Au-delà des chambres de quartz

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Entrez dans une caverne ornée, enfilez un blouson et entrez. Aussitôt, l'évidence : "Je suis devant l'oeuvre d'un frère". Dès les premières peintures, vous ressentirez une tendre et profonde empathie pour ces compagnons de 10 000 ans. Arriad, adolescent magdalénien, dessine bisons, bouquetins et chevaux sur les parois des cavernes. Iliaé, assistante indispensable, a disparu. Enlevée ? Dévorée par un fauve ? Nul ne sait. L'envie de graver fuit Arriad. Sans Iliaé, il a perdu le goût de peindre ces animaux, renaissance magique des ancêtres.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296926196
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À BadetteCHAPITRE 1
Le grondementdes sabots roule auciel de la caverne dans
un effroyablesilence. Douleurcontinuedeton absence. Où
es-tuIliaé?Reviens, je me soumettrai, tessouhaitsseront
miens.
Ordonne, et je garderailesecretdugalop deschevaux.
Secrethideuxetlâche, imposé par les hommes.
Ordonne, et je crierailavérité. Prosternez-vous, mortels !
Le maître estparmi nous, le maître quia élevémavie, le
maître quiporte mes jours. Reviens, Iliaé !
Sueurs, sangsetpoils mêlés, coursesrapides, oragesdes
hardes mouvantes. Ta disparitionexaspèreplusencore la
fureur desaurochs. Effarésetinquiets, lesesprits te
cherchentpartout. Ta lumière, pourtant, embraseencore
chaque trouée de la caverne, comme uneforêtde lampes les
chambres de quartz.
Vous quientrez, écouteznotre aveu. Lesyeuxd’Iliaé ont
conduitmamain, lesyeuxd’Iliaé ontguidé mesligneset
dirigé lescourbes. Sans elle, rien n’existe, ni leschevaux
ardents,niles bisons puissants,niles rennes tranquilles.
Reviens, Iliaé!Les ancêtres peuventattendre, ne bascule
pasmaintenantdanslegouffre sans fond de la terre!Les
nôtres doiventconnaître l’originedes forces vivantes et des
silhouettes légères,lesnôtresdoiventdécouvrirlamagicienne
duretourà la vie des esprits animaux.
Le conseil protestera : « Vous allez provoquerlacolèredes
ancêtres ! »Ordred’effacer. «Aucune femme ne gravedansleséjour
de Khton l’aïeul ! »
Je lutterai, Iliaé. Ilsnedétruirontpas teslignesparfaites.
Lesreproches du servantn’y changerontrien, ils se perdront
dans le fracas de tes troupeauxfurieux. Je te protègerai.
Il n’yaurapas assezdelunes pour chanterta gloire. J’irai
louer ton nom jusqu’au-delà des montagnes.
Qu’ils nous chassent, nous partironsverslesoleilà la
rencontre du grandDextre. Deshommeslui ontparlé…
Nous-mêmes, emplis de joie et de doute, n’avons-nous pas
vuses gravures ?
Allongésur l’îledesable, notreîle de sable, je regarde le
toit de la caverne. Je te devineàmes côtés, noiredepoudre
au sortir d’unelongueséance, charbonnéecomme unepie.
Toutes les lampes disponibles allumées, la danse des bêtesa u
rythmedes flammesnoustient captifsjusqu’à la dernière
goutte d’huile. Ta voix claire s’élève, tonchant soumet nos
animaux. Tous se tournent vers nous, portés parton appel.
Notreprivilège. Plusieursjours d’effort parfois. Perdus dans
le temps, nous avonsdormi dans la grotte pour acheverla
paroid’une même venue, sans rompre le mouvement, ni
épuisernos forces en longuestraversées desrivières
souterraines, des chambres de quartzoudes lacs glacés.
Magiepournousseuls. Couchéscôteà côte dans le litde
lumière, nous contemplonslavie. Même le servantn’a
jamais surprisces embrasements animés de tous lesesprits.
Personne n’a jamais vucette frénésie desmessagersfougueux
revenus de l’au-delà pournotre seul bonheur.
