AU JARDIN DES ROSES

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Entre ombres et lumière, Istanbul ne cesse d'intriguer. au fil des saisons, au détour des ruelles, des destins se nouent et s'enfuient, les splendeurs passées resurgissent ; davantage qu'une balade au cœur d'une cité fascinante, aujourd'hui en pleine mutation, le recueil Au jardin des Roses entraîne le lecteur à la rencontre de ces silhouettes ordinaires dont la fragilité émeut et dérange parfois.
Publié le : mercredi 1 décembre 1999
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EAN13 : 9782296398894
Nombre de pages : 120
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Au jardin des roses
Nouvelles d'Istanbul@
L'Harmattan, 1999
5-7, rue de l'École-Polytedrique
75005 Paris - France
L'Harmattan, Inc.
55. rue Saint-Jacques, Montréal (Qc)
Canada H2Y lK9
L'Harmattan, Italia s.d.
Via Bava37
10124 Torino
ISBN: 2-7384-8419-0Marie-Élisabeth Crépin
Au jardin des roses
Nouvelles d'Istanbul
L'HarmattanMon habitude, en voyage, est de me lancer tout seul
à travers les villes à moi inconnues,
comme un capitaine Cook
dans un voyage d'exploration.
THEOPHILE GAUTIER
Promenade, 1853
A FrançoiseI
Sur les Jardins de Topkapi
Sur les jardins de Topkapi, ce matin, le givre est des-
cendu.
L'immobilité est née, au fIl du calme glacé, entre la
Corne d'Or et la Mer de Marmara.
Toute la nuit, elle a tissé des entrelacs exquis, comme
l'âme des tapis de Konya, là-bas, à l'autre bout du
temps.
La lune se reflétait dessus les fontaines obscures.
Au Jardin des Roses, elle jouait des ombres
immenses, balayées par les vents favorables, jusqu'à
se confondre avec le marbre fIn du kiosque de
Bagdad.
Par les fenêtres grillagées, les délicates céramiques
d'Iznik semblaient trembler. Les couloirs déserts du
Palais et tous les pavillons, le quartier des Eunuques
noirs et le passage dallé de la cour des épouses tres-
saillaient de cette froide blancheur venue des steppes
lointaines.
Visiteuse de nacre et d'écaille, elle glissait le long
des murs et sous les coupoles ciselées, pour y faire
naître des fleurs de grenadier et des bouquets de
roses fInes.C'était l'heure pure et fragile, entre veille et sommeil,
un peu avant que ne s'envole l'appel à la prière.
Istanbul grelottait, encore recroquevillée entre les
trois mers.
TIest des pas feutrés, des pas indélébiles qui se por-
tent à la rencontre de chimères.
Rien ni personne n'y peut rien. Pas même le temps.
On va. On guette. On cherche, inlassablement, pas à
pas, avec la lenteur des choses qui s'apprennent.
Avec cette des choses qui se gagnent.
Jadis, il en fut à l'identique des pas des voyageurs
d'eux-mêmes, rêveurs, poètes, écrivains, guerriers
ou sultans. TIsavançaient malgré eux. Certains n'es-
péraient que le calme, d'autres, au contraire, aspi-
raient au zénith. Peu revinrent de ce voyage étrange.
Peu, en vérité et qui se souvient de leurs péripéties?
Istanbul grelotte.
Le jour est à peine né que le chant cristallin de mille
muezzins s'évade déjà de l'horizon.
TI est à peine le moment entre gris et gris-bleu, à
I'heure hivernale.
L'hiver est un peintre.
Depuis des millénaires, il sait étirer des aurores
sculptées de sombres dégradés. Depuis longtemps, il
sait attendre avec patience, l'instant de mêler les
noirs et les blancs.
10L'instant.
Ce fil ténu, lancé à travers les vides du geste ou des
mots. Fil de givre, mille fois noué à la trame des tapis
de soie. Mille fois ré-inventé au fil de la plume du
calligraphe. Mille fois interrompu par la rumeur de la
ville.
11Il
Porte de la Félicité
Istanbul s'éveille.
La ville frémit dessous les f.t1stissés du givre et de
l'hiver.
Aux fenêtres, les premières lueurs vacillent et font
naître des ombres de gestes, mille fois répétés.
n est l'heure où les gestes se délient des langueurs
d'une nuit frileuse.
Rejeter les couvertures épaisses.
Marcher sur le plancher rugueux, trébucher sur une
savate de cuir usé, tâtonner jusqu'à l'interrupteur,
traverser le couloir saisi tout-à-coup d'une lumière
violente, cligner des yeux et gagner la cuisine enco-
re silencieuse.
Raviver les braises et poser, avec des gestes méca-
niques, la bouilloire de fer. Attendre, les pieds nus.
Bâiller et s'étirer, sans grande conviction, dans les
premières minutes du jour, avant de s'éclabousser le
visage d'une eau brutale et d'enfiler un chandail.
Les chaussettes de laine sont élimées. n faudrait cirer
les chaussures, repeindre la cuisine, passer chez le
teinturier, acheter du sucre et de la menthe, téléphoner
à la famille demeurée là-bas, à Iznik, finir le rapport
commandé par le Ministère de la Culture, arrêter de
fumer, ne pas oublier de poster les dernières factures...Istanbul a froid, dans le petit jour naissant.
Istanbul a froid de mille petits riens habituels.
La bouilloire chante sur un maigre feu de braises.
Et déjà, les bruits se rencontrent et enflent, jusqu'à la
voûte céleste.
Des cavalcades de petits chevaux noirs martèlent le
pavé glissant.
Dehors, la ville renaît comme après chaque nuit.
Le vendeur de riz et d'amandes parfumés appelle
depuis le trottoir. Son cri familier berce déjà le sou-
rire fatigué de l'insomniaque et du vieillard malade.
Les portefaix se rassemblent sur les pentes de Galata.
Sous des néons vulgaires, un garçon de café balaie la
sciure. Le boulanger achève de disposer les simits au
sésame sur des paniers. Le rideau rouillé d'une
devanture déchire soudain le mutisme de la rue
Namik Kemal.
Des cavalcades de petits chevaux sauvages martèlent
le pavé noyé d'hiver. Elles déferlent sur la ville et
l'envahissent de toutes parts. Soudain, la ville entiè-
re tremble devant cette invasion surgie à grands cris,
heurts de toutes sortes, comme barbare, à chaque
matin recommencée.
Istanbul reprend sa place, un matin d'hiver, comme
beaucoup d'autres. De la nuit parée de givre, elle
émerge enfIn.
Il est l'heure des retrouvailles.
14

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