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Appels de la médina

150 pages

Suite de l'histoire de la jeune Zohra. Vivant au milieu d'une famille décomposée avec un frère drogué et des parents malades, la jeune fille doit se battre pour écrire son propre destin et se construire un avenir. Les événements, dans son itinéraire ardu, lui réservent bien des surprises.

Publié par :
Ajouté le : 01 juin 2014
Lecture(s) : 10
EAN13 : 9782336349589
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Rachida Naciri

Appels
de la médina

Lettres
du monde
Arabe

Tome 2
Aspirations

































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ02703Ȭ6

EAN : 9782343027036

Appels de la médina

Lettres du Monde arabe

Fondée en 1981 par Marc Gontard, cette collection est
consacrée à la littérature arabe contemporaine. Réservée à
la prose, elle accueille des œuvres littéraires rédigées
directement en langue française ou des traductions.
Les œuvres poétiques relevant du domaine de la
littérature arabe contemporaine sont publiées dans la
collection Poètes des cinq continents et le théâtre dans la
collection Théâtre des cinq continents.


Derniers titres parus :

Naciri (Rachida), Appels de la médina (tome 1), 2013.
Yalaoui (Mustapha), La manipulation, 2013.
El Yacoubi (Abdelkader), Le jardinier d’Arboras, 2013.
Bazzi (Rachid), Hélas sur le passé !, 2013.
Bejjani (Gérard), Daniel, 2013.
Bouchareb (Mustapha), Les transformations du verbe être par
temps de pluie, 2013.
Aït Moh (El Hassane), Les jours de cuivre, 2013.
Turki Khedher (Mahmoud), Tarbouch, foulard et casquettes,
2013.
Aboukhalid (Khalid), Ceci n’est pas à vendre, 2013.
Sakka (Raja), Un arbre attaché sur le dos, 2013.




Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr





















Rachida NACIRI

Appels de la médina

Tome 2 : Aspirations

L’Harmattan

PREMIÈRE PARTIE

Bientôt Achoura. La fête était prévue pour la semaine suivante.
Il était presque dix heures du matin. Le froid extrême. Un trio de
troubadours avançait à travers les rues, sous les mélodies qu’ils
jouaient de leur flûte et de leur tambourin. Un rituel séculaire.
S’adressant à tout le monde et à personne en particulier, ils donȬ
naient le spectacle :
— Écoutez ! La charité est un devoir ! Grâce à l’aumône, l’huȬ
manité sera sauvée, perfectionnée.
Avec une courtoisie toute mielleuse, l’un d’eux ajouta :
— Qui veut Sebeb, pour conjurer le mauvais sort ? Vous avez
une prescription toute tracée depuis la nuit des temps : la sadaqa,
l’un des piliers de l’Islam, chacun doit s’acquitter de son dû !
D’un coup de reins, il remonta sa serviette qui pendait en banȬ
doulière sur sa hanche et leva l’index vers le ciel. Un corps alerte,
des joues toutes rouges, la peau grasse, il arborait une mine fleuȬ
rie.
— Ceux qui ne pratiquent pas la charité sont des infidèles, des
pauvres d’esprit, des traîtres. Ils brûleront dans les flammes de
l’enfer. Les avares seront damnés ! ne cessaitȬil de clamer.
Un passant haussa les épaules et continua son chemin.
— Allah récompense les généreux !
Son coéquipier, sautillant sur un pied, battait la mesure. Leur
paquetage posé par terre devant une porte ouverte, ils
commencèrent à jouer, tels des virtuoses, un air miȬfolklorique