Tu pestes parfois contre un boiteuxqui ne tientpas
l’équilibre, condamnéàretouche. Colère en vérité devenue
8rare, le plus souvent, paslemoindre contrefaitàblâmer, tu
maîtrises désormais chaque audace d’un traitlibre etprécis.
Tu deviens soucieuse,saisie de crainte pour ton troupeau,
tonregardinquiet passe d’unebêteà l’autre, recensement
impérieuxde toutes tes créatures :
—Nous allons vers le malheur, dis-tu, vers notre
châtimentpourdésobéissance, l’esprit desproiesabattues
nous dénoncera,nous serons bannis !
Non, Iliaé, le gardien desprairiesfécondesnous
pardonnera!Tes songes légers désarmenttoute fureur. Vois
tesamisdes parois s’avancerversnous, bienveillantset
magnanimes, tous comprennent noschassesettecouvrent
de louanges. Autrefois, quandleshommesetlesbêtesusaient
desmêmes mots, quandtousles ancêtres vivaient en frères
sur la lande, ils t’auraientnommée reine.
Mesaurochs errent désormaisdanslaconfusion,
difformes et lourds. Incapabledeleurrendrefière allure, je
lesabandonne mutilésetchancelants, infirmes égarés.Nous
attendons ton retour, toiseule sais guérirces disgrâces.
Ma volontés’épuisecomme la flamme de ma lampele
long desgaleriesvides. Je dessine sans goût. Le conseill’a
remarqué et s’interroge, personne ne comprend cetarrêt
d’abondance et la perted’adresse. Je ne peux rien dire. Ce
mensonge m’exaspère. ReviensIliaé, délivre-moidema
parole.
Le sablefroid me glaceledos. Le ventre humide de la
grotte secoue ma carcasse, je dois m’éloigner, lesesprits du
malcherchentàpénétrermon corps. Au dehors, un souffle
tièdeaccompagneencore leshirondellesprêtesà partir, les
feuilles commencenttoutjusteàtomberpourentrerenterre,
9saison desraisins mûrs où la nuit sans findelacaverne
paraît, pour quelquetemps encore, plus froideque l’ombre
desforêts. Quandlaneige blanchiralaplaineimmobile, le
séjour profonddes ancêtres retrouvera sa douceur,etseul, je
m’yréfugieraipourgraver. Personne, Iliaé, ne jouera plus
avec moià rechercher lesparoisnuespourles couvrirde
bêtes immortelles.
J’ai annoncé monretourauvillage avantlafin du jour,
Orgha, ma mère, entend me taillerlecrinpourles
cérémonies du rassemblement. Arrivée du clan desCerfs de
Grande Ramure avec la prochainelune. Apporteront-ilsun
signed’Iliaé?Sera-t-elle avec leur tribu?Kamman, notre
guetteur, infatigable coureur, lesa aperçusà troisjours de
marche, pousséspar l’aquilonglacé, présage de l’hiver
prochain. Avance ralentie par les bébés etles enfants,groupe
plus abondant que la saison passée, plusieurs foyers ajoutés à
la tribu. Affluxdecorps fourbus etde bouches affamées,nos
chasseursdevront abattredugibierenappoint. On me
voudra en battue, en dépit de moninsuffisance ridicule au
maniementdelasagaie. Lesplusadroits, rompusàl’emploi
du lanceur, rientjusqu’à l’offensedecette maladresse. Mais
aussi, comment tout embrasserquand le dessinépuisaitet
montemps et ma tête?Des joursetdes joursà tracer sur le
soldes bêtesétranges… en négligeant la chasse. On me
réclamaitseulement pour le grandsacrifice… tout le village
appelé... je partaisavecles femmescourirles forêts et la
lande. J’aimais participerà cette agitation. Unefête.
Observer lesbêtes, pour leséveillerplustarddans
l’exactitude de la ligne. Observer les hommes, plus rusés que
le gibier, moinsbravesenretour. Mettreenordre, classer
10herbes et feuilles : douces, rugueuses, sèches, humides, aider
du servantexclu luiaussi de la chasse. Sa connaissance et sa
curiositém’entraînaientsansfin. Joursremarquables.
