Au vent d'Essaouira

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Qu'ai-je aimé dans ce pays? La poubelle noire qui vole dans l'air bleu? La jeune fille dansant sur une terrasse pleine de gravats et entourée de barbelés? Les paraboles des chaînes de télévision sur des amas de ruines? Les chats arpentant les terrasses en miaulant de tristesse? Ou ce vent fou qui rend fou?
Publié le : dimanche 1 juillet 2012
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EAN13 : 9782296500389
Nombre de pages : 134
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Au vent d’Essaouira
Marie Duvignau
Au vent d’Essaouira
Récit
© L’Harmattan, 2012 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-99658-8 EAN : 9782296996588
Vendredi 6 juillet. Après quatre mois de préparation fébrile, Anna et moi partons pour le Maroc : Roissy est bondé. Valises, sacs, chariots, les gens se cognent, s’excusent, s’agacent. Stress partagé. La réalité du départ est mise en doute par une trop longue attente et pourtant c’est bien aujourd’hui que nous allons là-bas, pour cinq semaines. Ecrire et dessiner. Indépendamment. Deux regards que nous tenterons d’accorder ou de juxtaposer. Deux regards qui sont aussi deux voix. Anna est lourdement chargée : aquarelles, carnets à dessins, pinceaux, crayons, pastels, dans son sac à dos. Elle ne s’en sépare pas. Pour l’écriture, c’est léger : un cahier à couverture rouge brillante et un stylo bleu serti d’émaux pourpres qu’elle m’a offerts. Bel ensemble qui appelle les mots. Hier, j’ai écrit une lettre de rupture à un homme. J’ai besoin de me retrouver dans un vrai dépaysement, loin de lui mais aussi de la ville, de la surface des choses, des formules et desa priori, loin de ce morne paysage du conformisme urbain. Vivre et écrire une expérience directe, partiale et personnelle, sans indifférence ni apathie, où l’imaginaire ne se substituera pas à l’observation. Aussi sera-t-elle parfois opaque et difficile, car nous voyons tous le monde à travers notre propre filtre. Je suis prête. Destination Essaouira, ancienne Mogador, noms aux sonorités éblouies, noms au charme d’un conte persan, noms qui appellent un premier désir : se laisser porter. A côté de nous, un Américain coupe, avec un couteau en plastique, un sandwich en tranches très fines et un brownie qu’il distribue à toute la famille. Ils sont sept. Bouche ouverte, tous attendent la becquée en silence. Bandes noires sur plateau vert, image en bichromie dans un film muet. Salle d’embarquement. Une mère maghrébine, jambes écartées, un pied posé sur un sac de voyage, obèse et édentée, regarde dans le vide, sans dire un mot. Elle, sa mère et ses trois filles mangent des bonbons et des chips. Trois générations, mêmes visages, blêmes, gras. Juste quelques années entre elles, et comme si le temps n’avait pas existé. Une résignation, mais, au fond des yeux, un éclat sombre.
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Dans l’avion, ma voisine de droite me souffle une haleine chargée. Je lui offre un chewing-gum. Elle me remercie d’un air absent. Le temps est gris. Vagues de tristesse. Le désir déjà s’est un peu émoussé mais la joie de cette découverte reste intacte, au plus profond de nous-mêmes. Nous nous éloignons, l’étau se desserre. Je regarde tout autour. Les gens sont, pour la plupart, des maghrébins. Les conversations vont bon train, donnent l’impression que l’on se connaît, que l’on se retrouve, que l’on est heureux. Les enfants s’amusent, s’interpellent, échangent des bonbons et des sucettes. Sur le journal du voisin, la une est essentiellement consacrée aux dernières nouvelles d’un prince charmant télévisuel. Des filles ont écrit des poèmes à leur héros. Déterminé et admirable Merveilleux et incomparable, Erotique et naturel, voilà comment je t’aime. Adeline Adjectifs du conte. Compilation de rêves. Je regarde la photo du prince. Visage vulgaire, bouche veule et regard mort. Repas dans l’avion. Ma voisine, qui n’a cessé de croiser et de décroiser ses doigts pendant le décollage, semble enfin détendue. Elle fourre les tupperware et les couverts dans son sac parce qu’ils sont blancs avec l’intérieur vert, ça fera bien sur mon frigidaire, nous confie-t-elle en refermant d’un coup sec un immense cabas en plastique noir. Nous aussi dérobons les couverts, le sel et le sucre dans des pochettes colorées. Pour nos pique-nique. Nous rions toutes les trois de notre toupet, en vérifiant que l’hôtesse n’a rien vu. A gauche, un jeune couple et leurs deux enfants. Lui, barbu, moustachu, chéchia blanche. Elle porte le foulard, s’occupe du plus petit, qui a l’air repu. Elle le regarde, le manipule avec brusquerie, sans un mot. Déjà la relation amour-haine. Puis elle se désintéresse de lui pour lire le magazine proposé par la compagnie aérienne. Elle s’attarde et rêve devant les produits en free-lance. Regardée,
