Arc en Siècle

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Urbain Lavoie, le narrateur, navigue entre la forêt de Fontainebleau et le coeur de la cité parisienne. Sa vie ronronne quand il découvre un petit cahier noir, qui ouvre une porte sur le passé. A l'autre extrémité de l'arc, il rencontre son grand-père tout jeune homme, qui se débat dans la boue des champs de bataille de la Guerre de 14. Avec l'aide d'une jeune historienne, il se lance à la découverte d'un homme et d'un monde à l'autre bout du vingtième siècle...
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296205895
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Arc en Siècle

Alain Bouvier

Arc en Siècle
Roman

L'Harmattan

@ L'HARMAITAN, 2008 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06328-0 EAN : 9782296063280

APapy...

Chapitre l

D'une rive à l'autre

rois semaines sans venir, j'ai quitté Paris sous un soleil estival, le train me ramène en plein automne. Je le perçois déjà à travers les vitres du wagon; humide, plombé et gris. Gare de Lyon, la dose complète, pas franchement froid, pas chaud non plus. Le gris du ciel dégouline dans le bitume. TI ne pleut pas, mais tout est mouillé. La morosité gagne du terrain, les cellules grises sont dans le ton. J'ai déplié ma nouvelle patinette, une DS 500 extrême, avec des roues de cent cinquante, suspensions avant à l'embase de la fourche, et arrière horizontale sous le large plateau en aluminium, je suis équipé. Voilà le lien avec l'automne. Ni le ciel, ni la grisaille ne sont en cause. L'automne à Paris, c'est d'abord les feuilles de platanes pourrissant sur un sol dur qui n'absorbe pas ; une sorte de boue se forme progressivement. Mauvais souvenir, l'an passé, même époque, avec une patinette basique, j'ai ramassé la gamelle de ma vie. L'esprit de compétition, faire la pige au vélo, surtout quand une belle et fière Amazone est au guidon. Le pont d'Austerlitz est idéal, pas d'obstacle, peu de monde, le trottoir est large, le revêtement impeccable, petits grains fins, bien poli, faible résistance à l'avancement, ça glisse tout seul. Une patinette, ça part, j'enchaîne, l'engin accélère. À ma gauche, sur la piste cyclable, une belle coursière profite également du dégagement pour enrouler. La cathédrale nous est témoin, l'ordalie. Je me prends au jeu. Nous roulons de pair. Elle fait mine de rien, mais elle accélère

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très progressivement. Relaxe mais ferme, elle cherche le rythme, bien présente sur les pédales. Moi, je me sens facile, presque pas de limite, j'allonge les impulsions, à chaque fois un peu plus toniques, plus soutenues, plus fréquentes. Ma voisine marque le pas. Elle touche sa limite, je la distance. Pour recoller, il lui faudrait relancer davantage, balancer un peu la machine, changer de style, s'avancer, tendre les bras, ne plus caresser le bout des pédales, mais donner du corps, peser sur les manivelles. Elle n'ose pas, je triomphe. D'ici la fin du pont, elle aura dix longueurs. Je continue, même rythme, sans forcer, c'est facile! Ça se passe en un éclair. Pas le temps de comprendre, Ma roue avant, d'un diamètre de soixante dix à l'époque, se bloque. Sans transition, je m'envole. Le temps de réaliser, je suis allongé sur le trottoir, à plat dos; l'arrêt complet. Je vois le ciel, je n'ai pas mal. Désorienté, quelques secondes passent, je ne bouge pas, ne sachant plus très bien où je suis. La patinette, je ne l'ai pas senti, est-elle devant ou derrière? Où est l'avant, l'arrière? Aucune idée. Je ne vais pas rester comme ça des heures; le choc est passé, je m'assois doucement. Le muséum d'histoire naturelle est devant moi. Je suis resté dans le bon sens, un 270°. Plus de vélo à ma gauche, ni d'Amazone. Elle aurait pu s'arrêter et me secourir. Le début d'une histoire qui n'aura pas lieu. Ce cadeau, gratuit, un soleil à une inconnue en traversant la Seine, ça a de la gueule quand même! L'esthétique du geste et la symbolique de l'endroit lui auront échappé. Tant pis pour elle, l'histoire je la ferai tout seul dans ma tête, à ma manière, ma convenance; avec pleins de petits détails, rester sobre, mais suffisamment précis sur l'essentiel, les machines, les analogies; nos deux courses parallèles, rectilignes, et puis d'un coup la troisième dimension, l'es-

pace, décoller, le saut périlleux en veste et cravate. TI y a des choses à dire, comme rupture, elle n'est pas que symbolique. Combien de sauts périlleux aujourd'hui, à Paris, à la verticale de la Seine? Pas beaucoup à mon avis; l'Amazone aura

