longtemps

votre décision! - Attendez jusqu'à ce que je revienne! Margita se pencha vers lui en minaudant. Et le chassé-croisé l'avait déjà séparée de lui. Une espèce de pressentiment lui fit deviner qu'en fait elle avait déjà pris sa décision. Ils seraient séparés à tout jamais. Pour un peu il en aurait pleuré et aurait tout laissé tomber, mais c'était impossible. Les lois du quadrille transcendent l'affectivité d'un greffier titulaire. Kremen calculait le moment où Margita viendrait le retrouver. Il lui demanderait aussitôt de lui faire connaître sa décision afm d'en être sûr. Encore deux cavalières, encore une et elle était là. Pressant sa main, il lui dit tout bas: - Votre maman vous a parlé? - Oui. - Et votre réponse? Elle pressa sa main. 31

- Vous ne m'en voulez pas pour ma folle audace? Elle baissa les yeux, pour cacher non pas sa colère, mais plutôt sa Jote. - Pour moi, c'est le bonheur.
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Je suis vraiment fou I S'il l'avait cru encore seulement avant miil était

nuit I Il prit sa petite main et ne la lâcha pas. Décidément, temps I Deux cavalières attendaient que Margita s'écartât.
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Avancez IAvancez I criait quelqu'un derrière eux.

Ivemen n'écoutait pas. Il se moquait bien du quadrille I - Je vais aller demander votre main aussitôt après le déjeuner. - Lâchez-moi IJe dois continuer. De nombreux danseurs criaient: Avancez I La plus grande confusion régnait autour de Ivemen. La figure était désorganisée. - Quoi? Avancer I Pourquoi avancer? s'exclama Ivemen. Toni I Une czardas I Le tzigane, lui aussi, ne voyait pas de meilleure solution. Il entama une mélodie au goût de Kremen. Serrant Margita contre lui, il se lança dans une czardas endiablée, sans même soupçonner qu'en fait il s'était approprié la cavalière d'un autre et avait laissé tomber sa propre cavalière. Il ne savait rien, mais en entendant la mélodie sauvage, il fut pris de transports de joie. Il dansa comme il n'avait pas dansé depuis cinq ans. Une ardeur juvénile se répandait dans ses veines et faisait bouillir son sang à demi-figé. Sa pochette à la main, ilIa brandit en poussant des cris comme un élève de huitième année lorqu'il passe son baccalauréat. Une nouvelle sensationnelle lancée par quelqu'un depuis la salle de jeux se propagea dans la salle:
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Kremen danse I

- Et il est déchaîné I - Qu'est ce qu'il lui arrive? - Il est devenu fou I Étonnés, les gens se ruaient hors de la salle de jeu. Votick-y luimême ne soupçonnait pas ce que tout cela signifiait. Il avait seulement vu que sa Margita voltigeait comme une plume légère entre les bras de Ivemen. - Il est ivre! C'est tout! C'est ce que pensait Votick-y. Et peut-être aussi était-il devenu fou. Les musiciens cessèrent de jouer. Émoustillé, excité, Ivemen recon32

duisit Margita auprès de sa mère. La jeune fille avait le sourire. Madame l'épouse du juge ne tenait pas en place. Elle se sentait outragée. Kremen s'était conduit comme un mufle avec Aranka, sa fille. Encore heureux que lors de la czardas, Aranka et Pétry, les deux brebis égarées se soient retrouvées t Ils avaient dansé ensemble la czardas, puis par obligation, une fois le devoir accompli, eux aussi avaient regagné leur place.
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Un joli cavalier t s'exclama Aranka, s'adressant à Kremen. Il laisse

tomber sa cavalière t Mais elle convint qu'il valait mieux tout tourner en plaisanterie.
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Moi? J'avais une cavalière. Kremen désigna Margita.

- C'est encore plus beau! lui répliqua la femme du juge. Tout ça pour nier qu'Aranka n'était pas votre cavalière. Et fmalement il n'y aurai t là rien d'étonnan t !
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Moi, je l'ignore! dit Kremen en riant. Vous devez m'excuser.

Quelqu'un a gâché le quadrille. Kremen se trouvait dans une situation très embarrassante; il ne savait pas comment s'en sortir. Il décida de mettre adroitement un terme à toute cette comédie. Pétry était présent. Cet individu l'avait passablement irrité. Il joua des coudes pour s'approcher de Margita. Elle fit semblant de ne pas le voir.
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Alors, cette réponse? il lui parla à voix basse, vous avez gâché

exprès le quadrille pour ne pas devoir revenir. Je l'ai bien vu. Margita était extrêmement gênée. I<remen avait entendu ce que Pétry lui avait dit. Les veines lui battaient. Elle craignait qu'une scène ne se produise devant tout le monde. Elle pressa l'épaule de Kremen. On eût cru que par ce geste elle domptait un lion. Kremen comprit et rentra sa colère. Se tournant devant Pétry, il lui dit:
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Mademoiselle m'a déjà donné sa réponse. C'est moi qui suis son

fiancé. L'effet de ces paroles fut extraordinaire. Tout le monde se mit à chuchoter. Margita sentit que mille regards étaient braqués sur elle. Certains la piquaient comme un poinçon. Afin de cacher sa confusion, elle se retira derrière sa mère. Pétry changea de couleur. Les silhouettes des cavaliers et des cavalières dansaient devant ses yeux. La salle de bal tournait autour de lui. À l'une de ses extrémités le plafond s'écroulait. Il entrevoyait comme dans un brouillard Aranka et l'épouse du juge. Elles se précipitèrent à 33

