Aux sources du fleuve d'argent

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Dans la province du Paraguay, au début du XVIIe siècle, Lucas a grandi auprès d'un père vaniteux et lâche, auquel tout l'oppose. Devenu adulte, il voudrait concilier le double héritage que son père, espagnol de Séville, et sa mère, servante indienne, lui ont laissé. En homme révolté par la cupidité, la violence, la cruauté atavique des hommes, il partira à la quête d'une vie meilleure dans l'Amérique méridionale. Jacques Bressler nous raconte une vie intérieure, hors du temps.
Publié le : mardi 1 avril 2014
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EAN13 : 9782336343754
Nombre de pages : 274
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Jacques Bressler

Aux Sources du Fleuve
d’Argent
Roman

collection
Amarante





































© L’Harmattan, 2014
5Ȭ7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978Ȭ2Ȭ343Ȭ03030Ȭ2
EAN : 9782343030302

Aux Sources du Fleuve d’Argent



Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr




Jacques Bressler

Aux Sources du Fleuve d’Argent

roman






















L’Harmattan






DU MÊME AUTEUR



Gilles de Rais, ou la passion du défi, Préface de Georges Bordonove,
Editions Payot, Paris, 1981

Le Jeu de la Reine, MarieȬAntoinette et les Journées d’octobre,
Editions Payot, Paris, 1987

A Elisa et Frédéric
A Juliette, pour son fidèle et précieux soutien

« Celui qui me parlait, quel qu’il fût, termina en disant : Ne crains pas,
prends confiance ; toutes ces tribulations sont écrites sur le marbre, et
ce n’est pas sans raison »

Christophe Colomb, Lettera rarissima, 1503

CHAPITRE I

Il était arrivé un soir d’automne, appuyé sur un de ces bâtons qui n’ont
plus d’écorce et que les voyageurs, à chaque étape, sculptent
longuement de la pointe du couteau. Ses bras étaient nus. Sur sa
poitrine sombre pendaient les lambeaux d’une chemise. Une culotte
d’un drap épais, couleur de terre, constituait en fait son unique
vêtement.
Plazza del Duque, les mendiants de Séville, entassés jour et nuit
devant les portes du palais de Medina Sidonia, l’avaient accueilli avec
des exclamations menaçantes. Lui s’était assis sans rien dire,
considérant leurs figures déformées par la misère. Un troupeau de
vieillards, ou peu s’en fallait, couverts de vermine. Ce n’était pas qu’il
fût beaucoup plus jeune qu’eux, mais les muscles de ses épaules
saillaient fortement à travers la chemise en loques. « Des épaules de
galérien… » avait chuchoté quelqu’un. Lorenzo – c’était son nom –
venait de Tolède, du moins l’affirmaitȬil. « J’ai été un grand chasseur,
autrefois… » confiaȬtȬil à son voisin de droite, un homme encore jeune,
le front marqué d’une profonde cicatrice. « Je chassais le loup dans la
Sierra… »
Il parlait avec un léger accent, un accent à vrai dire inconnu en
Castille. PeutȬêtre l’accent de Biscaye ou de Catalogne. On l’aima pour
cet accent et pour son type accusé de montagnard, brun de peau, noir
de crin, l’œil sombre, les pommettes hautes, les lèvres serrées. Tous
crurent en sa parole et certains regrettèrent même que son habit ne fût
pas taillé dans une peau de loup. Cependant, une chose intrigua les
mendiants de Medina Sidonia, c’était que Lorenzo, à son âge – et il
devait bien avoir cinquante ans – ne portât ni barbe ni moustache, et
plus étrange encore, que cette barbe n’apparût jamais à son menton ni
sur ses joues.