Traquesbruyantes. Joursrendustroprares de monfait.
Toujoursàgribouiller. On me jugeaitperdu pour la chasse,
abandonnéàmes préoccupationsobstinées, embarrassé par
lesesprits malfaisants… possédé… effigietroubléeà
protéger. Et pourtant, vivreetécouter unecourre jusqu’au
dernierencerclement, jusqu’auxcristriomphants de mise à
mort parles chasseurshorsd’haleine, toujours excitésaprès
la frénésied’une longue piste marquéed’impatience, de
hurlements et de querellessur le choixdes tracesàsuivre,
exaltation.
Je me plaisaussi auxaffûts silencieux. Immobile comme
l’arbre, devenirarbre, ignoré desanimaux, absent, même
pour ce lièvre bien décidé àgîter entremes jambes.
Alentour,animationprofuse en confidence : frissond’un
tremble, douxcomme la flûted’Aldhala ;bourdonnementde
l’abeille insatiable couverte d’ocre au fond de soncalice ;
picorée d’un merlehardi venu fouillersans gêne à mes pieds
l’humusnourricier. Fusion confianteaveclaterre des
ancêtres.Certitude : permanence fragile, bref passage,regain
continuel.
Lueur, là-bas au bout de la dernière coulée étroitedela
grotte. Reptationplusénergique, le soleil n’estpas obscurci.
Souvent, avec Iliaé, emportés parnotre ouvrage, nous
perdions l’ordredutemps, sortie parfois sous lesétoiles. Au
village, tous dormaient, sous la lune en été, emmêlés, serrés
près desfeux, leurspositions torduesnousamusaient. Iliaé
leschatouillaient doucementdelapointed’unépi d’orge :
11secousse, grogne rauque, battement de la main sans effet…
elle riait.
Je débouche de la caverne, la lumièrem’éblouit. Evasion
de l’antrenoirdes ancêtres vers la troupe chaleureusedes
vivants. En bas j’aperçois les huttes. Lesenfantsetlesanciens
gardentseuls le village, hommes etfemmes partis à la chasse.
Desombresminusculessillonnent le campous’emploient à
desoccupationsincertainessubodorées parleursituation
dans l’ordonnance des lieux.
Enfant, ma première montée auxgrottesavecmon père
m’avaitfortement saisi. L’apparition de ceslutinspluspetits
quemoi, au dessous de nous, m’avaitporté à soupçonner un
mauvaistourdes espritsmaléfiques, ilsavaient rétrécinos
compagnonscomme, dit-on, le fait le grandcharbonnier
avec la tête de sesennemis. J’ai ricané, secoué d’épouvante.
Monpère, calmeetrieur, n’apumeconvaincredemon
erreur. Répétition desescalades : je me suis habituéà ces
diminutions momentanées, maintenantjeregrettedeneplus
voir cesinsectesmenus, monvillage areprissamesure
ordinaire.
Je regarde le soleil… Je n’ai pasletemps de grimper
jusqu’ausommetde la montagne pourapercevoir la mer.
Al’entréeducamp, les nés le même jour, Kintas etAllos,
comme d’habitude se battentàterre. Le commandementde
modération lesassouplira bientôt, lescérémonies
d’admission auxsecrets approchent: prisedeleurnom
d’homme etdes nouvelles parures de corps.Onleurdonnera
desarmes, ilspourrontmontrerà loisir leur vaillance face au
gibier féroce,sans indisposer la tribuetlesmânesdesanciens
lassésdeleurs querellessansfin. On ne blâme jamais les nés
12le même jour, libresd’exaspérerlevillageentier,lesespritsles
protègent. Iliaé, ma sœur,estpromise à Allos.
— Pourquoices bagarres constantes ?
— Kintas voulaitpénétrersur le territoireinterditdes
ancêtres, ditAllos !
— Pas vrai, rétorque Kintas !
