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Atalan

De
335 pages
Les coups du sort brûlent aussi vite qu'un feu de paille. Atalan, jeune ange de l'armée céleste, perd pieds le jour où la femme qu'il aimait, Elenae, se fait brûler avec leur enfant, Tanem, au nom de la Sainte Eglise. Ses convictions, sa foi en Dieu et les hommes s'effondrent alors comme un château de cartes. Se laissant envahir par les tourments de la haine et de la rancœur, Atalan sombre dans une déchéance qui l'entraîne vers des abîmes sans fins. Son chemin le conduira jusqu'à intégrer les rangs de l'armée ennemie, pour évacuer sa rage envers ceux qui l'ont dépossédé de toute joie. Il erre sans but jusqu'au jour où une sordide révélation pourrait bien lui redonner une noble cause à défendre : sauver les âmes de sa famille.
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2
Atalan

3Mathieu Guibé
Atalan
Chroniques d'un ange déchu
Roman fantastique
5Éditions Le Manuscrit
Paris























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com
© Couverture : droits réservés
ISBN : 2-7481-9958-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748199581 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9959-6 (livre numérique) 199598 (livre numérique)

6





À toutes les plumes qui ont porté Atalan .
8
PROLOGUE
Les traits de son visage disparaissaient
derrière sa longue chevelure dorée. À genoux
dans la poussière, il était assailli par l’odeur de
chair brûlée qui emplissait l’air de plus en plus
irrespirable, tandis que des volutes de fumée
dansaient autour de lui, tels des diables. Ses
mains fines et délicates ramassaient, en vain, les
cendres qui jonchaient la terre calcinée,
s’enfuyant entre ses doigts tremblants. Il
suffoquait, il aurait voulu crier mais restait sans
voix. Il n’avait même plus assez de forces pour
se tenir droit, et ses mains devinrent, bientôt,
l’ultime soutien lui permettant de ne pas s’étaler
ventre à terre sur ce lit noirâtre. À son flanc
dormait dans son fourreau une arme qui ne lui
avait été d’aucune utilité pour empêcher ce
drame. Ses longs cheveux blonds balayaient le
sol, agités par les tremblements qui parcouraient
son corps.
Une larme perla le long de sa joue et ruissela
jusqu’à la pointe de son menton parfaitement
imberbe avant de chuter dans une lueur, tel le
9 Atalan
scintillement d’un diamant chatouillé par les
rayons de l’astre solaire. Elle finit sa course au
cœur des cendres humaines, comme une goutte
de pluie qui s’écrase sur des terres arides. Mais
aucune eau n’aurait pu redonner vie à ces
cendres, aucune… Cette larme fut suivie de tant
d’autres qu’elles auraient fait d’un désert un
océan de tristesse. Il donnait libre cours à sa
peine dans un silence abyssal, laissant
l’assistance médusée par cette tragédie. Son
corps ne tremblait plus, il restait immobile, et si
ses larmes n’avaient pas continué de couler, on
aurait pu croire qu’il eut été sans vie.
Se passa alors une chose étrange : une
excroissance anormale commença à apparaître
sur la voûte de son dos. Ce phénomène
s’accompagna d’un murmure qui mit fin à ce
silence mortuaire.
– E… El… Elenae…
Sa voix tremblante était à peine perceptible,
couverte par les hurlements du vent.
Soudain, tous les muscles de son torse se
contractèrent, puis il se redressa, les bras en
croix, les poings serrés, hurlant le nom de cette
âme qui venait de disparaître.
– Elenae ! ! ! ! ! ! !
Son cri de désespoir fut si fort qu’il résonna à
des lieux à la ronde faisant entendre à qui le
pourrait la tristesse qui l’habitait.
10 Prologue
Au même instant jaillirent de son dos, lui
déchirant la peau dans une gerbe de sang, deux
grandes ailes de plumes aussi blanches que la
neige cristalline, éblouissantes et scintillantes
comme une nuée d’étoiles.
Elles se refermèrent sur lui comme pour le
consoler, atténuer sa souffrance par une
tendresse maternelle.
Un ange… il était un ange au service de
Dieu, et cela faisait des siècles maintenant qu’il
combattait, par l’épée, les ennemis du Seigneur,
jusqu’au jour où il l’avait rencontrée.