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Il ne possédait pas de sébile ni de bonnet à l’intention de la foule qui
déambulait sur la Place. Il ne tendait même pas la main. Et pourtant,
au bout de quelques jours, c’est vers lui que les aumônes affluaient.
La duchesse de Medina Sidonia avait quatre dames de compagnie
qui sortaient presque tous les jours à heure fixe avec leurs duègnes et
leur domesticité. Pour Lorenzo, qu’elles avaient remarqué, elles
choisissaient une pièce de cinq maravédis – de celles qu’elles ne
donnaient jamais aux autres – et, songeuses, chuchotaient à leurs
servantes : « Pour celui qui ne demande rien. » Et lui, comme s’il avait
observé de près leur manège, souriait aux donatrices en découvrant ses
dents parfaites, d’un blanc de neige.
RecevaitȬil plus de deux piécettes qu’aussitôt il partageait le surplus
avec ses compagnons. Puis, midi carillonnant aux clochers de la ville,
il se levait et disparaissait dans la Calle de Armas. Son absence pouvait
durer longtemps. Mais jamais il ne revenait sans un grand panier empli
de victuailles. Comment l’obtenaitȬil ? AvaitȬil des accointances dans
la place ? On cessait de s’interroger dès le milieu de l’aprèsȬmidi,
quand un étrange festin commençait sur la Plazza, à la grande fureur
des badauds qui auraient tant aimé voir ces gens mourir de faim.
La soirée approchant, des hommes à pied, à cheval, quelques
voitures escortées de gardes franchissaient l’enceinte du palais,
soulevant un nuage de poussière que le vent rabattait sur les miséreux.
CeuxȬci connaissaient de longue date tous les habitants du lieu. Ils
pouvaient les désigner par leur nom, décrire leurs habitudes, évoquer
leur rang et leur situation de famille, à commencer par le Duc, à peine
entrevu derrière les rideaux de son carrosse, jusqu’au dernier de ses
serviteurs. Parfois, lors d’une grande fête, comme la FêteȬDieu, mais
surtout durant la Semaine Sainte, le Duc ordonnait une distribution
qui calmait pour un temps la frénésie des mains tendues. Alors la
Plazza retentissait des cris de « Viva el Duque ! » El Duque !… Lorenzo
tressaillit lorsqu’il entendit ce cri pour la première fois. Il était peu
bavard de nature et ce qu’il avait confié en arrivant à propos de ses
chasses aux loups avait dû lui coûter un effort considérable. La plupart
du temps, il répondait aux questions par un signe de tête, toujours le
même, qui signifiait tantôt oui, tantôt non. On s’ingéniait pourtant à le
faire parler davantage, ne fûtȬce que pour entendre cet accent spécial
avec lequel il chuintait certains mots.
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— Tiens, regarde ! lui disait son voisin de droite qui se nommait
Pablo, quelqu’un a ouvert la porte des écuries…
Lorenzo levait la tête.
— Un homme important ! insistait Pablo.
— Comment ch’appelleȬtȬil ?
Pablo riait dans sa barbe pleine de poux.
— C’est Cristobal, l’aideȬcuisinier !
Lorenzo regardait fixement le personnage qui venait prendre l’air
sur la Place.
— Tiens, quelqu’un d’autre, annonçait encore Pablo. Ce cavalier
sous la voûte, c’est le nouvel intendant. J’ai connu son prédécesseur,
Gonzalo de Fuentes. Mort il y a deux ans tout juste. Fuentes était un
homme bon, méticuleux en diable. Il nous envoyait son domestique
deux fois par an, aux mêmes dates et toujours avec la même somme !
Tandis que celuiȬlà ne nous donnera jamais rien. Aucune pitié, de la
morgue à revendre !
Ancien commis, Pablo avait travaillé plusieurs années chez un
notaire avant de se retrouver dans la rue. De son passage chez l’homme
de loi, il avait retiré une certaine expérience du monde, la connaissance
parfaite de la ville et le souci exagéré de dater le plus petit événement.
Il s’était réveillé ce matinȬlà en se frottant les mains et en confiant à
Lorenzo qui rentrait d’une de ses promenades nocturnes :
— Retiens bien cela, Lorenzo : nous sommes mercredi, le quatrième
jour de juin 1618 et le ciel est bleu !
L’hiver n’avait pas été bien rude, avec beaucoup de vent mais peu
de pluies, si bien que les fleuves et les rivières dévalant la montagne
étaient restés sagement dans leurs lits. A la miȬjanvier déjà une
douceur inaccoutumée annonçait le printemps et voici que l’été
revenait. Un mois plus tard, jour pour jour, un ciel toujours bleu, d’un
bleu plus soutenu même, resplendissait auȬdessus de la ville. Sur la
Plazza, on apercevait un grand nombre de femmes aller et venir en
direction de la Calle de Armas.
— N’y aȬtȬil donc jamais de nuages dans votre ciel ? Ni d’orages ?
observait Lorenzo, comme si la pureté de l’atmosphère le contrariait.
Les deux hommes étaient devenus de vrais amis, bien que Lorenzo
demeurât peu loquace. Il affichait une superbe indifférence quand son
compagnon de misère lui décrivait chaque personne entrant ou sortant
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du palais. Toutefois, l’ancien commis s’obstinait, pressentant que cette
indifférence affectée disparaîtrait le jour où ce chasseur de loup
trouverait ce qu’il était venu chercher à Séville.
Assis côte à côte au premier rang, ils observaient le vaste espace
s’ouvrant devant eux, qui ne s’animait véritablement qu’en fin d’aprèsȬ
midi. Alors, Pablo entamait son long monologue :
— Le mois dernier, je t’ai parlé de l’intendant du palais, Gonzalo de
Fuentes. Eh bien, regarde, làȬbas, cette femme habillée de noir qui s’en
va en direction de l’Alcaiceria, la voisȬtu ? C’est justement la veuve
Fuentes. Je mendiais déjà sur cette place lorsqu’elle a été heurtée par le
carrosse du Comte Diego de Najera. Il y avait foule autour d’elle. Une
foule qui huait le cocher pour avoir bousculé ainsi une passante. Je me
trouvais par hasard juste à côté d’elle et je me souviens encore de ses
yeux… Des yeux verts, d’une beauté que tu ne peux imaginer ! Son
bras saignait, mais elle n’y prêtait aucune attention. Non, elle fixait la
voiture, la voiture seulement, avec une sorte de désespoir qui n’avait,
à mon avis, aucun rapport avec l’accident… CroisȬmoi, c’était une
femme vraiment ravissante. Diego l’avait si bien remarqué qu’il est
descendu de son carrosse pour lui parler. Je ne l’ai jamais revue d’aussi
près par la suite, mais c’est encore, à ce qu’on dit, une très jolie
femme…
— Et quel âge aȬtȬelle, selon toi ? demanda Lorenzo en fixant le pavé
entre ses genoux.
— Je lui donnerais à peine trente ans, affirma Pablo qui ne se
trompait jamais sur l’âge des gens. Mais voilà, à trente ans la beauté se
fane, celles qui en ont dixȬhuit vous dament le pion. Et puis il y a cet
habit de deuil qui ne la rajeunit pas… Celui qui l’accompagne n’est
autre que son fils Jago. Un garçon de quatorze ans, déjà fait comme un
homme et dont on dit…
— Que de racontars, grommela Lorenzo, faisant signe de la main
qu’il ne voulait pas en savoir davantage, quelle ville médisante !
Il avait relevé la tête et suivait du regard la veuve Fuentes, ainsi que
l’avait nommée Pablo.