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raté l'événement; l'Amazone nie la scène; l'Amazonie, la Seine qu'un océan sépare. Plus de cyclistes, de passants non plus, tant mieux, car là, je dois avoir l'air ridicule, assis par terre, une patinette quelque part, à distance. C'est quoi ce truc, un clochard qui a raté la bouche d'égout. À seconde vue non plus, je n'ai rien de cassé. Mon blue-jean tout neuf est un peu râpé à l'extérieur, le long de la cuisse. TIaura vieilli prématurément, un Alzheimer du pantalon, la veste n'a rien, ou presque. J'ai bien fait de la prendre couleur rouille. La purée de feuilles de platane s'y marie à merveille. Mieux qu'avant, une recherche, un petit plus, la même, version baroudeur. Finalement, j'ai une petite gêne à l'épaule gauche, pas vraiment une douleur, une sensation, un signal à la mobilisation. TIsuffit de ne plus la bouger, le signal cesse. C'est curieux, mes mains sont intactes, même pas sales. Sans les mains, le saut périlleux, je m'impressionne. J'impressionne aussi le ruban feuillu, interrompu, nettoyé, sur l'aire de mon décubitus. Et puis c'est tout, rien d'autre à impressionner. Je reprends doucement mes esprits, redescends spirituellement sur terre, Notre-Dame n'a pas bronché, elle en a vu d'autres. La patinette est finalement restée en arrière, à plus de 2 mètres. J'aimerais bien revoir la cassette, en temps réel, mais aussi au ralenti, ou mieux encore en mode scandé, par à-coups, succession de photos enchaînées. J'aurais rien du tout, pas le moindre cameraman sur ce pont, faut pas rêver dans ce monde où y en a que pour Zidane. Je n'en pense pas moins. Mon action, là en semaine, au matin, en plein anonymat, elle valait sa reprise de volée dans la lucarne, un soir de finale, pour un septième ou huitième sacre du Real, je ne sais plus. Tout est relatif, ma coupe d'Europe à moi, je la fais avec une spectatrice éphémère, là en plein pont, sans prévenir, sans convoquer la presse, ni annonce, le geste gratuit. Ce souvenir en tête, je sors maintenant de la Gare de Lyon, aux commandes de mon nouvel engin. Ma DS 500 est beaucoup plus sûre, plus large, plus tolérante, et moi plus prudent, expérimenté. Aujourd'hui, sol mouillé, feuilles glissantes, j'assure, sécurité

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avant tout, une fois c'était bien, pas de redites. Pied gauche sur le frein arrière, je contrôle dans la rampe à taxi jusqu'au feu du boulevard Diderot. Je prends à gauche. La rue de Bercy est libre de voitures. Je l'emprunte à droite, pleine chaussée, jusqu'à l'avenue Ledru Rollin. Son trottoir est large, bien roulant. Le pont apparaît dans l'axe. Mon exploit de l'an passé, bien en mémoire, je reprends calmement la même trajectoire. Une association me vient. Ce saut périlleux, là en plein pont, est un second soleil d'Austerlitz, un hommage inconscient à l'Empereur.

Faut que j'avance, il est plus de midi, petit retard de train, je ne cherche pas à rattraper le temps, mais tout de même j'ai rendez-vous. La ponctualité, c'est pas mal, respecter les autres, surtout ceux qu'on aime bien, les autres aussi, peut-être, sûrement. La rue Buffon, la mosquée, le Quartier latin, j'y suis bien, chez moi. Je n'y ai jamais vécu, ou alors seulement au tout début, à un âge où les souvenirs ne tiennent. J'y ai passé des jours, des nuits sans dormir, à dormir aussi, ici et là ; à y courir surtout, à l'époque des bonnes jambes, dans les nuits folles, un monde changeait, le mien émergeait. Nostalgie, ma guerre à moi, à d'autres aussi, ça change la vie. Mais non, ma vie c'est ça. La vie que j'aurais eue sans ça, n'est pas la mienne, mais celle d'un autre que . ,. , , Je n al pas ete. Parmi tous les lieux où j'ai vécu, parfois très loin du « quartier », aujourd'hui encore, ici, je me sens vraiment chez moi. Je n'y possède pas le moindre placard à balais, mais son espace est mien. A pied, je m'y déplace différemment. Je marche plus lentement, j'en retarde la sortie, je tourne, je vire, je stationne. J'y déambule comme dans un appartement, mes quelques restaurants d'élection sont autant de salles à manger personnelles. Je vis cela de l'intérieur, mais cela transpire. Les questions des touristes perdus m'arrivent électivement à la recherche d'une rue, d'un lieu. Je suis d'ici, et ça se voit.

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La place de la Contrescarpe a changé, bien sûr je préférais celle d'avant. J'arrive, je ne suis pas en retard, ils ne sont pas encore là. Le Volcan, lui aussi a beaucoup changé. L'antique restaurant s'est dépouillé de ses vieilles et poussiéreuses affiches de cinéma, il a bougé son zinc, décalé sa cuisine, pour construire un univers plus chaleureux, renforcé en boiseries et pierres de taille, mais il y a laissé sa patine, sa suie, sa vieille graisse, et ses toiles cirées Vichy; un peu de son âme. Notre table est libre, un cercle pour quatre. Nous sommes trois, très à l'aise. Jules arrive sur mes pas. Grand manteau de cuir noir, avec ceinture, et au chef un large chapeau en nubuck, celui de crocodile Dundee. TIa eu raison de ne pas choisir une casquette plate. - Bonjour Urbain, vous nous attendez temps? - Mais non, j'arrive, juste le temps de me laver les mains, de me reficeler, j'en avais besoin, et vous arrivez sur mes talons, ou plutôt sur ma roue arrière. - Céline sera un peu en retard, je l'ai laissée à la bibliothèque, elle doit faire quelques photocopies pour le séminaire de cet après-midi. J'en profite pour régler une question qui lui est totalement étrangère. Elle plane dans des sphères intellectuelles hors de mon atteinte et de ma compétence. Dépêchons-nous de conclure à propos du vin. Je pars en Provence à la fin de la semaine. J'y vais en voiture, car là-bas j'ai pas mal de choses à régler concernant la maison de la haute borne. La vendre, la louer, la garder, ou la transformer en gîte, je ne sais pas encore, je n'arrive pas à me décider, mais là n'est pas le propos. Je pars donc en voiture, Céline viendra si elle a fini sa traduction, enfin ça aussi c'est une autre affaire. Au retour, c'est-à-dire en milieu de semaine prochaine je passerai par la coopérative de Lirac. Je vais acheter du vin, certains sont à boire, d'autres à mettre en cave pour au moins deux ans. En voulez-vous? depuis long-

