Aurore

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Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296388789
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Aurore

DU MEME AUTEUR

Il pleure dans mon pays. Roman, Editions Désormeaux, Fortde-France, 1980. Cicatrices. Poèmes, Editions caribéennes Présence du livre caribéen, Paris, 1985. Guadeloupe: Le mouvement communiste et ses députés sous la IV. République. Essai, L'Harmattan, Paris, 1986. Aurore. roman, L'Hannauan, Paris, 1987. La Guadeloupe et son indianité. Essai, Editions Caribéennes, Paris, 1987. Les Dom-tom: enjeu géopolitique, économique et stratégique. Etude, L'Hannattan, Paris, 1988. Un danger pour les Dom: l'intégration au marché unique européen de 1992. L'Hannattan, Paris, 1988. Des champs de canne à sucre à l'Assemblée nationale, poésie, L'Hannattan, Paris, 1993. Aimé césaire. Député à l'Assemblée nationale 1945-1993, L'Hannauan, Paris, 1993. Chacha et Sasso, roman, L'Hannattan, Paris, 1994. Faune, flore, espèces rares du Palais Bourbon, Collection Club des Poètes, Paris, 1994.

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@ L'Harmattan,

1987 et 1995 ISBN: 2-85802-790-0

Ernest Moutoussamy

Aurore

Editions L'Harmattan 5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris

I
A à à à mon épouse mon p~re ma mère mes dieux

Sur les flancs de la colline Ipsala, incrustée dans la verdure, la villa des Madévi comme un nid jeté dans les branches buvait un soleil un peu sale cet après-midi-là. Silencieuse et solitaire, sous le feuillage impérial d'un banian, elle pointait doucement vers le ciel sa toiture coloniale qui s'entêtait à la protéger des intempéries mais aussi des perfidies. Née de la rencontre de l'Occident et de l'Orient, elle avait malgré son siècle l'allure conquérante d'un voilier derrière ses volets pudibonds et ses parois dégoulinant de la sueur des âges. Une allée juste assez large pour laisser passer deux enfants se tenant par la main la liait à la rue encombrée de squelettes conduisant à Pondichéry. Elle était belle et fière, la villa des Madévi I Tout paraissait tranquille dans ce coin choisi pour couver le bonheur. Le carrelage de la véranda avec sa combinaison savante de dessins donnait de l'ambition aux plantes grimpantes, aux rosiers et aux bégonias. Une chaise pliante, près de l'entrée principale, attendait un inconnu qui ne venait pas. Hier un père très attentif, une mère comblée et quatre enfants tournés vers la vie chérissaient leurs espérances dans cette demeure isolée du reste du village. Aujourd'hui Lila et Râma étaient seuls. Les autres étaient partis. TIs avaient quitté la maison, le pare, le parfum des fruits, les jeux et les roses. TIs avaient laissé la surface décorée de la terre pour ses profondeurs sinistres. Un terrible coup de balai les avait projetés vers les bûchers d'incinération et les cimetières. A part le père, ils n'avaient même pas eu le temps de décliner leur identité devant la vie. Et pourtant, ils portaient leurs ans comme la fleur ses pétales I En route, pour l'au-delà, leur sève de bourgeons brisés sur leur lange d'adolescent était à peine séchée qu'il leur fallait prendre le sentier du dernier pèlerinage. A chaque nouveau départ, les survivants hurlèrent leurs souffrances sans jamais chasser le crépuscule lâché sur leur tête. 9