Belle comme un astre brûlant, elle avait
éclairé son existence de luttes incessantes. Lui
qui avait passé sa vie à porter l’amour de Dieu
aux hommes, avait ressenti pour la première
fois celui des hommes à travers son tendre
regard. Liés par l’amour le plus pur qui soit, ils
avaient rêvé de vivre ensemble pour l’éternité
avec le fruit de leur union : un jeune garçon
nommé Tanem, un miracle de l’amour, le
mélange de deux mondes.
Le destin en avait voulu autrement…
Ce jour-là, en parcourant les cieux, il avait été
pris de violents maux de tête. Son nom, appelé
sans relâche, avec tant de douleur, résonnait si
violemment dans son crâne qu’il avait
l’impression que des milliers d’épées le lui
transperçait. Seulement, cette voix ou plutôt ces
voix ne lui étaient pas inconnues, c’étaient celles
11 Atalan
de sa famille, sa famille qui l’appelait
désespérément. Il vola aussi vite qu’il le put,
perçant le ciel bleu azur d’une raie de lumière,
comme une étoile filante en plein jour. Sa seule
idée : les sauver, et à chaque cri, il accélérait le
battement de ses ailes angéliques.
Trop tard… il était arrivé trop tard. Une fois
à terre, camouflé en homme, il s’était frayé un
chemin à travers la foule fanatique, sentant ses
forces l’abandonner de plus en plus à chaque
pas qui le rapprochait du lieu du drame. Il
s’effondra, abattu, sur les cendres de son jeune
fils et de son aimée.
Et maintenant qu’il était ailes déployées, cette
foule se manifestait ; certains prenant peur
commencèrent à s’agiter en tous sens, d’autres
qui ne croyaient pas ce qu’ils voyaient, se
frottaient les yeux ou le pointaient du doigt,
mais personne n’osait prononcer un seul mot
face à lui. Personne, sauf un homme, vêtu d’une
sombre soutane de clerc, qui vociféra en
direction de la foule un discours obscur :
– Voici la preuve que cette femme était
bien une sorcière. Fille du diable, la
pécheresse a appelé un démon pour nous
punir, mais sans sa maîtresse, il est faible et à
notre merci. Que la grâce de Dieu nous
vienne en aide ! Châtions le démon, châtions
le démon !
12 Prologue
Il acheva sa phrase en le désignant du doigt
puis commença une prière en latin, alors que
déjà la foule exhortée lui jetait des pierres,
déchirant à chaque impact la peau blanche de
l’ange malheureux qui ne bougeait plus depuis
le début de cette agitation. Le prêtre reprit :
– C’est par le feu purificateur qu’il périra,
comme cette traînée du Diable et son bâtard
de fils.
L’homme d’église s’approcha de l’ange, une
torche à la main, mais s’arrêta soudain à deux
pas de lui. Un vent fort venu de nulle part
éteignit alors la torche sans qu’il y prête
attention, terrorisé par ce qui était en train de se
dérouler sous ses yeux.
Les larmes de l’ange prenaient une teinte
noire comme la nuit et se mettaient à sécher le
long de ses joues, s’incrustant dans sa peau
nacrée. L’iris de ses yeux vert de jade devint lui
aussi noir. Cette même obscurité était en train
d’altérer ses cheveux de leur racine jusqu’à leur
pointe. Ce fluide qui le parcourait, se
propageant comme la peste, le pervertissait
jusqu’à l’immaculée blancheur de ses ailes qui
devinrent aussi noires que le plumage du
corbeau. Seule sa peau était restée blanche. Mais
elle serait désormais marquée pour l’éternité de
ces larmes de souffrance. Ainsi son visage ne
témoignait plus d’une douceur chaleureuse mais
13 Atalan
d’une profonde haine, baignée dans la douleur
et la tristesse.
– L’éternité abritera ma souffrance…
Qu’il en soit de même pour vous…
À ces mots, tous les membres de l’assemblée
prirent feu comme par magie, se consumant
dans des cris atroces. Hommes, femmes et
enfants qui s’étaient nourris du spectacle du
bûcher de sa famille furent emportés par des
flammes vivaces. Ces torches humaines
poussant des cris affolés se mirent à courir en
tous sens. Ils succombèrent un à un, se roulant
par terre, étendant le feu aux habitations les
plus proches. Bientôt l’incendie dominerait tout
le village. Au milieu de ce carnage, l’ange s’était
relevé et se dirigeait d’un pas lent vers le prêtre
qui avait réchappé à ce sort, passant à travers les
cadavres encore fumants de la foule.
– Pitié ! Non ! Mon Dieu, ayez pitié de
nous !
– Que Dieu vous pardonne… Moi, je ne
le ferai pas.
Lui laissant voir pour dernière image celle de
son regard noir qui le hanterait pour l’éternité, il
lui trancha la tête de son épée à la lame
dorénavant aussi sombre que son âme.
