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Avant Noël

De
176 pages
Un dernier cadeau de la vie. Depuis quinze jours, cette idée accompagne la narratrice. Histoire d'amour ? Histoire d'amitié ? De maladie ? Est-ce du théâtre ou est-ce la vraie vie ? se demande-t-elle en parcourant les sentiers du Vercors avec son amie Gabrielle. C'est un bel automne, rouille et suspendu, juste avant Noël.
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Roselyne BertinAvant Noël
Roman
Un dernier cadeau de la vie. Depuis quinze jours, cette
idée m’accompagne. Avec ces paroles d’une chanson de
Jacques Brel : « Mais qu’est-ce que j’aurais bien aimé
encore une fois prendre un amour comme on prend Avant Noël
le train pour plus être seul pour être ailleurs pour être
bien… ». Roman
Histoire d’amour ?
Histoire d’amitié ?
De maladie ?
Est-ce du théâtre ou est-ce la vraie vie ? se demande la
narratrice en parcourant les sentiers du Vercors avec son
amie Gabrielle.
C’est un bel automne, rouille et suspendu, juste avant
Noël.
Roselyne Bertin est née à Marseille. Professeur de lettres,
d’abord en Franche-Comté puis dans la Drôme, elle partage son
temps entre ses deux passions : la montagne et les livres. Ceux
qu’elle lit, ceux qu’elle écrit, que ce soit pour les enfants ou pour
les adultes.
Photographie de couverture d’Yves Chabrillat.
collection
ISBN : 978-2-343-10309-9 Amarante17,50 €
Avant Noël Roselyne Bertin
















Avant Noël










Amarante



Cette collection est consacrée aux textes de
création littéraire contemporaine francophone.

Elle accueille les œuvres de fiction
(romans et recueils de nouvelles)
ainsi que des essais littéraires
et quelques récits intimistes.








La liste des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr


Roselyne Bertin












Avant Noël


Roman

























































































Du même auteur

Aux éditions Marie-Noëlle
La feuillaison, 1993.
Ephémérides, 1995.
L’aubier Nu, 1997.
Aux éditions Rageot
Le trouble-fête, 1999.
Journal sans faim, 2000.
SOS urgences, 2000.
Tempête sur l'Erika, 2001.
Léo a disparu, 2005.
Rencontre au refuge, 2006.
Qui a volé mon chien ?, 2009.
La demoiselle et le troubadour, 2009.
Plus petit que soi, 2010.
Mystère à la citadelle, 2012.
Aux éditions Flammarion
Un papa téléphonique, 2004. Oskar
Lettres à Cécile, 2011.
Mon amie l’hirondelle, 2011.
Un amour interdit, 2012.
La sylve profonde, 2013.
Buen Camino !, 2014.
Galop fou, 2015.
Aux éditions L’Harmattan
Rendez-vous mortel, 2011. du Baz’Art des mots
Dernière séance, 2014.





© L’Harmattan, 2016
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-10309-9
EAN : 9782343103099






A toi, que j’ai nommée Gabrielle.
A tes filles.



« Les mots servent à redonner
vie, à célébrer la vie, les vies,
pour ne rien oublier, jamais. »
Alain Rémond











