Autonomie d'un meurtre

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Un homme a tué ses parents, il y a dix ans. L'homme n'a plus accès à lui-même. Aux fins d'une expertise, son juge se livre à un dialogue tendu avec l'assassin, favorisant à son insu une remontée dans le temps. Des lambeaux de mémoire, émerge la scène du meurtre, un meurtre autonome. Pour y parvenir, d'autres images redeviennent accessibles, d'autres scènes aussi, d'autres allusions, comme la Shoah, les exercices de mortification imposés par le père... Combien d'enfants sont-ils assassinés par la morale, en silence ? Et combien sont-ils conduits au meurtre ? A. J. Rudefoucauld poursuit ici son travail sur la chute et la défection des pères.
Publié le : mercredi 1 avril 2009
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EAN13 : 9782296226388
Nombre de pages : 199
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Autonomie
d'un meurtreOuvrages du même auteur
« L'ombre et le pinceau », L'Harmattan, 2007
« L'ordre et le silence », L'Esprit du Temps, 2004
«J'irai seul », roman, Collection Fiction & Cie, Le Seuil, 2003
«Êtra ou la clarté de l'éphémère », L'Esprit du Temps, 1999
« Dancing », L'Esprit du Temps, 1998
« Dutzoll-frontier », L'Esprit du Temps, 1997
« Sacrifice », L'Esprit du Temps, 1996
« Fatsflat », L'Esprit du Temps, 1996
« En faire quoi », L'Esprit du Temps, 1991Alain :Julien Rudefoucauld
Autonomie
d'un meurtre
L'HarmattanPremière édition
Calmann-Lévy, 1998
@
L'HARMATTAN, 2009
5- 7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan l@wanadoo,[r
ISBN: 978-2-296-08602-9
E~:9782296086029À mes enfants,
Michaël, Mélina.Aveugles vous vous orientez dans tous les labyrinthes
Vous brandissez des lumières puissantes pour connaître
l'obscurité
Le labyrinthe restera inexploré
L'obscurité inconnue
Chaque monde découvert est effacé
Afin que vous soyez.
Esmer PARlÀCK- Ça n'est pas une fantaisie ou une quel-
conque billevesée de ma part: ma mère se
confiait à moi... Je sais que ça peut paraître
curieux, voire étonnant... On n'est pas habi-
tué à ce genre de choses, mais, c'est que
voyez-vous monsieur le juge, mes parents ne
s'occupaient pas de moi comme d'un enfant,
en tous les cas, pas comme j'aurais voulu...
Alors!... Je suis certain que mon père trom-
pait ma mère. Je ne les ai pas vus, l'autre et
mon père, je veux dire. Je ne les ai pas vus,
. ,
malS ça n est pas une preuve: mes parents
avaient des rapports sexuels et je ne les ai
jamais vus. Pourtant, personne ne douterait
de cela. En tous les cas, pas moi qui suis
la preuve vivante de l'existence de ces rap-
ports... Vous avez peut-être déjà observé des
enfants dans les musées: ils sont souvent
fascinés par une peinture qui les aveugle au
point que leur main vient seconder les yeux.
Moi, je n'ai ni vu ni touché mes parents...
après, avant, pendant, ce d'autant plus que
mes parents étaient... ils n'étaient pas parti-
culièrement discrets, pas démonstratifs non
Ilplus, mais en tout cas ils étaient polis... Mais
le dimanche, ça je m'en souviens très bien,
aussi net que je vous perçois là, assis à votre
bureau, mon père partait à vélo: il disait qu'il
allait acheter des brioches et des croissants...
et quelquefois il ramenait du pain... Pendant
qu'il était absent, ma mère me chuchotait:
« Il est parti la retrouver », et puis plus rien...
Ma sœur descendait nous rejoindre dans la
cuisine et nous attendions mon père en
silence.
Je n'ai jamais aimé les croissants, mais les
brioches oui j'aimais bien, oui ça j'aimais
bien... oui...
Il fit un large geste signifiant l'indifférence
la plus complète. « Brioche» était dit par une
voix de fausset, déjà cassée, ténue avant même
d'être émise. La « brioche» dans la voix
s'émiettait... Il avait souri et le juge comprit
que l'émotion s'était déplacée dans la gorge,
sur les cordes vocales. L'homme reprit:
- Mon père en ramenait quelquefois mais
pas toujours, une habitude non habituelle, si
vous me comprenez... Pour moi, le dimanche,
comme tous les autres jours, une chose était
certaine: il me faudrait ne rien manifester, ni
de ma déception, ni de mon contentement...