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elle nous regarde. Un jeu a commencé. Nous reculons la montre de deux heures, il est encore tôt au Maroc. Derrière nous, un gros gamin flanque des coups de pied sur mon siège entre ses deux parents avachis qui commentent une vieille histoire d’un Loft Story. Je voudrais intervenir pour calmer l’enfant mais je préfère écouter. « Et Loana et Jean-Edouard quelle réussite ils ont gagné une maison à trois millions ils sont riches heureux elle a pu récupérer son gosse à la DDASS quelle belle vie ils ont c’est un bel exemple pour les jeunes qui cherchent à trouver quelqu’un en faisant de la télé. » Et autour d’apprécier en hochant la tête. C’est le seul sujet de conversation. On est loin du Maroc qui approche mais au plus près de la fin radieuse des super chanceux du gros lot du petit écran. Le gosse continue à me flanquer des coups de pied, je fais une réflexion, le père dit oui oui mais ça continue, je me calme, dans une demi-heure nous atterrissons. Fiche de renseignements pour la douane. Ma voisine de droite me donne la sienne. Femme de ménage chez un pédiatre, elle ne sait ni lire ni écrire. Elle a acheté du parfum Guerlain, s’en asperge, fière de venir de Paris, d’avoir choisi la marque la plus prestigieuse. Elle retourne dans sa famille à Marrakech, je lui demande son adresse, elle ne sait pas épeler, je laisse en blanc, les policiers se débrouilleront. Elle a geint pendant le voyage, par peur, disait-elle, elle priait tout bas, pour attirer notre attention. A l’atterrissage, elle se met à trembler, je lui parle des pays que nous allons visiter, Indonésie, Turquie, Mexique…, des livres que je vais écrire. Elle dit que je serai riche, que j’ai de la chance. Pas d’accès pour elle à la culture, mais aux seuls biens de consommation. A l’aéroport de Marrakech, un grand panneau :Bienvenue aux Marocainsrésidant à l’étranger. Et nous ? Il n’y a plus de navette Marrakech-Essaouira, or nous avons envie d’arriver dès ce soir. Nous marchandons âprement le prix
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1 d’un taxi et obtenons la course à soixante-dix euros pour cent soixante kilomètres.
Eloignement immédiat sans passer par la ville, que nous contournons. Quelques palmiers malingres, des photos géantes de chanteurs, d’artistes, une faune colorée, beaucoup de femmes voilées, des bicyclettes. Chaleur sèche, âpre, oppressante ; odeurs indéfinissables, souks, kiosques dans la lumière pleine de cette fin d’après-midi. Ça klaxonne, ça parle fort, nous entrons dans la vie. Notre peau transpire, Paris s’écoule hors de nous. Renaissance. Le chauffeur de taxi, un petit homme aux yeux mobiles et au visage ouvert, a envie de parler. Nous aussi. Joie de communiquer comme ça vient, à bâtons rompus. Un contrôle de police sur la route. Nous demandons au chauffeur si le port du casque est obligatoire, il nous répond que non, lorsqu’il fait trop chaud, on peut s'en passer, la réglementation dépend du climat. Mais il ajoute que la police peut être d’une sévérité féroce. Envers qui ? Envers eux les autochtones. Les touristes ont tous les droits. Information à vérifier. Enseignes de poteries, de fossiles, de minéraux. Le chauffeur passe et repasse une cassette de Khaled, qu’il nous présente comme le plus grand chanteur du monde. Celui qui a réussi à l’étranger. Nous dépassons un homme sur un âne, félicitons le chauffeur pour son français correct. Il dit que c’est dans les familles bourgeoises que l’on parle le mieux : différentiation culturelle, snobisme, distinction. Je réponds qu’en France, dans certains endroits, comme celui où j’enseigne, la langue se perd. Il sourit, étonné. Nous avons soif, et pas d’argent marocain. Il s’arrête à un poste d’essence, nous offre la bouteille d’eau, avec simplicité. Traversée de champs d’orangers. Il nous explique le cycle des six mois de la floraison. Pieds nus, portant deux seaux, un très jeune enfant traverse la nationale, sans se presser.