son aide en ouvrant les bras. Se ressaisissant, il pivota sur ses talons et s'élança dehors en écartant les gens devant lui. Ses gestes, son visage, sa pâleur, tout indiquait qu'il avait été brusquement pris d'un malaise. C'est du moins ce que pensaient les jeunes gens, car au cours des bals donnés à Podkonice plus d'une fois un cavalier était tombé dans les pommes après minuit. Les dames faisaient des messes basses derrière leurs éventails. Certains messieurs s'esclaffaient, d'autres jugeaient avec mépris la faiblesse dont Pétry avait été pris. Quelques gars, ses meilleurs camarades, se précipitèrent à sa poursuite dans la rue. Ils l'attrapèrent, nu-tête. - Où vas-tu, espèce de fou? - Je m'en vais de par le monde. Lâchez-moi I - Qu'est-ce que tu as ? - Je vais me brûler la cervelle. Margita me laisse tomber I
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Mais tu n'es qu'un imbécile! s'écria le receveur du bureau de poste. Viens I Nous allons d'abord prendre un verre, ensuite tu iras dor-

Le saisissant sous les bras, ils le reconduisirent au casino.
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mir tout ton soûl. Au diable toutes ces sottises I Le receveur fait asseoir Pétry. Ses camarades l'entourent. Le juge du district lui-même prend place près de lui. Son épouse l'avait envoyé" en tant que chef de la justice, afin de prévenir un suicide". Pétry était retranché là sans pouvoir bouger. Des bouteilles arrivèrent sur la table et le centre d'attraction se déplaça de la salle de bal au hall d'entrée. La jeunesse dorée du sexe masculin s'était éclipsée de la salle de bal pour se réfugier dans les bras de Bacchus. Dans cette salle ne restaient que ceux qui le voulaient vraiment ou n'avaient pas d'autre alternative que d'y rester. Le bal fut d'ailleurs perturbé par la nouvelle: " I<.remen va se marier et épouser Margita V oticki ". Cette nouvelle provoqua conversations, chuchotements et rires et déclencha jalousies, allusions et colère. Et ce fut la mort du bal de Podkonice. Les dames et les jeunes fùles étaient toutes démoralisées. Il leur était venu à l'esprit que leurs pères, leurs époux, leurs tantes étaient à la maison, qu'ils dormaient et n'avaient pas entendu la grande nouvelle. Ce serait fabuleux de se précipiter à la maison et de les tirer de leur somnolence pour leur annoncer une nouvelle si inattendue I Un événement unique venait de se produire, aussi était-il inévitable qu'à trois heures du matin tout le monde, c'està-dire les personnes du sexe, se dispersât. Les messieurs qui avaient du sang dans les veines désertèrent la salle de bal pour une salle où l'on 34

s'amusait bruyamment. Au centre de celle-ci se trouvait la table où Pétry était assis avec le juge du district et les autres. Les Voticky restèrent presque jusqu'à la fin. Finalement madame Voticki donna le signal du départ : - Allez! Levons nous et partons! - Pas encore, la pria Ivemen. Alors que nous sommes ensemble. Il regarda autour de lui et voyant une salle tl10ccupée à côté, il poursuivit: - Discutons un peu. Il y a là une petite pièce quasiment à notre intention. Puis il glissa un mot à l'oreille du juif qui tenait le casino et celui-ci partit en courant comme un fou.
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D'accord, s'il le désire; nous ne le contrarierons pas, dit Voticky

qui soupçonnait fortement que le patron ne se dérangerait pas pour rien. - Alors, soit! approuva son épouse. Dans le salon voisin on entendait les bouchons de champagne sauter l'un après l'autre. Le Tzigane apparut dans le hall d'entrée et joua du violon. Ce n'étaient que cris, hurlements, imprécations, injures, rires; les compliments et les injures volaient, destinés tantôt à l'aubergiste, tantôt au Tzigane. Pareil tapage était rare, d'autant plus que, curieusement, il avait débuté trois heures plus tôt que d'habitude. Toutes les exclamations, toutes les injures, s'entendaient du cabinet particulier où ils se tenaient. Madame Voticki s'impatientait.
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Venez! Allons-nous en ! Les dames n'ont rien à faire ici. C'est dommage, je commençais tout juste à prendre du plaisir à

boire du champagne, regretta son époux qui l'appréciait d'autant plus que ce n'était pas lui qui réglait l'addition. - Nous faudra-t-il rester ici jusqu'à ce que le jour soit levé? Son épouse s'emportait contre lui. Et nous sommes obligés d'aller là-bas où l'on fait tout ce vacarme! V otickyTemmena sa femme, Kremen Margita. Ils retournèrent dans la salle de bal et de là ils durent traverser le hall où la jeunesse s'amusait. La présence des dames interrompit l'orgie et le calme revint. La plupart des gens n'avaient pas encore beaucoup bu. Pétry aperçut Margita appuyée contre l'épaule de Ivemen. Il monta sur sa chaise de façon à dépasser tout le monde. Il saisit la rose qu'il avait piquée sur sa poitrine. Elle était fanée et s'était cassée. Elle 35

tomba aux pieds de Margita. Le juge du district voulut le retenir, mais Pétry résista. - Toni, joue I et il jeta sur le cymbalum sa dernière pièce de menue monnaie en ordonnant au musicien de jouer. Portant sa paume droite derrière la tête, il commença à chanter: " Allez I Joue une mélodie mélancolique..." Le tzigane rattrapait la mélodie juste au moment où les Voticky étaient devant la porte. En marchant sous la fenêtre, ils entendirent " ...pour qu'elle se souvienne... ". La voix de Pétry, qui était extrêmement puissante, avait interrompu le chœur; elle sortait de sa bouche comme une malédiction. Mademoiselle Margita et sa mère s'emmitouflèrent dans leurs fourrures. Madame Voticki qui frissonnait fit observer qu'il faisait un froid très humide.

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