Nous attendions en silence... le portail du
12jardin claquait. D'abord il y avait le cri vers
ma mère: « Voilà Papa! », un « Voilà Papa»
qui annonçait le dimanche qui débutait...
avec un silence à découper au couteau... dans
une épaisseur moite, lourde, chargée d'une
violence molle, comme de la dynamite... Mais
« Voilà Papa », ou même « Bonjour Papa »,
n'était qu'un objet entre mop.. père et moi...
lui, descendant de son vélo, pressé et fausse-
ment pressé, ne supportant plus de n'être
rien, le dimanche, qu'un vélocipédiste à
brioche...
Je sortais toujours le premier et je le regar-
dais arriver poussant son vélo. Je voyais la
mâchoire carrée de mon père penché sur le
guidon... Elle s'affichait rigide et obstinée
comme un emblème, et moi je me devais
d'être froid, figé, je devais être aussi figé que
lui, sur les marches de la maison...
Mon père était un sportif, pas un grand
grand, mais un sportif tout de même. Il
jugeait qu'avoir du ventre était le signe qu'on
n'était pas... homme à considération... Oui,
oui. Il pensait cela de tout le monde, sauf
de ses supérieurs, auxquels il était soumis
comme il se doit. Et pour la soumission il
excellait...
Et lui, le dimanche, au milieu de la tristesse
des roses étêtées, des généreux géraniums
13et des graviers qui crissaient, après être
descendu de vélo, il marchait en rotation
des pieds... C'est que, monsieur le juge, les
chaussures de cycliste c'est pas fait pour
marcher, en tout cas pour marcher correcte-
ment... ça donne un petit air d'avoir fait dans
la culotte et, vu la culotte plaquée comme elle
l'est, à la chair, comme une seconde peau, on
pourrait se dire que la merde, doit être entrée
partout, sitôt sortie, hop! Écrasée.
Ça m'obsédait cette idée. Elle m'effrayait.
Quand on est gamin, ça n'est pas facile de
penser sans que rien ne se voie. Il faut être un
schizophrène ou quelque chose comme ça! Il
faut pouvoir entailler sa chair pour trancher
les nerfs... Il faut décider de se couper du
monde, et ne plus rien montrer, même dans
le regard... Mais voyez-vous, cet abandon
d'une partie de moi-même, j'aurais été bien
incapable de l'accomplir, pour des raisons
strictement d'orgueil, strictement de fierté,
et puis surtout parce que je n'étais pas assez
in telligen t.
Alors mon père avançait sur ses chaussures
de vélo, en rotation, le paquet blanc froissé
et crissant à la main... et brutalement, sous
mon regard, dans mon regard, surgissait la
main brunie par le grand air des colonies,
au poignet fort et dangereux, avec les poils
14d'homme autour, quelquefois avec la montre
au bracelet noir, au rectangle à fond blanc
serti de noir... Cette montre, qui fut pour moi
un indice, m'aveuglait. Elle annulait toute
activité mentale. Elle me fascinait. Hypnotisé
par l'heure immobile, je regardais la poche
de papier blanc, aux bosses de brioches
présentes ou non...
Alors il avançait vers la maison et nous
disions: « Ah Papa! » et nous rentrions,
toujours un peu à distance, moi derrière lui
et ma sœur devant, ma sœur plus proche
de lui et moi derrière lui, derrière sa culotte
de cycliste... Et rituellement - car c'est ainsi
que c'était devenu: un rite, une croisière
dans le certain - je stoppais, je reculais et
je disais, toujours aussi rituellement, aussi
seul, avec quelquefois cette envie de pleurer
comme elle vient là maintenant, monsieur le
juge, mais rassurez-vous je ne le ferai pas, non
et même si je suppose que vous y êtes à cette
place de père, avec la culotte noire un peu
humide, eh bien je ne pleurerai pas plus...
Voilà je suis calme... Vous n'avez rien vu... Je
l'ai fait à l'intérieur... je disais: «Je rentre le
vélo! »... Alorsje faisais demi-tour et je courais
vers le vélo. Je le saisissais par ses poignées
chaudes et le conduisais, les serrant très fort...
Je ne montais jamais dessus. J'étais déjà
15tombé une fois et ça m'avait suffit... je m'étais
éraflé le genou, mais là c'est encore autre
chose, j'y pense sans cesse, même mainte-
nant, à chaque fois que je saisis un vélo, et
donc ce vélo, je le conduisais comme un
grand animal squelettique à son garage...
