ARIRANG

De
Publié par

La société coréenne, après trente ans de colonisation, a lamentablement changé. Les gros propriétaires fonciers, les intellectuels et tous ceux qui auraient dû se dresser et lutter contre l'oppresseur se sont accommodés d'un état de fait et ont fini par accepter les décisions du pouvoir japonais. Pour faire face aux besoins de l'armée japonaise en matériel de guerre et en main-d'oeuvre, la Corée est lourdement mise à contribution. Des dizaines de milliers d'hommes sont réquisitionnés pour le travail obligatoire au Japon et dans les îles conquises par l'armée impériale.
Publié le : jeudi 1 mai 2003
Lecture(s) : 77
EAN13 : 9782296323384
Nombre de pages : 370
Prix de location à la page : 0,0141€ (en savoir plus)
Voir plus Voir moins
7 jours d'essai offerts
Ce livre et des milliers d'autres sont disponibles en abonnement pour 8,99€/mois

JO Jong-nae

ARIRANG
Où le jour se lève sur la plaine

volume Il

traduit du coréen

par GeorgesZiegelmeyer

(Ç) L'Harmattan,

2003

5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris L'Harmattan, - France Italia s.r.l.

Via Bava 37 10124 Torino L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest ISBN: 2-7475-4495-8

«Depuis que les hommes vivent en société et se sont groupés en nations, il n'y a pas de plus grande faute que celle de trahir sa propre race. »

Chapitre 18 Une conversion déguisée
- Oh la, oh la, faut pas le mettre comme ça, le panier! Décale-le plus vers le côté! - Tsé tsé tsé... tout s'écoule par le côté! Regarde un peu le courant pour mettre ton panier! - Holà! holà! pourquoi tu t'y prends si mal, c'est quand même pas la première fois que tu prends des crevettes d'eau douce! A quoi penses-tu donc? - A quoi veux-tu qu'elle pense? Tu parles! Elle est encore ivre de l'extase de la nuit dernière passée dans les bras de son mari de sorte qu'elle en a eu les articulations électrifiées; il l'a envoyée en l'air au point qu'elle en a eu le souffle coupé. - Oh ho ! c'est pour ça que ce matin, monsieur Kang, son mari, pareil à des sucres d'orge au mois de mai ou juin, avait les membres tout ramollis sous sa hotte. - C'est ça, c'est ça, elle est certainement montée au septième ciel pendant la nuit passée! Pas vrai? - Mais oui, regarde donc le nez de monsieur Kang ! S'il veut envoyer sa femme au septième ciel, il saura très bien le faire au point que son nombril va rougir et sa langue brûler. . . - Aïgo ! Arrêtez vos histoires à dormir debout! Cela fait déjà plus de cinq jours que je n'ai pas vu son truc. - Oh, mais voyez-moi celle-là! Alors qu'il y en a qui n'y ont plus goûté depuis plus de quinze jours, elle ose se plaindre d'en être privée depuis cinq jours à peine, et en plus pendant cette canicule!

9

- Aïgou! Quel est cet objet qui ne fonctionne pas plus de quinze jours? Il faudrait l'échanger c<;>ntre un sucre d'orge! - Ne dites pas des âneries, le marchand de sucre d'orge n'est pas bigleux. Ce genre d'aliment, on a beau le faire cuire et le tremper dans la pâte de soja, même un chien n'en veut pas. - Aïgou, tu parles vraiment en connaisseuse! N'as-tu jamais vu des lapins ou des chiens s'accoupler? Si c'est pour le faire sans cesse comme les lapins, ça ne fait que ramollir le cul; le vrai délice on le goûte en faisant comme les chiens, quand on en a envie; patiemment et avec paSSIon. - Holà! Quel discours! C'est à croire que tu es une vraie spécialiste! - Voyons, voyons, ne nous excitons pas trop! Il fait déjà assez chaud! - Mais alors, serais-tu veuve ou bien ton mari aurait-il la tuberculose pour être si soucieuse? Pourquoi t'en faire, alors que t'as un mari fort comme un taureau? - T'as raison. C'est parfait! Dès à présent je vais me préparer un cul bien résistant et, dès la tombée de la nuit, je vais te le séduire à mort, mon mari! - Voilà une bonne idée! Après avoir bien transpiré, quand on se retrouve allongée sous la Voie lactée et bien relaxée, la fatigue accumulée par ce pénible travail de la journée disparaît comme neige au soleil du printemps et on peut savourer un sommeil doux comme du miel. - Aïgou, tu es folle pour avoir des goûts pareils! Tu ne penses donc pas que tu vas épuiser ton mari? Le jour tu le fais suer à grosses gouttes, et la nuit tu lui suces le sang. - Aïgou, en savoir de trop est une source d'ennuis. Ne connais-tu pas le dicton qui veut que l'amour fait en été est un fortifiant, alors qu'en hiver, c'est un poison? - Aïgo, fermez-la maintenant! Nos ancêtres vont se moquer de nous. - Si, en faisant un boulot aussi crevant, on ne peut même plus se permettre quelques cochonneries, nos tripes vont éclater, et alors comment encore vivre?
10

- Il est vrai que même le Bouddha doit rire en entendant de telles histoires. Nos ancêtres ont certainement aussi tenu ce genre de propos, n'est-ce pas? - Attention, ton panier dérive encore! Quelque six ou sept femmes attrapaient des crevettes d'eau douce dans le ruisseau qui longeait les rizières. Ces crevettes étaient plus grandes que celles que l'on mettait dans la saumure. Elles tourbillonnaient nombreuses dans l'eau au pied d'un petit bassin d'eau formé par le ruisseau descendant d'une rizière située en amont. Au début de l'été, avec l'augmentation de la température et la fécondation des œufs, ces crevettes, couleur de jade et transparentes, prenaient une teinte mystérieuse bleu marron. Ces crevettes qui, on ne sait par quel mystère, savent qu'à la mi-août le niveau de l'eau dans les rizières commence à baisser, dès le début de juillet portaient accrochée à leur ventre une multitude d'œufs plus petits que des grains de millet. Les femmes, leur panier à la main, d'un geste rapide acculaient les crevettes dans un coin et les attrapaient. Enfermées dans les paniers dont elles ne pouvaient plus s'échapper, ces crevettes ne cessaient de sauter et de se débattre. Tous ces paniers étaient ensuite rapportés au bord des rizières où des femmes en versaient le contenu dans une bassine dans laquelle les crevettes, malgré le manque d'eau, continuaient, bien que toujours plus faiblement, de s'agiter encore pendant un bon moment. Se tenant accroupies, quelques femmes étaient très affairées. Devant elles il y avait deux jarres et une calebasse remplie de sel. Prenant l'une après l'autre les crevettes, elles en prélevaient les œufs avant de les jeter dans les jarres. Ces crevettes paraissaient bien petites dans les grosses mains des femmes qui, exécutant toutes sortes de travaux, ne le cédaient en rien à celles des hommes. Bien sûr, les œufs recueillis sur ces crevettes paraissaient encore plus minuscules. Après avoir ainsi prélevé des œufs pendant un bon moment, une des femmes prenait une poignée de sel et la répandait d'un geste tournant dans la jarre. - La pourriture! Quand donc une de ces jarres sera-telle remplie? jura soudain une des femmes en crachant de dépit.
Il

- C'est bien vrai. Ce n'est pas plus gros que des larmes de poussin! - Je ne comprends pas pourquoi tous ces propriétaires sont si friands de ces œufs en saumure. - Est-ce que par hasard en dormant tu tapes sur le papier de riz qui recouvre la porte ou quoi? C'est la meilleure de toutes les saumures. Comme aphrodisiaque, on dit que c'est plus efficace que le ginseng en hiver. Qui n'aurait pas des yeux brillants d'envie à la vue de ces œufs de crevettes en saumure? - C'est vrai, les riches ne donnent-il pas une baffe à leur concubine préférée quand elle se permet de tremper le bout de ses baguettes dans cette saumure pour la goûter? - Cette sale race de lépreux, il ne leur suffit pas de nous sucer le sang par le travail qu'ils nous imposent, il faut qu'en plus ils nous fassent crever avec ce boulot? - Aïgo, ne m'en parle pas, le destin de métayer est un destin de pourriture. Ne dit-on pas, si on veut échapper à ce triste et maudit destin, qu'il faut devenir propriétaire? - Très juste, ce salaud de Jong, depuis qu'il est devenu millionnaire, même les nains japonais le flattent. - Ne m'en parle pas! A quoi bon, en se montrant si cruel et impitoyable, devenir si riche? En n'agissant qu'à sa guise et en nous faisant tant de mal, il ne connaîtra pas une fin heureuse. - Ne dis pas de bêtise! Tu ne sais donc pas que celui qui est souvent critiqué vit longtemps? Ce bâtard de Jong vivra bien au-delà de cent ans. De cette cupidité sans borne il tire, semble-t-il, toute son énergie. - Aïgo, ce long n'est pas humain. Regardez comme il est avare, même pour ses enfants. Quelle pourriture! Aurait-il envie d'emporter ses biens dans l'autre monde ou je ne sais où ? - C'est en agissant de la sorte qu'il a gâché la vie de son fils aîné. C'est le cas de dire qu'il a planté un clou dans ses propres yeux. - C'est vrai, à observer son comportement, on devine déjà son avenir. Dès que cet avare aura cassé sa pipe, son fils aîné s'empressera de dilapider toute la fortune. - Très juste, très juste, il deviendra comme son oncle.
12