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miȬspirituel à l’aide de leur goumbri, violon bricolé avec la
carapace de tortue. Un adolescent les accompagnait dans leur
show avec une flûte artisanale en roseau. Tous les muscles de son
visage, en action, exprimaient tour à tour la joie, l’enthousiasme,
la béatitude, la mélancolie ou la candeur.
Accoudées sur le rebord d’une fenêtre, deux fillettes riaient
aux éclats en applaudissant. L’incantateur en oublia sa gravité et
se mit à ajuster sa sandale. À ce moment, une femme curieuse
apparut à un balcon :
— Attendez ! Je veux votre Baraka ! leur lançaȬtȬelle.
Quelques secondes après, elle se manifesta suivie de deux
voisines et d’une meute d’enfants. Elle leur tendit ses offrandes.
Ce qui déclencha une avalanche de prières.
— Qu’Allah exhausse tous tes vœux ! Tout ce que tu désires !
Qu’Allah te réserve le paradis !… Qu’Allah te…
Après chaque invocation, il faisait répéter à ses acolytes :
« Amen » ! L’adolescent les accompagnait avec quelques notes
improvisées de sa flûte. Les derniers sons envolés, ils se répandiȬ
rent en propos enflammés, chantant les louanges des donatrices.
Un spectacle inoubliable.
Jour de l’Achoura, une école vide, silencieuse. En cette péȬ
riode de vacances, c’était au tour de Zohra d’assurer la permaȬ
nence. Elle s’acquittait lentement des rangements de fin de jourȬ
née. Un froid cruel. Ses doigts, rougis et gonflés par les engeȬ
lures, la faisaient souffrir. La sonnerie du téléphone grésilla. Elle
décrocha ; Hajja Fatiha à l’autre bout du fil.
— Bonjour Zohra. PasseȬmoi l’Hajj !
— Bonjour Hajja. Il n’est pas là. Il vient juste de partir.
— Bonne Achoura à toi et à ta famille.
— Merci Hajja, à toi de même.
Presque seize heures trente, elle enfila son manteau, heureuse
à l’idée de voir bientôt le visage maternel. « Passer la nuit avec
elle en cette semaine sainte. » Elle sortit et referma la grille de
l’école. Une rumeur confuse et lointaine lui parvenait par interȬ
mittence. Tout en se concentrant attentivement pour distinguer
ce qui constituait ce bruit sourd, elle se dirigea vers la station de

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l’autobus. La rumeur, au détour d’une avenue, s’amplifiait, peu
à peu, grondante. Elle se faisait de plus en plus bourdonnante.
Un brouhaha montait des boulevards avoisinants.
Depuis quelques jours, une grande agitation régnait à l’apȬ
proche des fêtes d’Achoura. Les mendiants, marcheurs infatiȬ
gables, avaient envahi les artères de la capitale du Maroc
Oriental. Ils arrivaient des campagnes. Un exode rural épisoȬ
dique. La médina était en proie à une fièvre intense.
— Qu’estȬce que c’est ? fit Zohra à elleȬmême du fond de la
gorge.
Le vacarme provenait donc de ce carrefour noyé de monde.
Prunelles dilatées, elle observait. Une immense foule bigarrée se
pressait et remuait sur la place transformée en fourmilière. La
clameur résonnait, mêlée aux klaxons stridents. Un tintamarre
inhabituel, multiforme. Devant cet effervescent grouillement, la
jeune fille comprit : « Ah oui ! C’est Achoura, comme chaque anȬ
née en cette occasion, se ditȬelle. J’ai juste de quoi payer mon traȬ
jet pour aller chez maman et de quoi acheter un peu de viande et
du dessert. Ils vont me harceler. »
Elle aimait pourtant donner l’aumône. Une mendiante rabouȬ
grie était assise au bas d’un mur. À ses côtés, trois petits, dont
l’un paraissait moins d’un an. Ébranlée, Zohra lui tendit
cinquante centimes ; elle fut alors poursuivie par une horde de
gamins réclamant leur part. La charité désignée par un terme maȬ
gique : lachour, le juste tribut des riches. L’éducation religieuse
des Oujdis les avait toujours façonnés en âmes charitables. La foi
coulait entre les doigts des donneurs qui distribuaient pièces ou
billets de banque. Un trafic dense ; des policiers dépassés tenȬ
taient tant bien que mal de régler la circulation. Partout la fièvre.
Pétrifiée, Zohra restait immobile. Serrés, collés les uns contre les
autres, les passagers se hissaient sur le marchepied des autobus.
Des sirènes de voitures de police hurlaient au loin. De longues
files d’attente se formaient sur les trottoirs, devant les boutiques.
Irrités, les marchands s’ingéniaient à inventer des tactiques pour
déjouer les subterfuges : tampon, encre sur les pouces. Des comȬ
mis tentaient, tant bien que mal, d’établir une certaine discipline.

