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Au gré des errances

De
90 pages
Au coeur de la Méditerranée ou de la capitale autrichienne, à la terrasse d'un café praguois ou sur la route de Koukounaries, dans une cour de ferme ou dans un minuscule jardin parisien, l'existence délivre son lot de surprises et autorise des rencontres insolites, souvent heureuses, parfois désolantes. Entrevue sous le voile pudique de la banalité apparente, suggérée par la magie d'un lieu, par l'originalité d'un personnage, chaque impression saisie "au gré des errances" permet de conserver les yeux de l'âme en éveil.
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AU GRÉ DES ERRANCES

@ L'Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-6581-5 BAN: 9782747565813

Bernard JURTH

AU GRÉ DES ERRANCES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Du même auteur

Aux Editions de L'Harmattan L'envers du décor Les graveurs de mémoire Aux Editions La Bartavelle Peau & tisons Comme un grand singe au paradis Aux Editions Rafael de Surtis La crampe et autres histoires

Dans l'interminable Ennui de la plaine La neige incertaine Luit comme le sable. Paul Verlaine (Ariettes oubliées VIII)

Gravé dans le marbre

On dirait les Seychelles, sans les cocotiers: lagons turquoise ourlés de plages paradisiaques, sable fin chauffé à blanc par un soleil de plomb, et tout alentour, tombés du ciel ou jaillis des profondeurs des Bouches de Bonifacio, ces étonnants blocs de granit aux contours insolites qui figurent des têtes d'aigles, des profils de vieux loups de mer, des poitrines féminines opulentes, des sculptures étranges et des silhouettes d'animaux marins délicieusement inquiétants. Les îles Lavezzi, c'est la Méditerranée parée des couleurs de l'océan Indien, mais c'est aussi un sanctuaire, un cimetière marin où reposent les victimes anonymes d'un terrible naufrage. 15 février 1855 : la Sémillante - une frégate à trois

mâts de la marine nationale - partie de Toulon la veille
pour la guerre de Crimée (le siège de Sébastopol s'éternise) essuie une tempête d'une violence inouïe dans les Bouches de Bonifacio, avant de se fracasser sur les récifs granitiques qui ceignent les Lavezzi. Trois cent cinquante hommes d'équipage et quatre cents passagers militaires périssent dans l'agonie du navire. Pas une âme n'échappera au tragique destin du fier vaisseau. Alphonse Daudet, qui séjournera sur « I'Ile de Beauté» avant de se retirer dans son célèbre moulin provençal, y fera escale en courant la mer de Sardaigne, dix ans après le naufrage. Il y consacrera l'une de ses fameuses Lettres de mon moulin:

« C'est fini, il n y a plus d'espoir, on va droit à la

côte ... Le capitaine descend dans sa cabine... Au bout
d'un moment, il vient reprendre sa place sur la dunette, en grand costume... Il a voulu se faire beau pour mourir. » L'unique berger des Lavezzi découvrira à l'aube, lorsque la terrible tempête aura cessé, un rivage encombré de débris et de cadavres mutilés. Le pauvre homme, fou de peur, en conservera jusqu'à sa mort un regard exorbité et une cervelle détraquée. Fuyant cette vision d'apocalypse, il ramera jusqu'à Bonifacio pour prévenir les secours. Parmi les centaines de corps éparpillés on n'en identifiera qu'un seul: la dépouille du capitaine, reconnue grâce à ses bas et à son costume d'apparat! Il n'y a plus de berger fou aux Lavezzi, les belles naÏades étendues sur le sable blanc ont remplacé les cadavres, et le lagon turquoise encombré de bateaux de plaisance paraît inoffensif en ce bel après-midi de juillet. Le cimetière, entouré d'une petite muraille basse, n'est qu'à quelques pas de la plage. Mais les vacanciers ne s'y aventurent guère, le sable est brûlant et le sanctuaire ne paie pas de mine. Un alignement de tombes aux croix anonymes où reposent les morts abandonnés de la Sémillante conduit à l'unique sépulture identifiée du cimetière. Une stèle rongée par les embruns et par les vents marins y rappelle en lettres d'or passablement ternies, l'histoire du naufrage et le destin d'un capitaine qui y repose en paix, et qui, brave parmi les braves, veille du fond des ses ténèbres sur son équipage décimé. Le texte s'achève sur une bouleversante lettre d'amour que l'on déchiffre avec peine. Sa femme y crie sa souffrance, y exhale sa passion, y confesse sa peine et sa dévotion pour son mari adoré. Vacancier insouciant, visiteur fortuit, n'hésite pas à fouler le sable brûlant de la plage de cet îlot de rêve. La plaque de marbre du cimetière des îles Lavezzi, qui a bravé le temps et les éléments, est une extraordinaire preuve 8

d'amour d'une femme inconsolable. En hommage au capitaine de la Sémillante et à son épouse amoureuse, pleure et recueille-toi.

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