Coupde pieddans le ventre d’Allos.
Le combat continue, je m’éloigne. Ilss’expliqueront
bientôtavec les bêtes,arrêtobligé de leurs disputes absurdes.
Grande allée. Je longelamaisondes hommes, la plus
imposante. Sentimentdeplace désertée, hormis lescris
d’enfantsalentour, peud’activité, quelques femmes
indolentes s’occupentàdemenuestâchesaccessoires, fin de
journée paresseuse en attendantleretourdechasse.Jerejoins
notredemeure : Iliaé, ma sœur, va paraître, quandbie n
même je ne le croisplus. Rêve égarésansconviction. Je la
vois partout… en tous lieuxjeperçois sa présence, elle
pénètremapeauetmachair, mes mouvements épousentses
manières délicates, mêmesattitudessingulières hors de mes
gestes habituels. Réplique attentive, je l’imiteentout, un
corps, deux êtres… Nous parlonsaussi… je risdeses
manies…aussitôtje les emprunte.
Dans la pénombre,Orgha,mamère,puissancedelaterre,
illuminéepar le feusacré desténèbres, préparela nourriture
deschasseurs. Dèsl’aubeenfournaise,son visage éclairé par
le foyeren contrebas, rougipar les braises, révèlelafatigueet
l’inquiétude. Moiteurgorgéedufumet desviandes rôties,
j’attrapeà la voléeunmorceau de renne grillé, reproche
immédiat:
— Il n’y a pas assez, les réserves sontépuisées etils seront
affamés. Que les esprits leuraccordentun aurochs !
13Aucune question surmes bêtesdes parois, jamais la
moindreconsidération pour mesoccupations. Affairesans
intérêt, faiblesse pardonnablechezune famille inférieure,
indignepourunmembredescendantdechef. Sonpropre
fils : humiliation lancinante.
Courir le bison. Pour luiplaire, je devraiscourirlebison
avec les autres,abandonnerces sinistres sottises aufonddela
terre. Antre oùjamais elle n’ira,latribuestbiengénéreusede
tolérerune bouche vorace inutile. Et pourquoi de telles
louanges adressées parlechefà cetenfantcoupable?Tous
ceshommesretenus àl’abattage d’arbres démesurés,
nécessairesàl’installation d’échafaudagesenfouis dans des
cavernes obscures pour le contentementdequelquespeintres
inutiles!Temps dérobé!Vivresperdus!Elleahonte de son
fils, elle en souffre et croitlemasquer. Un mâle si
vigoureux… ardent sous la légèreté apparentedel’être,
accommodant et dévoué… promis auxplusnoblesgibiers !
Tout autre, moinséminent, ornerait aussi bien cesgrottes
sombres!Pourquoileservant ne grave-t-il paslui-mêmeles
parois,son devoir de toujours ? Etmoi, Arriad,sonventre,sa
race, sa force, arrachéà meségarements, je serais en mesure
de participeraux glorieuses battues nourricières. Seule, lui
importel’abondance de venaison : alorselle ritetmange,
remetdes viandesaufeu, lesdistribueàlaronde… et rit
encore.
Je m’installeàl’écart, au postedetaille parmiles silex
éclatés : mettreà profit l’absence du débiteur attitré, Kalios
ne se soucie pasdansl’immédiat de sescailloux, ilchasse. Je
recouvre mesgenouxdeson cuir épaisdebison. Il
n’apprécierait guèrecette intrusionfurtive surson aire
réservée. Je ramasse un talondepierre abandonné et
14m’applique avec le bois de cerfàlefrapperfortetjuste. Je
réussiraimoi aussi, de fineslames tranchantesglisseront
entremes doigts. Je l’ai souventobservé. Te souviens-tu
Iliaé?Noussuivionsladanse de sesdoigtsaveclamême
admiration etla même envie de répéterces figurespréciseset
rapides. Ilnous coinçaitentre ses cuisses derrière cettegrosse
peaulourde etchaude pournous révéler lesecretdelapierre.