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— Nous sommes parfois amenés à user d’autorité pour mainȬ
tenir l’ordre, fit l’un d’eux.
Du minaret de la mosquée voisine, les hautȬparleurs diffusèȬ
rent l’appel à la prière du muezzin.
L’édifice garni de tapis, richement décoré aux plâtres et aux
boiseries sculptés. À l’intérieur les fidèles, enveloppés du parfum
d’encens et de musc, psalmodiaient d’ardentes prières en égreȬ
nant leurs chapelets. Un fervent recueillement. Les lustres alluȬ
més étincelaient. Les émanations suaves d’encens embaumaient
l’air. À la sortie, après avoir accompli leur culte, plusieurs distriȬ
buaient de larges aumônes à la ronde. Les miséreux se les arraȬ
chaient, s’invectivaient les uns les autres. Quelques mendiantes
gloussaient.
Médusée, Zohra avançait lentement. Sous l’effet d’une aboȬ
minable exécration, elle sentit un profond dégoût l’envahir :
« Quel désastre ! l’homme avili et foulé aux pieds ! Quelle déȬ
chéance pour quelques Dirhams, les vaȬnuȬpieds… » Aussi loin
qu’elle pouvait voir, une extraordinaire frénésie.
Face à ce spectacle, deux jeunes femmes se mirent à essuyer
des larmes sur leurs joues basanées.
— Mais Grand Allah ! C’est pire que tout ! Quelle brutalité !
se récria l’une d’elles écœurée.
Un fracas se fit entendre ; une collision entre deux voitures et
un autobus. Mais des cris rauques dominaient, donnant à l’acciȬ
dent un caractère mineur. On percevait parȬci parȬlà :
— Ne poussez pas !
— Un peu de tenue !
La gorge nouée, elle se hâtait. Elle allait vite, de plus en plus
vite, très vite. Arrivée aux portes de la médina, elle put enfin reȬ
prendre son souffle tout en ralentissant la cadence de ses pas.
Elle s’engagea dans les ruelles éclairées. « Quel sacrilège ! PourȬ
quoi tant de sauvagerie ? » ne putȬelle s’empêcher de se demanȬ
der. Elle se posait et se reposait sans cesse la question. Des
échoppes des herboristes se dégageaient les fumées de résines
aromatiques et les parfums d’encens. Les épaisses odeurs emȬ
plissaient ses narines et sa gorge. Elle se sentit surexcitée et lasse

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à la fois. À l’idée de revoir bientôt sa mère, les battements de son
cœur s’accélérèrent. Dans sa hâte, elle ignora un fossé et trébuȬ
cha : une cuisante entorse en résulta.
— Aïe ! Je me suis encore foulé la cheville, fitȬelle d’une voix
essoufflée.
Elle s’acheminait vers Derb Sania. Quelque peu soulagée, elle
souffla dès qu’elle franchit le seuil du logis maternel, mais elle
n’allait que de surprise en surprise. Sa mère, assise sur sa couche,
se tordait de douleurs, crispant ses doigts sur l’oreiller : ses coȬ
liques digestives se faisaient de plus en plus fréquentes.
— Maman ! Qu’asȬtu ? Tu es souffrante ? s’écriaȬtȬelle en poȬ
sant sa main sur le front aride et triste. « C’est, peutȬêtre, sa gasȬ
trite chronique qui la torpille encore ? » se ditȬelle
— Depuis deux ou trois jours, mon ventre, balbutia Milouda.
La douleur secouait son corps de spasmes violents. Éplorée,
sa fille sentait une houle de sanglots lui monter aux yeux. Elle
prépara une infusion chaude de tilleul, lavande et de sauge,
qu’elle lui fit boire par petites cuillerées. Elle lui tenait le bras en
souriant, malgré l’inquiétude qui la tenaillait. Avec un dévoueȬ
ment extrême, elle lui tâtait le front et le pouls. Procédant à des
massages circulaires autour du nombril avec de l’huile d’olive
réchauffée. La vieille, allongée, molle, la bouche entrouverte, se
laissait aller aux mains délicates, si bienfaitrices. « Elle est deveȬ
nue un squelette. Elle, autrefois si belle, si blanche et si potelée »,
songeait Zohra, en sentant les épaules frêles, les lésions ruȬ
gueuses aux coudes et aux fesses maternels. Les crampes d’estoȬ
mac faiblissaient sensiblement grâce aux cataplasmes tièdes
presque chauds posés sur l’abdomen.
— Je te bénirai toujours, ma chérie, jusqu’à mon dernier
souffle, fitȬelle allongée frissonnante sur son matelas de crin qui
devenait, chaque nuit, de plus en plus froid, de plus en plus dur.
Zohra réchauffa, sur le brasero, le couscous du midi offert par
Fatna, la colocataire.
— Il est délicieux ! En veuxȬtu ? demandaȬtȬelle en savourant
la première cuillerée.
— Non, ajouteȬmoi, plutôt, un verre d’infusion de sauge.

