Au fond du crépuscule

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Padré exerce son ministère dans une petite paroisse de brousse, au sein d'un clan qui ploie sous le poids de la misère et de l'obscurantisme. Dans son rêve de reconstitution du jardin d'Eden d'autrefois, le prêtre s'oppose à l'exploitation des gisements de pétrole découverts dans la contrée. Sa vision radicale de l'écologie se heurte à celle, traditionnelle et animiste, des notables, qui défendent aussi leurs lieux sacrés.
Publié le : samedi 2 avril 2016
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EAN13 : 9782140006609
Nombre de pages : 134
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HubertONA NAMFEGE
Au fond du crépuscule
Postface de Charles Di Mintyene
Lettres camerounaises
Au fond du crépuscule
Lettres camerounaises Collection dirigée par Gérard-Marie MessinaLa collection « Lettres camerounaises » présente l’avantage du positionnement international d’une parole autochtone camerounaise miraculeusement entendue de tous, par le moyen d’un dialogue dynamique entre la culture regardante – celle du Nord – et la culture regardée – celle du Sud, qui devient de plus en plus regardante. Pour une meilleure perception et une gestion plus efficace des richesses culturelles du terroir véhiculées dans un rendu littéraire propre, cette collection s’intéresse particulièrement à tout ce qui relève des œuvres de l’esprit en matière de littérature. Il s’agit de la fiction littéraire dans ses multiples formes : poésie, roman, théâtre, nouvelles, etc. Parce que la littérature se veut le reflet de l’identité des peuples, elle alimente la conception de la vision stratégique. Déjà parus Calvin Blaise MANJIA,Un amour empoisonné, 2016. Ebenezer KOB-YÈ-SAMÈ,L’équation de mon pays. Jour et nuit / Buose na Bulu, 2016. Jules Darlin NAKEU TSAGUE,Le drépanocytaire, un malade victorieux, 2016. Mukoma LONDO,La fille du procureur, 2016. MASSONGO MASSONGO,En rime, de l’abîme à la cime,2015. Appolinaire NGANTI NGONGO,Laid comme Belzébuth,2015. Charles SOH,L’homme qui creusait, 2015. Jean-Baptiste MAPOUNA,Les pieds sur terre, 2015. Christiane Louise Félicité KADJI,Au pays de la magie noire, 2015. Dieudonné MBENA,Offrandes poétiques aux Mères, 2015. André LAM, Les étoiles voilées du Sahel, 2015. Désiré MBEKE,Le ventre de mon village, 2015. Grégoire NGUÉDI,Les ombres oppressantes, 2015. Careen PILO,Les vagues tumultueuses de l’amour, 2015.
Hubert ONANAMFEGE
Au fond du crépuscule Postface de Charles Di Mintyene
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-08754-2 EAN : 9782343087542
I. Par un après-midi brumeux, un jeune mulâtre accompagnait un vieux curé blanc en visite pastorale. Le prêtre marchait, derrière lui, d’un pas presque vacillant, en s’appuyant sur une canne en ivoire, le chapeau légèrement incliné sur l’oreille gauche. Le chemin était boueux et bordé de minces flaques d’eau où valsaient discrètement de petites grenouilles vertes. Le septuagénaire s’arrêta subitement, se courba péniblement, plongea sa main tremblotante dans la marre, y pêcha un batracien aux pattes pointues, le scruta longuement, puis le relâcha tendrement. Des enfants déguenillés l’observaient discrètement du fond d’une case en nattes de raphia, d’où sortaient d’épaisses couches de fumée. Par intermittence, l’odeur aigre de fourrure brûlée et l’arôme piquant de légumes cuits au feu de bois embaumaient l’air. Un sexagénaire crasseux, juché sur un palmier géant, une calebasse sous le nez, pivota sa tête pour saluer le curé. Padré, tel était son surnom, lui sourit en chassant les mouches qui essayaient d’envahir ses paupières plissées. Au village, il était l’objet de curiosité parce que son visage, presque blond et barbu, rappelait la sainte image de Jésus placardée sur les murs de l’église et de l’école. Les enfants s’attelaient souvent à rapprocher les deux figures. Pour la majorité d’entre eux, l’un était forcément le frère de l’autre. Padré ne se levait jamais sans gémir. Il confiait que ses os claquaient, ses articulations étaient en feu et ses muscles semblaient le lâcher. A l’intervalle de deux conversations, il se perdait dans un soliloque harassant dans lequel il
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dévoilait des idées enfouies dans son subconscient. C’était, en général, un souvenir lointain ou une action présente qui le préoccupait ou un projet futur.
Le prêtre alsacien avait soixante et onze ans, et une longue carrière apostolique controversée qui ne faisait rêver aucun jeune diacre, car il était le contre-exemple du ministre de culte soumis à sa hiérarchie ecclésiastique. Jeune prêtre surdoué, il prit l’habitude de ramer à contre-courant de la vision sociale et théologique de ses supérieurs. Il comprenait les directives à sa manière et les appliquait à sa convenance, sans état d’âme et avec toute la force de la conviction. Il avait aussi produit des écrits sur l’écologie humaine qui furent tournés en dérision comme fantaisies de fou.
Par-dessus tout, Padré avait la réputation d’être pieux et sévère. Il n’admettait pas que l’on profanât les œuvres de Dieu, et plus particulièrement la Création. Selon lui, le chrétien a une responsabilité envers celle-ci. Non seulement il doit préserver la terre, l’eau et l’air comme dons de la Création appartenant à tous, il lui incombe également de protéger l’homme de sa propre destruction.
Il pensait, en outre, que les habitants de Nyara étaient enclins à l’idolâtrie et aux plaisirs sensuels. Ils pratiquaient la sorcellerie, épousaient plusieurs femmes, entretenaient de nombreuses maîtresses et organisaient des sacrifices humains. De ce fait, ils étaient voués à la déperdition spirituelle. Lors des eucharisties dominicales, aucun adulte n’était convié à l’hostie contenue dans un calice doré qu’il brandissait toujours devant une foule d’ouailles envieuses.
Ses rapports, avec les notables, s’étaient détériorés au cours des dernières lunes en raison de son activisme écologique qui frisait la négation des valeurs
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traditionnelles. Padré s’était donné pour mission de préserver la pureté naturelle de Nyara en le soustrayant de la civilisation du péché. Selon lui, cette contrée devait être exempte des technologies démentielles développées par les sociétés prétentieuses à la solde du diable. Au rang de ces technologies, figurent les automobiles, l’électronique et les engins volants qui assujettissent l’homme et menacent la Création. Ainsi, il créa une organisation militante dénommée « Tropique-Vert ». Au bout de quelques instants, Padré s’arrêta encore, se retourna vers le jeune mulâtre et bredouilla :  Janlun…Ce n’est pas un nom bantou. As-tu un parent asiatique ?  C’est tout simplement un nom électronique, réfuta aussitôt le jeune homme. Son nom signifiait tout simplement « Janvier Lundi » ; ce qui symbolisait sa date de naissance. Ce nom, lui racontait-on, fut choisi dans un contexte d’intrigue familiale et clanique. En effet, l’ordre patriarcal et nobiliaire, qui déclina la responsabilité de baptiser un enfant métis, en laissa l’initiative au grand-père. Celui-ci fut inspiré par une montre électronique.
C’était pour cette raison que Janlun révérait les montres, les calculatrices, les postes-radios, les écrans de télévision, les téléphones, les bateaux, les avions parce qu’il estimait que ces inventions constituent la consécration du génie humain. A travers les époques, l’homme n’a cessé d’évoluer, de s’accomplir, et de devenir anti-fragile.
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