Bien évidemment, nous n’obtenionsjamaisces éclisses
acérées quasitransparentes. Sonhabiletéetsadivinationdu
silexnouséblouissaient, cette dispositionà fournirces
enlevurescoupantes toujours plus finesnousémerveillait.
Aussi, muni de soncuiretdeses percuteurs, pénétrédeson
savoir, je nedésespèrepasderéussirceprodige.D’unrognon
lisse, en quelques instants, je tireraicouteaux, haches
tranchantes, pointeseffilées et burins de toutes sortes. En
vérité, l’observationattentiveetles outils adéquats
suffisentils à s’approprier la maîtrise d’un tailleuradroit ?
Il nousaraconté soninstruction sans finavec Cathéis, le
maître disparu. Il nous montrait seslames d’unelégèretéet
d’une longueurinégalées,empreintesqu’ilgardejalousement
en référence absolue. Il asoulignélanécessité d’une
méditation soutenue devant chaque pierre nouvelle, prélude
obligé de conquête pour mieuxladeviner. Prévoirles lignes
multiples desnervuresinvisibles, approcherauplusprès
l’ensemble deséclatspossibles, décelerlesecretenfouia u
coeurdubloccompact. Audace encore guidée maintenant
parl’espritdeCathéis, toujoursàses côtésaux moments
d’incertitude.
Ma curiositéinsistante, avivée parledésir de percer le
secret du tailleur, m’arévélélelentcheminement de Kalios
vers l’ordredéfinitif desfrappes. D’abord, choisirunsilex
15parmiles derniers chauffésetlentement refroidis. Il le
regarde longtemps, le tourne et le retourne, palpe, soupèse,
l’abandonne,en soulève un autre, revientaupremier,caresse
avec voluptél’arrondides bossescharnelles… il effleure
doucementsapierre lisse, unemèreetson nouveau-né.
Enfin,sûr d’en posséder le sens caché, d’un coupsec illibère
la première arête. La dansedes doigts commence, le
percuteurattaqueles points précis retenus, les lames glissent
surlecuir. Il lesdéposedélicatementprèsdelui, trophées
alignéssur unepeautendre. La suiteprévuesedéroule sans
répit, d’uneseule venueimpérieuseetrapide. Lesfrappes
réglées cesseront seulementavecl’ultimeaiguille minuscule
attendue. Profusion d’outils recueillis en un temps très bref.
Leschasseursont passé commande, il exécute. Leslames
acérées naissent en séries ininterrompues. Il lesparachèvera
plus tard, méticuleusement, ilapportera forme etfiniadaptés
àl’emploi. On s’extasie, on complimente, on le couvre de
présents, désirobsessionnel de se conciliersesbonnesgrâces,
nourrirleprivilège de prétendreaumeilleur choix. Essaim
constant près de lui, le chef même, pourtant prioritaire, lui
accordeélogesetencouragements. Kalios exploite volontiers
cetenthousiasmeetlajalousiedes demandeurs : « Réserver
cette pointe!Impossible, Gnodionl’a déjà retenue !»Les
largesses etles louangess’accroissentencore.Ilserengorgeet
fait l’important. Poses, surtoutaumomentduchoix d’un
silex, étapesansimpératif de vigilance, il connaît depuis
longtempslahiérarchiedeson stockdepierres, il parade
alorsà loisirets’abandonne sans risque à son penchantpour
l’esbroufe capricieuse : « Qu’onporte jusqu’àmon atelier de
débitage ce magnifique rognon destinéà monusage parles
ancêtres !»Chacuns’empresse, et veut coltiner la pierre.
16Kalios, pris soudain d’un doute simulé, hésite etpeste contre
la qualitédusilex local : « Il n’estdebonne pierre quedu
nord!Elle répond mieuxà la chauffe, les lames se détachent
plus longues sans peine !» Il réclame un autre caillou,etceci
autant de fois qu’ilfaudra,selon son humeur. Iléprouve son
empriseetétend la part d’ombredeson travail. Procédé
maintenant bien établi, simple caprice : sa règlereste avant
toutla venue de lames dignes de son ancêtre.