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Elle s’exécuta.
— L’extrême solitude ; je suis extraordinairement seule. Il n’y
a que la voisine et toi à me rendre visite. Mes jambes sont dures
comme du bois et rouillées aux articulations. Mes genoux sont
gonflés.
Elle se tut. Zohra se garda de la questionner. « Moi aussi je
suis seule, mais évidemment pas de la même manière ».
— J’ai des fourmillements dans les pieds, ajoutaȬtȬelle en les
remuant légèrement sous les couvertures. Elle essayait de se leȬ
ver, se cala sur les oreillers.
— Tu veux que je te coiffe ? Il reste encore de l’huile d’olive.
— Oui ! je veux bien ! ma chérie.
La chevelure clairsemée, teinte au henné, présentait une couȬ
leur rougeoyante. Elle dénoua les minuscules tresses, puis s’apȬ
pliqua à les brosser avec douceur, s’attardant par instants aux
quelques touffes de cheveux emmêlés. Des effluves de lavande
et de thym se dégageaient du kanoun.
— Comment te sensȬtu maintenant ? lui demandaȬtȬelle avec
une extrême sollicitude tout en lui caressant les joues.
— Hamdoulillah ! Mieux ! Beaucoup mieux ! Très bien.
Qu’Allah soit loué !
— Alors demain nous irons courir le marathon toi et moi.
Nous remporterons chacune une médaille, ironisa Zohra en se
blottissant contre elle.
Elle la plaisantait gentiment. La vieille riait de bon cœur. La
chambre était délicieusement encensée. Quelques notes de muȬ
sique traversaient la cloison, provenant du téléviseur des voisins,
puis des bribes de voix suivies d’échos hilares.
— Fatna est adorable avec moi, si serviable, si dévouée ! L’asȬ
tu embrassée avant de rentrer ici ? ditȬelle, faisant allusion à la
colocataire.
— Bien sûr, maman ! Pour qui me prendsȬtu ? Elle voulait
même m’offrir un thé !
Hésitant un instant, elle ajouta avec un rire léger :
— Les occasions de conversations agréables sont si rares.
Maman ! N’asȬtu rien à me raconter en cette soirée sacrée ?