- De toute façon, nous n'avons pas de chance de devoir trimer pour un propriétaire comme ce bâtard. Déjà il nous fait payer un fermage beaucoup plus élevé que celui acquitté par les autres métayers. En plus, avec ce sale boulot, nous devons nous crever sous ce soleil de plomb. - Ne dis pas une chose pareille. Il vaut quand même mieux préparer des œufs de crevettes en saumure pour la gueule d'un propriétaire coréen. Imagine un peu ce que pensent les métayers qui doivent le faire pour les Japonais. - Les propriétaires japonais mangent donc aussi des œufs de crevettes en saumure? - T'as les oreilles bouchées ou quoi? Tu connais le nain japonais qui roule en voiture à Jouksan ? On dit que ce bâtard est fou de cette saumure. - Ah, tu veux parler de ce Hajimoto ou je ne sais comment il s'appelle et qui a une sale réputation? - C'est ça. Il s'agit justement de ce bâtard qui presse ses métayers jusqu'au dernier souffle pour les obliger à en préparer le plus possible. - Depuis quand ce bandit y a-t-il pris goût? - Va savoir! Cela ne fait pas longtemps que cela s'est su. Cela doit faire deux à trois ans... - Ce crétin aux pieds fourchus! Il s'y connaît. Il n'a appris que des mauvaises choses et il n'imite que les mauvais comportements. Pourquoi la foudre ne tombe-telle pas sur sa voiture? - As-tu déjà vu que le ciel punit les méchants? Ne tiens pas des propos vides de sens! - Aïgomé, j'étouffe. Il y a de quoi crever avec cette chaleur! Quel bonheur ce serait si je pouvais m'allonger sur un banc sous un plaqueminier légèrement agité par la brise et manger du riz blanc avec des œufs de crevettes d'eau douce marinées dans la saumure! - Holà! Tu veux cracher au loin alors que ta langue est si courte! - Arrêtez, cela suffit. Ce n'est pas la peine de rêver. Cela ne fait qu'accentuer mon triste sort de métayer, protesta une femme en rythmant son propos. Ainsi, les femmes se moquaient sans retenue de Jong Sang-kyou. Celui-ci, tout comme les autres propriétaires
13

terriens, faisait appel aux femmes pour s'approvisionner en œufs de crevettes d'eau douce. Les jours où il donnait un repas de fête, il appelait les métayers et les chargeait de tous les préparatifs sans les payer pour le travail fourni. Il en était de même pour la collecte des œufs de crevette, travail pour lequel il ne donnait pas un centime. Jong Sang-kyou, au cours de l'année précédente, avait vu se réaliser son rêve de devenir un grand propriétaire qui récolte dix mille sacs de riz. Il était devenu si riche et son domaine si vaste que même un fantôme ne pouvait aller et venir sans passer sur ses terres.

- Holà! la serveuse, tu la prépares cette petite table garnie d'alcool? dit soudain à haute voix un jeune homme allongé sur le marou et qui paraissait âgé de vingt-trois à vingt-quatre ans. - Aïgou ! Combien de fois faudra-t-il encore vous le dire pour que vous compreniez? Croyez-vous que je creuse la terre pour faire du commerce? répliqua la serveuse qui, devant la cuisine, nettoyait les légumes.
Ah, tu ne vois donc pas ce terrain si vaste qui fait

de moi un riche propriétaire? protesta encore le jeune homme avec un coup de pied dans le poteau en bois. - Ne faut-il pas au minimum enfiler trois boisseaux de perles pour parler de trésor? riposta la tenancière de la gargote. - Que signifie cela? Veux-tu me faire comprendre que tu ne serviras pas davantage d'alcool parce que tu croies que je suis bête comme une raie? - Raie ou pieuvre, peu m'importe, payez d'abord vos précédentes consommations, dit froidement la femme. - Tu ne vas vraiment pas en démordre? Sais-tu qu'un jour toutes ces terres me reviendront ou l'ignores-tu encore? - Vraiment? Et quand cela se fera-t-il? Un orage peut-il éclater sous un ciel sans nuage? Si je vide ma jarre pour vous qui ne payez jamais, je vais finir par devenir une mendiante. - Ho, ho ! Un crédit de si peu d'importance! Cela ne mérite même pas qu'on en parle. Mon père ne vivra de 14

toute façon pas mille ou dix mille ans. Ne sais-tu pas ce qui va arriver sitôt qu'il aura expiré? Ce jeune homme, qui se prénommait Bang-hyon, était le fils de Jong Sang-kyou. Il paraissait légèrement enivré, et son visage empourpré prouvait qu'il avait bu un coup quelque part. - Je n'ai pas peur du futur millionnaire, mais dépêchez-vous de payer d'abord vos dettes. Cela dépasse déjà le prix de dix sacs de riz. - Vraiment, tu insistes! Je vais finir par foutre en l'air cette taverne de merde! S'étant levé brusquement, Jong Bang-hyon s'empara d'un bol à soupe qui traînait au bout du marou. Il était sur le point de s'en servir pour frapper. - Holà, j'ai compris! Attendez un instant, attendez... La femme âgée d'une quarantaine d'années étendit la main et se leva; elle savait très bien qu'une fois que Banghyon aurait commencé, il ne se contenterait pas de casser un bol. Sachant qu'il était incapable de maîtriser sa colère, elle devait au plus vite lui servir de l'alcool. Bien que sachant qu'il ne recevait pas le moindre sou de son père si avare, elle n'avait pas de souci à se faire quant au remboursement des consommations à crédit. - Ce prétendu millionnaire, à quoi cela lui sert-il d'être si riche? Ce n'est qu'un minable, plus pauvre que le paysan qui récolte mille sacs de riz par an. De peur que cela coûte trop cher, il a refusé d'envoyer à l'université son fils si intelligent et a ainsi gâché sa vie. Où trouver en ce monde un individu aussi insensé? Ce salaud sera finalement puni par son propre fils..., murmura la femme tandis qu'elle servait à boire. Jong Sang-kyou, à la fin des études secondaires de son fils aîné, avait refusé de l'envoyer à l'université. Ce dernier avait souhaité étudier au Japon, mais son père était resté inflexible. - Ayant achevé tes études au lycée, tu as appris tout ce que tu as besoin de savoir. En allant étudier au Japon, tu vas devenir trop prétentieux et tu n'apprendras que des choses qui risquent de ruiner la famille. Regarde ce qu'est devenu ton jeune oncle. 15

Si Sang-kyou avait parlé ainsi, c'était avant tout par avarice car il n'avait pas voulu dépenser un sou de plus. En effet, il ne pensait plus qu'au jour proche où il serait enfin un homme très riche. Sa femme avait eu beau le supplier de laisser leur fils aller à l'université, il était resté obstinément sourd à toute demande. Ce fut à partir de ce moment que Bang-hyon s'était mis à boire et avait brusquement changé. M. Jong cependant avait rêvé pour son fils d'un poste de secrétaire de mairie ou un emploi similaire pour qu'il gagne de l'argent. Mais le fils avait catégoriquement refusé de parler avec son père qui faisait de plus en plus l'objet des commérages des gens. La connaissance que ceux-ci avaient de ses travers et leur manière de se moquer de lui étaient à peine croyables. Le même problème s'était reposé quelques années plus tard à M. Jong lorsque son deuxième fils, Eu-hyon, avait été sur le point de quitter le lycée. Celui-ci, pour ne pas subir le même sort que son frère aîné, s'y était pris autrement et avait guetté le moment propice. - Père, je n'ai pas l'intention d'aller au Japon. J'irai à l'université à Séoul et en aucun cas je ne m'intéresserai au communIsme. Face à cette proposition de son second fils, M. Jong était resté perplexe. - Que va dire ton frère si tu vas à l'université, alors que lui-même n'y est pas allé? avait prétexté M. Jong avec un hochement de tête. - Ah, vous voulez aussi gâcher la vie de votre second fils! A quoi bon être si riche si vous découragez vos fils? Je vous en prie, si vous voulez son bien, envoyez Eu-hyon à l'université, sans quoi vous allez faire de vos fils des ennemis. Vous ne savez donc pas que même des gens qui sont beaucoup moins riches que nous envoient leurs enfants étudier au Japon? Et n'oubliez pas qu'ils vous regardent, n'avait cessé de le mettre en garde son épouse. - Ho, ho, la fin de l'année est encore loin! Comment se fait-il que dès à présent vous vous inquiétiez pour cela et commenciez à vous agiter? avait protesté M. Jong à court d'argument pour mieux évincer le problème. 16