J’avais décidé que ce serait ce jour-là. Celui-là et pas
un autre.
Qu’il n’y aurait plus ni délais ni tergiversations. Ni
faiblesses coupables.
Que je ne me vautrerais plus dans la procrastination.
Ce jour-là et pas un autre et, s’il s’achevait sans que je
me sois décidée, eh bien tant pis, il n’y en aurait nul
autre. Jamais. L’ultimatum était fixé à ce jeudi 12
septembre.
Une curiosité un brin superstitieuse m’a poussée à
regarder quel était le saint du jour, ou la sainte.
Apollinaire. J’ai pensé fugitivement Wilhelm Apollinaris
de Kostrowizky, Guillaume Apollinaire, et que c’était un
bon patronage et que sous le pont Mirabeau coule la
Seine et nos amours et que c’était vraiment, oui
vraiment, bien ainsi.
Mon téléphone était posé devant moi sur la table, à
côté se trouvait la demi-feuille de papier sur laquelle
j’avais noté le numéro donné par Daphné. Absolument
inutile, la demi-feuille de papier : le numéro s’était
imprimé dans ma mémoire dès le premier jour.
– Alors, tu te décides ? semblait me dire mon
téléphone, un rien goguenard.
– Voyons, qu’est-ce que tu attends ? semblaient me
demander les dix chiffres inscrits sur la demi-feuille.
9 J’ai cessé d’attendre, je me suis décidée, j’ai composé
le numéro. Il était 9 heures 07 le jeudi 12 septembre,
c’était parti. Vraiment parti.
J’ai dégluti et j’ai fermé les yeux afin de me
concentrer. De ne rien voir, de ne rien percevoir,
d’écouter seulement sonner le portable que je venais
d’appeler. En quel lieu ignoré ? Après quatre sonneries,
le répondeur s’est mis en route. J’ai entendu Bonj… et
j’ai raccroché, le cœur battant un tambour fou qui m’a
paru résonner dans toute la pièce.
J’ai reposé sur la table le téléphone muet. Ma main
gauche, qui l’avait tenu serré, était trempée de sueur et ,
le long de mon avant-bras, une goutte coulait. Je me suis
dit que je l’avais échappé belle. Echappé à quoi ? C’était
complètement idiot.
– Rappelle-toi, tu avais décidé que ce serait ce
jourlà, a murmuré au fond de moi une voix que je savais
être la mienne.
J’ai appuyé sur la touche bis. J’ai entendu les notes
pressées des dix chiffres composant le numéro, puis les
quatre sonneries, puis la voix qui annonçait : Bonjour,
David Girard… laissez-moi un message, je vous
rappelle… Une voix lisse, unie, sans accent particulier.
D’une très légère raucité qui lui donnait du charme.
Indéniablement agréable. Je n’aurais pas aimé qu’il en
fût autrement.
– Et qu’aurais-tu fait si ce David avait eu une voix
de tête ou de fausset ? Hein, qu’aurais-tu fait ? a
questionné au fond de moi la voix moqueuse qui n’en
manquait pas une.
Ce que j’aurais fait ? Rien, sans doute, je serais passée
outre, on ne s’arrête pas à une voix, n’est-ce pas, quand
10 il s’agit… Mais… Mais puisqu’il n’en était rien et que ce
David Girard…
J’ignorais jusqu’à cet instant son nom de famille. Je te
donne les coordonnées de David, m’avait seulement dit
Daphné. C’était très bien, Girard.
J’avais raccroché dès la fin de l’annonce. Laisser un
message ? C’était évidemment hors de question. Quel e ? Pour dire quoi ? Ce David Girard m’aurait
prise pour une folle, n’aurait pas répondu, jamais
répondu.
J’ai posé à nouveau le téléphone sur la table, le cœur
battant toujours à grands coups sourds mais un peu
moins que la première fois. On s’habitue à tout.
Il était 9 heures 18, le soleil léchait de sa langue
chaude le bois de la table, on entendait vrombir une
mouche au plafond et, très loin, l’aboi d’un chien.
J’ai rappelé à 10 heures 56 puis un peu après midi en
me disant que, comme la plupart des gens, David
Girard faisait sûrement une pause à ce moment-là. Se
mettait à table peut-être, prenait le temps de consulter
ses messages, passait quelques coups de fil, en tout cas
débranchait son répondeur.
Entre-temps, j’ai vaqué à de menues besognes en
essayant de ne pas penser au face à face vocal qui
m’attendait, à la demande que je voulais formuler. C’est
quelqu’un de très bien, m’avait assuré Daphné. Il a
travaillé avec Adrien pendant des années, et jusqu’à la
fin… Ils avaient les mêmes idées, la même conception
de leur métier, ils étaient très complices… Il y avait à ce
