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Au creux du ventre de ma mère

De
216 pages
La dépouille d'une femme âgée sert d'écritoire à son fils pour retracer la vie de sa mère, Valentina Fiore, émigrée italienne venant chercher dans le Paris d'après-guerre l'accomplissement de son rêve de jeune femme. Les visites répétées à la morgue, les fragments de cadavre, permettent au narrateur d'explorer les méandres d'une vie qui pourrait être ordinaire si ce n'était celle de sa mère. De quelle nature est le lien du narrateur avec cette femme, dont la dépouille mortelle lui est présentée chaque jour, à sa demande, pour un dialogue impérieux mais impossible ?
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Au creux du ventre de ma mère
Philippe Cornet Au creux du ventre de ma mère
Roman
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99074-6 EAN : 9782296990746
À ma mère, dont le ventre m’a porté jusqu’au monde.
Pour Louise, éclat de bonheur, sel de terre.
À André pour le chemin partagé entre silence et suspension…
Oui, on peut dire que je suis un peu fatigué.
Le monde est vraiment assommant !
Il en va ainsi quand on est vivant et c’est
pareil quand on est mort …”
Le Maître de thé. Yashushi Inoué.
“Bannie de la vie, égarée de désespoir
Tu erres dans le seul espace de ta tombe
Immense d’amertume et où succombent
Ta gloire inconnue et mémoire”
ton chant sans
Chant funèbre. Gérard Emmanuel Da Silva
I
« BACIA LA MANO »
Hier, ma mère est morte. Elle s’appelait Valentina …, Valentina Fiore. Elle m’était plus précieuse que ne le serait un enfant défunt.
À la porte de la morgue, l’homme qui m’accueille ne fait pas attention à moi, il répond par un « b’jour » obligé. Je ne m’en soucie pas, il est très probable qu’il partage la mutité des locataires. Je lui demande de m’accompagner auprès de ma mère et lui emboîte le pas. Vide de toute pensée, je fixe un point de sa nuque épaisse et glabre. Mon chagrin est lourd, pourquoi n’a-t-elle pas lutté encore un jour puis un autre, pour voler à sa guenille de vie un ultime rendez-vous avec moi ? En dépit de sa corpulence l’homme file rapidement d’un couloir à l’autre jusqu’à la chambre froide qui deviendra, pour quelques jours, le dernier espace de rencontre avec le cadavre de cette femme qui durant soixante-quinze ans fut ma mère.
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Le tiroir glisse sans à-coups, les pieds une fois rabattus forment une table sur laquelle elle repose. Avant d’entrer je redoutais un local uniforme, une série de néons pour linceul, un sol carrelé, des bruits en écho sans fin dans les couloirs voisins. La lumière du matin filtre au travers d’une fenêtre opaque, elle baigne de façon timide le corps engourdi de ma mère. L’atmosphère de la pièce n’est pas différente de la chambre d’hôpital où je l’avais assistée durant les semaines de son agonie. Les journées étaient alors rythmées par le souffle court et grave qui s’échappait de sa gorge sèche et faisait vibrer bruyamment sa lèvre duveteuse. Je lui ai apporté un bouquet de frésia dont elle apprécie l’arôme subtil.
Du linceul immaculé qui la couvre seule sa main droite s’échappe, le reste du corps a des allures de collines ensevelies sous la neige.Une main blanche comme le marbre, laiteuse, sillonnée d’un lacis de veines bleutées à jamais inutile. Élégance effrayante de la cire.
Je caresse ta main, les doigts sont raides, tendus vers un but indéchiffrable. Les callosités de la paume témoignent encore des heures minutieuses et obéissantes qui séparent les premiers travaux manuels de ta dernière couche où je te veille.
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