Dans la campagne, les grillons, comme s'ils se livraient à un concours, s'acharnaient à chanter de leur plus belle voix. Alors que ce chant mélancolique semblait accentuer encore davantage la chaleur étouffante de cette journée, long lae-kyou, en habits de chanvre bien fripés, pénétrait dans la maison de Sang-kyou. Avec ses cheveux blancs et son visage ridé, il avait l'aspect d'un vieillard miséreux. - Mais quel bon vent vous amène? s'exclama Sangkyou assis dans le salon en train de s'éventer. L'air grimaçant, il ne daigna même pas se lever et continua à fumer sa pipe. Comme à son habitude, il portait un vieux serre-tête et des vêtements de chanvre tout aussi usés. Rien dans son accoutrement ne donnait à penser qu'il était très riche. - Comme j'étais de passage. .. long lae-kyou, tout en observant les réactions de son frère, s'assit sur le rebord du marou et, avec sa serviette crasseuse, essuya la sueur de son front. Prématurément vieilli, il était aussi très pâle, ce qui donnait à penser qu'il était malade. - Vous vous promenez par cette chaleur? Vous semblez bien à l'aise, se moqua Sang-kyou, sans même inviter son frère à venir s'asseoir près de lui. - Tout le monde va bien? interrogea au bout d'un moment lae-kyou piqué au vif par le propos de son frère. - Comment dire que ça va bien ou mal? Mais j'allais justement partir à la sous-préfecture où j'ai une affaire à régler, prétexta Sang-kyou qui s'apprêtait à se lever. Il voulait prendre les devants, car il était évident que son frère était venu demander quelque chose. - Frère, écoute-moi un instant, ce ne sera pas long. Comme s'il voulait saisir son frère pour le retenir, lae-kyou avait soudain étendu le bras. L'expression de son visage était on ne peut plus servile. soyez bref, grogna Sang-kyou en agitant encore plus nerveusement son éventail. - Ce n'est rien de particulier. Voilà, cela fait maintenant un an que tu es devenu très riche, je ne demande pas grand-chose, pourrais-tu juste. .. dix arpents de rizières. .. 17

-

Bon, comme il fait chaud, je vous écoute, mais

- Comment? Que dites-vous? s'écria subitement Sang-kyou en abattant son éventail sur le plancher. - Non, non, je ne demande pas de me céder des terres, se rattrapa Jae-kyou avec un hochement de tête. - De quoi s'agit-il alors? - Comment me permettrais-je de réclamer une rizière? Ce n'est pas ce que je voulais dire. Je voulais te demander, tout en gardant la terre à ton nom, de me confier environ dix arpents en fermage. - Voyons, quel est encore ce projet insensé? Quel que soit le moyen ou la méthode, le résultat sera le même si je vous confie dix arpents, puisque la récolte ira à celui qui exploite la terre. Il n'en est donc pas question, conclut Sang-kyou. - Ecoute-moi, frère. En admettant que je survive, combien de temps me reste-t-il à vivre? Je t'en prie, sauve-moi, implora avec un air larmoyant Jae-kyou qui avait levé les yeux vers son frère. - Comment se fait-il que vous vous adressiez à moi, alors que votre fils gagne suffisamment avec son travail? répliqua Sang-kyou avant de se détourner froidement. - Hélas, ne m'en parle pas. Ce vaurien, tout comme sa mère, me traite en ennemi. Il ne me donnera pas même de quoi manger une bouchée. C'est bien parce que je suis dans une telle situation que je m'adresse à toi. - Hé ! Il est bien vrai ce dicton des anciens qui dit que la faute se retourne contre son auteur, comme la bonté récompense l'homme de bien, expliqua Sang-kyou qui éprouvait une vive satisfaction. Puis, pour tourner son frère en dérision, il ajouta: - Qui prendra en pitié celui qui a trompé sa femme et abandonné son enfant? En ce qui me concerne, je ne vais pas me contenter d'une récolte de dix mille sacs de riz. Je me suis dès à présent donné comme objectif d'en engranger quinze mille. Ne l'oubliez pas et partez maintenant, ordonna Sang-kyou qui, de son éventail replié, désignait la porte. - Je t'en prie, frère, s'il en est ainsi, confie-moi seulement cinq arpents. Aie pitié de moi, supplia Jae-kyou en montrant les cinq doigts de la main.
18

- Comment, cinq arpents? Pas même la moitié d'un! coupa court Sang-kyou qui s'éventait nerveusement. - Ecoute-moi, frère. Do-kyou n' a-t-il pas payé les études universitaires de mon fils Ou-hyon, alors, je t'en supplie, sauve-moi de la misère. - N'ai-je pas dit à l'instant que je visais des récoltes de quinze mille sacs? Il n'est donc pas question que je cède même un demi arpent. Allez donc plutôt chez Dokyou, cet homme si généreux, conclut Sang-kyou en se levant. - Hélas! Même si une punaise a une face à perdre, je ne me sens plus le courage d'aller chez lui. Regarde un peu dans quel état je suis. Jae-kyou cherchait encore à apitoyer son frère. - Vous savez très bien depuis quand nos liens fraternels ont été rompus, et malgré cela vous osez venir maintenant implorer pitié! Même le croupion des oiseaux dans le ciel en rira. De toutes façons, je suis déjà assez pressuré pour payer la taxe qui ne cesse d'augmenter pour financer la guerre contre la Chine, et avec ça, vous me ressassez une demande insensée! S'étant raclé la gorge, Sang-kyou cracha à terre, chaussa ses sandales en paille et descendit dans la cour. Sang-kyou venait de faire allusion à la taxe spéciale votée par le Gouvernement général pour financer la guerre du Japon contre la Chine et dont le décret d'application
Déjà au cours du mois de février, le gouvernement avait ordonné un recrutement exceptionnel de soldats pour l'armée de terre. En avril, il avait publié un règlement des centres d'entraînement des hommes de troupe. En mai il avait promulgué la mobilisation de toutes les forces de la nation en l'appliquant également aux Coréens. En juin, toutes les écoles et tous les centres ayant un rapport avec l'éducation reçurent l'ordre d'une part, de créer des unités paramilitaires pour la défense de la patrie et d'autre part, d'organiser dans toutes les provinces du pays des exercices anticommunistes. En juillet furent créées l'Union de Choseon pour le réveil de l'esprit national, ainsi que l'Union pour la défense de Choseon visant à ramener dans 19

avait été signé le 1er avril. Il n'y avait pas que cette taxe.

le droit chemin ceux qui s'étaient laissé entraîner par la pensée socialiste. Les enseignants et les fonctionnaires furent à leur tour obligés de porter l'uniforme militaire. Toutes ces mesures prises à la hâte n'avaient qu'un seul but: faire de la Corée un champ de bataille. Ne sachant plus que faire, Jae-kyou, chassé de la maison de son frère sans avoir rien obtenu, marchait d'un pas lent sous le soleil brûlant. Dans les rizières, des hérons blancs, le cou dressé, se déplaçaient nonchalamment. Leur démarche noble et gracieuse provoqua chez Jae-kyou un choc qui le remplit de tristesse. Il se souvint tout d'un coup de l'époque où dans sa jeunesse il s'affichait fièrement et dépensait sans compter. Il se souvenait des orgies en compagnie de geishas japonaises toutes nues, des parties de jeux où il encaissait et dépensait plusieurs milliers de wons, de l'influence de l'argent sur les chefs de la police japonaise... Il repensait avec nostalgie à cette belle époque. Il n'avait jamais imaginé qu'un jour il serait réduit à une telle extrémité. «Ah, cette maudite bourse aux céréales! » se dit-il. « Tous mes malheurs viennent de là. Si je ne m'étais pas laissé prendre dans cet engrenage, je ne serais pas ruiné malgré la quantité infinie d'alcool consommée et le nombre de filles que j'ai connues. Non, si je n'avais pas joué à la bourse, je ne serais pas réduit à mendier pour survivre. Pourquoi donc me suis-je laissé prendre à ce jeu? Pourquoi n'y ai-je pas renoncé en cours de route? Sang-kyou s'est enrichi pendant que je courrais à la ruine. Si j'avais su dominer ma passion, je pourrais maintenant récolter deux mille sacs de riz ou du moins mille », pensa-t-il encore. Dans son désespoir, Jae-kyou aurait voulu écraser d'une pierre ses pieds. Mais ces regrets tardifs étaient vains. Cependant, pour l'instant, le plus lamentable et le plus triste était l'attitude de sa femme et de son fils. Il avait certes dilapidé sa fortune, mais ce n'était pas une raison pour le traiter de façon aussi inhumaine. Mis à part les trois repas quotidiens, il ne recevait pas un centime d'argent de poche. Le propos qui disait que la méchanceté de la femme était capable de faire geler même en mai ou en juin s'appliquait bien à la sienne. Depuis le jour où ils avaient été expulsés de leur maison, 20