Indifférent à leur jeunesse, Shiva savoura leur sang et leurs cendres. Pas de pitié! D rappela aux. minuscules créatures qu'ils étaient sa puissance sur le fragile commerce de la vie et de la mort. L'on ne vend pas la mort, l'on n'achète pas la vie, elles sont les deux. jalons d'un même espace rempli de rêves, de hasards et d'illusions, mais vide de paix et de certitudes. Le Dieu invita Lila à méditer sur l'allocation de naissance en lui refusant la sérénité de veuve. TI suscita ses larmes et ses soupirs pour freiner la calvitie d'une jeunesse déjà trop âgée et trop fatiguée à l'aube des premiers rayons du soleil. Mais elle était têtUe, Lila! Elle n'avait rien perdu de son arrogance et de son autorité. La peur s'infiltra partout et contamina même les âmes. Plus de beau. matin sur la cascade désolée des jours, des semaines et des mois! Le malheur et la fatalité, jambes écartées, urinaient piteusement sur la villa. Dans les pièces frappées d'épouvante, un silence terrible amplifiait les bruits étranges que la mère et le fils ne percevaient pas autrefois. Le grincement des planches, le flocon cotonneux. échappé du fromager qui trônait dans le salon, leur donnaient le frisson. Le deuil tapi aux. encoignures de la propriété, le sabot lourd d'un destin jaloux, avaient amoncelé sur leur visage les rides de l'angoisse. Assise sur le divan, Lila serra contre son cœur une poupée laissée par Varuna. Elle caressa les volants de sa robe satinée, embrassa ses menottes, joua dans ses cheveux, lui pinça la joue et tomba dans une profonde méditation. soupira-t-elle. - Non, non, ce n'estla pas vrai, l'ouvrit vivement, se mit à Alors elle courut à fenêtre, prier à haute voix comme pour briser la coulée de blessures s'acharnant contre elle, cria sa douleur face au soleil levant, noya ses larmes dans la poussière du bûcher où venait d'échouer sa dernière fille. Râma, lui, discutait avec le jardinier. Dès qu'il entendit sa mère, il commença à chanter l'hymne national et se rapprocha d'elle. - Je t'en supplie maman, cesse de te tourmenter. Laisse-les dormir en paix ! En vérité, la mort avait domestiqué le toit sépulcral. Et les deux. occupants avaient conscience qu'ils n'étaient que des sur.:: vivants. Les disparitions successives et la crainte du lendemain pourrissaient leur espérance. Le silence rouillé sur leurs lèvres rongeait leur confiance en l'avenir. A qui le prochain tour? Ds faisaient l'impasse sur cette question. Ils luttaient de toutes leurs forces pour la chasser de leur pensée. Elle était pourtant suspendue à leur vie comme un terrible point d'interrogation. 10

Au cœur des nuits meublées de renoncements, crevées d'étoiles mourantes, ils éparpillaient leurs rêves estropiés, s'enlisaient dans la boue de leur route gluante et comptaient les cicatrices de leur geôle. Seuls, à l'écoute du galop de la mort qui, de la ~ au bûcher, ne se fatiguait point, ils refusaient encore de dresser leur stèle et brandissaient plutôt l'écuelle pour ramasser leurs ans. La folie cannibale si tenace jusqu'à ce jour n'avait pas vaincu totalement Lila, même si elle tressaillait à chaque coucher de soleil. Avec sa passion maternelle elle veillait sur son fils dans la calebasse de vie qu'elle eût souhaité porter comme une ultime grossesse. Râma demeurait sa raison d'être. Elle contemplait ses cheveux noirs que le vent dispersait en raclant rêveusement le menton, fouillait dans ses yeux pour tenter de lire son destin. Chacun de ses soupirs comme une dague lui défonçait la poitrine. Debout au milieu des épaves et des fleurs vénéneuses jetées sur sa route, elle refusait pourtant de capituler face à la fatalité et se méfiiÜt d'une trop facile résignation. Le carnaval de processions au bûcher l'avait sérieusement écorchée sans ruiner sa confiance dans ses dieux. Malgré ses pleurs, ses dérives, sa désolation, elle effaçait les balafres pour se consoler derrière la membrane que représentait encore le sourire de Râma. Craignant que Râma ne cessât d'exister comme les autres, elle voulait toujours se trouver à ses côtés pour poser sur son front le baiser de tendresse qu'elle ne pouvait plus offrir aux disparus. Femme dressée face à la démence du trident de Shiva, imprégnée de la patience des missionnaires, elle entourait de mousseline la tête de son fils et couvrait de pollen tout son corps. Mais Râma repoussait sa présence, mordait ses lèvres pleines de doutes et protestait en silence. fi entendait crever le sac de malédiction qui lui avait enlevé les siens et aussi se défaire des dieux et des dépouilles de la société de Lila devenue une brousse impénétrable à la générosité. Puisant dans la sagesse indienne la conviction nécessaire pour conjurer le raz de marée de malheurs qui avait déferlé sur sa famille, il cherchait à assainir sa langue de terre couverte de hontes et de plaies. fi revenait sans cesse à son enfance, échafaudait l'insurrection contre les traditions de sa caste et les préjugés vieux de plusieurs millénaires, brandissait son poing. Mais il ~e retrouvait toujours au pied de la croix souveraine. En réalité, à peine sorti. de l'adolescence, élancé comme son père disait souvent Lila -, il remplissait au mieux qu'il pouvait la maison. n vivait à l'ombre de sa mère et elle comptait sur lui pour l'aider à chasser le souvenir des quatre pèlerinages qu'elle fit au bftcher