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La question est d'importance, l'approvisionnement de l'hiver est en jeu. La perspective de se retrouver à sec, un soir, par grand froid, invite à l'anticipation. Jules, l'anticipation, c'est son point fort. TI la pratique, comme tout ce qu'il fait avec sérieux et méthode. Ne rien laisser au hasard, les petits détails surtout ne doivent pas être sous-estimés. Jules navigue toujours avec précision; s'il était marin, à peine quittée la côte américaine, qu'il prévoirait déjà l'approche dans les cailloux de l'atterrissage breton. TIn'aurait peut-être pas tort d'ailleurs! Pour le vin, c'est pareil, d'abord bien définir l'objectif, ensuite adapter la logistique à hauteur, il avance en stratège. TIaurait dû aller vers une de ces filières actuelles, à l'appellation obscure, marketing, stratégie de développement d'entreprise, conseil en gestion, autant d'épithètes qui vous laissent coi; pas le choix, seule solution, prendre un air entendu, respectueux. Avec un logo pareil, ça ne peut être que très sérieux. Jules aurait fait un triomphe dans ce nouveau monde. TIaurait même pu en créer de nouveaux, des logos hermétiques, à faire frémir. Hélas, ça n'existait pas à son époque, alors il est resté sobre, philosophie et lettres classiques. Moins branché certes, mais lui sied aussi, fleure bon le terroir, la tradition, la source, et nous ramène au vin. Jules trace un immense sillon, une rangée de cépage de la Provence à l'Île-de-France pour puiser dans la terre les breuvages du Sud et en arroser les gosiers du Nord. Jules Melindre, je ne peux entendre son nom sans l'associer à Michelet, un autre Jules. Je les imagine semblables; au départ besogneux, s'arrêtant à chaque virage, vérifiant le moindre détail, ne poussant un mot qu'avec une couverture étymologique solide, mille fois revisitée, et puis au bout de la route, d'un coup, lâcher la quintessence absolue, l'image qui réunit tout, le passé et le présent, l'ici et l'ailleurs, dans une fresque définitive. Le sens caché, découvert d'une phrase, jaillit net, précis, métaphorique bien sûr, mais clair, sorti des entrailles d'un dédale d'idées confuses. Jules navigue ainsi, il progresse lentement. Enfoncé à mi torse dans le marécage, le jour faiblit, il va y passer la nuit, et subitement il émerge, tout sec, fringant, en pleine lumière. Jules

me sort de mes divagations en précisant son propos. perdu le fil :

TI

n'a pas

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- Soit on prend des cartons, ils sont par six, c'est la meilleure solution pour le vin de garde, on est sûr d'un bon embouteillage, et on limite les risques de déconvenues tardives. Soit on se décide pour une commande à la tireuse; le mieux dans cette option consiste à prévoir des cubitainers d'une quantité adéquate à notre commande. L'idéal, ce serait des cubitainers à soufflet, qui s'aplatissent comme des accordéons. Je les range serrés dans mon coffre, et au retour je les fais remplir, ras le goulot, le moins d'air possible au sommet. Dans tous les cas, il faut choisir rouge ou rosé ou les deux. Le rouge est bien, pas trop charpenté. Ala tireuse, au prix du litre, il fait un très correct vin de table. Je le pratique ainsi depuis des années. En ce qui concerne le rosé, ce n'est pas un coteau de Provence, il n'en a ni la légèreté ni le gouleyant. Ce n'est pas un vin de soif pour l'été. Les cépages sont plus solides, plus forts en bouche, et donc moins facile à boire, même rosé, il reste un vrai et franc côtes-du-Rhône. Un vrai cours, Jules est parti, comme en chaire. Debout dans la salle du restaurant, il enchaîne avec méthode et suit son plan; le contexte disparaît, il oublie le lieu. Professeur en plein amphi, ou discussion amicale lors d'un déjeuner, il a la même mécanique, la même rigueur. TI a raison, le vin, c'est sérieux, je ne rigole pas, et emboîte son pas avec la même scrupuleuse précision. J'opte pour deux cartons de rouge et un cubitainer de quinze litres en rosé. J'ai été concis, direct, sans hésitation; il est content. Tant mieux, Céline pousse la porte du Volcan, une autre éruption peut commencer, le vin est tiré. Le beaujolais nouveau est arrivé, il va nous servir de transition. Céline est magnifique, elle porte avec aisance une vêture sophistiquée, se meut avec décontraction et souplesse, allie avec bonheur les qualités de simplicité, d'exigence intellectuelle, et d'accessibilité. Elle nous prie de l'excuser de son retard.

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- Vous l'étiez déjà, excusée, pas en retard bien sûr. Vous nous avez permis de régler d'essentielles questions masculines. Sa curiosité, et sa fibre féminine sont émoustillées. Elle veut en connaître la matière.
- Liquide répondais-je. Nous avons parlé de vin, de l'hiver qui arrive, et de notre prévoyance avisée. - Le vin est un sujet des plus sérieux, pas seulement en France, mais dans toute la latinité. La médiéviste se réveille: - Aujourd'hui, nous allons, comme Jules chercher notre vin dans le sud. Hier, dès le XIe siècle, et plus encore au XIIe et XIIIe siècle, la grande région vinicole était l'Île-de-France, et notre actuelle proche banlieue parisienne, Montrouge, Montreuil, Vanves, était couverte de coteaux sur leurs pentes ensoleillées. Aucun vin n'était de garde, il devait être bu dans l'année. Au-delà il virait, prenait une aigreur rebutant les bouches les plus tolérantes. TI restait toute l'année en tonneau, débité à mesure dans des jarres ou des cruches en terre, que l'aubergiste venait tirer à la demande. Les monastères étaient de grands producteurs. Les terres de leur domaine avaient souvent une priorité vinicole, pour leur propre consommation, mais aussi leur commerce. Toujours à proximité de cours d'eau, les fûts voyageaient sur de grandes barges à fond plat et couvraient un espace immense. - Que de progrès depuis; nous, cette année, notre espace vinicole s'étend jusqu'en Provence. Son jus remontra la vallée du Rhône, les fûts seront des cubitainers, accordéons de plastique, et la barge, la voiture de Jules.

