Au nom des pères

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Entre Afrique et Occident, le(s) parcours d'une femme pour échapper à sa mémoire blessée et à son destin, pour inventer sa propre humanité; le récit de sa lutte pour s'affranchir des souffrances de l'identification aux pères, à tous les pères. De sa trajectoire personnelle, de ses errances amoureuses, de son engagement, l'auteur tire le portrait sans concession d'une Afrique coincée entre traditions refoulées et modernité mal digérée. Au nom des pères est aussi une plongée dans le calvaire des peuples, dans la mauvaise conscience de l'Occident et des intellectuels africains, et dans la reconquête de soi.
Publié le : mardi 1 mars 2005
Lecture(s) : 236
EAN13 : 9782296393356
Nombre de pages : 111
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Au nom des pères
Suivi de quelques aphorismes sur

LES NŒUDS DE L'AMOUR ET DE LA HAINE

(Ç)L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-8126-8 EAN : 9782747581264

Ida

ZIRIGNON

Au nom des pères
Suivi de quelques aphorismes sur

LES NŒUDS DE L'AMOUR ET DE LA HAINE

L'Harmattan
5-7 ~rue de I~ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti~ 15 10124 Torino ITALIE

HONGRIE

Du même auteur
@ 2001, Les Editions du Flamboyant 08 BP 271 Cotonou (Bénin) Des extraits de « Rwanda mon Amour » ont été publiés dans l'ouvrage: « Berliner Anthologie» en 2001, consultable sur le site suivant: httD:/lwww.alexanderverla2.cam/N euer/a utareD l/berliDer aDtboloe:ie.h tm D'autres extraits sont en cours de publication par l'Université du Missouri dans le cadre de son projet: «Rwanda, 10 ans après le génocide ».

Rwanda mon Amour

I LE TABLEAU FAMILIAL

La vie est un perpétuel apprentissage Ceux qui l'ont compris n'ont plus besoin d'y être Les autres expient encore. Ida ZIRIGNON

MON PERE

Papa savait jouer de la misère, c'était son allié, son compagnon et il s'en servait admirablement; d'ailleurs, ce compagnon avait fini par l'habiter et refusait maintenant de s'en aller. Je remarquais à mon retour d'exil que cet état était dangereusement contagieux. L'entourage immédiat de mon père lui ressemblait de plus en plus, dans son entêtement, dans sa violence, dans son exhibitionnisme obscène de la misère. Il faut que je vous explique le tableau: mon père ne pouvait s'empêcher dès que l'occasion se présentait de raconter ses misères, sa maladie qui l'épuisait, ses soins de santé qui le ruinaient, ses enfants qui n'étaient pas devenus des« hommes », son épouse qui finissait de l'achever... Papa parlait peu de son père, sauf pour en dire le plus grand bien. C'est mon oncle, le frère de mon père qui nous a raconté leur père. Un père très autoritaire, avare de paroles mais d'une violence agressive pourtant muette. Mon grand-père était un des notables de son village. Sa famille possédait les plus grands domaines et était influente dans le milieu socio-politique local. Un homme 9

dont les épouses avaient du mal à rester. Ma grand-mère avait commis l'imprudence de le quitter à son tour. Elle avait trouvé refuge dans son village, auprès des siens. Mon père avait alors deux ans et demi environ quand il fut littéralement enlevé à sa mère par l'un des gardes de son père. Il n'a plus jamais eu l'occasion de revoir sa mère vivante. De plus, enfermé dans une sorte de rancœur coupable, il ignora pendant longtemps l'existence de sa mère et celle de ses demi-frères et sœurs. Il en avait quatre. Pendant toutes ces années, mon père ne parlait jamais de sa mère. L'unique image que j'ai d'elle, je l'ai découverte grâce à une photo d'époque conservée dans l'album familial. Je n'ai jamais su comment mon père l'avait eue, cette photo. C'était la seule chose qu'il possédait de sa mère, sans doute la seule chose qu'il ait jamais eue d'elle. C'était une photo très ancienne mais on distinguait encore ses traits. D'ailleurs, il ne lui ressemblait même pas. Mon père, c'était le portrait craché de son père tant haï, mais tellement adoré. Il poussait le comble jusqu'à vouloir lui ressembler dans les moindres expressions de son visage. Plus le temps passait, plus il en devenait la copie conforme. Ce qui n'était pas peu dire. Mon père avait été élevé par la dernière épouse de son père. Celle qui est devenue notre grand-mère à tous. Il passa son enfance à s'occuper de ses trois jeunes frères et sœurs issus du dernier mariage de son père. Etait-ce la raison ou le prétexte, le fait est que mon père n'avait jamais réussi à suivre une scolarité de manière aussi régulière et sérieuse que son jeune frère. On dira aujourd'hui qu'il menait une vie de petit délinquant, mot qui revenait souvent dans la bouche de mon père et qui pour lui signifiait: être un «moins que rien». La délinquance, c'était, pour mon père, la pire de toutes les choses qui pouvaient exister, à part la mort, bien sûr. Des choses dont mon père avait 10

peur: les autres, l'autorité, les blancs, les sorciers, la mort était bien la pire de toutes. Une vie austère, terne, sans risque et sans ambition, l'avait très tôt mis à l'abri de toutes ses peurs. Mon père passa son adolescence de petits boulots en petits jobs et fut même employé comme «boy» dans une maison de colons français. Jusqu'à sa rencontre avec ma mère, mon père était un jeune homme fauché mais très élégant qui changeait d'identité comme de chemises, au gré de ses humeurs et de la mode. Il avait refait plusieurs fois ses actes de naissance avec des identités différentes. Un jour il s'appelait Michel, né le 17 mai 1938, un autre jour il était un certain Faustin, né le 10 mars 1945. Je me demandais encore comment ma mère avait pu s'en accommoder. Mon père dont j'ignorais l'âge, faisait partie de ces « décalés» de l'état civil. C'est-à-dire, des personnes qui n'ont pu être enregistrées dans les délais légaux à leur naissance. Parmi ces personnes, certaines choisissaient une date au gré des récits des parents, ce qui était quelquefois l'aboutissement d'un véritable travail d'enquête, d'autres

finissaient par adopter la mention «né vers» I de leur
document d'acte civil. Ce phénomène et celui des « néant juridique2 », subsistaient encore de nos jours dans bien des pays du sud. De nombreuses raisons pouvaient expliquer pourquoi les familles ne faisaient pas enregistrer leurs enfants à la naissance. Une de ces raisons tenait à l'extrême pauvreté des personnes qui ne pouvaient faire face, ni aux frais, pourtant symboliques, d'enregistrement ou de
1 En lieu et place de la mention « Né le ». 2 Les « néant juridique », ce sont toutes ces personnes qui n'existent pas au yeux de la loi, car n'ayant jamais été enregistrées. Il

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