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du village. Que de cendres dans sa mémoire! Quel vent pourrait emporter les corbeaux posés sur son toit? Du haut de sa falaise de deuil, il prenait le pouls de ceux qui l'entouraient. Certains, dans leur pagne imprégné de misère, se pâmaient devant l'alcool des bistrots et la fuite du temps, d'autres, conquis par la folie de l'ambition, cherchaient la baguette magique du succès. Tous broutaient aux algues de l'espoir d'une terre exorcisée, débarrassée de la fiente des rapaces ayant envahi les monts et les vaux. Lui, il avait largué son manteau de poussière, mais il avait peur. La furie du destin le bouleversait. Les souvenirs de son père se mêlant à ceux de ses ancêtres et les voix éteintes de Nara, Varona et Déva lui garrottaient le cœur. L'étonnant coup de hache de la mort l'enfermait dans un tourbillon où l'avenir paraissait en panne. n s'insurgeait sans provoquer de roulis... et dans la villa que dorlotait le parc de verdure, il sombrait souvent dans l'angoisse. Sur sa tête, le ciel n'était plus qu'un suaire où les étoiles pleuraient. Le glas des cloches lui semblait éternel. Et lui, qui avait pleuré sur quatre disparus, pleurait encore chaque soir et chaque matin. Pourtant, rien de matériel ne lui manquait. Quand parfois il se recroquevillait et s'enfonçait dans le silence comme le plus malheureux des hommes, c'était pour retrouver ceux qui étaient partis si brutalement. Dans sa retraite envahie de brumes et d'encens, le crépitement des feux des bûchers, la valse des flammes consumant les cadavres, la fumée s'élevant vers le ciel étranger, l'acculaient dans le trou horrible de l'aveugle. L'Orient perdait alors sa boussole et lui ses notes de chanson. Les voix qui éclataient jadis dans le parc, les pas qui déchiraient la robe veloutée de la rosée, la turbulence étouffée des bourgeons de vie, l'impétuosité des adolescents gonflés d'espérance, le tourmentaient encore plus. Les bouches, les mains, les lèvres, les regards, les sexes brisés à l'aube des marées déferlant sur les ans, élargissaient autour de lui le vide rempli de rêves avortés. Le soir dans sa chambre, toutes lumières éteintes, en compagnie de sa lampe à huile, il scrutait les alentours. Personne ne rôdait autour de la maison. Aucun ami à qui se confier! Il était seul avec les coulées d'alluvions dévalant de sa conscience, avec les deuils bouleversant ses entrailles. Il ne se sentait plus la force de griffonner des notes pour demain. Aussi se retournait-il vers ces cris qui déchirent et ces mots qui séparent. Pas pour longtemps, car au défaitisme succédait la révolte. Servir les jeunes de son âge, briser le carcan des légendes et des mythes, réconcilier les habitants du village, démolir les barrières ancestrales, devenaient son programme. Fils de la colère et de la vengeance pendant un instant, il pédalait dans 12

les sillons embourbés de honte, de morsures, de chair pourrie, pour rapiécer ses rêves éclatés et pour s'accrocher à la planche portée par de l'eau de rose d'un autre lendemain. Après tant d'épreuves, il fallait enfin, ou planter la fraternité et l'amour sur les bûchers noyés de pleurs, ou fuir le plus loin possible de l'Inde douloureuse. La villa avait pris à ses yeux une allure de plus en plus détestable. La vaisselle étincelante, les assiettes en surnombre, le mobilier de style, les peintures... n'apportaient plus ni bonheur, ni envie de vivre. La domesticité des lieux l'effrayait. Aucune espérance ne pouvait plus jaillir de ces meubles du passé. L'Orient orphelin de sa splendeur s'était endormi sous un linceul de superstitions, d'intrigues et de malédictions. Plus de bras fraternels dans ces quartiers d'ombres où triomphaient l'égoïsme et le mépris, où l'on ne vibrait que pour le dernier frisson. Dans Ipsala livrée aux cris, aux pleurs et aux cadavres, des flopées de mouches, de chauves-souris, faisant la courbette devant les étoiles, s'abattaient sur les moignons, les souches calcinées et les enfants sans destin. Le sang des vivants se mêlait à la poussière des morts pour cimenter dans les consciences la fatalité de la chute de ceux dont le cœur battait la chamade à chaque lever de soleil. Les paysans prisonniers de leur paysage, de leurs pensées imprimées dans les formes géométriques de la société, avec la houe au vent et le timon tourné vers les défunts, cherchaient la rade d'une rizière couverte de beauté. Le malheur ouvrit Râma sur le monde des gens qui souffraient, pour lesquels la mort était parfois une délivrance. Ce monde-là avait été absent de sa famille, ses parents lui ayant appris à ignorer ceux qui n'étaient pas lui. TI avait grandi pour lui seul, conquis par toutes sortes d'interdictions et parlant à l'avenir d'une voix gavée d'ambitions. Mais en ces instants il se rendit compte qu'on pouvait être heureux ailleurs et d'une autre façon. Même sous un figuier! Et il méprisa son semblant de bonheur avec tout son attirail encombrant. La nuit venait de capituler sous le ciel vaporeux, les premiers rayons trônaient sur son lit. Un silence impressionnant ressuscitait les bruits familiers. Lila ouvrit portes et fenêtres. Elle l'appela, pas pour le réveiller mais pour s'assurer qu'il n'était pas parti comme les autres. C'est vrai qu'ils étaient partis tellement vite! Plusieurs fois dans la nuit elle traversait sa chambre, comme pour barrer la malédiction qui avait engendré tant de pleurs. Elle tenait à préserver le seul bien qui lui restait, et s'acharnait à l'assister. En l'espace de quelques mois, toute une vie avait glissé entre ses doigts; la mort avait broyé toutes ses récoltes et jeté sur sa route des flaques de cicatrices et des