Nous trinquons, une bouteille de beaujolais nouveau est arrivée sur la table. Pour ne pas temporiser inutilement, Jules fit discrètement le service, en accompagnant d'un air approbateur les affirmations professorales de Céline. Ainsi, dès la fin du discours, nous étions prêts à trinquer, verre en main, et le fîmes.

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Taste-vin amateur, cette première et solennelle gorgée de beaujolais mérite toujours un commentaire: - TIest moins rugueux que l'an passé, le beaujolais prend davantage le pas sur la verdeur. Nous discutons, quelques idées nous différencient, une nous réunit, le cassis domine. Mâché et dégluti, le primeur achève sa solennité. J'avoue ma perplexité quant au séminaire à venir: - J'ai travaillé mon intervention, à propos de la possession démoniaque, mais je maîtrise malle sujet. La question reste confuse dans mon esprit. La résistance diabolique est peut-être à l'œuvre. J'ai relativement bien situé les étapes de la conceptualisation, construites par l'Église romaine, au cours des siècles. Les éléments signifiant l'appartenance diabolique des symptômes sont repérés, pour être ainsi définis. Mais la ligne de partage entre diablerie et folie m'échappe. Je ne perçois pas clairement l'enjeu, la raison d'être de cette différenciation réputée fondamentale. Céline me rassure: - Cette question mérite et gagne à rester ouverte. Elle l'est, fondamentalement, et cette impossibilité à conclure, est le premier et principal enseignement, dans la complexité extrême et humaine de cette question. - À vouloir l'exposer, ne rut-ce qu'à l'occasion d'une présentation historique, je l'éprouve pleinement, et je suis en sympathie totale avec vous à la charnière de la complexité, et de l'humanité sur laquelle cette question vient s'articuler, quelque soit le moment historique, et le développement de la connaissance scientifique. Nous pourrions continuer, si Jules ne nous interrompait pas: - Nous anticipons trop le séminaire, et prenons une avance trop grande. Nous risquons la rupture avec nos collègues si nous poussons prématurément notre progression. TI brise notre élan de sa remarque, et réapprovisionne nos verres asséchés par nos gosiers bavards.

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TI

nous aiguilleailleurs, prend le relais, fait diversion:
Nous interroge-

- Avez-vous suivi l'affaire Finkelkraut?

t-il.
Je suis au fait, Céline un peu moins, Jules expose: - Alain Finkelkraut, le philosophe, vient d'être accusé de racisme par un groupe de signataires, qui a demandé, entre autres, son exclusion de «France Culture », et la suspension immédiate de son émission hebdomadaire «Réplique ». L'affaire, aurait débuté par la publication d'un article de journal tiré d'une interview de cet auteur, non dans le Monde, comme cela a été dit ici et là, mais dans un journal israélien du nom de Haaretz. L' article du Monde cite des extraits de l'article précédent, et en fait des commentaires. Je n'ai lu que cette seconde mouture, mais pas l'original non publié en langue française. Les quelques idées soutenues par Alain Finkelkraut interprètent surtout la récente vague de violence dans les banlieues des grandes villes françaises, comme l'expression d'une rupture culturelle et ethnique; alors que l'interprétation la plus répandue fut sociale, en mettant en lumière l'exclusion du monde du travail, de la scolarité, et du progrès économique, dont les habitants des Cités sont victimes. Céline, affichant fièrement ses idées de gauche, prend ici la défense de Finkelkraut : - C'est un philosophe de tout premier plan, d'une tenue intellectuelle, et d'une probité de haut niveau. TIne faudrait pas le confondre avec n'importe quel réactionnaire grossier et inculte. Je n'ai pas suivi cette affaire, et n'en ai entendue que quelques bribes ce matin en écoutant la radio, mais j'ai lu un article très récent, samedi dernier je crois, dans le même journal le Monde, rédigé par Régis Debray. En termes très différents certes, il dit des choses assez proches, et insiste sur la dimension du sacré, ou plus exactement de la perte du sacré, de la référence ~ une dimension spirituelle pour comprendre la perturbation profonde que connaît notre société. La dimension sociale n'est pas seulement secondaire, elle est surtout un épiphénomène d'une crise spirituelle et de l'effondrement des valeurs nécessaires à toute cohabitation humaine.

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- Au -delà de la question ponctuelle, cette histoire met à nouveau en évidence un terrorisme intellectuel à sens unique. Une opinion comme celle soutenue par Alain Finkelkraut n'est pas seulement critiquée et contestée, mais son auteur est l'objet d'une demande d'exclusion. Ses détracteurs ne se contentent pas d'affirmer leur désaccord, ils réclament l'éviction et l'interdiction de parole. Ce saut épistémologique, puisque l'on passe de la contestation d'une idée à la révocation de son auteur, me semble grave et significatif de ce que certains appellent la pensée unique, qualifiant ainsi un processus intellectuel et médiatique de plus en plus totalitaire. Jules n'est pas d'accord: - Finkelkraut sait ce qu'il fait, il ne craint rien, navigue en totale liberté, et ne court aucun risque. Au contraire, c'est un peu son fond de commerce, sa pensée décalée, son contre-pied systématique. TI a fabriqué cette posture dans laquelle l'opinion publique l'attend. Consciemment ou pas, il a créé un produit qui marche, se vend bien, comme l'atteste le battage médiatique. Le succès se mesure à l'effervescence que la démarche engendre. Son apparente mise en accusation ne fait que renforcer sa position et solidifier son crédit. Céline résiste à cette analyse: - La dimension posturale, dont vous parlez, est en fait la réduction d'un penseur libre. Cette liberté qui l'amène à tenir, comme nous des propos disparates, en fonction des multiples sujets est une pensée difficile à canaliser. TIen est ainsi de la réalité humaine, que nous connaissons individuellement, peu compatible avec une classification très organisée comme dans la vie politique où dominent hélas, une focalisation simpliste et une dichotomie souvent caricaturale. Ici, au lieu de pouvoir méditer à propos de l'argumentation d'un intellectuel, et de profiter de l'intérêt du renouveau qu'il apporte, la réponse dominante, portée par le plus grand quotidien français, et largement relayée ailleurs, consiste à classifier Alain Finkelkraut dans un créneau de néo réactionnaire. Dès lors, tout ce qu'il pourra dire, ne sera plus l'expression d'une pensée, mais le point de vue d'une classe politique marginale. La simplification et la réduction sont là,