Lorsque Jago entra dans la chambre de sa mère, Doña Lucia était
assise devant sa croisée dont les deux battants grands ouverts
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donnaient sur une des arrièresȬcours du palais. On entendait le cri des
paons lâchés dans les jardins en fin d’aprèsȬmidi seulement, la
Duchesse détestant ces animaux.
Doña Lucia se tourna vers son fils. Des larmes sillonnaient ses joues.
La présence de Jago les fit redoubler.
— Qui peut bien être cet homme ? murmuraȬtȬelle. Comment aȬtȬil
pu me reconnaître ?
Elle tendit le papier que lui avait remis l’inconnu au menton
imberbe et à la culotte couleur de terre. C’était une feuille épaisse, faite
de tiges de roseaux découpées, sur lesquelles une main habile avait
tracé, au charbon de bois, un curieux dessin : on y voyait une maison
à tourelle juchée sur une hauteur entourée d’arbres. Jago reconnut
aussitôt le Pavillon de chasse, celui de Castilleja de la Cuesta. D’un
simple trait oblique, l’auteur du dessin avait su représenter la vaste
plaine qui, derrière la construction, s’étend jusqu’à la mer.
— Seul Lucas a pu représenter ainsi cet endroit ! s’exclama Lucia,
mais pourquoi ne m’aȬtȬil rien écrit ? Pourquoi ?
— Mère, dit Jago, lorsque vous vous êtes éloignée d’un pas si
précipité vers le palais, l’homme qui vous a parlé dans la Calle de
Armas m’a rattrapé et voici ce qu’il m’a dit : « Je suis envoyé par ton
père, ton père que làȬbas en Amérique nous appelons Lucas
Santiago… »
Elle leva vers lui un visage qu’on ne lui voyait jamais.
Habituellement, son expression calme et retenue figeait un peu sa
beauté. Le désarroi, au contraire, la libérait, l’exaltait.
Jago était impatient de poursuivre son récit. Dans un geste
protecteur, il avait pris entre ses paumes la main de sa mère, mais son
regard s’évadait sans cesse par la fenêtre grandeȬouverte.
— Cet homme est un Indien, un Indien du ViceȬRoyaume du Pérou,
qui se fait appeler Lorenzo. Il a toujours vécu avec mon père. Il
l’admire à un point qu’on ne peut imaginer. Il lui prête des pouvoirs
surnaturels, mais surtout, il m’a récité une longue phrase apprise par
cœur au cours de sa traversée, au cas où il en perdrait le texte…
Les yeux brillants, le garçon tira de dessous son vêtement un épais
rouleau pareil à celui que tenait sa mère mais entièrement revêtu de
feuilles de tabac qu’une écriture serrée noircissait du haut jusqu’en bas.
Il lut d’une voix vibrante :
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« Moi, Lucas Corvalán, natif de la Province du Paraguay, fils de
Faustino qui vint en Amérique, petitȬfils de Francisco de Séville,
ordonne à Tarayu, Indien de la tribu des Monteses, de se rendre en
Castille et plus particulièrement à Séville afin de savoir si la Señora
Lucia di Venezia est encore en vie. Si elle vit, on s’assurera que l’enfant
qu’elle portait il y a quatorze ans a survécu et l’on cherchera à connaître
son nom de baptême, qu’il soit garçon ou fille. S’il vit, et seulement si
c’est un garçon, on s’arrangera pour rencontrer la mère et l’enfant
parce que, j’en suis sûr, ils vivent ensemble et ne se quittent que
rarement. A la mère, le porteur de ce message remettra le dessin que
j’ai fait du Pavillon de chasse, à Castilleja de la Cuesta, où nous avons
vécu ensemble il y a quatorze ans. Au fils, il fera de ma part la
déclaration suivante : Moi, Lucas Corvalán, je suis ton père. Ton vrai
père, même si un autre t’a élevé à ma place. Mais comment pourraisȬje
te retrouver, toi qui es mon fils, comment pourraisȬje revoir Doña
Lucia, qui est ta mère, puisque je vous ai volontairement abandonnés
à un autre ? Comment pourraisȬje le faire si tu ne viens pas à ma
rencontre ? Trente jours de mer, trente jours de marche à travers les
montagnes, c’est le temps nécessaire pour que l’enfant qui m’est né il
y a quatorze ans soit à nouveau mien. Pour que la femme qui me l’a
donné soit à nouveau mienne. Tu viendras ou tu ne viendras pas. Quoi
que tu décides, sache bien que cette décision ne dépend ni de ta
réflexion, ni de ta volonté. Elle est seulement inscrite en toi, depuis
l’origine. »
Il resta silencieux, ne pouvant détacher les yeux de cette lettre :
« Moi, Lucas Corvalán, natif de la Province du Paraguay, fils de
Faustino qui vint en Amérique… » prononçaȬtȬil une seconde fois. Il
savait depuis un certain temps que Gonzalo de Fuentes n’était pas son
père et il se voyait en quelque sorte comme un étranger à Séville.
Soudain, il lui était révélé que son aïeul était né dans cette ville, y avait
passé sa jeunesse quelques dizaines d’années seulement avant lui, puis
s’était embarqué pour les Indes Occidentales. Alors, se tournant vers
Lucia :
— Mon père parlaitȬil de ce Faustino qui vint en Amérique ?
Lucia hésita avant de répondre :