Il s’installe enfinà sonposte. Débutdeméditation. Il
renvoietoutson mondeetimposelecalme. La plupart
s’écartent, tous ontenmémoire sesbrusquescolères restées
fameuses, assortiesdejet de pierresà la tête desobstinés.
Chacunatâtédelataille, beaucoup aimeraient luisuggérer
uneautre approche ouàtoutlemoins l’orienter vers leur
besoin personnelendépit de la menace. Toutefois, les
conseilleurs battentviteenretraiteauxpremièresprojections,
risque non négligeable d’éborgnementmalencontreux. Libre
coursà sa divination, luiseulpossède le don. Iliaéetmoi,
uniquestémoins admisaumystère, nous nous allongions à
plat ventre lesyeuxécarquillés, inconscients de notre
privilège. De menues brisures àodeur de feutombaient
parfois près de nous, fragments passésetrepasséssousnos
narinesgourmandesdecette senteurparticulièredecaillo u
brûlé.
Ma mère entend mesbruitsdepercussion, elle se
retourne, regarddésapprobateur, Kalios n’aime pasqu’on
toucheàses silex. Elle me tape surlamainavecsapique à
viande. Je grogne quelques invectives. Queles esprits
maléfiques l’emportent!J’abandonne le caillouetje file.
17CHAPITRE 2
Je m’éloignederrièrenotre hutteàlalimiteducampo ù
nous avons aménagé,avec Iliaé,notreaired’essai:zoneplate
recouverte de sable fin, lieudetâtonnement,unpeuàl’écart.
Nous traçonslàenpermanence dessilhouetteséphémères,
deséchines courbées ou desmouvementspluscomplexes,
jusqu’àentenir la maîtrise lesyeuxfermés. Effacer,
recommencer, telestnotre plaisir.
Je hurle. Nouvelle sottise desnés le même jour?Qui a
enlevé la peau de renne ? Fragile protection sur une ébauche
d’Iliaé, souvenir précaire gravédanslapoudred’ocre, la
première brisel’emportera. Parbonheur, Iliaéluiaconféré
survivance dans la caverneavant sondépart. Je garde
précieusementcette empreinte, marque de sa main animée
sans aucun doute par l’ancêtre animallui-même.Unebelette
souple et gracile, éveilléeencinqtraitsadroits. Petitanimal
dressé surses pattesarrières, auxaguets, prêtàsesauverdès
qu’ilnousapercevra. Iliaéréduitdeplusenplusl’excès de
détails : quelques lignes, la vie estlà. Raideuretsurcharge de
naguèresupprimées. Petite belette, tu es la présence d’Iliaé,
légère et vive. Le traitdéjàs’estompe, bientôt, délicate
belette, tut’enfuiras.Dernier dessindepréparationd’Iliaé.Je
m’efforcederéparer lesdommages, de remettremapointe
d’os dans sonsilloneffacé. L’hésitation rigide se substitueà
la fluidité, mais l’écho d’Iliaéest toujours là. Et je pourrai
toujours revoir sa belette, elle l’aredessinéedanslacaverne
avantson départ.Je te revois, Iliaé, je te revois le jour de ton premier dessin
dans la grotte. Amarknenousaccompagnaitpas, j’avais
mission de finirunbison, il me faisaitdéjàconfiance pour
lesdernières touches, bisonrageur d’un troupeau situéun
peuavant la secondechambre de quartz. Tu as murmuréà
monoreille, presqued’unton d’effroi, assortide jubilation :
« Je vais faireundessindans ce creuxétroit, promets-moide
ne rien dire à personne !Quipourraitle voir dans cette fente
de souriceau? »Etd’exhiber,surgide ta cape de fourrure,un
charbontendre— audacieuse préméditationd’une
musaraigne futée.Coulée en torsion dans la brèche, tutraces
un petitserpent en quelques instants. Vite, tute retires de la
fissure : « Lesancêtres pourraientme pincer !»En passantla
tête, je l’aperçois, il me fixe d’un œilfieretsatisfait, il darde
sa double langue coudée,elle vibre, il va siffler.