moment-là tant de nostalgie dans sa voix que je m’en
suis voulu de l’avoir obligée à cette plongée en
souvenance. Une plongée qu’elle ne souhaitait pas,
peut11 être ? Ou bien, au contraire, cela lui était-il doux ? On
sait si peu de chose des autres…
Il était 13 heures 02 lorsque j’ai composé une
nouvelle fois les dix chiffres, un à un et presque
solennellement. Comme si je pressentais que… Non,
c’est faux, je ne pressentais rien, c’était un geste
machinal. De ma mémoire qui connaissait les chiffres à
mes doigts qui les pianotaient.
La voix m’a surprise après seulement une sonnerie :
– Oui, bonjour !
J’ai dit, très vite :
– Bonjour, je m’appelle Anne, je suis une amie de
Daphné. Elle m’a donné vos coordonnées lorsque je lui
ai dit que j’étais à la recherche d’un comédien…
J’avais laissé ma voix en suspens, il a enchaîné tout
naturellement :
– Elle a très bien fait, puisque je suis effectivement
comédien !
Puis, avec beaucoup de douceur :
– Comment va-t-elle ?.. Je ne l’ai pas vue depuis un
certain temps…
– Elle va. Plutôt bien, me semble-t-il, mais comment
savoir ?
Il a répété :
– Comment savoir ?
Et, après un silence :
– Vous cherchez donc un comédien. Vous êtes
enseignante ?
– Oui, enfin non, je l’étais, je travaillais dans le
même collège que Daphné. J’habite à Romans comme
elle.
Je me suis interrompue.
12 C’était maintenant que je devais me jeter à l’eau. Au
bout du fil, David Girard attendait. Sauf qu’il n’y avait
pas de fil, seulement des ondes, l’infini de l’espace, sa
voix et la mienne, nos souffles suspendus, ma requête et
son attente. Qu’il n’y avait pas d’eau non plus et que je
n’aime pas me jeter à l’eau. Je préfère entrer dans la mer
à pas mesurés, sans heurts, sans violence.
J’ai expliqué, phrase à phrase. Entrecoupées de
silences.
– Je ne suis plus prof, ce n’est pas pour travailler
avec une classe que je souhaite rencontrer un comédien.
C’est pour quelque chose de plus personnel… Un jeu
de rôle plutôt qu’un spectacle proprement dit, bien que
le terme jeu ne convienne pas vraiment…
J’ai fait une pause.
J’ai tenté d’avaler une salive inexistante, ma bouche
était sèche, et j’ai poursuivi :
– Avant de vous expliquer ce que j’attends de vous,
j’aimerais que vous lisiez ou que vous relisiez « Le
rendez-vous de Senlis » de Jean Anouilh. Je ne sais pas
si vous connaissez cette pièce?...
David Girard n’a pas répondu aussitôt. J’ai imaginé
qu’il cherchait dans ses souvenirs, sourcils froncés,
mordillant sa lèvre inférieure ou se grattant l’occiput
d’un geste machinal.
Enfin, il a dit :
– De Jean Anouilh, je connais bien « Antigone » et
« Becket », et… et « Colombe » aussi… Ah, et
« Euridyce »… Mais « Le rendez-vous de Senlis », non,
ça ne me dit rien.
– Est-ce que vous accepteriez de lire la pièce ? Elle
n’est pas très longue et ce serait tellement plus facile,
ensuite, pour vous expliquer…
13 – Pas de problème. Je nage pour l’instant en plein
mystère mais puisque vous m’assurez que cette lecture
doit précéder vos explications et que vous êtes une amie
de Daphné…
J’ai proposé :
– Voulez-vous que je vous envoie le texte ?
– Non, merci, je me le procurerai facilement.
J’ai dit :
– Bon.
J’ai pensé que voilà, ce n’était pas plus compliqué que
ça.
– Vous me laissez trois ou quatre jours pour lire la
pièce, a repris David Girard, et je vous rappelle.
D’accord ?
J’ai murmuré :
– D’accord.
Je me suis rendu compte que ma gorge s’était nouée,
que je n’avais plus qu’un filet de voix.
– J’appelle au numéro qui s’affiche ? A moins que
vous ne préfériez…
– Au numéro qui s’affiche, oui. Merci, merci
beaucoup…
Je me suis raclé la gorge et j’ai ajouté :
– D’accepter de lire… Et d’accepter cette part de
mystère, merci.
Après un silence, il a dit :
– Puisque vous avez jugé nécessaires cette lecture et
ce mystère, c’est bien ainsi. Au revoir, Anne. C’est bien
Anne, n’est-ce pas ?
– Oui, c’est ça. Au revoir, David.
J’ai entendu qu’il coupait la communication. Je tenais
toujours mon portable dans ma main gauche. Bien
serré, comme pour le protéger. Ou dans la crainte qu’il
14 ne m’échappe. Les gouttes de sueur tombaient une à
une sur la table depuis mon poignet.
Il était 13 heures 21.
Voilà…
Voilà, je l’avais fait.
15