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— Un jour, il me dit que cet homme avait eu une vie sombre et une
fin tragique. Ce sont ses propres mots… Les seuls qu’il ait jamais
prononcés devant moi au sujet de son père…













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CHAPITRE II

Une vie sombre et une fin tragique… Jamais Faustino Corvalán
n’aurait imaginé que son existence se trouvât un jour résumée de la
sorte. Lorsque sa ruine fut consommée, il s’effaça devant cet ultime
coup du sort mais jusqu’au bout, ou presque, il se plut à conserver une
assez haute idée de luiȬmême.
Pourtant, lorsqu’il arriva dans la Province du Paraguay au début de
l’année 1584, se produisit, le jour même où il foula cette terre pour la
première fois, un incident qui, pour être risible, n’en fut pas moins
prémonitoire.
On se trouvait au plus fort de la saison sèche. Les basses eaux du
fleuve avaient laissé à découvert de nombreux bancs de sable. Chaque
jour, ces îlots fragiles grandissaient, leurs extrémités parfois se
rejoignaient, leurs bords se couvraient de troncs d’arbres déracinés, de
branchages enchevêtrés, de lianes et de hautes herbes que le fleuve
arrachait à la forêt cent lieues en amont et charriait jusqueȬlà. Ces
débris accumulés formèrent bientôt un barrage qui rejeta le courant
vers les rives et comme les eaux baissèrent encore, ces bras morts
s’asséchèrent rapidement. Pris au piège, les poissons y crevèrent par
milliers. Au moment même où le radeau de balsa sur lequel Faustino
naviguait avec ses compagnons de voyage s’échoua sur la grève, à peu
de distance de l’ouvrage délabré qui servait de ponton, les vents du
sud se levèrent et rabattirent sur la ville l’odeur infecte du poisson
pourri.
Le balsa avait quitté Santa Fé trois mois auparavant. C’était un
simple radeau, sans aucune commodité, où avaient pris place une
dizaine de voyageurs. Nul doute qu’ils auraient préféré affréter un de