Les siècles avaient défilé, mais à l’aube du
troisième millénaire, son regard noir était
toujours la dernière chose qu’il laissait entrevoir
à ses victimes…
14
TERRE
Les branches du taillis frémirent. S’en
suivirent des bruissements de feuilles, trop
fréquents et trop bruyants pour être nés de la
caresse du vent. Quelque chose ou quelqu’un se
rapprochait. À cette heure tardive de la nuit, les
errances nocturnes d’une bête sauvage affamée,
en quête d’un repas salvateur, eurent été
banales, bien que plus rares cependant depuis
que la main de l’homme étouffait la forêt. Mais
ce fut justement une main humaine qui perça le
feuillage des broussailles et les écarta lentement
pour se frayer un passage. Une tête dont le
visage était assez jeune, se glissa à travers cette
petite fenêtre de branchages. Les deux yeux
fixèrent attentivement le paysage, plissés,
presque clos pour mieux percevoir ses contours
effacés par l’obscurité d’une nuit sans lune. Les
épais verres de lunettes que le jeune homme
portait en monture n’y changeaient rien, la nuit
l’enveloppait dans ses ténèbres d’une rare
intensité.
15 Atalan
– Jean ! Passe-moi la lumière, j’y vois
rien !
– Oui, ça vient, mais parle moins fort, on
pourrait nous…
– Entendre ? ! Ne sois pas idiot. On est à
plus de deux bornes du village le plus proche.
Allez, file la lampe torche.
– Ouais, tiens, attrape, conclut-t-il ainsi
d’une voix inquiète.
Un spot lumineux traversa les branchages,
comme une luciole surdimensionnée au vol
disgracieux. La lampe torche fut alors rattrapée
au vol par le jeune homme qui, pour ce faire,
dut lâcher précipitamment les branches qu’il
tenait d’une main ferme. Celles-ci, une fois
libérées, vinrent lui soutirer un juron de bonne
éducation en lui fouettant le visage. Il contint
son énervement et braqua le faisceau de lumière
à travers les branchages, tentant à nouveau de
glisser sa tête au travers pour identifier les lieux.
– Bingo, c’est là !
Le spot lumineux s’était posé sur un mur de
pierre, usé par le temps, et dont le crépi naturel
n’était que plantes vivaces. La lumière balaya la
façade de briques révélant ainsi ce qui devait
être une ancienne abbaye, laissée à l’abandon.
– En avant, appelle les filles et faites
passer les sacs.
Le jeune homme écarta d’avantage les
branchages et engagea une première jambe,
16 Terre
faisant craquer plusieurs brindilles au passage,
puis traversa ce mur naturel, non sans faire
quelques accrocs à sa chemise et parer sa toute
nouvelle coiffure en bataille de plusieurs feuilles
mortes. Quelques minutes plus tard, il fut
rejoint par Jean dont le long manteau de cuir
n’avait, lui, pas souffert de l’agression des
arbres, et par deux jeunes filles. Tous les trois
portaient de gros sacs sur le dos, ce qui les
avaient fortement gênés pour traverser le
feuillage, à croire que ce dernier était pourvu
d’une volonté propre dont il se plaisait à user
pour empêcher les jeunes gens d’approcher du
lieu abandonné. L’une des filles, après s’être
brièvement recoiffée de la main, rompit le
silence, sortant ses trois amis de la
contemplation de ce lieu, loin de tout, et qui
s’offrait à eux comme s’il s’agissait d’une
découverte archéologique.
– Une chance qu’on ne se soit pas
perdus, le ciel est couvert ce soir, impossible
de voir la lune ou ne serait-ce qu’une étoile.
Vous n’avez pas réussi à trouver plus isolé et
plus inquiétant ?
La voix était calme et reflétait de
l’intelligence et de la présence d’esprit, mais elle
était teintée d’une nuance d’inquiétude qui capta
l’attention de David, l’initiateur de ce périple.
– Hé, ne commence pas à t’en faire,
Sandra. Ce n’est pas une maison hantée, c’est
17 Atalan
une ancienne église à l’abandon. Il ne va rien
se passer.
– Oui, je sais…
– David a raison ! Ne te mine pas l’esprit
pour des raisons stupides. On est là pour
s’amuser, n’est-ce pas ? intervint la seconde
fille.
– Oui, merci Estelle, répondit
évasivement Sandra.