elle lui avait interdit de la toucher et l'avait repoussé comme un ennemi. Elle était même allée jusqu'à convaincre son fils de le traiter pareillement. Cependant, si son fils le méprisait comme un chien que l'on regarde par-dessus un mur, la responsabilité n'en revenait pas totalement à sa femme. Son fils, depuis son enfance, avait vu comment il dilapidait sa fortune. Combien il devait être gêné quand il se rendait chez sa plus jeune tante pour se faire remettre l'argent pour payer ses études! Au milieu de tous ces déboires, il était malgré tout reconnaissant à son frère cadet et à son épouse. Or c'était justement à Do-kyou qu'il avait donné la plus petite part des rizières. Tandis qu'il se demandait jusqu'à quand il devrait vivre ainsi, il fut soudain pris de vertige. « Que se passe-t-il ? Pourquoi je. .. » Avant même de comprendre pourquoi il lui semblait que tout tournait autour de lui, il s'effondra au bord d'une rizière. D'une main il serrait sa poitrine et de l'autre il s'agrippait à une touffe d'herbe. Il venait d'expirer. Cependant, Jong Do-kyou, dans la montagne, avec trois de ses camarades, s'était réfugié dans un abri abandonné par des paysans ayant pratiqué la culture des terres brûlées. Ils avaient tous les quatre l'air très tristes. Parmi eux, Do-kyou, qui était au milieu de la quarantaine, était le plus âgé. Les trois autres, d'âge à peu près égal, avaient trente-deux à trente-trois ans. - Je disais donc que comparés aux autres dispositions, les transfuges qui ont fondé 1'« Union de Choseon» pour la défense de la patrie nous ont beaucoup peinés, mais il n'y a pas vraiment de quoi s'inquiéter. Ce que vise le gouvernement c'est le résultat des démonstrations de force mais en réalité ces gens n'ont rien à faire, vous ne croyez pas? Sur ce propos, Do-kyou regarda ses compagnons. - Je suis bien d'accord; pourtant, en allant faire un tour ici et là, ne leur est-il pas possible de donner une conférence ou quelque chose de ce genre? Ils pourraient justifier leur revirement tout en critiquant le socialisme, tout comme ils ont fait les louanges de la cohérence de l'idéologie interne. Dans ce cas, que vont devenir les 21

étudiants et les gens qui ont quelques connaissances du socialisme? Ils seront en proie au doute et plongés dans la confusion et finiront par suivre leur exemple... Leur mauvaise influence peut de façon imprévue être très importante, fit remarquer Yi Hyon-sang, l'homme aux lunettes et dont les traits du visage étaient crispés. - Ce qu'il vient de dire n'est pas dénué de fondement. Il est clair qu'il y a des situations qui se soldent par des effets négatifs, mais d'un autre côté, ceux-ci étaient déjà des transfuges. Ils peuvent néanmoins aussi provoquer des réactions inverses, car notre peuple se méfie des traîtres et les méprise. Sur ce propos, Do-kyou tira une cigarette de sa poche. - Cependant, si des lois scélérates sont ainsi votées tous les quatre jours, la situation ne va-t-elle pas aller en s'aggravant? Au plan national des groupes de dévouement à la patrie sont mis sur pied, ce qui constitue un obstacle, spécialement pour notre mouvement. Je me demande s'il ne faudrait pas prendre des mesures de représailles? demanda 1'homme au nez pointu. - Cela est justement le but premier de notre réunion d'aujourd'hui. Je vous prie donc de me donner votre opinion, insista Do-kyou en aspirant une longue bouffée de fumée. - Que pensez-vous de la défection du camarade You Seung-hyon? demanda Yi Ryon-sang dévisageant Dokyou. - Plus un secret est bien gardé, plus il est efficace. Il se sera fait taper sur les doigts et occupe à présent un poste de responsabilité dans l'administration, aussi je suppose que de diverses manières, il ne doit pas avoir la conscience tranquille. Un léger sourire éclairait le visage de Do-kyou. Le triomphe amer de You Seung-hyon, ne pouvait pas ne pas être pour lui une source de satisfaction. - Bien, mais que diriez-vous si nous donnions une nouvelle impulsion à ce mouvement de conversion déguisée? Je pense qu'il n'y a pas de stratégie plus positive et plus efficace que cette activité derrière un masque pour aider le peuple à rester fidèle à sa conscience socialiste. 22

Tout en noyautant les rangs de l'ennemi, nous pourrions de l'extérieur tenter de faire échouer ses projets. On ne peut qu'admirer la grandeur des hommes qui dans les prisons refusent de retourner leur veste et poursuivent le combat. Cependant, à regarder de plus près, cette forme de lutte est en sommeil. D'ailleurs, le combat que nous menons à présent est également très dur, et si on veut en discuter, on peut dire que nous ne faisons qu'amuser la galerie. Pour être précis, je dirais que nous sommes en exil dans notre propre pays. Dans une telle situation, je pense que l'action derrière le masque doit être activement développée, expliqua avec sang-froid Yi Ryon-sang. - Je souscris tout à fait à cette idée, dit à ce moment, après avoir éteint sa cigarette, l'homme aux épais sourcils qui jusqu'à cet instant n'avait pas ouvert la bouche. - Rem. .., c'est en effet le seul moyen de noyauter les rangs ennemis. Cela n'est pourtant pas sans danger. En effet, en agissant comme si nous étions des repentis, nous pourrions inconsciemment changer et devenir de vrais collaborateurs. Enfin, s'il s'avérait que nous sommes des convertis de façade, nous serions encore plus durement châtiés, expliqua Do-kyou. - J'en suis bien conscient, c'est pourquoi, si un camarade est perspicace, ne devrait-il pas pouvoir faire face à ces deux problèmes? demanda Yi Ryon-sang. - Cela va sans dire! approuva Do-kyou avec un signe de tête. - S'il en est ainsi, je donne, moi aussi, mon assentiment à cette forme d'action masquée, dit l'homme au nez effilé. Tous étant d'accord sur le principe, il ne fut pas nécessaire de procéder à un vote. - Puisqu'il en est ainsi, je propose que vous, Monsieur Jong, vous occupiez cette fonction, dit aussitôt Yi Ryon-sang. Bien évidemment Do-kyou et les deux autres hommes furent embarrassés. - Je savais que vous seriez tous surpris, mais je vais vous expliquer brièvement la raison de mon propos. Il est bien sûr inutile de rappeler que pour ce qui est de la 23

conscience, vous êtes le mieux éclairé et qu'en tant que membre de la première génération communiste coréenne, vous avez instruit et entraîné notre génération. Vous êtes aussi trop âgé à présent pour poursuivre ce combat souterrain. Vous avez beaucoup souffert et, nous les jeunes, nous sommes indignes de vous avoir rencontré. Pour l'avenir de notre mouvement, vous devriez à partir de maintenant prendre du repos, même si ce n'est qu'un peu, et veiller davantage à votre santé. Enfin, pour terminer, je dois vous avouer que nos ressources vont en s'épuisant, aussi je souhaite que vous, Monsieur Jong, avec vos capacités, vous occupiez un poste bien payé pour résoudre ce problème. Il n'est bien sûr pas davantage nécessaire de parler du maintien du système d'organisation du parti. - Cela me semble une bonne chose. - Je suis, moi aussi, d'accord avec cela, approuvèrent presque simultanément les deux autres hommes. Les bras croisés, Do-kyou resta assis en silence. Il réfléchissait. « Quarante cinq ans déjà... Est-ce possible? Eh oui! Tae-hyon n'est-il pas déjà à l'université? Cela fait vingt ans que je lutte pour l'idéal socialiste... Mais qu'ai-je fait durant ce temps? Même si les résultats ne se voient pas à cause du harcèlement continuel des Japonais, j'ai malgré tout fait beaucoup de choses. Quand je pense que j'ai fait découvrir le socialisme au peuple coréen, organisé pendant quinze ans des manifestations de métayers et d'ouvriers, dirigé les mouvements étudiants pour résoudre leurs problèmes et leur ai inculqué des idées d'indépendance, je ne peux pas dire que j'ai perdu mon temps. J'ai essayé de vivre pleinement et je dois continuer sur cette lancée... » Au bout d'un moment, Do-kyou étendit ses bras et sortit de son long silence. - Je vais me soumettre à l'avis unanimement exprimé par les camarades du parti.