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ces brigantins qu’on voyait passer sur le fleuve avec leurs grandes
voiles et leurs rangées d’avirons. Mais ceuxȬci étaient réservés aux
transports des marchandises les plus précieuses ou aux troupes
engagées contre les sauvages du Haut Parana. Les pirogues ne
pouvant supporter que quelques passagers, pour les longs trajets avec
plus de dix hommes à bord seul convenait le radeau.
Ces balsas étaient certes inconfortables, il fallait vivre jour et nuit
enfermé dans le périmètre étroit de leur plancher flottant comme dans
une prison, mais ils se révélaient insubmersibles et plus maniables
qu’on ne l’aurait cru.
— Cent jours, c’est ce que nous devons compter pour remonter le
fleuve et atteindre notre destination, affirma Faustino devant la
dizaine d’hommes en train de s’installer avec lui sur les planches. La
nouvelle fut accueillie avec des haussements d’épaule. C’était une
troupe de mécontents, venus à Santa Fé pour vendre à vil prix les
domaines qu’ils s’étaient taillés autrefois tout autour de la petite cité.
Ils s’en retournaient dans la Province, maudissant celui qui les avait
mis en demeure d’habiter sur ces terres ou de s’en dessaisir.
— La loi, s’écria l’un d’eux, dans un accès de rage contenue tant que
le radeau se trouvait amarré, c’est nous qui devrions la faire, nous qui
peuplons cette terre et l’arrosons de notre sueur et de notre sang ! Nous
et non le roi qui est en Espagne !
A peine l’embarcation s’étaitȬelle éloignée de quelques encâblures
que le nom de Juan de Garay fut conspué. Tous crachèrent avec mépris
dans le fleuve avant de s’arcbouter sur les longues perches de bambou
au moyen desquelles on faisait glisser le balsa sur les eaux dormantes
qui bordent les rives.
La diatribe de l’estanciero, dirigée contre le roi d’Espagne, fit
sursauter Faustino. Tout jeune déjà, il ne supportait pas que les lois en
vigueur fussent contestées. Ni d’ailleurs aucune forme de hiérarchie. Il
s’était fait une règle de soutenir âprement la permanence de toute
chose, s’affichant en défenseur de l’autorité, voire même de la volonté
divine, dont il se considérait comme l’humble exécutant.
Il toisa son adversaire : de tous ceux qui se trouvaient sur le radeau,
celui qui avait défié l’autorité royale paraissait le plus impressionnant
par la taille, la rudesse des traits et l’énorme machete dont la lame
laissait voir par endroits, à travers un fourreau de cuir décousu, un
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tranchant effilé. Mais Faustino avait servi durant quinze années sous
les ordres de Juan de Garay. Depuis VeraȬCruz de la Sierra jusqu’à
Buenos Aires il avait parcouru des centaines de lieues, l’épée à la main.
Et cette épée, dans cette main, formait une arme bien plus redoutable
que le sabre grossièrement forgé d’un éleveur de bétail.
S’exprimant comme s’il était luiȬmême un de ces personnages
importants qui administraient le ViceȬRoyaume, il déclara que le ViceȬ
Roi ne se trouvait pas à Madrid mais à Lima, qu’il exerçait à bon droit
son autorité sur le Pérou et que Juan de Garay, le Teniente de
Gobernador, était son représentant légitime dans la Province.
— Eh quoi, s’écriaȬtȬil, dans un de ces accès d’éloquence auxquels il
s’abandonnait chaque fois qu’il défendait une grande cause, voudriezȬ
vous renouveler sur ce fleuve la révolte des marañones ? Y auraitȬil un
nouvel Aguirre parmi vous ?
Ignorant qui était Aguirre, tous protestèrent de leur fidélité au roi.
Ils avaient à présent reconnu en Faustino un soldat de métier. Ils
évitèrent de le provoquer, supportèrent ses tirades orgueilleuses, sa
morgue, son sens de l’honneur exacerbé, quitte à se moquer
silencieusement du personnage quand il avait le dos tourné. Faustino
regardait les êtres sans les voir. Il ne saisissait pas, dans le regard de
ses compagnons, cette hargne à peine cachée. Avec fierté, il déroula
devant eux plusieurs cartes tracées de sa main. Il avait profité de ses
campagnes militaires, expliquaȬtȬil, pour effectuer des relevés du
fleuve. Comment y étaitȬil parvenu ? Eh bien, dans sa jeunesse, il avait
longuement étudié la cosmographie à l’université d’Alcala de Henares.
Ce nom ne signifiait rien pour eux ? Faustino n’en avait cure. Puisqu’il
disposait d’un troupeau d’ignorants, à peine moins stupides que leurs
vaches, il en profiterait pour leur dispenser quelques notions de
géographie ou d’histoire, et peutȬêtre même trouveraitȬil l’occasion de
les initier au droit et à la médecine.
Les cartes allaient se révéler d’ailleurs fort utiles au cours de ce
voyage de trois cents lieues accompli à la force du poignet, avec parfois
le secours d’un convoi de muletiers dont l’une des bêtes viendrait
remorquer le radeau, ou celui du vent dans une voile de fortune hissée
sur un mât branlant. Durant les deux premiers mois, le balsa longea
une rive plate et monotone, bordée de joncs, rarement plantée d’arbres,
tandis que le Rio Parana n’offrait rien d’autre que ses eaux jaunâtres,
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ses chapelets d’îlots, ses bancs de sable de plus en plus nombreux à
mesure que l’on avançait dans la saison sèche. Certaines fois, le décor
aperçu le soir ressemblait tellement à celui contemplé le matin que
c’était à se demander si le courant n’avait pas ramené l’embarcation à
son point de départ. Mais Faustino réussissait, lui, à grands renforts