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torrents de larmes. Les dieux avaient inscrit dans leur éternité et dans sa robe la fragilité de l'homme. L'absurdité des rêves déchirés par les lances d'un destin abonné au malheur l'avait ébranlée sans pour autant l'amener à se remettre en cause. Elle demeurait eUe, c'est-à-dire la fierté de sa lignée. La lumière dispersa les ombres. Le chuintement du vent devint moins sinistre. Le chapeau de paille de Karma fixé à la cloison perdit son mystère. Quand il bOugeait, c'était à cause de la brise. Râma sortit précipitamment du salon. En compagnie de Lila, il chemina dans le parc. Ses cheveux en tombant sur ses tempes et sur ses joues effacèrent de son visage les rides des condoléances successives. Ses yeux ouverts sur l'avenir, comme une rose à la rosée du matin, chassèrent de son regard la crainte des deuils si profondément ancrés sous le toit familial. U arpenta les allées pour essayer de sécher ses larmes. Les fleurs, les oisillons, tous ces sourires de la nature ne dissipèrent point son angoisse. Les pelletées de cendres amoncelées sur son passé, le flot de souvenirs pourris que recelait chaque pièce de la villa, ne cessaient de le tourmenter. Il s'allongea sous la touffe de bambous au milieu du jardin et suivit des yeux quelques villageois pieds nus, qui, perdus dans leurs lambeaux de linge, déambulaient là-bas dans la plaine. Us ne se promenaient point, ceux-là, mais cherchaient un bout de quelque chose à se mettre dans l'estomac. Les femmes à peine couvertes suivaient à distance respectueuse. Les uns et les autres s'en allaient, guidés par leur instinct. Us avaient si faim que n'importe quoi leur aurait été succulent. Ce n'étaient pas des gens à faire la mine devant un repas, fût-il constitué d'entrailles de bêtes. Le défilé spectral rampant dans les sentiers érigea devant lui la montagne d'interdits et de discriminations crevant le ciel de l'Inde. TI observa les vieillards fragiles sur leurs squelettes, mais puissants de sagesse, qui refusaient de s'asseoir dans les courbes encombrées de saletés et préféraient perdre leur regard sur l'espace vide et infini engloutissant le passé et l'avenir des troupeaux de parias. Dans la cuvette dominée par sa villa, où se confondaient hommes, ordures, fils rouillés, arbrisseaux desséchés, enfants abandonnés et candidats aux bûchers, et où seuls les moustiques et autres insectes regorgeaient d'énergie, il découvrit la cruauté de la misère. Lila, mécontente d'une telle attention, l'arracha brutalement à sa réflexion. - Mon chéri, tu as mieux à faire que de t'occuper de ces bestioles sans dieu! Et elle l'entraina d'un pas alerte vers le séjour en lui rappelant qu'ils n'étaient plus que deux sur terre. C'était cette '1~