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dans l'exclusion d'une pensée libre, autonome et individuelle, pour la bloquer dans le carcan d'un étiquetage globalisateur. Entre deux feux, je me fais modérateur: - L'article du Monde n'a pas été écrit par Alain Finkelkraut. Je ne sais pas ce qu'il en fut, concernant le journal Haaretz, mais ses propos connurent beaucoup d'intermédiaires, qui se firent interprètes et commentateurs. La question centrale est peut-être là, dans la difficulté à résumer la parole d'un intellectuel, et du risque de dévoiement de celle-ci, quand elle est rapportée par des intermédiaires. Sans rejeter la pierre à ces derniers, la pensée d'un intellectuel est un tout, qu'il faut aborder en direct, dans son texte. La vulgarisation, parfois à la recherche d'effet sensationnel, commercialise la polémique, plus souvent qu'elle n'enrichit la pensée. Vous faites justement remarquer, la proximité des thèses soutenues entre Finkelkraut et régis Debray sur cette même question, de l'explosion des banlieues. L'article de ce dernier, pour être aussi fort, et aller aussi loin dans l'analyse, ne fut pas l'objet de commentaires agités. Les dérives sont le plus souvent produites, non par les auteurs eux-mêmes, mais par des interprètes, qui en font parfois profession.

TI y a maintenant beaucoup de bruit dans la salle. Les professionnels appellent cela le coup de feu. Nous résistons à la proposition de Jules; il envisage la commande d'une tournée de vin. La bouteille est vide, à trois, c'est raisonnable. Ces quelques discussions ont dû lui assécher l'arrière-gorge. TIa repéré que le beaujolais nouveau se vendait au verre; il est donc possible de renchérir sans commander une nouvelle bouteille. - Cela serait d'autant plus pertinent que le beaujolais vendu au verre est différent de celui en bouteille; argumente-t-il. Nous aurions ainsi un point de comparaison, dans le même temps, avec la même bouche. Avec un minimum de mauvaise foi, presque tout devient possible, ou au moins défendable. Jules insiste par petites touches, il adhère à tout ce qu'il dit, il s'en convint à mesure en ex-

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posant. Je résiste faiblement, Céline sent que je pourrais craquer. Elle tranche péremptoire: - Avec le séminaire dans une demi-heure, nous avons largement assez bu. TInous faut rester clair, ne pas bafouiller, ni produire une pensée embrumée, ni sommeiller. Notre vigilance est requise, il y a une trentaine d'étudiants de troisième cycle qui viennent rencontrer un corps professoral, pas des pochetrons de comptoir. L'affaire est entendue, il n 'y aura pas de dernier der pour la route. Quelques soubresauts, Jules fait remarquer que c'est dommage, l'éphémère beaujolais ne sera plus là, dès la semaine prochaine, mais enfin !

Céline m'entreprend en aparté: - J'ai pensé à nouveau au précieux document dont vous nous avez fait l'honneur. C'est un matériau historique remarquable et inédit. Vous ne pouvez imaginer combien il est précieux entre les mains d'historiens et de chercheurs. Le manuscrit dont parle Céline, est un cadeau récent de ma mère, une sorte de passation générationnelle. TI regroupe toute la littérature épistolaire rédigée par mon grand-père maternel au cours de sa guerre de 1914 - 1918. Ces lettres, envoyées essentiellement à sa famille, ses propres parents surtout, furent recopiées dans un cahier de bonne qualité, par son propre père, dont la calligraphie parfaite et le temps libre permirent de réaliser ce petit bijou. Le jeune frère de mon grand-père, mort prématurément, et que je n'ai donc pas connu, devait être collégien ou lycéen à cette époque, et possédait un don naturel pour le dessin à la plume. Entre les lettres impeccablement recopiées s'insèrent des dessins dont il est l'auteur, et qui représentent des scènes, le plus souvent circonstancées, c'est-à-dire de guerre. C'est un bien précieux qui m'accroche à un aïeul que j'ai connu, mais dont le souvenir s'estompe dans la mémoire encore hésitante du jeune enfant que j'étais à sa mort. TIme relie également à une époque, qui sans être la mienne, baignait les repas