d’observations et de savants calculs, à suivre la progression du radeau.
C’est ainsi qu’il put annoncer, après soixante jours de navigation, la
proximité de la Punta del Para.
La Punta del Para ? Non point une île à proprement parler, plutôt
une presqu’île instable, à peine détachée de la terre ferme. Sa pointe
méridionale, effilée, couverte de buissons rabougris, se perdait au
confluent du Haut Parana et du Rio Paraguay. Elle unissait deux
fleuves, comme un cap s’avance dans la mer et derrière ce cap
commençait une terre nouvelle. La reconnaître à temps, là où le fleuve
mesurait au moins six lieues de large, permit au balsa de quitter le
Haut Parana et de s’engager directement et sans encombre vers la rive
gauche de son principal affluent.
Comme si ce passage d’un fleuve à l’autre l’avait brusquement
libéré d’un secret, Faustino, à la première occasion où le nom de Garay
fut à nouveau prononcé, déclara d’un ton solennel :
— SachezȬle maintenant, puisque nous sommes entrés dans la
Province, celui qui vous a condamnés à la spoliation n’est plus de ce
monde…
Cette révélation tardive aurait pu provoquer de la colère, voire
même un mouvement de fureur à l’idée que l’on s’était dépouillé pour
obéir à la volonté d’un mort ! Mais après soixante jours à bord du balsa,
les plus robustes trouvaient à peine la force de pousser sur les perches.
Les moins valides, terrassés par les fièvres, allongés sur les planches,
se contentaient de surveiller les rives. Une futaie épaisse, aux troncs
minces, élevait haut ses branches en forme de candélabres et bordait
étroitement le Rio Paraguay, tandis qu’une forêt de bambous végétait
dans la quasiȬobscurité du sousȬbois. A chaque instant, de jour comme
de nuit, de cette obscurité un danger mortel pouvait surgir. Et trente
jours encore à boire de l’eau croupie, à dévorer le poisson cru sans
jamais parvenir à se rassasier complètement, à racommoder ses
vêtements en loques, à subir la brûlure du soleil, la piqûre des
moustiques et des taons, puis à essuyer les averses glacées poussées
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par les vents du nord, obligeant l’embarcation à se réfugier dans la
première crique rencontrée pour attendre la fin de l’orage, sous un ciel
couleur de souffre ! Imperturbable, Faustino se tenait la plupart du
temps derrière un fauconneau chargé jusqu’à la gueule de grosses
billes de plomb. A lui seul, il parvenait à maintenir une mèche toujours
allumée, changeait l’amorce pour que celleȬci ne soit jamais humide et
s’exerçait à faire pivoter la pièce sur sa fourche d’acier.
— Comment saisȬtu qu’il est mort ? questionna, soupçonneux,
l’homme au machete.
— Je le sais, répliqua Faustino, parce que j’étais avec lui quand les
Indiens Querandi nous ont attaqués au bord de la lagune de San
Pedro…
Tout à coup, il braqua le fauconneau vers ses compagnons de
voyage et brandissant la mèche allumée :
— Que croyezȬvous que soit la vie du soldat, vous, estancieros qui
vivez dans vos résidences bâties en pleine ville, à l’abri des peines et
des dangers ? La vie du soldat est terrible. Il est tué au moment où il
s’y attend le moins, par exemple dans son sommeil. C’est ce qui nous
est arrivé cette nuitȬlà. Ce chien de Manuas, nous voyant harassés,
nous a dit : « EtendezȬvous sur le sable de cette lagune, nous veillerons
sur votre tranquillité, vous serez aussi en sécurité qu’à Madrid… »
Pourquoi lui avonsȬnous fait confiance ? Pourquoi le Teniente de
Gobernador en personne, lui si soucieux de réprimer les abus des
chrétiens, aȬtȬil cru en la parole d’un sauvage ? Il a été le premier à
mourir, le premier à recevoir les coups de massues qui ont broyé les
crânes des soldats endormis…
Terrifiés, les estancieros écoutaient ce récit ponctué de gestes
brusques qui ramenaient sans cesse la bouche à feu dans leur direction.
— Et combien ont survécu à ce massacre ? demanda celui qui avait
déjà questionné Faustino.
La pièce repoussée en direction du fleuve, la main qui tenait la
mèche allumée s’abaissa lentement. Faustino fit quelques pas, songeur,
puis fixa le groupe avec un air de défi qui jeta à nouveau l’effroi parmi
les passagers du radeau.
— Je suis le seul survivant, réponditȬil sèchement, le seul…
Un frisson parcourut ces hommes pourtant rompus aux pires
situations. Il leur sembla que le soleil se voilait et sans doute
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s’obscurcitȬil en effet car les nuages traversent constamment le ciel
dans ces régions. Ils crurent entendre une voix plaintive sortir des
remous tout autour d’eux, comme si la légende selon laquelle les âmes
des morts font retentir leurs gémissements depuis les profondeurs du
fleuve se vérifiait ce jourȬlà. Quelques uns se bouchèrent les oreilles,
d’autres se voilèrent la face de leurs mains et le radeau, un instant
abandonné au courant, se mit à dériver en tournoyant lentement sur
luiȬmême.
Trois semaines plus tard, penché sur ses cartes, Faustino annonça
triomphalement la fin du voyage pour le surlendemain. Il se trompait,
mais de peu. Le troisième jour, alors que le soleil était au zénith, le
dernier méandre péniblement parcouru, les hommes debout serrés les
uns contre les autres, les plus solides soutenant les plus faibles,
aperçurent enfin, nonchalante au pied des collines, protégée par ses
falaises de grès, la capitale de la Province : Asunción.