Contenant sa frayeur, elle tenta néanmoins
de sourire à son amie et suivit David et Jean qui
se dirigeaient vers la lourde porte en bois,
moisie par le temps. Elle était fermée mais
apparemment non verrouillée. Cependant, le
bois gonflé par l’humidité et les gonds rouillés
n’aidaient pas à l’ouverture, offrant une
résistance ardue qui rendait inutiles les efforts
du jeune David.
– Reste pas planté là, viens m’aider, Jean.
Son ami le rejoignit alors. Tous deux
n’étaient pas des athlètes mais faisaient
suffisamment de sport pour être bien bâtis, et
leurs efforts combinés vinrent à bout de la
porte qui céda et s’ouvrit d’un seul coup,
manquant de faire tomber les deux jeunes gens
qui ne rencontrèrent soudain plus de résistance.
Les battants vinrent s’écraser contre les vieilles
et lourdes pierres des murs de l’abbaye, faisant
tomber des fils de poussière de la voûte
d’entrée. Une odeur de renfermé et de
18 Terre
moisissure fétide émanait du coeur du
bâtiment ; elle pouvait désormais s’échapper à
l’air libre. Personne ne semblait être venu
depuis des années. David reprit la lampe torche
qu’il avait confiée à Estelle, non sans lui offrir
un sourire charmeur au passage, puis il dirigea
la lumière vers l’intérieur. À ce moment-là, ils
poussèrent tous un cri de surprise, il avait mis
ainsi à jour plusieurs silhouettes menaçantes.
– Pas de panique, ce sont juste des
statues, annonça David, alors que lui-même,
bien qu’il tentait de le cacher, reprenait son
souffle après cette frayeur.
Il hésita un moment puis leva le pied pour
franchir le seuil de l’abbaye et le reposa sur un
sol couvert d’une pellicule de sable poussiéreux.
Il promena le faisceau de la lampe ça et là,
s’arrêtant sur chacune des statues et plus
particulièrement sur leur visage.
– C’est incroyable, il doit y en avoir plus
d’une centaine, intervint Jean qui, rejoignant
David à l’intérieur du bâtiment, s’émerveillait
de cette exposition d’art inattendue.
– Qu’est-ce qui s’est passé ici ? ajouta
Sandra. Regardez… il n’y a que ces statues.
– Et ouais, tu t’attendais à quoi ? Ce lieu
est à l’abandon depuis des années, ça ne
pouvait pas être le grand luxe, ironisa Jean.
19 Atalan
– Non mais je veux dire… où sont passés
les bancs et tout le reste ? Il n’y a même plus
d’autel… Juste les statues.
– Sandra, ne cherche pas le mystère
partout. L’église a été abandonnée, mais ça ne
veut pas dire qu’ils y ont tout laissé. Ils ont
dû faire don du mobilier à d’autres églises. Et
pour les statues, le lieu a dû servir d’atelier de
rénovation pendant quelques temps ou bien
simplement d’entrepôt.
L’explication de David tenait la route et la
discussion prit fin sur cette idée. En effet,
plusieurs des statues étaient partiellement
brisées ou alors avaient un aspect usé et sali par
le temps.
Estelle s’approcha de l’oreille de Sandra et lui
murmura avec une pointe d’ironie :
– Alors, on cherche le mystère ? À croire
qu’il ne s’apprête pas à procéder à un rituel
satanique dans une église abandonnée et
isolée en pleine nature, lui, l’enfant de
chœur… On ne fait pas plus croyante et
pratiquante que sa famille !
Sandra étouffa un petit rire.
Les quatre jeunes gens se mélangèrent aux
statues. Chacun déambulait entre ces œuvres
de pierre ternie comme dans les allées d’un
musée.
– Vous avez remarqué ?
20 Terre
– Quoi encore ? L’odeur d’eau croupie ?
Tu vas nous dire que c’est étrange qu’on ne
vienne pas changer l’eau des bénitiers dans
une église laissée à l’abandon ?
– Non…
Sandra baissa la voix comme hypnotisée par
ce qu’elle regardait.
– Ce sont tous des anges.
En effet, toutes les statues représentaient des
anges ; cela allait de l’angelot chérubin à des
représentations plus élaborées : des anges
magnifiques vêtus de longues toges qui
tombaient jusqu’à leurs pieds nus, leurs ailes
repliées dans le dos. Ils adoptaient une position
pieuse, parfois même de prière. Ils avaient tous
le visage d’un saint trouvant la béatitude dans
son amour pour Dieu, ou baigné de tristesse par
égard aux souffrances humaines. Tous sauf un,
celui qui envoûtait l’esprit de Sandra.