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familiaux, où en bout de table, nous parvenaient des messages mystérieux d'un univers en voie de déhiscence, aujourd'hui achevée. Je ne pus cependant résister au plaisir et la fierté d'exposer mon récent trésor lors de la venue de Céline et de Jules à la maison. Leur réaction, respectueuse et admirative renforça ma conviction de détenir un bien d'une importance dépassant ma seule personne et mon histoire familiale. Céline insistait: - L 'Histoire se construit en permanence. Vous détenez un maillon de la Grande Guerre. Ce document vous appartient, à vous et à votre famille, mais il appartient aussi à la mémoire de l'humanité. TIdoit prendre sa place dans sa construction. Urbain, vous ne pouvez pas le garder dans un strict secret, en limitant sa portée dans une histoire uniquement personnelle. Vos grandpère et arrière-grand-père ont écrit jour après jour le récit d'une actualité qui bouleversa le monde. Prolonger leurs voix pour qu'elles se répandent utilement est une dette que vous leur devez, le prix normal d'un bien précieux qui porte leurs souffrances d'alors, mais leurs espoirs aussi. Elle a raison Céline, toutes les idées qu'elle avance, comme ça, vite fait, en fin de repas, je les ai maintes fois vu défiler dans mon esprit. Je suis d'accord, mais quand même, une jalousie, une intimité m'invitent à la réserve, la réticence même. Le sentiment est très complexe. Si j'avais voulu garder le document à mon seul usage, et à ma seule méditation, je ne l'aurais pas montré. En l'exposant, je faisais déjà un choix, le sortir du cercle familial restreint. L'acte de ma présentation est déjà le signe d'une volonté ou d'une nécessité d'ouverture. La lecture des autres n'altérera pas la mienne. Lire ce manuscrit, c'est recevoir la parole vivante de mon grand-père. Je l'entends et l'aperçois dans les brumes de ma première enfance. Je commente ses propos, façon d'en penser quelque chose, de lui répondre, même s'il ne m'entend pas. Les paroles de mon grand-père, tout jeune homme alors, ne constituent pas un matériel de travail, mais un lieu de communion. J'y puise une sève, qui à travers le siècle, transcende simplement et concrètement mon quotidien, et habite plus ou moins toutes mes actions.

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Partager est difficile; j'en perçois l'évidente nécessité et l'avarice mesquine qu'il y aurait à y résister.

TI est temps, nous sortons tous trois du Volcan. Jules, modèle de galanterie vieille France, s'est précipité sur le valet pour saisir la gabardine de Céline. TI l'aide à s'ajuster. Elle le secoue un peu: - Non, laissez-moi faire, pas comme ça ! Se chamailler gentiment est leur quotidien, leur façon d'être ensemble. TIs cohabitent depuis deux ans, mais tout le monde est censé l'ignorer et feint ostensiblement de l'être. TIsont deux adresses distinctes, clairement individualisées, et ils s'organisent par session, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, jamais séparés. TIspratiquent la rotation cyclique à rythme variable, un mini déménagement à chaque fois. Leurs bibliothèques respectives, également pourvues leurs épargnent la manutention de lourds fardeaux. Sur le trottoir, dès le pas de la porte, leur dispute reprend. Deux chemins sont possibles pour gagner la Sorbonne, à droite par la rue Thouin, ou à gauche en descendant la rue Descartes. Céline milite toujours pour la première, Jules cède en maugréant que la seconde est bien supérieure, et beaucoup plus agréable. - On aurait pu passer devant l'entrée principale d'Henri N, dit-il à regret. Céline vaut bien cela. Nous foulons le sol sous lequel reposent les restes de Clovis. Nous traversons la place du Panthéon, et un nouveau jeu se profile. Cette seconde bataille, il entend ne pas la perdre. C'est devenu un rituel, il veut traverser la faculté de droit: - C'est plus court, on coupe en diagonale et de plus, on n'est à l'abri. Céline obtempère et accepte de croiser ce qu'elle appelle « un repère de jeunes réactionnaires ». Enfin à pied d'œuvre, le séminaire peut commencer:

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- La possession démoniaque est une question qui déborde le seul cadre médiéval d'où nous partons, pour traverser les siècles et les civilisations; et le recours à l'exorcisme comme arme de défense est encore d'actualité. Selon les sources de l'Église catholique, il y aurait même une recrudescence des demandes d'exorcismes depuis quelques années. Je me suis lancé un peu à l'aveugle. J'ai révisé le sujet, regroupé les idées, tenté de les organiser selon un plan. J'ai une satisfaction mitigée de ce travail préparatoire. L'essence m'échappe. De quoi s'agit-il en réalité? Du mal en général, peutêtre, dont la possession ne serait qu'une forme extrême, caricaturale, particulière, physiquement vécue. S'il en est ainsi, son extension devient intéressante, et se raccorde non seulement à l'actualité, telle que les médias nous en abreuvent, mais aussi à chaque individu, le plus souvent non possédé! - La possession implique toujours l'irruption d'un corps étranger dans un esprit sain. Ce serait alors une sorte de bactérie psychique, qui viendrait modifier et perturber le fonctionnement individuel antérieur. La victime est un porteur sain, secondairement infecté, et sa responsabilité n'est pas en cause; car il n'y a ni continuité, ni lien entre son activité antérieure, et le produit de sa contamination. La piste est facile, car la thèse est de soutenance aisée. L'Histoire, ainsi racontée est simple, donc séduisante. La complexité arrive progressivement: - La possession, démoniaque ici, est une préoccupation à la fois des plus éloignées de chacun de nous, tant que nous ne sommes pas directement concernés, c'est heureusement le cas général, et nous avançons alors dans un documentaire décrivant un pays étranger et lointain, dans lequel il est peu probable que nous allions un jour. Elle est aussi, en s'y intéressant vraiment, d'une proximité étonnante et navigue dans le secret de notre pensée privée. Le plaisir à faire le bien, et à bien se comporter n'est pas toujours la seule force qui nous meut. Nous résistons heureusement à d'autres forces, preuve qu'elles existent. - Le mal et la méchanceté sont des représentants dilués dans chaque individu, de la possession démoniaque, concentrée