conception de la vie qui séparait les deux survivants, car Râma ne pouvait plus partager le dédain de sa mère pour les autres et n'entendait plus marcher aveuglément sur la voie tracée par elle. Mais il l'aimait, la comprenait tout en lui reprochant de n'avoir pas su tirer les leçons de sa cruelle existence. Femme indomptable, elle n'avait rien perdu de sa fierté de brahmane et croyait toujours en ce monde de castes, de complexes, de rituels, de tabous. Le destin n'avait nullement froissé ses convictions. Avec une fermeté inébranlable, elle n'admettait ni intrus, ni doute dans sa conception aristocratique de la société. Gardienne de cette fortune inestimable qu'était à ses yeux l'apport de la culture européenne, elle méprisait avec une arrogance insupportable les pratiques et traditions des basses castes. Elle refusait de regarder l'Inde du fond des yeux et mettait beaucoup d'acharnement à détacher Râma de la réalité têtue des jours. Attachée aux principes de dignité et de supériorité de sa caste, elle distillait à longueur de journée, avec zèle et constance, sa philosophie du brahmanisme occidentalisé. Le contact avec les officiers anglais et l'administration de sa majesté l'avait conquise et, tout en demeurant fidèle aux grands principes de la sagesse indienne, elle adorait la puissance corrosive du libéralisme européen. - Etends-toi sur le divan, lui dit-elle. Elle s'approcha aussitôt et se mit à l'entretenir de son futur mariage avec Aurore. Elle parla avec chaleur de la ravissante robe de mariée, des qualités exceptionnelles de sa future... Elle évoqua pêle-mêle sa beauté, sa formation, le sérieux de sa famille, le vœu des deux pères aujourd'hui décédés, le bonheur qu'elle allait enfin découvrir. Surpris, Râma la regarda avec indifférence sans pouvoir partager sa joie. Certes, il savait que son père lui avait choisi une épouse dès l'âge de sept ans. TI en avait vaguement souvenir, mais il ne connaissait pas du tout cette fille qui lui était destinée. Par contre, Lila, en proie à de délicieuses rêveries, semblait attendre l'événement avec impatience. Sa vieillesse vacillante, brutalement débarrassée de l'emprise des décès récents, retrouvait une potion de vie. Adversaire de la médiocrité, prête à partager le plaisir de son fils, elle oubliait le malheur qui avait pris en otage sa maison et sans perdre sa vue dans la décrépitude de son environnement, elle couvrait de miel l'avenir du dernier survivant. Avec son obstination coutumière et sa fierté altière, elle commença à préparer Râma à ce mariage décrété il y a plus d'une décennie. - Maman, je ne me sens pas bien ici. Je voudrais vivre ailleurs et de façon différente... 15

- Ton avenir et ton bonheur sont cultivés ici et pas ailleurs, répliqua-t-elle d'un ton sec. Rien ne l'avait décollée des laideurs du passé. La mort, cette mesquinerie de la vie qui avait dévoré ses autres bourgeons, l'avait ouverte encore plus aux couleurs et aux ardeurs de l'adolescence finissante de son fils. Dans la villa, elle prêtait une attention soutenue à ses gestes et paroles pour le maintenir dans le schéma où s'inscrivait son avenir. Le langage de rupture du fils insolent résonnait donc en faux sous le toit imprégné de douceur et de soumission. Et par crainte de blesser Lila, sachant aussi qu'il lui était impossible d'obtenir la moindre concession de sa part, Râma évitait de lui tenir tête directement. Sans faiblesse elle maintint son discours sur le thème du mariage tout en déversant des flots de mépris sur les parias, les intouchables et autres excréments de la terre. Ignorant tous les enfants du village, elle refusait de leur concéder la moindre attention même quand ils languissaient dans les sentiers longeant la route nationale. Amazone des princes du brahmanisme, démangée par l'appel de son aristocratie, elle s'enfermait dans son cocon en polissant sans cesse la cartouche industrieuse de sa caste. Elle ne livrait ses combats que pour épouser son idéal et gagner sur la montagne de péchés menaçant sa péninsule de valeurs. Elle croyait son fils incapable de désobéissance, et ne mesurait point la dureté de ses propos face à son jeune cœur gonflé de tendresse. , Aucune considération ne pouvait susciter une révision de ses conceptions. Tout était à prendre ou à laisser au pied de la citadelle qu'elle s'était construite pour ne pas succomber aux péripéties humaines. Elle avait pourtant nourri de son lait ses enfants, mais elle ne se laissait pas émouvoir et insultait les parias qui paraissaient retenir l'intérêt de Râma. Ce langage bouleversait le jeune homme. Une intense chaleur lui brûlait les tempes, quand Lila salissait celle qu'il admirait.
Chaque matin en effet, de sa chambre dorée, il contemplait Sarah, rescapée du typhus et de la malaria, de la caste des intouchables. Elle avait l'âge de ses plus lointains ancêtres et sa pauvreté n'avait d'égal que la poussière que remuaient ses orteils. Sans ambition, elle ne réclamait ni pitié ni générosité, abonnée qu'elle était au crachat des autres. Blottie dans la gangue qu'avait confectionnée la société autour des gens de sa catégorie, elle saluait chaque aurore sans craindre les corbeaux pavoisant les branches des différentes potences de la bêtise humaine. Sa volonté d'ignorer l'amour exalté de la richesse la préservait de toute tentation. Sa présence dans le paysage, au côté des autres choses de la terre, n'avait d'importance que