1 1 euro=10 dirhams
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Champs de vignes, Boulaouane, Garouane, cactus. Lumière riche, étendues plates et désertiques, quelques dunes à l’horizon, des arbrisseaux malingres, des palmiers isolés, des troupeaux de chèvres et de moutons, des oliviers, on se croirait dans un western, dit Anna, la civilisation a disparu, villes terreuses, géométriques, crénelées. Arcades et angles. Torchis aux fenêtres entourées de fer forgé blanc. Cailloux, murs de cailloux dans le déclin du soleil. Silence partagé, partage de ce bonheur… Le rêve qui depuis des mois nous escorte, en nous enraciné, vole maintenant sur cette terre assoiffée, jusque dans les feuillages. Nos peines brûlées dans ce feu de beauté. Le visage d’Anna fleurit comme un jardin. Nous arrivons à Essaouira, ville entourée de remparts, aux rues piétonnières, vers vingt heures, heure marocaine. D’autorité, au sortir du taxi, nos bagages sont placés dans une carriole tirée par un homme âgé. Il nous emmène jusqu’à l’hôtel Cap Sim pour quinze dirhams. Il refuse de prendre notre argent français, malgré les comptes de la patronne qui convertit avec sa calculatrice. Il ne veut rien savoir. Elle lui donne donc de l’argent marocain, qu’elle ajoutera à notre addition. Il s’en va, nous propose ses services pour notre départ. Nous verrons, c’est dans cinq semaines. Installation dans la chambre qui donne sur la rue. Propreté. Grand placard. Salle d’eau. Nous sortons, allons sur la place principale, la place Moulay Hassan. Tout de suite, Anna aime ces lieux des bords de l'Atlantique, baignés d'embruns, fouettés de vent. Au restaurantBeau Rivage, nous commandons une salade marocaine, tomates, poivrons, oignons, huile d’argan, un tagine au poulet et aux raisins secs, des olives vertes et noires, un thé à la menthe. Comme au paradis. Au-dessus de nous, une étoile, unique, autour de laquelle planent les mouettes. Nous y voyons un augure favorable. Ray Charles chante. Nos yeux brillent. Volupté de ces larmes à cœur ouvert. La journée est sans fin et, en cette première nuit, nos peaux sont comme neuves. Nous discutons de mon dernier stage, informatisation de l’école, pratiques numériques, cartable électronique. Je parle de mes peurs, de la disparition de l’écriture calligraphiée, de la fin du passage charnel qui va du cerveau à la main, contre lequel aucun
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des participants ne s’est insurgé. Moi non plus d’ailleurs. Peur d’être seule contre un groupe ? Timidité ? Lâcheté ? Besoin de montrer qu’on est moderne ? Allons, l’enseignement marocain n’en est pas là… L’étoile n’aura pas de concurrente. Sa protection lumineuse nous éclaire jusqu’à ce que nous soyons chassées du restaurant. Ici, on se couche tôt, à minuit ne traînent plus que les traînards. Dommage... Nous serions bien montées sur la crête des vagues après avoir couru sur toutes les terrasses. Et pendant que s’épanouit notre désir pour ce lieu tout neuf, nos chants et nos ailes sont guidés par la fumée d’un parfum qui ressemble à de l’encens. Nous humons l’air, les yeux clos dans ce ravissement, conquises déjà par la nuit musulmane. Première nuit à l’hôtel. Excitées comme des adolescentes, nous discutons longtemps. Nous rions, buvons force tisanes des mers du sud, fumons cigarette sur cigarette. Nous couvrons le tumulte du dehors. Le sommeil tombe sur nous, en même temps, comme un plaisir partagé.
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