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sur un petit noyau d'élus. Nous échappons le plus souvent à la grande possession pour n'en connaître que des fragments, répartis chez tous à dose homéopathique. Cette posologie légère rend le phénomène plus supportable, mais il devient aussi plus difficile de le décrire comme étranger. Ce petit mal est nôtre, fusionné dans notre unité, il est autant l'expression de ce que nous sommes, que lorsque de notre production en surgit le meilleur. TIdevient un sujet spécifique, quand de véritables possédés sont clairement repérés, car facilement repérables, mais appartient aussi à l'humaine condition dans la version atténuée que nous connaissons tous, spectateurs des malheurs quotidiens, et acteurs d'actions pas toujours impeccables. La conférence se met doucement en route. La machine à exposer la pensée, prend sa bonne température, et peut avancer maintenant à sa vitesse de croisière. Le lieu et le cadre me portent. La bibliothèque Boutruche est une place chaleureuse dans son architecture et ses matériaux, à la boiserie dominante. Les livres nous englobent, nous enserrent dans leur coque, tapissant les murs de leurs rayonnages achalandés. Une partie du savoir du monde nous soutient, et nous porte comme une bouée salvatrice dans un océan de connaissance disparate où la pensée navigue dans un labyrinthe à risque. Boutruche s'ouvre aussi, par son autre face, grande verrière dans la tradition Baltard. Elle invite à l'évasion, à la sortie, à l'espace. Le ciel au-dessus s'invagine dans le puits de lumière d'une cour carrée. Le zinc, dont la pluie accentue la force métallique, en souligne l'entrée. De l'autre côté de la verrière, ce n'est pas l'extérieur, mais une cour intérieure, une sorte de cloître où le discours se forme et se reforme sans cesse depuis sa genèse médiévale. Un tourbillon d'idées lèche le pourtour, nous tentons d'en saisir une thermique. Pour intéressantes qu'elles soient, ces idées générales doivent laisser place à des questions plus précises, plus spécifiques. Le séminaire interroge sur les critères de la possession démoniaque, la vraie, l'officielle. - Beaucoup de descriptions se sont développées, et plus encore depuis l'émergence de la psychiatrie et la construction

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précise de sa nosographie. Ces avancées n'ont pas toujours éclairé le chemin, au point que l'autorité ecclésiale a gardé le repérage princeps tel qu'il fut écrit dans le rituel Romain de 1614 , posant là, une des premières bases de la liturgie de l'exorcisme et des qualités nécessaires à son exécution.

- Une série de trois signes cardinaux apparaît, comme spécifique et requis pour affirmer la nature démoniaque de la possession, d'un ordre par essence surnaturel, faisant ainsi différence avec les maux et maladies dont la nature peut affubler l'homme. Le triptyque pose la nécessaire coexistence chez une même personne, d'une glossolalie, d'une hiérognose, et d'une force physique surhumaine.
- La glossolalie, ici évoquée, est à différencier de l'usage plus global et général qu'en font les psychiatres depuis le début du XXe siècle, notamment dans leur description de la schizophrénie. La glossolalie évoque l'utilisation d'une langue étrangère comprise et parlée chez le sujet n'ayant eu aucun contact avec la culture dont elle est issue. Les langues étrangères entendues chez certains patients, et rapportées par leurs médecins, sont souvent des plus hermétiques, ne répondant à aucun idiome connu. La glossolalie au sens religieux de notre définition correspond à une langue existante et intelligible, et la dimension surnaturelle repose sur l'absence de liens antérieurs entre le possédé et l'idiome. Cette langue apparaît sans apprentissage, ni contact antérieur. - La hiérognose est assez proche, car elle relève du même esprit, d'acquisition immédiate, sans contact antérieur. Le sujet, porteur de cette hiérognose, révèle des faits et des connaissances qui lui étaient totalement étrangers. Ces révélations ont le plus souvent un caractère extraordinaire, par l'hermétisme et la complexité de leur contenu, qui fait rupture avec ses connaissances et productions antérieures - La force physique dont il est ici également question est remarquable par la différence avec les capacités physiques connues du sujet porteur. - Ainsi, ce triptyque converge vers l'affirmation d'un apport extérieur sans apprentissage ni initiation. Les matériaux

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produits, langagiers ou physiques affirment l'ajout de quelque chose de réel. Cet apport ne semble pas pouvoir venir du sujet, car ces acquisitions, possibles pour certains, demanderaient un long travail, une immersion suffisante dans la culture qu'elle reflète. TIne s'agit donc pas de simples bizarreries ou d'étrangeté, dont les neuropsychiatres affirment qu'elles signent une perturbation psychologique ou neurologique. Le cerveau malade ou lésé peut se mettre à dysfonctionner, et à énoncer une production morbide, non significative d'une culture précise. Ici, le sujet ne dysfonctionne pas mais fonctionne à l'aide d'une référence culturelle repérable et connue, sans jamais l'avoir apprise, ni fréquentée. Un frisson parcourt l'assemblée. Nous percevons la surnature, celle qui échappe vraiment à l'homme qui la subit et à celui qui cherche à comprendre. C'est magique, diraient les enfants avec enthousiasme. Notre euphorie est mêlée de crainte. Le flirt au-delà des limites de la raison et de l'acceptable donne le vertige. Certains s'accrochent à la rampe. Est-ce que cela existe vraiment? En parlant de la coexistence du triptyque, ou même de la réalité d'un seul des signes décrits. La question est excellente et plus complexe qu'il n'y paraît à élucider: - Des descriptions affirment son existence, en détaillant le contenu précis des productions enregistrées. Le caractère scientifique de ces témoignages est plus difficile à affirmer. Le contexte lui-même, dans lequel ces symptômes surviennent ne donne pas toujours le sentiment de la sérénité nécessaire. TIy a toujours une ambiance, une émotion, qui agitent le sujet suspect de possession, ceux qui l'entourent et s'y intéressent. - La littérature médicale, à ce sujet, reste très prudente. Les observations rapportées n'ont pas la netteté des descriptions idéales et débouchent sur des conclusions où dominent la prudence, et l'invitation à objectiver avec rigueur cette production si particulière. - L'Église catholique, qui continue à pratiquer des exorcismes, partage cette même prudence, et invite ses praticiens à la rigueur, à la circonspection. Le diable est capable de tout, ensei-

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gne l'Église. TIpeut prendre tous les masques pour nous entraîner hors du chemin.