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pour Râma. Bien enroulée dans le linceul de sa caste, elle n'attendait, ni défaillance du temps, ni défaite de l'ordre établi. Dans l'ombre épaisse de sa paillotte, elle concentrait toutes ses forces sur sa petite marmite, et défendait sa litière, ses bouts de tissu, sa timbale, la boîte lui servant de garde-robe, avec la science et l'art des démunis qui veulent vivre. Végétarienne par nécessité, elle était, tout compte fait, à l'aise dans sa misère. Toujours à la même heure, comme si elle avait rendez-vous avec le soleil levant, elle avançait vers le puits du village, avec une allure de croquis animé sur un drap de verdure, en faisant virevolter sa calebasse. Sans forme, telle une baguette, elle allait machinalement puiser son eau. Elle s'arrêtait parfois pour épier l'horizon, pour cueillir une fleur ou communier avec le paysage, puis reprenait son chemin en comptant ses pas. Râma et elle avaient le même âge, mais l'épaisse haie des interdits et les barbelés autour de la villa les séparaient irrémédiablement. Pourtant il l'avait vue grandir, il avait vu pointer ses seins. Depuis des années, elle cheminait sous son regard discret. Elle avait digéré des tonnes et des tonnes de mépris sans accorder d'importance à la langue des hommes. Avec sa main toujours posée sur son cœur, elle prenait part, à l'occasion de chaque décès, aux adieux que certains osaient encore faire. C'était le seul moment où elle côtoyait les autres parce qu'à l'unisson on se soulageait le corps du poids de ses larmes. Dans le périmètre qui lui était imposé, la cruauté de la faim tourmentait les âmes, mais plus personne n'osait se plaindre. Seule la nervosité des propriétaires conquis par les fleuves de roupies troublait le silence des damnés. Intriguée par la villa des Madévi, Sarah l'observait parfois longuement. Jamais pourtant elle n'oserait franchir le porche, sachant que son audace serait impitoyablement punie. Ceux qui vivaient dans ce palais lui étaient inconnus. Pas même une fois elle ne les avait croisés sur son chemin. Point question donc pour elle de chercher de ce côté ni hospitalité, ni indulgence; Elle savait Lila indifférente aux convulsions des démunis de la plaine. La pauvreté qui dormait à ses pieds et les soupirs qui montaient vers elle en volutes de fumée renforçaient sa puissance et sa fierté. Les gens égarés utilisaient sa villa comme repère pour retrouver leur bercail. Les dieux l'avaient érigée en phare afin de consoler les déchus au moment de mourir, de l'espoir de renaître dans une si belle demeure. Sarah, elle, l'avait tout simplement rayée de sa conscience et suivait son sentier en cueillant tantôt une fleur sauvage qu'elle accrochait à sa natte, tantôt une graine qu'elle se mettait entre les dents. La maison des Madévi 17

ne lui donnait ni bonne ni mauvaise mine, même si elle s'imaginait parfois le paradis de ses chambres et la douceur de ses salons. Elle savait rêver mais aussi économiser ses pensées en contemplant son miroir et son miroir uniquement. Sa seu1e musique étant celle des crapauds et des grillons, ses fidèles et amoureux compagnons, complétée par les cliquetis des taloms ..., elle ne pouvait pas être blessée par les airs de piano ou d'accordéon descendant de la colline. Sur le sentier imposé avec vaillance aux troncs pointés vers le ciel, comme pour éviter à celui-ci sa chute, elle fou1ait aux pieds les fantasmes des obsédés et des vendus. L'allure pédantesque de ceux qui roulaient sur les routes nationales la laissait indifférente. Portant sa calebasse comme une corbeille de fleurs, elle traversait son village convu1sionné, se parfumait les mains à toutes les essences, admirait la fécondité des arbres et des bêtes, chassait les charognards postés sur les figuiers. Elle n'était pas encore prête pour la mort. Ses hardes pâlies par les ans l'intégraient au feuillage et les oisillons habitués à sa présence l'accompagnaient dans son pèlerinage quotidien. Elle comprenait le langage de tous les animaux, imitait leurs cris et leurs chansons, et s'oubliait parfois dans leur royaume. Sur sa langue de verdure, avec ses yeux remplis de poussière, elle appréciait le talent de ses dieux, celui que les hommes tout-puissants n'avaient pas encore troublé. Heureuse que la bile des maîtres ne cou1ât point sur les feuilles de ses bois, et que sa guenille ne contrastât nullement avec les troncs noueux et tourmentés du paysage, elle ne se considérait ni comme paria ni comme tare de la société. Reine sous son feuillage, à l'abri des méchancetés humaines, elle s'amusait de la fragilité des haut perchés. Ce matin-là, elle s'assit sur la margelle du puits, écarta la mèche de cheveux lui tombant sur le front et goûta la fraîcheur matinale. Son visage blême et ses yeux inquiets illustraient sa pauvreté. Elle était jeune, sans vigueur il est vrai, mais de son aspect chétif jaillissait une extraordinaire sérénité. Un pinceau de soleil creva le feuillage, inonda sa chevelure lisse et abondante et la fixa avec grâce dans la verdure. Un souffle divin anima le paysage d'ondes colorées et harmonieuses. Goutte de rosée aux yeux de Râma, elle était courbée vers la terre, délaissée et méprisée sans pourtant maudire la loi qui la réduisait à une poussière. Le bonheur des autres ne la tentait point. Son cœur n'était dépositaire d'aucun ressentiment. Elle s'élevait simplement contre cette hiérarchie fondée sur l'injustice et l'inégalité, et cela sous l'émotion des larmes et des cris de détresse des bébés du village. Car quand ils avaient encore la force de se plaindre, ils jetaient le deuil sur tous les visages. 18