Luis Osorio possédait une des plus anciennes maisons de la ville,
une des premières à avoir été rebâties après le grand incendie de 1543.
A l’origine, elle se trouvait à la périphérie de la petite cité mais quand
il s’y installa après le décès de son oncle, en 1580, elle figurait parmi les
plus agréables demeures, les plus centrales et les plus proches de la
Place d’Armes. La capitale avait grandi. Asunción comptait
maintenant près de 3’000 âmes ! Ses églises, ses maisons en pisé, ses
rues tracées au cordeau dans la terre rouge du pays et ses patios
andalous ornés de palmiers caranday attiraient les voyageurs. Sa
situation écartée en faisait un point de ralliement pour tous ceux qui
entraient clandestinement aux Indes. Quant aux estancieros de la
Province, la plupart, comme l’avait bien souligné Faustino, avaient
cédé aux charmes de cette ville. Ils possédaient les habitations les plus
spacieuses, y logeaient famille et domesticité. Leurs jardins, dissimulés
derrière de hauts murs, étaient bien tenus, souvent munis d’un four et
rafraîchis d’une fontaine. Des perruches et des perroquets en cage y
discouraient toute la journée. Entre ces maisons basses, on circulait à
pied ou à dos de mule. Partout s’ébattaient poules et canards et partout
couraient les enfants. Le soir, quelques jeunes femmes venaient glisser
un regard furtif par l’entrebâillement d’une porte tandis que les
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hommes s’assemblaient entre voisins pour boire le maté. Mais cette
tranquillité n’était qu’apparence.
Dix fois la ville avait failli succomber sous l’assaut des Carios
révoltés. Ces Indiens de la région d’Asunción, comme ils regrettaient à
présent d’avoir offert leurs femmes et leurs filles à ces étrangers barbus
et cuirassés de fer ! Comme ils avaient été naïfs en croyant ne former
avec eux qu’une seule et même famille ! En vérité, les premiers
Espagnols n’avaient eu de cesse que de les transformer en une horde
de mitayos, autrement dit d’esclaves. Engagée trop tard, la lutte contre
l’envahisseur prenait un tour désespéré. Dix fois attaquée, dix fois
sauvée au dernier moment, Asunción croyait à sa chance. Quand les
coups de main des Indiens la menaçaient de trop près, elle s’enfermait
derrière ses murs d’adobe. Les armes sortaient des maisons. Des
arquebusiers se postaient sur les terrasses. Casquée, armée de piques
ou de longues rapières, la milice espagnole se jetait à travers rues à la
poursuite de sauvages infiltrés dans la ville. Rabattus comme du gibier
et taillés en pièces les assaillants ne parvenaient à se maintenir nulle
part. Quand leur fuite était acquise, le dernier acte revenait aux
arquebusiers. Des tirs nourris retentissaient dès la tombée du soir,
pour décourager les attaques nocturnes. Des gerbes de flammes, des
volées de plomb balayaient le pied des remparts. Aux portes, le canon
tonnait deux ou trois fois avant qu’un profond silence ne retombe sur
la cité aux aguets. La menace semblaitȬelle écartée ? Dès le jour suivant,
les plus audacieux parmi les Espagnols s’embarquaient à nouveau sur
le fleuve. Mais il arrivait que sur le fleuve le péril fût bien plus grand
que sur terre. L’évêque Felipe de Caceres, en dépit de son escorte et le
capitaine Alonso Riquelme et tant d’autres durent combattre sur l’eau.
Ceux qui en réchappèrent n’eurent qu’un mot pour décrire ce qu’ils
avaient connu : l’enfer. L’enfer, avec ses démons grimaçants, aux corps
dénudés enduits de peintures flamboyantes.
Osorio avait été Alcalde Mayor d’Asunción quand Juan de Garay
lançait ses campagnes de pacification à travers la Province. Il avait
rédigé de sa main plusieurs ordres de marche pour ce général qui,
entreȬtemps, était devenu son ami. La mort de Garay, dont la nouvelle
parvint dans la capitale vers le milieu de l’année 1583, le bouleversa. Il
eut également connaissance, un peu plus tard, d’une information selon
laquelle le seul rescapé de cette embuscade avait réussi à gagner sain
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et sauf la ville de Santa Fé et s’apprêtait à rejoindre Asunción par la
voie fluviale. Ce rescapé c’était Faustino Corvalán.
On ne saura jamais pourquoi Osorio conçut immédiatement de
graves soupçons à l’endroit de Faustino, qu’il ne connaissait pas.
AccordaȬtȬil du crédit à certaines rumeurs qui circulèrent, colportées
depuis Santa Fé par les convois de muletiers ? CherchaȬtȬil à interpréter