L'esprit vacille à entendre ces récits. L'irruption d'une langue étrangère, d'acquisition spontanée, d'une force hors du commun, ne signe-t-il pas sa présence? En être témoin est déjà un contact, indirect certes mais suffisant pour vous faire frémir le poil et dévaler l'escalier en courant. Heureusement, il y a de la lumière, et nous sommes nombreux. Apparemment, personne ne craque, la force du groupe. S'unir face à l'agresseur et au danger, est encore la meilleure réplique que les hommes n'aient jamais trouvée. L'Église catholique pratique cette stratégie. Elle ne laisse pas l'exorciste seul face au possédé; mais indique un protocole, une hiérarchie, qui structurent l'ensemble, pour mieux résister aux chocs. - Si le diable est fort, l'homme organisé se montre apte à lui résister, le contrer. TI fait face et serre les rangs. La tortue romaine avance, se protégeant des coups, jusqu'à pouvoir les rendre, et franchir l'épreuve. Diablerie frontale ou infiltrée, l'homme aux aguets reconnaît son prédateur et se bat. Quelques questions encore, le débat se décentralise, les étudiants discutent en petits groupes, le séminaire s'amortit. La séance entre dans sa phase finale, transition avant la séparation. Certains insistent un peu, relancent quelques interrogations. Je pressens moult sommeils perturbés en perspective.

Sortir de la Sorbonne, replonger dans le quartier, je redescends la rue éponyme, pleine chaussée, bonne glisse. L'air frais et une petite pluie fine, me fouettent le visage, et chassent les dernières flammes que nous côtoyâmes. Je traverse la rue des Écoles avec prudence, bien regarder à gauche d'abord, à droite ensuite. Je pense à Roland Barthes. J'ai parfois envie de suivre son exemple, pas ici. C'est trop bête, il avait encore beaucoup à dire. Dommage, mais c'est comme ça, pas de retour en arrière,

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jamais. La réalité reste impitoyable, elle achève le rêve, comme une automobile culbute un philosophe. Les quais, la Seine, le parvis de la cathédrale, point zéro du monde; de là, tout se mesure, l'éloignement surtout. Je marque une station, la patinette repliée, sanglée à l'épaule, je processionne dans la nef. L'ambiance est rarement calme dans l'intrados de la cathédrale. Le lieu est d'abord touristique, bruyant, bavard, effervescent. En approchant du chœur, et au-delà, un office vespéral atténue l'agitation ludique des touristes, pressés par des programmes surchargés. Leur autocar a déjà ses moteurs en marche. Dans cinq minutes, ils seront en route pour Pigalle! Je décide la fin de mon ronchonnement; le scénario m'est connu. Sans un manque, ma visite de Notre-Dame se déroule ainsi, en quête d'une éphémère méditation, et jamais ne la trouve, à cause des autres bien sur, consommateurs culturels, qui dégainent leurs flingues numériques à images plus vite que Lucky Luke. C'est ainsi à chaque fois, je ressors en maugréant. Pour l'amour de l'Autre, c'est raté. Une fois, une seule, je m'y suis senti bien. Le 31 décembre 1999, j'y ai passé une partie de la nuit. La cathédrale ouvrit ses portes à 22 heures. Avec un couple ami, nous nous retrouvâmes en pôle position, une chaise au premier rang des fidèles. Une grande messe suivit, le temps de changer de millénaire. Jamais, je ne connus un pareil protocole, avec une liturgie aussi pleine. Un long cortège de clercs, dans la vapeur des encensoirs, fit le tour complet de la nef, avant de nous livrer Lustiger en plein chœur. De ce cérémonial, le cardinal émergea, avec une simplicité déconcertante. TIparla comme ça, sans note, ni préparation apparente. Sa parole avançait, tranquille et facile. Son calme descendait en nous. La détente opérait. Nous y restâmes des heures donc, dans un temps vraiment suspendu. Comme la marée se stabilise à l'étale, le millénaire semblait retenir sa course avant de passer la main. Une femme sortit des rangs, son excitation était grande. Elle se jeta sur l'autel, et apostropha Monseigneur. Ailleurs, cette interruption aurait fait incident. Je prévoyais déjà l'intervention du service d'ordre. Les gardes ne bougèrent point. Lustiger l'ab-

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sorba, toléra tout. Elle avait à parler, elle le fit. Sa diatribe mystique, franchement folle, s'amortit naturellement. Elle voulut s'allonger dans le chœur, Monseigneur n'y opposa nulle réserve. Elle entra dans cette nuit, sa fureur se mêla à la puissante tranquillité qu'elle ne perturba point. Tout semblait possible, y compris de s'arrêter. Une vraie force était là, agissait sans paraître, liquéfiant toute fureur. Vers quatre heures du matin, nous sortîmes, alors que la veillée continuait. Le siècle avait passé. Une fringale nous guida vers la planète Saint-Michel. D'habitude si saturée de vie, elle était presque vide. Un immense feu d'artifice, quelque part, vers le Champ de Mars avait aspiré toute la masse humaine. D'un comptoir où le Donner Kebab continuait à tourner, le patron nous confirma sa disponibilité:

- Vous pouvez entrer, vous installer, à n'importe quelle table, elles sont toutes libres. Grec ou turc, ce restaurant sommaire nous sauvait la vie dans ce désert urbain. L'Orient après l'Occident, le XXIe après le XXe, notre nuit achevait le changement. Une bouteille de résiné, une crêpe garnie de copeaux de mouton, tomate, oignon, une barquette de frites, un vrai repas de réveillon! Ce souvenir me détend, je reprends la route, réconcilié et joyeux. Sur mon petit carnet, l'index des horaires m'indique un direct pour Fontainebleau dans un quart d'heure. C'est jouable, mais il n'y a rien de trop. Je m'arrêterai chez les bouquinistes une autre fois, je trace les quais, en quête de la grande horloge, chronomètre de mon contre-la-montre.

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