Un instant, elle interrogea en silence son destin dans sa simplicité naturelle, puis, comme surprise par le temps, elle fit une pirouette, puisa son eau et. repartit. Résignée, trempée dans la laideur des taudis fuyant à perte de vue dans le lointain, amoureuse de ses frères qui l'ignoraient, elle se recueillait très souvent sur son sentier pour ensemencer d'espoir les cœurs brisés. Elle était loin cependant de s'imaginer que sa solitude et sa détresse suscitaient chez Râma une certaine compassion. Mais Lila, qui rappelait sans cesse à son fils la dignité des brahmanes, accrochée à l'héritage des ancêtres, ne concevait son avenir que dans sa caste. c Je suis certaine que tu seras heureux avec Aurore. Je souhaite beaucoup de petits-enfants ~, répétaitelle souvent. Lui, rebelle et traite à sa lignée! Elle n'osait pas penser à une telle éventualité. L'image de docilité, de correction qu'elle avait inculquée à ses enfants enfermait Râma, croyait-elle, dans le périmètre des traditions de sa caste. Avec son visage imperturbable où ne se lisait aucunement la méchanceté ou la haine, elle faisait front, bien dressée sur ses reins ceints de l'écharpe de la vaillance et de la fidélité. Elle avait bêché et planté pour sa race sans se laisser troubler par les blessures et cicatriCes du destin. L'intimité inviolable de son enviromiement, les griseries des plantes de son verger, le parfum de vie qu'elle étalait sur la chevelure de son fils, la danse sacrée de ses dieux dans son jardin, la dressaient face aux jours et aux saisons comme une pirogue bravant les flots. Sa volonté de faire de Râma l'homme de ses rêves lui donnait des forces pour non seulement ignorer les scrofules et autres fléaux ravageant les miséreux, mais aussi pour fortifier le piédestal portant le futur bambou qui dans son feuillage imposerait le respect et le rayonnement du nom des Madévi. Cependant, la table bien servie, la villa interdite, la pelouse fraîche au pied du figuier, ses conseils, ses appels incessants à la fidélité, tout cela torturait le jeune homme. TI supportait de plus en plus difficilement le miroir dans lequel il était contraint de se contempler et où il voyait toujours les siens. TI pensait qu'il était absolument nécessaire de briser cette soumission pour espérer une aurore nouvelle sur sa vie. La mort avait emporté si brutalement et si cruellement l'affection de son père, la tendresse, le dévouement et les complicités de ses frères et sœurs, que toutes ses convictions religieuses et philosophiques se trouvaient remises en cause. Tout avait été si facilement broyé qu'il lui paraissait impossible ou tout au moins condamnable de signer un acte de soumission à sa mère. Les bourgeons desséchés, les rêves perdus, les parfums évaporés, les volontés échouées, ne toléraient ni la résignation ni la capitulation. TI ne pouvait se reposer en paix sur la plage 19