Cet ange, contrairement à tous les autres,
évoquait un guerrier. Il portait sous une paire
d’épaulettes travaillées pour rendre l’aspect d’un
plumage, un plastron où était gravé sur le torse
le visage d’une sainte en pleurs. Les yeux de la
femme représentée sur l’ornement étaient vides,
comme les globes blancs de la plupart des
statues. Pourtant, les larmes qui coulaient sur
ses joues lui prêtaient vie et semblaient animer
ses yeux aux pupilles absentes. À la taille, un
lourd ceinturon, orné de différents motifs,
21 Atalan
portait le fourreau d’une longue épée au repos
dans son étui recouvert de runes étranges. Bien
qu’en habit de guerrier, l’ange sculpté n’adoptait
nullement une posture de combat fière et
chevaleresque. Au contraire, il semblait
complètement abattu, assis sur le haut socle de
pierre, une jambe pendant tout du long, et
l’autre, pliée, reposant sur le bord. Il se tenait la
tête d’une main, son coude reposant sur son
genou relevé, tandis que son second bras
pendait nonchalamment le long de son corps.
Une abondante chevelure aux détails finement
travaillés tombait entre ses épaules, laissant
apparaître un visage jeune, pur, mais surtout
troublant. Troublant parce qu’il semblait rongé
par une infinie tristesse, les traits figés par une
souffrance intense. Le travail du sculpteur était
tellement précis qu’il conférait à la statue une
impression de vie. Sandra se sentait envoûtée
par ce visage, à la fois éblouie par cette beauté
froide et attristée par cette expression d’infinie
douleur. La statue semblait poser son regard sur
la jeune fille. Celle-ci s’approcha alors lentement
du bloc de pierre sur laquelle reposait l’ange et
se dressa sur la pointe des pieds. Elle tendit la
main vers la joue ocre de la statue, ne quittant
pas son visage des yeux. Ne parvenant toujours
pas à en caresser la surface lisse, elle intensifia
son effort jusqu’à ce que sa main ne soit plus
22 Terre
qu’à quelques centimètres de cette peau
marbrée.
Soudain, la statue ouvrit ses yeux en grand,
fixant la jeune fille, rompant cette monotonie
ocre par deux yeux bien réels, aussi noirs que
l’ébène. La jeune fille poussa un petit cri sous la
surprise, perdit l’équilibre et tomba à la renverse
dans un lit de poussière qui se souleva dans les
airs, la faisant tousser et lui piquant les yeux. Ses
amis accoururent.
– Quoi ? Qu’y a-t-il ?
– La statue… elle est vivante. Elle me
regardait…
David s’approcha et examina le visage de la
statue. Ses yeux étaient clos.
– Une illusion d’optique, c’est tout. Il faut
avouer que l’artiste s’est surpassé pour celle-
là. Mais ça ne suffit pas à lui donner vie.
Allez, viens, on a pas mal de boulot. Ça va
être une nuit fantastique.
Il lui tendit la main pour l’aider à se relever.
Elle regardait toujours la statue, et plus
précisément ses yeux. Elle voulait vérifier par
elle-même qu’ils étaient bien inertes. Elle se
décida enfin à attraper la main que son ami lui
tendait pour l’aider à se relever, tout en prenant
appui sur son autre main plongée dans le sable.
C’est alors qu’elle sentit un étrange objet sous
ses doigts, dont elle se saisit. Tandis que ses
amis repartaient déjà pour poursuivre les
23 Atalan
préparatifs, elle observa l’objet en question.
Une plume recouverte de poussière. Elle souffla
dessus laissant apparaître sa véritable nature.
Une plume noire comme celle d’un corbeau,
mais beaucoup plus grande. Son instinct la
poussa à regarder de nouveau cette mystérieuse
statue, l’interrogeant du regard sur la
provenance de cette plume.
– Sandra ! Tu viens ? !
Rappelée à la raison, Sandra s’en retourna
auprès de ses amis, après avoir lâché la plume
qui, lentement, retomba au pied du socle de
pierre.