Puis, je revenais et j'entrais par la porte laté-
rale dans la cuisine. Tout le monde était assis
déjà, devant chacun, son bol de chocolat, et
moi, arrivant le dernier, seul, seul debout,
grand, je me retrouvais brutalement écarté,
soudain étranger...
Et c'était à ce moment-là, une large ouver-
ture dans l'épais silence de la violence...
Je m'y réfugiais, comme l'eût fait un Texan
dans œil d'un cyclone, y séjournant, apaisé,l'
le plus longtemps possible, avant que, contre
ma volonté, la chape à nouveau s'abattit sur
nous, lourde et grise, aux contours dessinés
par le regard des parents, chacun, à chaque
bout de la table, puis ma mère se levait, se
dirigeant vers l'évier pour dire: « Bon c'est
fini? Tout le monde a fini? »
Il se tut.
- Alors? dit le juge.
- Alors mon père disparaissait et je ne
sais plus.
- Savez-vous quand votre père est mort?
demanda le juge.
16- Oh! Franchement, j'ai perdu la notion
du temps voyez! Là où je suis, c'est pas fait
peu de souvenirs,pour vous positionner! J'ai
peut-être parce que je n'ai pas l'occasion de
parler... Je me souviens des petits déjeuners...
je me souviens aussi de Vienne, oui, je me
souviens bien de Vienne... je connais un peu
Vienne... suis allé deux fois.J'y
- La question n'est pas là! Vous éludez
celle que j'ai posée!
L'homme haussa les épaules et poursuivit,
indifférent:
- Je suis arrivé à Vienne par le train, et
ça les deux fois: une fois seul, et l'autre fois
aussi d'ailleurs, mais pas à la même époque,
puisque je n'avais pas le même âge...
- Votre impertinence est déplacée.
- C'est que je n'ai guère l'occasion de
faire de l'humour, monsieur le juge.
Il baissa la tête puis il ajouta: Je vous
demande pardon.
- Quand votre père est-il mort, selon vous?
- La première fois que je suis arrivé à
Vienne, j'avais treize ans. La seconde, j'avais
vingt ans. J'avais une belle veste noire. Voilà,
ça c'est à peu près sûr... Mon père, ça s'est
passé après, oui c'est à partir de Vienne que
je peux dater, alors mon père c'était... trois...
quatre ans après. Voyez dans cet ordre ça va.
17Vous me posez la question dans l'ordre inverse
c'est pas facile. Depuis quand mon père est
mort? C'est ça que vous me demandez?
- C'est ce que je demande.
- Bien! Bien, je vais essayer.
- Savez-vous quand votre père est mort?
bien entendu.- J'ai
Il écarta les bras. Là, il ne pouvait plus
décider. La question devenait trop substan-
tielle.
- Avez-vous une idée? insista le juge.
- J'ai été malade... Ça doit faire long-
temps.
- Oui.
- Alors! Non... Je vais dire une bêtise.
- Voyons.
. .";)C- lnq ans... sIXans.
- Non, dix.
- Vous voyez bien que j'allais dire une
bêtise.
*
**
L'aube éclairait avec peine l'octobre vien-
nois et son léger brouillard s'évanouissait
lentement pour dévoiler, au sein de sa douce
blancheur, une sombre tache immobile:
18debout dans l'évanescence humide, sur les
marches du large escalier de la gare, le jeune
homme attendait.
À peine protégé par sa veste de coutil noir,
il frissonnait et de temps en temps, presque
rythmiquement, levait la tête et guettait
l'apparition du soleil et sa chaleur. Il répétait
malgré lui, presque chantonnant: Père ne
vois-tu pas le Roi des aulnes?
Soudain, la gare inaccueillante et froide
comme un abattoir dégorgea les voyageurs
harassés par une nuit d'Orient-express.
Autour de lui, les rares passants qui se
hâtaient frileusement furent vite rejoints par
la foule qui arrivait, alors il recula effrayé,
et dans un sursaut dévala l'escalier.
Face à la gare, la Wiedner Haupstrasse l'at-
tendait, droit devant, sur toute sa longueur...
elle le conduirait directement à la Hofburg,
il en était sûr, il avait remonté cette rue jadis
et finirait par reconnaître quelque repère. Il
suffisait de se fier à la mémoire.
Il marchait, courbé, sans se soucier du
regard étrange ou inquiet des passants et
avançait rapidement, le regard au sol comme
à la recherche d'une trace dans une Vienne à
peine familière: y avoir subi bien plus jeune
trois ans de pension, « ça te fera apprendre
l'allemand, c'est une langue de discipline,
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