que lui dessinait Lila. TI fallait fuir son chaudron de malheur pour entendre sur le clavecin de la sagesse indienne les sons d'un Orient libéré de ses craintes et de ses injustices. Aussi remplissait-il de tableaux révolutionnaires son avenir, s'arrachant de plus en plus à la contemplation envoûtante de sa mère et traçant vigoureusement les lignes de son indépendance. TI refusait de s'adosser au totem ancestral sans pour autant causer beaucoup de peine à Lila. Les pas feutrés qui résonnaient doucement dans sa chambre chaque nuit, la chaleur qui tel un souffle d'ange rôdait sur son front, le baiser à peine perceptible qui le tirait du sommeil chaque matin, l'indisposaient de plus en plus. Oui, quand il ouvrait les yeux, elle était toujours là, plantée au pied du lit, pleine de tendresse et de bonne humeur. Cette charge affective l'étouffait. Les autres accaparaient sa pensée, il mesurait alors la cruauté de sa vie, et devenait évasif. Le soir venu, dès cinq heures, postée à l'entrée de la villa, Lila était encore là, à l'attendre. Sa répugnance à laisser ses yeux tomber sur le village des parias la figeait dans une contemplation obsédante du nord. Assise à ses côtés pendant qu'il se déchaussait, elle revenait à Aurore comme pour sonder son cœur et poursuivait ses fouilles exhaustives. Après avoir rangé ses souliers dans le placard, elle l'accompagnait au goûter. Sur la nappe blanche, les fruits, la tartine dorée, le bol de lait et toujours un dessert dont il raffolait, lui donnaient plutôt la nausée. L'ordre impeccable du salon, les roses, les nouvelles plantes vertes qui changeaient le visage des lieux et qui devaient vaincre la monotonie et laisser germer d'autres pensées, créaient une ambiance de confidence pour permettre aux deux survivants impavides de communier et de pétrir le mortier de demain. Si Râma ne se découvrait pas face à l'ardeur de Lila, il faisait en sorte qu'elle doutât de la crédibilité de ses thèses. Mais elle était si emportée et si convaincue de sa cause, qu'elle ne décelait ni les nuances ni les incertitudes de son langage. En remplissant toute seule son coin de paradis, elle semblait oublier parfois les blessures que lui avait infligées le sort. Le fardeau des traditions qu'elle prenait plaisir à porter la rendait forte et résistante dans la solitude de sa propriété bien protégée de toute tentative d'infiltration et bien isolée du reste du paysage. Fière de ses bananeraies, de ses pruniers et manguiers... de toute une flore soumise à sa volonté et formant une féerique chevelure lui interdisant de mesurer la souffrance des autres, elle savourait le lait végétal du cocon vert porté par l'onde séculaire déferlant sur les os calcinés et les veines desséchées, tout en pensant à ce que deviendrait ce beau domaine demain, quand elle n'y serait plus. La sueur des serfs avait fécondé ces 20

terres et suscité de grandes espérances pour ceux qui rêvaient d'un monde plus juste. Mais le souffle prophétique et libéra~ teur, toujours étouffé par la force des privilèges, ne Jaillissait ni des tombes, ni des écoles, ni des temples, pour répandre un peu de parfum de générosité sur les estomacs hypotrophiés et les haillons. De génération en génération, le bonheur se construi~ sait uniquement au milieu des terrasses, des villas, des écuries et, ici comme ailleurs, le paysage des pauvres demeurait pavé d'interdits et de malédictions. Pour son plaisir, Lila tenait un fichier des arbres fruitiers et des différentes espèces de plantes, du paroka * à l'arbre à pain en passant par le magnolia. Elle avait dressé une carte des sentiers et connaissait par cœur la topographie des lieux. De la vallée de Parvâti à la colline de Krishna, chaque élément du relief portait un nom de dieu ou de déesse, et la propriété plus qu'un sanctuaire était un coin de ciel. Au sud de la villa, la rivière de Kandava qui traversait le domaine, Gange de la région, faisait partie de sa famille. Elle l'adorait sur les cinq kilomètres qu'elle lui concédait et la saluait avec une certaine peine quand elle l'abandonnait pour suivre son cours vers l'océan. Elle eût souhaité l'enfermer autour d'elle pour la priver aux autres, tant elle lui paraissait sacrée avec les cendres des disparus qu'elle avait reçues au fil des siècles. Toujours levée de bonne heure, malgré son demi-siècle et le poids des deuils successifs, Lila conservait une extraordinaire vigueur. Elle chantait tout le temps, essayant de ne pas allumer trop souvent le four des mauvais souvenirs, sans parvenir pourtant à chasser l'ambiance de condoléances qui remplissait les pièces. Avec une attention soutenue elle devinait les besoins de Râma qu'elle avait érigé en autel, et tentait de l'arracher de ses crépuscules pour le planter face au levant. Mais le salon, la chambre, la véranda, le figuier, la fontaine, le parc, avaient brûlé trop de cadavres. La mort trop de fois avait signé son passage sur cette enveloppe fœtale pour qu'elle perdît son aspect funèbre. Lila habillée de deuil ne symbolisait plus le bonheur. Assise à cheval sur les grands principes de sa caste, à la recherche, après tant de mutilations, de l'écriteau «bonheur et longue vie» qui lui indiquerait la voie du salut pour son fils, elle emmagasinait toute l'énergie nécessaire au brasier qui devrait éclairer sa route bordée de bûchers et ouvrait sans cesse sa valise remplie de messages pour brouiller toutes les mauvaises intentions de son absurde destin. Ses transports d'allégresse effaçaient l'empreinte de deuil que portait chaque objet de la maison. Mais quelque chose d'étrange bouleversait toujours Râma. Impossible d'oublier les horribles épreuves du passé et 21

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