Au service des Insectes

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La peste a ravagé les cités-murailles. Jadis protégées derrière leur dôme, survolées de glorieux aéronefs, elles ne sont désormais plus que ruines où errent les survivants. Les Insectes ont envahi les territoires laissés vacants par les hommes. Leurs ruches s'élèvent fièrement à la conquête du ciel.
Bess est l'une des femmes recrutées pour prendre soin de leurs larves, ce qui lui assure un minimum de confort.
Mais en ces temps de dévastation, que peut encore attendre de l'avenir une humaine qui a tout perdu ?
Publié le : lundi 15 septembre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782364751705
Nombre de pages : 20
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Extrait


— Bess, réveille-toi.
La jeune femme soupira et se tourna sur le côté.
— Bess, bon sang ! Debout !
On la secouait vigoureusement par le bras. Bess se décida à ouvrir les yeux. Elle grommela :
— Il est quelle heure ?
— L’heure d’accomplir ton devoir. Lève-toi.
Bess se frotta les yeux. À la faible lueur de la chandelle, elle distingua la mince silhouette de Jeannie, qui venait de la réveiller. Attablée devant sa tasse de fortithé, Marge demeurait immobile, le regard perdu dans le vague. Une expression de résignation se lisait sur sa large face, entourée de longs cheveux gris. Marge avait une quarantaine d’années, mais elle en faisait facilement vingt de plus, résultat de nuits agitées de cauchemars et d’insomnies. Dans les premiers temps de son intégration dans l’équipe des nourrices, Bess avait été terrifiée par les hurlements de la vieille femme.
— Grouille-toi, Marge, gronda Jeannie.
L’intéressée sursauta, se dépêcha de boire son fortithé. Bess s’en servit une tasse. En dépit des grommellements de Jeannie, elle ne désirait pas se hâter. Elle prenait le temps de déguster le breuvage brûlant, un peu amer, et de reléguer derrière elle ses propres cauchemars.
La lumière de la bougie jetait des reflets chaleureux sur le mobilier spartiate de la pièce, qui servait de cuisine et de coin-repos. Les murs avaient perdu depuis longtemps toute couleur vive et adoptaient la même teinte que le ciel en ce mois des morts, un gris cendreux.

Jeannie jeta un coup d’œil par l’unique fenêtre de leur refuge, et grogna.
— Les voilà !

Inutile de demander de qui il s’agissait. Les Insectes respectaient l’horaire à la lettre. Bess perçut le battement d’ailes régulier, désormais familier, à travers la porte de bois. Jeannie l’ouvrit. Deux Guêpes, les plus féroces des Insectes, les attendaient. Nulle parole ne fut échangée. Imitant ses équipières, Bess se saisit d’une lampe et sortit à son tour dans la fraîcheur du petit matin.
Situées à la périphérie d’une ancienne Muraille, ces cités qui s’épanouissaient autrefois sous leur dôme de protection, les maisons réservées aux nourrices étaient les seules qui tenaient encore debout. Éventrées, à moitié démolies, les habitations alentour ressemblaient à des carcasses figées sous le ciel de plomb. Tôles noircies, débris éparpillés aux quatre vents, charpentes broyées et concassées comme de simples noix complétaient le sinistre tableau. Bess le contemplait sans le voir, habituée à ce paysage. Seules les bandes jaunes et noires striant le corps massif des Guêpes jetaient quelques taches de couleur dans cet environnement désolé. Bess avait entendu des rumeurs selon lesquelles il existait ailleurs des zones bien plus verdoyantes que celle-ci, où les Abeilles ouvrières et les Fourmis entretenaient de vastes champs de fleurs géantes. Mais si les Bousiers, qui assumaient les charges les plus ingrates parmi les Insectes, pouvaient y accéder, les hommes n’étaient pas autorisés à y pénétrer. Les rares qui avaient osé braver cette interdiction n’en étaient pas ressortis. Les survivants de la peste étaient condamnés à errer dans les Murailles laissées à l’abandon, ruines d’un empire dont ils avaient autrefois été les maîtres.


Les nourrices avançaient rapidement sur le chemin de terre, rendu boueux par la pluie, mais pas assez vite pour passer inaperçues. Dès qu’elles approchaient de l’ancien charnier, terrain vague envahi par les hautes herbes et les ronces où perçaient ça et là quelques squelettes enterrés à la hâte, Bess sentait des regards haineux, gonflés de rancœur et de jalousie, se braquer sur elle et ses compagnes. Les insultes ne tardaient pas à suivre :
— Regardez-les donc, ces salopes, qui suivent leurs maîtresses à la trace !
— Hé ! Quand t’en auras fini avec tes larves, tu me donneras le sein à moi aussi ?

— Sales putains !
Jeannie serrait les dents, Marge semblait ne s’apercevoir de rien et Bess tâchait de ne rien entendre. Quant aux Guêpes, elles ne réagissaient pas. Leurs poings chitineux ne se resserraient pas sur les lances et elles n’accéléraient pas leurs battements d’ailes. Bess n’entretenait cependant aucun doute quant à leur rapidité de réaction si un des clochards hantant l’ancien charnier s’avisait de s’approcher d’elles. Ni sur l’issue du duel. Il régnait autour des Guêpes une tension sans cesse en éveil, un sens de prédateur aux aguets, comme si elles n’attendaient qu’une occasion pour se décharger de leur agressivité. Dans son errance, avant de devenir nourrice, la jeune femme se souvenait de cadavres déchiquetés, aux chairs rongées par le venin, abandonnés au vu et au su de tous. Un rappel morbide pour les inconscients qui auraient voulu défier les Guêpes.
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