Une demi-heure et quelques boissons
alcoolisées avaient suffi à ces apprentis de
l’occulte pour achever les préparatifs de leur
rituel, sans doute déniché dans le livre le plus
moisi de l’étagère la moins fréquentée de la
bibliothèque municipale. En réalité, ce
cérémonial avait été inventé de A à Z par le
meneur du groupe, David, et n’avait pour
unique but que d’impressionner les filles qui les
accompagnaient. Aussi sa robe de cérémonie
avait-elle été cousue à partir d’un vieux drap
noir. Le pentacle qui recouvrait dorénavant le
plancher de l’église avait, quant à lui, été tracé
avec du sang fraîchement sorti d’un pot de
peinture rouge bon marché. Jean appuya sur la
touche lecture du poste radio qu’il avait
emporté. Les enceintes émirent une messe
24 Terre
latine, remixée à la sauce techno par les soins
des deux jeunes hommes. Dans ce lieu isolé, ils
n’hésitèrent pas à pousser le volume au
maximum, et les dizaines de statues se mirent à
vibrer sous la puissance des basses. Les vitraux
tremblaient et faisaient tomber en cascade la
poussière du rebord des fenêtres. David
s’avança au milieu du pentacle. Il avait enfilé
son costume, ôté ses lunettes, plaqué ses
cheveux en arrière et prenait, grâce à un parfait
jeu d’acteur, l’air adéquat, grave et sérieux
comme celui de tout bon prêtre prêchant à ses
ouailles. Jean, vêtu d’une toge identique,
s’agenouilla face à lui, en dehors du pentacle, le
regardant d’un œil complice. Estelle suivait le
rituel avec excitation, comme le montrait le
scintillement qui habitait son regard. Quant à
Sandra, elle observait le déroulement mais
semblait ailleurs et préoccupée. Le maître de
cérémonie prit la parole :
– Ô Puissances Obscures, ô Puissances
Ténébreuses, entendez mon appel. Moi,
créature de chair et de sang, je viens
humblement quémander votre pouvoir
obscur. Ô vous, Lucifer, Grand Maître du
Mal, accédez à ma requête. De grâce,
accordez-moi votre pouvoir ! Je jure
solennellement de me rallier à vos rangs et de
répandre le mal de mes mains, en votre grand
nom, Seigneur des Enfers.
25 Atalan
Le discours était très bien ficelé, prononcé
avec l’assurance d’un homme politique et le ton
d’un acteur de films noirs. L’ombre provoquée
par la lueur des nombreux cierges, creusait les
yeux de David, rendant son visage sombre,
presque démoniaque. Si Estelle masquait un
début de fou rire, s’étant surprise à sursauter,
Sandra, qui était plus susceptible de croire en ce
rituel après ses récentes hallucinations,
commençait à s’inquiéter. Mais elle n’avait pas
le courage d’intervenir. Au moment où David
marqua un temps d’arrêt au cours de sa prière
occulte, la musique néo-religieuse diffusée par
les enceintes du poste fut prise de violentes
déformations sonores, saturées en parasites,
assourdissantes et insoutenables, comme en
réponse à l’appel du jeune homme. Jean se
prosterna au changement brutal de la musique,
si tant est qu’on pût encore la dénommer ainsi,
comme pour confirmer l’hypothèse d’une
manifestation musico-démoniaque.
– Ô Chef des Armées de l’Ombre, Maître
des Créatures des Bas-fonds, vous m’avez
entendu, vous avez répondu à mon appel. Je
me plie à votre volonté. Que dois-je faire
pour recevoir votre malédiction et posséder
votre pouvoir ? Ordonnez, je m’exécuterai.
David leva les yeux au ciel, comme possédé
par les puissances maléfiques, attentif aux
manifestations de leur présence, prêt à agir sous
26 Terre
leur commandement. Soudain, comme frappé
par une révélation, il dit d’une voix glaciale :
– J’entends et j’exécute en votre nom. Et
pour vous prouver mon dévouement, je vais
faire couler le sang d’une vierge ici même.
Suite à cette annonce, au ton plus que
sérieux, Jean se releva et se tourna vers les deux
jeunes filles, puis s’approcha d’elles d’une
démarche très cérémonieuse, pendant que
David sortait de sa manche une longue dague
dont le manche était serti d’un rubis factice.
Estelle sentit son pouls s’accélérer quand
Jean tendit la main vers elle comme pour
l’inviter au sacrifice. Elle sourit intérieurement.
Ces deux-là n’avaient pas froid aux yeux et ils se
prenaient vraiment au jeu pour en arriver à leurs
fins. Vraisemblablement, ils s’étaient renseignés
sur elles, et toutes les deux n’étaient pas là par
hasard mais pour leur virginité. Consciente de
ce qu’attendaient les garçons de cette soirée,
Estelle ne s’en offusquait pas. À vrai dire, Jean
lui plaisait assez et l’alcool ingurgité avait eu
raison de ses dernières barrières. Aussi endossa-
t-elle, par pur amusement, le rôle de la future
sacrifiée, avant d’aller plus loin.
– Mais… mais… je ne suis pas vierge,
balbutia-t-elle, avec un talent d’actrice qui
n’avait rien à envier à celui des deux garçons.