Nous nous retrouvons souventdésormais, il me parlede
toi, il sait où tu es, où tu respires, oùtut’endors. Il m’apaise
20et me guérit un moment. Te souviens-tu, Iliaé, de sa
naissance?C’était au lendemaindenotre découverte de la
grande chambredequartz, la plus vaste, sous la conduite
d’Amark, il devait terminer uneesquisse dans un boya u
perdu, au-delàencore de cetendroit, très loin de la clarté du
jour, accès pournous interdit: «Attendez-moi,ne sortez pas
d’ici !»Ilnouslaisse dans la chambredequartz. Un pe u
effrayés, seulspourlapremièrefoisdansune zone ignorée,
nous ne bougeons pas, plantéslà, immense cavité incertaine
justedevinée. Lentement, notrecrainte s’estompe, nous
entrevoyonsdes fulgurances, gueule géante auxdents
transparentes, deuxfois l’étendue etlahauteurdelapremière
chambredequartz, nous promenonsnos lampesàboutde
bras, des flammes jaillissentdepartoutsurdescrocsacérésde
quartz limpide, certains plus gros quenous. Hérissement
improbable, nosyeuxéblouis ne se lassent pas, nous
tournons surnous-mêmes : « La mâchoire de la terre, dis-tu
àvoixbasse, accrochéeà monbras !»Rotations sans fin.
Envied’explorerplusloin, tu me retiens, et me suis enfin,
colléecomme unesangsue, tu trembles un peu, ta main se
contractesur mesdoigts, partoutdes éclats de lumière,
constellations souterraines.
Nous marchons surlanuitétoilée sans nuage, peur
oubliée, nous caressons tous les quartz,etle géantaussi, plus
gros que Tarvos.Tentation illusoire de le porteraujourdans
la clarté solaire, rencontre interdite des flammes delaterreet
de l’embrasementdujourenunmétéoresacrilège.Enarrière
de ce colosse nous découvrons un renfoncementinaperçuau
tour précédent, trop captivés parlepartage sans findes feux
de noslampes, uneairetapisséed’ocregarniedebancs
sculptés à la manière des gravures d’Amark.
21— Lessiègesdugrand conseil, ditlavoixd’Amark
derrière nous.
—Salle ardente, dis-je, dommage qu’onnepuisse y
abriter la moindre peinture.
—De toutefaçon, le conseil s’y oppose !Pas question de
mêlerpalabresdes vivantsetrencontre desancêtres, le
conseilveutgarderpourlui seul sonrefuge d’éclairs. Piège à
lumière,attrapebipèdes!N’ensoyez ni surpris, ni tristes !
Malice desancêtres en leurs ténèbres pourépater les vivants.
Vous vous lasserez très vite decesétincellesdéloyales.Jevous
montreraides merveillesautrement remarquables et
primordiales.
Incompréhension. Comment se lasserdeces quartz
éclatants, plus durs queles silex, plus limpides queles yeux
d’Iliaé, glaces éternellestaillées auxsources mêmesdes eaux
lesplusclaires?Cependant, malgré notreconsternation,
nous n’exprimonsaucuneréprobation, habitués des
jugementssinguliersd’Amark, souventdifférentsde
l’opinioncommune, il semble toujoursyprendre un plaisir
renouvelé. Cette fois, hors de question de nous plierà son
sentiment, mais sanspourautantmanifesternotredésaccord.
Jamais ses promesses ne nous ontdéçus.
— Je vais demander l’autorisation de t’emmenerau-delà
de la grande chambredequartz, pour Iliaé, nous ne dirons
rien. Accès rigoureusementinterdità l’engeance femelle.
Acet instantsa désobéissance libre nous convientetnous
metenjoie, bien loin de nous effrayer comme le devraitla
fidélité auxancêtres età la règle duservant.
— Je prétexterailanécessité absoluedeton aide. Je
confirmeraiton aptitude àdessinerdanslesanctuaire
réservé : vérité absolue. Nousyseronstranquilles, personne
22

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