24

Chapitre 19 Un bol de riz blanc
Couverte de neiges éternelles, la chaîne du massif montagneux de Tienshan était toujours aussi grandiose et majestueuse. Très grande, elle paraissait s'étendre à l'infini. La ligne de crête ressemblait à des dents de scie qui se succédaient les unes aux autres pour former un massif très escarpé dont les sommets touchaient le ciel, comme s'ils voulaient le provoquer en vue de le dominer. Bien qu'étant fort éloigné et semblant refuser l'accès aux hommes, ce massif paraissait toujours les menacer. En le voyant, personne n'échappait à cette impression d'en être écrasé. Chacun se sentait très humble. Dès l'instant où les gens avaient vu son profil majestueux, sans même savoir pourquoi, ils avaient poussé des cris d'admiration et s'étaient sentis tout petits. A la vue de ce massif qui défiait les saisons et était toujours couvert de neige, il était impossible de ne pas éprouver un mystérieux sentiment de vénération. y oun Seon-souk, qui venait de déposer un bouquet de fleurs d'automne sur la tombe de son fils, regardait d'un air absent la chaîne de montagne. Une main posée sur la tombe, comme si elle caressait la poitrine de son enfant, elle laissait couler ses larmes sur la neige. « Mon chéri, je n'ai rien pu faire. J'ai eu beau veiller sur notre Kyong-hwan, il est parti. Ne m'en veux pas. Tu sais bien, toi aussi, combien j'ai lutté. Après vous avoir perdus, toi et ta mère et maintenant Kyong-hwan, je n'avais plus envie de vivre. Non, je n'avais plus aucune 25

envie de vivre sur cette terre salée qui n'est qu'une région marécageuse couverte de roseaux. J'aurais simplement voulu mourir avec Jou-hwan et Myong-hyé. Plus d'une fois j'ai voulu mourir, mais les enfants n'ayant fait aucun mal, comment aurais-je pu ? En voyant le regard des deux enfants qui me restent, j'ai pris conscience que je m'étais égarée. Une année déjà s'est écoulée. Je me demande pourquoi je vis. Non, j'ai travaillé dur et sans arrêt au point que mon corps en était broyé. Je n'ai qu'un seul but: pouvoir élever Jou-hwan et Myong-hyé. Je ne pense plus qu'à cela. Ils sont mon seul réconfort, mon unique espoir. Ah ! cette terre inhospitalière... Quel avenir y a-t-il pour nous sur cette terre insalubre? Comparée à la province maritime de l'Extrême-Orient russe qui était pour nous un paradis, ici c'est l'enfer. Dans cet enfer, nous les Coréens, nous travaillons comme des bêtes. Nous nous efforçons d'oublier ce à quoi nous rêvions lorsque nous vivions dans cette province maritime. Que ce soit l'indépendance ou la libération, une telle éventualité n'est même pas pensable ici. Y penser serait d'ailleurs absolument inutile, et les gens le savent bien. Le massif des monts Tienshan forme une véritable barrière et nous sommes trop loin de la Corée dont nous ignorons même la position par rapport à nous. Tous nous vivons et travaillons comme des animaux pour élever nos enfants. C'est ce que veulent les autorités et c'est aussi ce pour quoi nous subsistons. Nous sommes misérablement abandonnés et foulés aux pieds. Comment faire? Il n'y a personne en ce monde pour nous secourir. Mon chéri, c'est aujourd'hui le jour anniversaire où notre Kyong-hwan est parti te rejoindre. Je t'en prie, prends bien soin de lui. Qu'il ne se sente pas seul... qu'il ne s'ennuie pas. .. » Pour Youn Seon-souk, il ne semblait pas faire de doute que son mari était vivant quelque part par delà les neiges éternelles. Même en temps ordinaire, quand elle regardait cette neige, elle avait parfois l'impression de voir subitement son visage. Dans ses rêves, elle l'avait vu glisser sur les pentes enneigées pour venir vers elle. Elle ne pouvait chasser de son esprit l'idée qu'il vivait quelque part et qu'il veillait sur elle et ses enfants. 26

Après avoir essuyé ses larmes, elle regarda à nouveau la tombe. Les fleurs étaient légèrement agitées par la brise qui soufflait. Soudain elle crut voir, au-dessus du bouquet, le visage de son fils? Il avait la même apparence qu'au moment de rendre le dernier souffle. Les yeux bien ouverts, il avait semblé appeler sa mère. A nouveau Seonsouk éclata en sanglots. Une main sur la bouche, elle resta longtemps prostrée en versant des larmes. « Kyong-hwan, mon enfant, tu vas encore avoir froid. Dors bien. Maman reviendra encore te voir », dit Seonsouk à haute voix tandis qu'elle caressait la tombe. Elle pensait en effet qu'à la différence de son mari, il ne l'entendrait pas si elle s'adressait à lui à voix basse. Se sentant subitement prise de vertige, elle se redressa finalement. Il y avait là des tombes les unes à côté des autres. De tailles différentes, elles étaient aussi diversement orientées. Seule la forme des tumulus était la même partout, comme pour indiquer à l'évidence qu'il s'agissait de tombes coréennes. Seon-souk avait mal au cœur en voyant ces tombes dont le nombre allait en croissant. En l'espace d'un an, plusieurs centaines de personnes étaient décédées, à tel point que toutes ces tombes formaient déjà un vaste cimetière. Or, il n'y avait pas qu'en ce lieu que l'on trouvait un cimetière. En cet endroit étaient enterrés les défunts des fermes collectives proches. On trouvait les mêmes ailleurs. Kyong-hwan était mort à peine dix jours après l'arrivée du convoi à Tachkent. Tombé malade, il avait rendu l'âme après deux jours de vomissements et de diarrhées ininterrompus. Dans le désordre le plus complet, sans même une maison pour s'asseoir et sans le moindre remède, il y avait de quoi perdre la tête. Les enfants et les vieillards affaiblis étaient morts du même mal les uns après les autres. Avec le changement d'eau, ils avaient tous attrapés la dysenterie. Il n'y avait pas eu une famille qui n'avait pas été endeuillée à un moment ou un autre. Le plus urgent avait cependant été de sauver les survivants en creusant des excavations pour se protéger du froid. Sans même un 27

cercueil pour enterrer dignement les morts, les gens les recouvraient de terre et se hâtaient d'aller couper des roseaux pour construire des abris. Cette façon de procéder valait pourtant mieux que de les recouvrir seulement de neige, comme lors du voyage en train. Une épaisse et luxuriante végétation recouvrait l'immensité qui s'étendait devant cette foule de malheureux. Hélas, ils n'avaient pu se procurer le moindre outil qui aurait pu leur faciliter la vie. Quelques instruments aratoires usés, rapportés de la province maritime de l'Extrême-Orient soviétique, avaient été les seuls objets que les soldats russes avaient jetés à leurs pieds lors de la descente du train. Les rations alimentaires leur étant fournies, ils devaient se hâter de mettre ces terres en valeur avec ces instruments rapportées dans un wagon à part. Ainsi, qu'ils vivent ou qu'ils crèvent, ils étaient condamnés à défricher ces terres couvertes de roseaux. - On n'a jamais vu une chose pareille! - Nous les Coréens, quel mal avons-nous fait? - Sommes-nous des bêtes? - Même les animaux ne sont pas traités ainsi! - Nous ne pouvons indéfiniment courber l'échine. - Très juste! Et puisqu'ils nous ont chassés de nos maisons et ont confisqué nos terres, il serait normal qu'ils nous donnent l'équivalent ici. Ainsi, la colère avait peu à peu échauffé les esprits. Ils avaient alors décidé d'aller protester auprès de l'administration en envoyant des délégués qui maîtrisaient assez bien la langue russe. - Ne va-t-il pas leur arriver un malheur s'ils vont présenter nos doléances? - Il n'y a pas d'inquiétude à avoir pour cela. Les soldats qui étaient montés dans le train sont tous repartis. - C'est parfait! Dans ce cas, allons-y! Hélas, ce mouvement de protestation fut cruellement étouffé. Tout comme lors du voyage en train, les délégués disparurent sans laisser de trace. Ainsi, il devint évident que les Soviétiques ne toléraient aucune critique de leur système, et que la police secrète était partout la même. Les Coréens étaient complètement écrasés. 28