27 Atalan
Jean afficha alors un sourire en coin, reflet
simultané d’un profond sentiment de réussite
mêlé à une excitation sadique.
– Je ne demande qu’à te croire, Estelle,
mais comment pouvons-nous en avoir la
preuve ? dit-il sournoisement.
La jeune fille, plus qu’émoustillée, se leva,
tout en mordillant le bout de son doigt. Son
visage affichait un air timide et innocent,
comme si elle ne savait pas ce qui allait suivre.
Elle s’approcha de Jean, posa délicatement la
main sur son torse et l’embrassa sans retenue,
témoignant de ce qu’elle était prête à offrir. Le
garçon, tout d’abord surpris par une soumission
si hâtive, fut décontenancé puis adopta aussitôt
un air satisfait, en imaginant déjà ce qui allait
suivre, déshabillant du regard la jeune fille qui
ressemblait à une proie sans défense, prête à se
jeter dans la gueule du loup. Pensant alors à son
ami, il se tourna vers Sandra :
– Ça sera toi alors, Sandra, sauf si tu nous
apportes toi aussi la preuve que…
Jean s’arrêta net lorsqu’il vit Sandra, ou
plutôt son fantôme. La jeune fille était devenue
plus pâle qu’une morte et tremblait de tout son
corps. Ses yeux, immobilisés par cette peur
soudaine, regardaient fixement en direction de
David, plus précisément derrière lui.
Jean se retourna et vit alors ce qui terrorisait
Sandra. Il avait cru, dans un premier temps, à
28 Terre
une réaction exagérée de sa part, provoquée par
le faux rituel, et cela l’avait amusé, mais, devant
l’ampleur de la peur qui figeait le visage de son
amie, il avait cédé lui même à une panique dont
la source lui était encore inconnue. Il ne lui
fallut pas longtemps pour en connaître la
raison. Au fond de la pièce, quelque chose
bougeait. Ils n’étaient pas seuls. Au moment
même où il distingua cette ombre, Estelle
poussa un cri de terreur en apercevant à son
tour cette forme qui se déplaçait dans la semi-
obscurité. Alerté par le cri d’Estelle, David qui
n’avait pas quitté son rôle, simulant une transe
spirituelle, se retourna alors vivement. Lorsqu’il
découvrit cette cinquième personne, il sursauta,
reculant d’un pas, avant de sentir ses muscles
l’abandonner et de rester paralysé par la peur.
Apparemment, malgré l’obscurité dans laquelle
était plongé le fond de l’abbaye, il s’agissait bien
d’une personne. La forme était humaine, grande
et fine avec une longue chevelure lui tombant
dans le dos. L’inconnu avait été surpris par
Sandra alors qu’il se relevait, debout sur le
socle, où quelques minutes auparavant la jeune
fille observait encore ce qu’elle croyait être une
sculpture. Et voilà qu’à présent, la statue,
redressée, faisait face aux quatre jeunes gens, la
tête légèrement inclinée, une épaisse mèche de
ses cheveux retombant sur son visage, le leur
dissimulant. Personne ne bougeait, tous étaient
29 Atalan
paralysés, mais convaincus qu’ils n’étaient qu’en
présence du gardien du domaine, d’un vieux
moine, ou de quelqu’un qui avait trouvé refuge
en ce lieu isolé et abandonné. La ligne du corps
dont les détails restaient encore masqués par
l’obscurité, indiquait qu’il s’agissait d’un
homme. Celui-ci promena lentement sa tête de
gauche à droite, scrutant d’un regard invisible
derrière ses mèches les quatre jeunes gens un à
un. Et bien que ce geste semblât prendre une
éternité, aucun d’eux n’eut la force de fuir.
L’homme en question s’approcha du bord du
socle de pierre, les pieds à demi dans le vide,
puis se laissa glisser sur le sol. La lueur des
cierges, juste avant qu’un souffle ne vienne les
éteindre, éclaira une couche de poussière,
épaisse et grise, qui se détacha de son corps,
rejoignant au sol le nuage de sable que sa chute
avait soulevé. La pièce n’était plus éclairée que
par les lampes torches qui étaient installées ça et
là, couvrant la majorité de sa surface, et
faisaient de chaque statue une nouvelle ombre
en apparence aussi vivante que la première aux
yeux des jeunes gens. Ils ne distinguaient
presque plus l’homme dans cette nouvelle
obscurité, mais parvinrent tout de même, lors
d’un bref moment d’accalmie dans la musique, à
percevoir le bruit du sable crissant sous des pas.