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— Oh, si ! Ma chérie, avec grand plaisir ! J’ai une mémoire
intacte ! Ah ! Si j’avais eu la chance d’aller à l’école !
De ce visage vieilli, se mettait à sortir une voix douce, très
douce. Elle s’émouvait en parlant ; ses yeux brillaient, sa langue
se déliait :
— Un souvenir qui date de ma deuxième ou troisième année
de mariage avec ton père : ton frère Jamal était tombé gravement
malade. Affolée, je l’avais emmené, attaché sur mon dos, consulȬ
ter un taleb. Je ne sais plus lequel. Une voisine ensorcelée avait
été sauvée grâce à lui. Un vrai miracle se produisit, car dès le
lendemain le mal de mon adoré fils disparut.
— Moi aussi, tu m’avais emmenée chez ce taleb, j’avais la rouȬ
geole.
— Le jour mémorable de la naissance de Jamal…
Elle remonta, par la suite, dans le passé lointain : la période
du protectorat ; la liesse générale durant plusieurs semaines
après le jour de l’Indépendance. Elle fournissait ensuite son téȬ
moignage au sujet des dernières guerres mondiales :
— J’étais encore célibataire. Je m’en souviens comme si c’était
hier… Les hommes mobilisés comme soldats pour l’Europe. Si
les conflits s’étaient prolongés, nous aurions été tous orphelins à
Oujda. D’ailleurs, mon oncle n’est jamais revenu d’Italie… IL y
avait une force réelle dans les mâles de cette époqueȬlà, une sève
vivace… Ah ! Le bon vieux temps, de vrais hommes, laborieux,
industrieux et courageux… animés d’amourȬpropre, d’une
confiance en euxȬmêmes et d’une foi inébranlable en notre reliȬ
gion, notre culture. J’affectionnais particulièrement cet oncleȬlà.
Une lueur magique brillait dans son regard qui rayonnait de
tendresse et de spiritualité.
Adossée sur des oreillers, sa fille écoutait avec une telle attenȬ
tion qu’elle s’imaginait apercevoir ces héros. Dans une attitude
de fervente concentration, elle était hypnotisée par le son de la
voix maternelle. Cette voix recréait un monde fantastique, mysȬ
térieux, mais si lointain. Le pathétique de cette remémoration se
poursuivait dans un climat d’affection et de confiance ; un merȬ
veilleux regard venu de son enfance. L’auditrice n’avait pas du

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tout sommeil. Elle éprouvait un élan d’extase face à ces paroles,
qui lui paraissaient pleines de clairvoyance. « C’est du vécu !
L’histoire non pas enseignée, mais vécue au jour le jour ! une exȬ
périence sur le tas ! »
À ce moment, le visage fané et ridé de sa mère disparut sous
un visage transformé : un visage ouvert, enchanté, plus expressif.
D’où prenaitȬelle donc cette assurance ? Elle parlait de leur passé.
Tout en la cajolant, elle évoquait, de sa voix la plus tendre, des
souvenirs communs. Émue, l’auditrice reconnaissait ces intonaȬ
tions transformant les actions en faits indélébiles et les événeȬ
ments remémorés en repères. Elle s’émerveillait. Tout baignait
dans un silence miraculeusement doux, cotonneux. La narratrice
persistait à raconter, à chuchoter sur un ton suave et à la dorloter.
Il était très tard, mais aucune ne s’en aperçut ; tenues au chaud,
protégées par une espèce de bienȬêtre rassurant.
— Zohra ! Tu m’entends ?
Elle sursauta. Elle ramena lentement ses pieds vers elle et les
croisa sur son lit.
— Oui et comment ! continue ! encore !
— Les fugues régulières de ton père, ses absences, ses longs
voyages, ses nombreuses infidélités. Il m’abandonnait constamȬ
ment empêtrée dans mes soucis quotidiens. Au fond, mes jeunes
années ont été rythmées par ses fugues et ses retours.
Pendant combien de temps écoutaitȬelle ainsi ? Quelle heure
étaitȬil ? Elle ne cherchait pas à le savoir ; mais elle continuait à
imaginer ce passé peuplé de fantômes. Blottie sous ses couverȬ
tures, elle se laissait bercer par cette mélodie narrative. Elle se
complaisait à se représenter la jeunesse de sa mère. Les événeȬ
ments relatés avec nostalgie appartenaient à l’Histoire du Maroc,
mais elle en parlait comme d’un contexte. « Elle est ma grâce !
Elle m’aide à surmonter tous les écueils, à voir toujours plus loin,
toujours plus haut. »
La première moitié du vingtième siècle était racontée à traȬ
vers les peines et les petites joies qui avaient tissé son existence
quotidienne.
— Zohra ! Tu dors ?

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