Lorsque les terres furent réparties entre les différentes fermes collectives, un ordre incroyable tomba: « Au cours des dix années à venir, aucun Coréen ne devra quitter cette région. » Face à un tel interdit, les déportés étaient restés sans réagir. Devant l'urgence de remédier à la mortalité croissante des gens qui, terrorisés et malades, ne supportaient pas le froid nocturne, cet ordre n'avait pas eu plus d'effet sur eux qu'un écho lointain. Hommes et femmes, tous sans exception, s'étaient mis au travail pour creuser le sol et couper les roseaux. Ceux-ci poussaient en abondance sur ces terres en friche et constituaient le seul matériau dont ils pouvaient disposer pour construire des abris en vue de se protéger du froid. - Comment peut-on construire même une cabane avec uniquement des roseaux? avait demandé Seon-souk toute triste à Kim Dou-man. - Madame, ne vous inquiétez pas. Un illettré n'a-t-il pas dit que même si le ciel nous tombe dessus, il y a toujours un endroit où survivre. Je vais vous construire une maison à côté de la mienne. Laissez-moi faire, avait dit M. Kim avec un sourire bienveillant. En voyant ce sourire généreux et nullement feint, Seon-souk s'était soudain sentie envahie par une douce lumière. Dans le visage de M. Kim, elle avait revu celui de son défunt père. « Rien ne peut empêcher l'homme de survivre en ce monde. Notre esprit est le monde et c'est par cet esprit que le monde est gouverné. Pourquoi regretter l'argent qui ne tombe pas dans mes mains? Il suffit que d'autres s'en servent pour leur bien. » Qu'il fût trompé dans les affaires ou volé, son père s'était toujours exprimé ainsi sans se départir de ce sourire que Seon-souk retrouvait chez M. Kim. C'est vrai, il faut rire. Cela vaut bien mieux que de pleurer. Tant qu'on n'est pas mort, il faut rire. Avec toute son énergie, Seon-souk s'était mise à creuser la terre. Bien que ce fût la première fois de sa vie, elle n'avait pas l'impression que ce fût un travail très dur. Elle voulait au plus vite mettre ses enfants à l'abri du froid 29

de la nuit. Il faisait bien sûr moins froid qu'en Sibérie. Si le jour la température était de deux à trois degrés sous zéro, la nuit elle tombait brutalement et un vent glacé se mettait à souffler en rafales depuis le massif montagneux de Tienshan. Trop affaiblis et incapables de résister à un tel climat, certains malades avaient rapidement rendu leur dernier souffle. Tous, comme derrière un mur, s'étaient tenus à l'abri du vent à la lisière de cette forêt de roseaux. Seon-souk aussi s'était mise à couper des roseaux. - Holà, Maîtresse! Laissez donc cela. Vous allez vous abîmer les mains. Quand donc avez-vous fait un tel travail? demanda M. Kim qui tentait de l'en dissuader. - Vous permettez que moi aussi je dise une parole drôle? Même une feuille de papier blanc est plus légère quand on la tient à deux! - Comment? Ah oui... Ho, ho, ho ! Ayant compris que la maîtresse avait imité son propos, M. Kim éclata de rire, ce qui incita Seon-souk à faire de même. Couper les roseaux était un travail bien trop pénible pour Seon-souk. Non seulement elle maniait de façon maladroite la faucille, mais en plus les roseaux étaient très épais et grands. Ils avaient une épaisseur moyenne de cinq doigts réunis et leur hauteur atteignait deux à trois mètres. Avec une telle taille, ce n'étaient plus des roseaux mais des arbustes, c'est pourquoi, au bout de quelques jours, les gens ne parlaient plus de roseaux mais de bambous. Seonsouk trouvait d'ailleurs que le terme bambou convenait mieux à cette plante. Ils étaient en effet trop grands pour qu'on en parle comme de roseaux, et par leur taille ils rappelaient plus le bambou. Par ailleurs, plutôt que de parler d'une épaisse forêt de roseaux, il aurait été plus juste de parler de forêt quelconque. Cependant, ce fut au moment où les gens se mirent à couper ces roseaux qu'ils comprirent que des animaux vivaient cachés dans cette forêt touffue. Dérangés, ceux-ci poussaient des cris et prenaient la fuite. Les sangliers avaient fait de cette épaisse forêt leur refuge. Après avoir coupé des monceaux de roseaux, les hommes commencèrent à construire les abris. Pour cela, 30

ils devaient d'abord creuser la terre sur une profondeur équivalente à la taille d'un homme et recouvrir de roseaux l'espace ainsi dégagé. Pour soutenir le toit, il fallait bien sûr une charpente, ce qui nécessitait des poutres et des piliers. Malheureusement ils ne disposaient pas de bois et personne n'osait en demander aux autorités. Malgré l'absence de bois, ils réussirent à poser des piliers aux quatre coins des surfaces excavées. Fort surprise, Sean-souk les regardait avec un air dubitatif. Pour que ces piliers aient de bas en haut la même épaisseur, il fallait en nouer six ensemble, à raison de trois à l'endroit et trois à l'envers. Mais chose plus étonnante encore pour Sean-souk, les hommes s'étaient servis de l'écorce de ces roseaux pour en faire de solides lanières qu'ils fixèrent en six points différents. Bien sûr, les solives et les chevrons furent assemblés de la même façon. Le nombre et la longueur des roseaux variaient en fonction de leur emploi. Trois épaisses couches de roseaux avec leurs feuilles furent nécessaires pour rendre les toitures opaques et empêcher la lumière du jour d'y pénétrer. Ces roseaux, malgré l'absence de pierres plates servirent également de support à la couche de terre qui devait isoler le sol et pour construire les murs. Bien évidemment, les portes furent toutes faites avec des roseaux. Ainsi, ces abris étaient presque entièrement construits avec des roseaux, au point que les gens leur donnèrent le nom de «huttes de roseaux », terme qui trouvait son origine dans la province de Hamgyong dans le nord de la Corée. Enfin, ces roseaux avaient encore un autre avantage. Les plus petits servaient de combustible. C'est ainsi que de ces huttes s'élevait une fumée de roseaux. Cependant, les personnes, hommes et femmes, à force de tailler ces roseaux, avaient toutes les mains en sang. Sean-souk, sans se soucier des blessures, participait à la confection des claies pour former les murs. Trop gênée de voir les autres femmes travailler, elle avait tenu à mettre la main à la pâte comme elles. Bien que constituées d'une seule pièce, la taille des huttes variait en fonction du nombre de personnes par foyer. En poussant la porte d'entrée des huttes, on pouvait 31

voir l'espace qui servait de chambre et, à un niveau un peu plus bas, le coin cuisine. - Ouah ! Une maison! - Yah ! Comme il y fait chaud! Jou-hwan et Myong-hyé ne savaient que faire, tant ils étaient heureux de se retrouver le soir au chaud dans la hutte nouvellement construite et dans laquelle, pour sécher le sol, Seon-souk avait allumé un feu. En voyant ses enfants si heureux, Seon-souk sentit son cœur se déchirer. Comparée à la demeure qu'elle avait dû quitter, comment pouvait-on parler de maison à propos de cette hutte? Ses enfants, qui avaient terriblement souffert pendant un mois et demi, avaient déjà oublié leur maison et se réjouissaient de trouver enfin un toit dans cet abri tout juste acceptable pour des mendiants. Ainsi, même les souffrances avaient transformé les enfants. « Combien ils me font pitié... Quel sera leur avenir... » Se mordant les lèvres, Seon-souk avala ses larmes. Allongée pour la première fois depuis longtemps dans une pièce chauffée, Seon-souk tenait ses enfants serrés contre elle sans pouvoir trouver le sommeil. Elle repensait avec tristesse et colère à toutes les souffrances endurées. «Mais enfin qu'est donc la Russie pour le peuple coréen? Pourquoi donc la Russie écrase-t-elle ainsi les Coréens? Et pourquoi la patrie du communisme, qui a proclamé la libération de tous les peuples, agit-elle de cette manière? Comment, elle qui dit soutenir la cause des minorités ethniques, peut-elle agir de la sorte? Tout cela ne serait-il que mensonge et tromperie? Admettons même qu'il y ait un motif de nous déporter de force, pour quelle raison ne peuvent-ils nous fournir des explications? Et ne devraient-ils pas au moins nous traiter généreusement? Pourquoi ne font-ils pas leur devoir et éliminent-ils ceux qui parlent franchement? De quel droit ces bandits nous traitent-ils comme des chiens? Et même si nous étions des criminels ou des esclaves, il n'y a aucune raison pour nous traiter de manière aussi cruelle. Même les animaux ne sont pas traités ainsi! Les barbares! Libération des peuples opprimés, révolution, paradis des peuples, libération universelle, encouragement de la lutte pour l'indépendance 32

des minorités ethniques. Tout cela n'est que mensonge. Bande de voleurs! Association de malfaiteurs! » Ne maîtrisant plus son émotion, Seon-souk laissa couler ses larmes. Qu'est-ce qu'avait pu penser son mari au moment de mourir, lui qui avait combattu l'Armée blanche et les Japonais pour hâter l'avènement de la révolution soviétique et qui était revenu handicapé? En pensant à tout cela, Seon-souk crut qu'elle allait devenir folle. Elle n'attendait plus rien de la Russie qui était devenue pour elle un objet de haine. A mesure que les huttes étaient achevées et que des volutes de fumée s'élevaient ici et là, les autochtones, qui habitaient les environs, vinrent voir ce qui se passait. Bien qu'incapables de comprendre ce qui se disait, leur regard exprimait clairement qu'ils étaient fascinés. Ils étaient intrigués par le fait que des gens, de la même couleur qu'eux, aient soudain fait irruption dans cette région inculte et construit uniquement avec des roseaux ce qui ressemblait vaguement à des maisons. Ces gens, à première vue, vivaient sur un plateau. Ayant délaissé les terres basses et marécageuses où ne poussaient que des roseaux, ils habitaient un village entouré de terres fertiles. Lorsque toutes les huttes furent enfin achevées, un nouvel ordre leur tomba dessus. Regroupés en fermes collectives, ils devaient défricher cette zone marécageuse durant l'hiver, de façon à pouvoir l'exploiter dès le printemps suivant. Même s'ils n'avaient pas reçu un tel ordre, pour survivre, ils auraient été condamnés à trouver une autre solution. En coupant les roseaux pour construire les huttes, ils avaient déjà en partie fait le travail de défrichage. Chaque ferme collective était divisée en quatre brigades dont chacune avait à sa tête un chef. Celui-ci avait sous ses ordres soixante à soixante-dix personnes qui en général devaient défricher de 75 à 90 hectares. Bien sûr, Youn Seon-souk aussi s'était mise au travail. - Voyons, Maîtresse, laissez cela. Comment pouvezvous faire une telle corvée? Votre travail est d'instruire les enfants, protesta Kim Dou-man qui avait été nommé chef d'un groupe. 33