Alors que les chœurs de la musique
s’intensifiaient, célébrant le moment où les
30 Terre
garçons auraient dû triompher, ceux-ci furent
les spectateurs de la progression de l’étranger. Il
marchait lentement, silencieusement. Il n’avait
pas encore prononcé un seul mot, ni fait un
seul vrai geste, à part celui de mettre un pied
devant l’autre. Il quitta l’obscurité pour
traverser l’un des faisceaux de lampe. La
lumière eut alors bien le temps d’éclairer les
détails qu’elle touchait de son doigt. Ce fut tout
d’abord le plastron de cet homme qui semblait
sortir tout droit d’une autre époque. Cette
armure, sans son masque de poussière, était en
réalité noire, et malgré une couche plus tenace
qui ternissait son éclat, son motif, la femme en
pleurs, était en argent. Son visage disparut,
happé de nouveau par le manteau noir de
l’obscurité, alors que le voile de lumière d’une
autre lampe vint éclairer cette fois-ci l’épée qui
se tenait à son flanc, fixée à son ceinturon. Mais
celle-ci eut sans doute préféré l’ombre à la
lumière car son fourreau, révélant lui aussi sa
vraie nature à chaque pas dont le mouvement
laissait glisser une nouvelle couche de poussière
au sol, était également noir. La garde se
constituait d’un arc de plumes taillées dans du
métal argenté, naissant toutes du pommeau,
argenté lui aussi. L’arme semblait posséder sa
propre âme. Une beauté s’en dégageait, presque
troublante sous ces couleurs froides. Sa lame
demeurait vierge de tout regard, à l’abri dans
31 Atalan
son fourreau couvert de runes gravées.
L’homme poursuivit son chemin, quittant à
nouveau la lumière. Il s’arrêta face à David dont
le visage était éclairé par la dernière lampe qui
restait allumée. Bien que le garçon fût d’une
taille normale, l’homme le dépassait largement.
Il pencha la tête pour observer David à travers
ses cheveux recouverts d’une épaisse couche de
poussière les collant entre eux. Le jeune
homme, médusé, ne savait plus si c’étaient les
basses de la musique ou alors son coeur qui
faisait trembler l’abbaye. Il aurait voulu détacher
son regard, mais il n’y parvenait pas. Aucun
d’eux n’y parvenait. Le mystère qui se dégageait
de cet homme attirait une curiosité malsaine et
forcée. Mais David, lui, était face à face avec
l’inconnu. Le morceau de musique arrivait à son
terme par un final des plus bruyants, un mixage
de sons agressifs qui ne faisaient que rendre la
situation encore plus angoissante. Au moment
même où la musique se tut, deux longues
formes sombres en même temps que deux
gerbes de sang jaillirent du dos de l’homme. Les
formes s’étendirent, dévoilant deux grandes
ailes dont les plumes étaient identiques à celle
qu’avait trouvée Sandra, enfouie dans le sable,
d’un noir au reflet bleu pétrole. Cette révélation
sembla ranimer les quatre jeunes gens. Estelle
poussa un nouveau cri de terreur, Sandra
tremblait toujours et tenta de se cacher derrière
32 Terre
ses mains, et Jean recula, ne cherchant en
aucune façon à protéger Estelle. David, quant à
lui, tomba à la renverse, allongé devant ce qui
pour lui à ce moment-là ressemblait plus à un
démon qu’à un ange.
– Oh mon Dieu ! s’exclama-t-il.
À cet instant, quelque chose se figea dans
l’expression de l’ange démoniaque. Tous
l’avaient ressenti, mais seul David avait perçu
d’où venait ce sentiment. Entre deux mèches, il
aperçut l’image d’un œil à l’iris aussi noir qu’un
abysse sans fond, qui se posait sur lui, qui allait
jusqu’à le transpercer avec la haine et l’envie de
tuer qui s’en dégageait.

– … Dieu ?
Les lèvres de cet ange noir avaient à peine
remué pour murmurer ce nom d’une voix
étouffée, trop longtemps tue. Son seul œil noir
visible, au regard sévère, prêt à punir,
dévisageait maintenant le jeune homme
tremblant au sol, face à lui. Ses amis étaient tout
autant terrorisés ; les deux filles s’étaient
rapprochées et réfugiées dans les bras l’une de
l’autre, et Jean, quant à lui, ne pouvait ni
détacher son regard de la scène qui était en train
de se dérouler ni ordonner d’avantage à ses
jambes de fuir vers la sortie. Quelque chose
dans l’atmosphère les figeait tous sur place, l’air
devenait irrespirable, ils suffoquaient. Des
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