les détails contenus dans les rapports du général Sotomayor sur la
tuerie de San Pedro, rapports dont il avait réclamé et obtenu une
copie ? Le fait est qu’il chargea le notaire Don Olympio d’une enquête
approfondie, non pas sur l’affaire de San Pedro, mais sur la personne
même de Faustino. Un courrier partit pour Lima et en revint juste à
temps pour qu’une réunion secrète pût se tenir dans la maison
d’Osorio en présence de Don Olympio et de deux capitaines de la
garnison.
— Maintenant que l’enquête est close, que savonsȬnous exactement
de lui ? demandaȬtȬil d’emblée au notaire et comme il était devenu dur
d’oreille il se penchait en avant, auȬdessus de la chandelle éclairant la
petite pièce aux murs nus.
Don Olympio tenait devant lui une large feuille de papier sur
laquelle étaient notés les renseignements obtenus à Lima. Il les
énuméra en marquant un temps d’arrêt chaque fois qu’il voulait
souligner l’importance de certains faits. Comme il aimait l’exactitude
et qu’il ne pouvait garantir la vérité de tous les témoignages recueillis,
il adoptait alors le ton légèrement dubitatif de celui qui avance une
simple hypothèse.
— On sait qu’il est natif de Séville et que dans sa jeunesse il a étudié
la cosmographie à l’université d’Alcala de Henares. Il s’en est
suffisamment vanté tout en prouvant d’ailleurs de réelles
connaissances dans ce domaine… Ensuite, il a tout abandonné, amis,
études, famille même pour venir guerroyer aux Indes Occidentales.
C’est un curieux choix quand on songe qu’il était accoutumé à lire Pline
et Ptolémée dans le texte !… Il y a fort longtemps, quinze ans au moins,
il a débarqué à Lima avec trois malles de livres qui l’ont suivi partout.
A Lima il s’est initié avec succès au métier des armes. Il y a de nos jours,
commenta l’homme de loi, beaucoup d’esprits semblables au sien, qui
veulent tâter de tout. Il a donc été soldat, cosmographe auprès du ViceȬ
Roi, cartographe… Des portulans tracés de sa main seraient toujours
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en usage à Carthagène… FautȬil le préciser ? C’est un dessinateur
habile, bref, un lettré qui tient d’une main la plume et de l’autre
l’épée…
— C’est trop pour un seul homme, protesta Osorio. Mais comment
aȬtȬil rencontré Garay ?
— A SantaȬCruz de la Sierra, ditȬon, il y a une dizaine d’années…
Ensuite, il serait venu à Santa Fé pour la fondation de la ville. Là, Garay
lui aurait confié divers commandements. On assure que c’est un soldat
courageux, heureux au combat. Probablement aȬtȬil suivi Garay à
Buenos Aires, quand le général est allé il y a trois ans relever les ruines
du fortin construit par Mendoza… Ensuite on perd sa trace. On le
retrouve au début de cette année avec Alonso de Sotomayor et Garay
sur les brigantins qui remontent le Rio de la Plata, jusqu’à cette nuit
fatale où Don Juan est surpris dans son sommeil…
— Au bord de la lagune de San Pedro, compléta Osorio, par un
misérable parti d’Indiens Querandi ! Assassiné à coups de massues
avec ses compagnons ! Mais où était Corvalán cette nuitȬlà ? Comment
aȬtȬil survécu là où quarante hommes ont péri ? Pourquoi n’aȬtȬil pas
rejoint Sotomayor qui était resté à bord de son navire ? Seul survivant
de cette affaire, oui, la chose est avérée, mais comment aȬtȬil pu éviter
la mort et ne point alerter son camp ? Car s’il a pu échapper à ces
sauvages, c’est qu’il les a vus venir de loin et s’il en est bien ainsi,
pourquoi n’aȬtȬil pas sonné l’alarme ?
Il y eut un silence, comme si chacun espérait entendre une voix
sortir de ce silence, une voix qui oserait dire ces choses atroces que l’on
se refusait d’imaginer.
— Nous ne connaîtrons jamais la vérité, trancha Don Olympio d’un
ton las. Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’à peine débarqué dans notre
ville, il se précipitera vers moi, son Brevet Royal à la main et je devrai
le suivre sur les pires chemins, jusqu’à ce qu’il ait trouvé cette terre où
il veut fonder son domaine…
— Un lettré, un artiste, un soldat et maintenant un estanciero,
soupira l’un des capitaines.
— Oui, admit le notaire, et de plus un estanciero qui croit faire
fortune dans ce pays, ce n’est pas banal. Or, il se plaît paraîtȬil à répéter
ceci, mot pour mot : « J’ai longtemps servi la Couronne d’Espagne, elle
doit m’aider maintenant à bâtir ma propre fortune… »
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