- Vous savez bien que pour le moment il n'y a pas d'école. - Oui, mais nous allons sans tarder en construire une. Comment pourrions-nous interrompre les études des enfants? Nous sommes en train de discuter de ce sujet, aussi, en attendant, reposez-vous. - Il n'en est pas question! Moi aussi, même si je n'arrache qu'une seule racine, je dois essayer. Je serais trop gênée devant les autres femmes si j'étais la seule à me reposer. En effet, toutes les femmes de dix-huit ans et plus étaient affectées aux différents groupes de défrichage. - Bien, dans ce cas vous pourriez procéder de la manière suivante: vous regroupez les enfants pour leur raconter des histoires d'autrefois et leur apprendre des chansons. Faites-les aussi jouer. Cela ne fait-il pas aussi partie de l'éducation? Ils aimeront certainement cela. En vrai Coréen, M. Kim, étant donné les circonstances, accordait la plus grande importance à l'éducation des enfants. Déjà dans la province maritime de l'ExtrêmeOrient soviétique, les Coréens étaient célèbres pour deux motifs. Premièrement, ils arrivaient toujours à survivre, même quand ils étaient exposés au sommet d'un rocher et, deuxièmement, même lorsqu'ils étaient affamés, ils pensaient d'abord à l'éducation de leurs enfants. Seon-souk décida finalement de suivre les conseils de Kim Dou-man. Chaque ferme collective était composée d'environ 250 foyers. Ayant réuni les enfants, Seon-souk les répartit en deux groupes, selon leur niveau d'instruction. Elle prit les plus avancés en classe le matin et les autres, l'après-midi. Selon ce que M. Kim lui avait dit, les parents des élèves furent très satisfaits, ce qui redonna un certain espoir à Seon-souk. Se nourrissant avec les rations de céréales qui leur étaient distribuées, les gens s'adonnaient quotidiennement à ce dur labeur de défrichage. Ils devaient puiser dans ce repas frugal les forces nécessaires pour se battre contre les racines des roseaux. Plus ceux-ci étaient grands, plus les racines s'enfonçaient en terre. Mêlées les unes aux autres, elles formaient de véritables boules inextricables.
34

Là où il n'y avait pas de roseaux poussaient d'autres plantes aux racines tout aussi difficiles à arracher. Heureusement encore, bien que ce fût l'hiver, il ne faisait pas aussi froid que dans la province maritime. Même si le vent soufflait, il était rare de voir de la neige et, quand il en tombait, elle fondait rapidement, alors que le massif de Tienshan en était entièrement recouvert. Pendant que les adultes, sans jamais s'accorder un instant de repos, poursuivaient leur dur labeur, les plus faibles, surtout des vieillards et des enfants continuaient à mourir. En effet, non seulement leur alimentation n'était pas équilibrée, mais en plus ils ne pouvaient pas se faire soigner. Dès que quelqu'un tombait malade, il y avait de fortes probabilités pour qu'il s'en aille dans l'autre monde. Bizarrement, les hommes, tandis qu'ils travaillaient, étaient soumis à intervalle régulier à une enquête. Les questions avaient principalement un rapport avec leur niveau d'instruction et leur expérience professionnelle. Les inspecteurs étaient bien sûr tous des Russes qui avaient à leur service des interprètes coréens membres du parti communiste. Ceux-ci, quelques années plus tôt, avaient quitté Vladivostok pour suivre une formation et devenir cadres du parti. A la fin de leur stage, ils avaient été envoyés dans cette région. Parmi les Coréens déportés de la région de Vladivostok, rares étaient ceux qui maîtrisaient le russe. En effet, partout où il y avait des Coréens ils vivaient regroupés entre eux, ce qui explique pourquoi il parlaient le russe avec tant de difficultés. Les hommes soumis à cette enquête étaient inquiets. - Que t'ont-ils demandé? - Oh, rien de particulier! Ce que je pensais de notre déportation dans cette région. - Que dis-tu? C'est une question à laquelle il est bien difficile de répondre. Et qu'as-tu dit? - Difficile? Comment difficile? J'ai dit ce que je pensaIS. - Comment? - « C'est insensé! Comment pouvez-vous nous traiter ainsi? » Voilà ce que j'ai dit. - Hé ! C'est un mensonge. Tu as dit juste le contraire. 35

- Si tu le sais si bien, pourquoi me questionner ainsi? Nous n'avons qu'une vie et nous sommes tous dans la même situation. - C'est vrai, dans notre cas, que pouvons-nous faire? Mais dans quel but mènent-ils cette enquête? - Que sais-je? Je ne pense pas qu'ils croient découvrir ce que nous pensons en posant des questions aussi stupides. - C'est bien embarrassant! - Que diable! Nous nous crevons au travail et ces bandits ont recours à toutes sortes de subterfuges pour nous décourager. Les gens avaient déjà compris qu'ils étaient suspectés et étroitement surveillés. Les personnes qui travaillaient dans la ferme collective à laquelle était affecté M. Kim, ne se livraient pas seulement au défrichage. Le dimanche, en vue de construire une école, ils mêlaient de l'argile et des feuilles de roseaux coupées en morceaux et fabriquaient des briques deux fois plus grandes qu'un oreiller en bois. M. Kim dirigeait l'ensemble des travaux. Cependant, Seon-souk, se sentant très gênée vis-à-vis des autres femmes, s'attacha encore davantage à réunir les enfants. Comme ils ne trouvaient rien pour jouer dans cette steppe où ne poussaient que des roseaux, ils aimaient bien se retrouver à l'école à peine abritée du vent. Ce fut alors que brusquement se produisit un incident. Depuis quelques jours Seon-souk enseignait le chant Arirang aux enfants du cours supérieur, quand subitement des policiers firent irruption. Elle fut aussitôt remise aux mains de la police secrète. Ignorant totalement pour quel motif elle avait été arrêtée, elle vivait dans la terreur. La police secrète était en effet connue depuis longtemps pour sa cruauté. Son mari déjà avait été livré entre ses mains. - Pourquoi as-tu enseigné ce chant? - Tout simplement parce que c'est un chant. - Cela nous le savons aussi. Mais ce n'est pas la question. Tu voulais inculquer aux enfants des sentiments antisoviétiques, c'est ça ? - Non, absolument pas.
36

- Comment non? Pour les Soviétiques, il n'y a qu'un seul hymne national! En enseignant I'hymne national coréen tu fais de la propagande antisoviétique. - Absolument pas! Ce chant n'est pas l'hymne national coréen. Ce n'est qu'un chant populaire que nous aimons bien. Renseignez-vous auprès des Coréens membres du parti communiste qui sont ici. Epuisée par cet interrogatoire répétitif, Seon-souk fut libérée après deux jours. Les Coréens, membres du parti, avaient en effet confirmé ses déclarations. Mais le fait qu'elle ne fut pas un homme avait aussi joué en sa faveur. - Tu vas continuer à enseigner ce chant? - Non. Jamais plus je ne recommencerai. - Peux-tu le promettre en même temps que tu jures fidélité aux Soviets? - Oui, je le jure. - Bien, alors signe. Sur le chemin du retour, Seon-souk éclata soudain en sanglots. Elle n'avait pas conscience d'avoir promis et signé dans une situation aussi humiliante. Elle pensait seulement à ses deux enfants. Après avoir écouté le récit de la maîtresse, tous restèrent bouche bée. - Ils se mêlent vraiment de tout maintenant. - C'est à en perdre le souffle! Où vivre dans de telles conditions? - Bon, ils ont dit qu'il ne fallait pas enseigner ce chant, mais est-ce que cela signifie qu'il ne faut pas non plus le chanter? - Voyons un peu. Que faut-il en conclure?

- Comment, ils nous interdisent de chanter ce chant? Arirang est interdit? Mais alors, que chanter? - Ah vraiment! c'est à en avoir le souffle coupé. Cependant, les adultes des autres fermes collectives se virent notifier la même interdiction pour avoir chanté en chœur tout en travaillant. Tandis que ceux-ci étaient arrêtés, il fut interdit de chanter Arirang dans toutes les fermes. Hélas, il n'y eut pas que cela. Plus aucune fête coréenne ne fut tolérée et,
37

- Quoi encore? C'est pourtant clair!

.

chose encore plus incroyable, la célébration du sacrifice aux ancêtres fut proscrite. Le jour du nouvel an était passé. Déjà on était au deuxième mois lunaire. Le changement de saison fut surprenant. Le temps s'était radouci de façon remarquable et il régnait un air de printemps. Les arbres reprenaient vie et l'herbe repoussait. Avec l'entrée dans la deuxième quinzaine du mois, toutes sortes de fleurs commencèrent à égayer la campagne. Mais plus que tout cela, ce qui étonna le plus les gens, ce fut de constater que de jour en jour le niveau de l'eau des fleuves montait. Alors que le débit des fleuves Amou-Daria et Syr-Daria était des plus faibles en hiver, il avait brusquement augmenté avec la fonte des neiges du massif des monts du Tienshan. Ainsi, dans cette région, le printemps était en avance de deux mois sur la province maritime de l'Extrême-Orient soviétique. En voyant l'eau couler en abondance, tous éprouvèrent un sentiment de soulagement. Pour eux qui devaient cultiver du riz, comme si c'était leur destin, il n'y avait rien de plus précieux que l'eau. Ils reprirent courage. Il fallait maintenant creuser un canal pour amener l'eau dans les champs. Sans s'accorder un instant de repos, tous se mirent au travail. Il fallait également construire les canaux d'irrigation et les levées autour des rizières afin de pouvoir dès cette année récolter du riz. Il était en effet prévu que les provisions alimentaires ne leur seraient fournies que jusqu'à l'automne. Ils devaient à cette époque être en mesure d'assurer leur propre subsistance, sous peine de mourir de faim. Depuis l'aube jusqu'au crépuscule, les gens, suant à grosses gouttes, s'éreintaient à défricher la terre. Bien que tous eussent travaillé sans relâche, l'école ne fut achevée qu'à la fin du troisième mois lunaire. A la fois très reconnaissante et gênée, Seon-souk ne savait plus que dire. Construite avec des briques en argile et couverte de roseaux, cette école, comparée aux autres bâtiments publics avait une apparence trop minable. - N'est-ce pas malheureux? Cela ressemble trop à une cage pour animaux. J'en suis vraiment désolé. Lorsque nos conditions de vie se seront améliorées, nous 38

en construirons une plus belle, s'excusa M. Kim, visiblement embarrassé. - Mais pas du tout. J'en suis très satisfaite et confuse. Je vais enseigner avec ardeur. Aux yeux de Seon-souk, cette école avait plus de valeur que n'importe quel palais, au point qu'elle en fut émue aux larmes. Du fait qu'elle avait participé à la fabrication des briques en argile auxquelles s'étaient mêlées ses propres gouttes de sueur, elle en était encore plus fière. Avec le quatrième mois lunaire, la chaleur commença à se faire sentir. Le printemps avait rapidement fait place à l'été. Mais un été précoce était également annonciateur d'un hiver précoce. Très au courant des variations saisonnières, les paysans avancèrent la date des semailles de riz. Ainsi, bien que le défrichage fût inachevé, ils commencèrent à faire monter l'eau dans les canaux d'irrigation. - Rien n'est impossible en ce monde! - Bien sûr! Ce n'est pas pour rien que l'on dit que la force de 1'homme est terrible. - C'est vraiment mystérieux! - J'ai l'impression de rêver. En voyant l'eau couler d'une rizière dans l'autre, les gens furent très touchés et même émus. Hélas ! Avec la chaleur qui augmentait, une nouvelle maladie fit son apparition. Les moustiques de plus en plus agressifs répandirent rapidement la malaria. Il était inévitable dans ces huttes que les gens se fassent piquer. Comme par ailleurs il leur était impossible de se procurer des médicaments, beaucoup moururent encore de cette fièvre. Quand celle-ci les faisait frissonner, il leur était interdit de se laver le visage ou les cheveux à l'eau froide. Huit sur dix de ceux qui tentaient malgré tout de se laver pour faire baisser la température finissaient par mourir. Sean-souk aussi ne fermait pour ainsi dire plus les yeux la nuit car elle était trop occupée à chasser les moustiques, de peur que ceux -ci ne piquent ses enfants endormis. Elle ne voulait en aucun cas qu'il leur arrive un malheur. Son cœur n'aurait pas résisté à une nouvelle

39

blessure. Ses enfants étaient pour elle son unique raison de vivre, son pilier et son espoir. Aux enfants de l'école elle ne cessait de répéter de ne pas s'approcher des rives du fleuve ni des buissons où le jour les moustiques avaient l'habitude de se cacher. Malgré cette mise en garde, quelques enfants s'en approchaient régulièrement pour attraper des poissons. Ils avaient en effet découvert de façon tout à fait surprenante la présence de carassins et de carpes. Pour les enfants affamés, il n'y avait rien de plus appétissant que ces poissons grillés au feu. A ce moment survint un événement tout aussi grave que la malaria. Un mois après avoir semé le riz, en de nombreux endroits il n'y avait toujours pas la moindre trace de pousses de riz, alors que là où les graines avaient germé normalement, les plants émergeaient déjà au-dessus de la nappe d'eau. En ouvrant les yeux pour découvrir la cause qui empêchait le riz de pousser, les gens remarquèrent une chose étrange. Dans les endroits où les graines n'avaient pas germé, ils constatèrent que par-ci par-là il y avait malgré tout une ou deux rangées de pousses. En les examinant de plus près, ils s'aperçurent que ces pousses avaient toutes un point commun: elles avaient pris racine dans les souches des roseaux qui, au lieu d'avoir été arrachées, avaient simplement été retournées. Ainsi, les graines tombées dans les racines des roseaux avaient germé et poussé normalement, alors que toutes les autres qui étaient tombées en terre étaient restées stériles. Les paysans comprirent à ce moment que la terre était imprégnée de sel. Bizarrement ce sel ne venait pas de la mer mais de la terre qui, ici et là, était salée tout comme les montagnes des environs. Sans perdre un instant, tous se remirent au travail. Il fallait dessaler le sol. Pour cela, ils vidèrent les rizières de leur eau pour y déverser de l'eau douce et répétèrent cette corvée à plusieurs reprises. Tandis que les hommes s'épuisaient à rendre les terres fertiles, les femmes s'affairaient dans les champs où elles semaient des haricots et des graines de piment. Cela faisait en effet déjà 40

plus de six mois qu'elles n'avaient plus de sauce et de pâte de soja, ni de pâte de piment. Ce travail achevé, elles semèrent des graines de radis, de choux, d'épinards et d'autres légumes. Les légumes poussaient bien dans cette terre; sans doute parce qu'elle était restée longtemps en friche. Lorsque les paysans virent sortir de terre les premières feuilles des légumes, ils retrouvèrent tous une nouvelle énergie. Ils pouvaient enfin manger de la soupe et du kimchi préparé uniquement avec du sel. L'été dans cette région était cependant étonnant. Depuis le quatrième jusqu'au huitième mois lunaire, pas un nuage ne traversa le ciel toujours d'un bleu très pur. Au cours du sixième mois, la période la plus chaude, la température grimpait souvent jusqu'à 37 ou 38 degrés. Bizarrement, malgré l'absence de précipitations pendant plusieurs mois, il n'y avait pas de sécheresse. En effet, depuis l'automne et durant tout l'hiver, la terre avait eu le temps d'absorber les abondantes chutes de pluie et de neIge. Le riz arrivait à maturité; c'était la fin du septième mois. Un jour, la femme de Kim Dou-tae qui travaillait dans les champs poussa un cri et s'effondra en touchant le bas de sa jambe. Surprises, les autres femmes accoururent vers elle. Avant que les femmes n'aient eu le temps de comprendre de quoi elle voulait parler, ses yeux s'étaient révulsés et elle avait expiré. Choquées, les femmes examinèrent sa jambe. Sur le mollet droit elle avait une marque rouge de la taille d'une pièce de monnaie et qui était en train d'enfler. Au centre de cette marque il y avait une trace de piqûre semblable à celle d'une épine. Alors, sans tarder, elles inspectèrent en détailles environs. - Ce doit être cela. Là! s'écria soudain une des femmes en montrant du doigt une araignée à la forme étrange avec sa queue redressée et qui se déplaçait lentement en traînant son abdomen bombé. - Croyez-vous que c'était cette araignée? - Ce n'est pas un serpent? 41

- Ce... ce... ceci...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.